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Carlo Cassola, «Il cacciatore» (1964)

Par Sarah Vandamme : Professeure agrégée d'italien
Publié par Alison Carton-Kozak le 29/04/2021
Fiche de lecture du roman ((Il cacciatore)) de Carlo Cassola, publié en 1964 par Einaudi.

 

Il cacciatore, publié en 1964, se passe pendant le Première Guerre Mondiale. Alfredo, un fils de commerçants aisés, s’est fait réformer en raison d’un souffle au cœur, et se trouve donc dans la position inconfortable de "l’embusqué". Peu travailleur et donc peu utile dans la mercerie que tient sa mère à Cecina, il passe ses journées dans la campagne alentour à chasser différents gibiers, mais aussi, on le comprend très vite, à chasser les femmes. Dans ce monde rural dont tous les hommes jeunes sont absents, les femmes sont des proies faciles. Lors d’une de ses chasses frénétiques et épuisantes – son souffle au cœur ne semble jamais être un obstacle – Alfredo rencontre Nelly, une très jeune fille sage et un peu terne qui attend en rêvassant le retour de son voisin Andrea parti au front. Le roman est l’histoire de leur brève relation, et on parle de "relation" (La relazione est d’ailleurs le titre d’un autre roman de Cassola, tout aussi cruel et désabusé sur les rapports entre hommes et femmes), car à aucun moment le lecteur n’a l’impression de lire une histoire d’amour. Entre Alfredo et Nelly, il n’est question que de désir et de possession : Alfredo est littéralement assoiffé de chair fraîche et Nelly est curieuse et flattée.  Le roman se construit sur un parallèle évident mais jamais explicité entre la guerre, la chasse et la domination masculine. Même si l’intention énoncée telle quelle peut paraître anachronique, on peut lire ce roman aujourd’hui comme une dénonciation de ces rapports de domination brutaux, qui ne sont satisfaisants ni pour les hommes, ni pour les femmes.

Dans La ragazza di Bube, publié en 1960, vainqueur du Premio Strega et adapté au cinéma par Luigi Comencini en 1963, Cassola faisait déjà le portrait d’une jeune fille, la lumineuse Mara. Fiancée un peu par hasard à un résistant, on la voyait mûrir grâce à l’amour et à la politique, et d’adolescente vaniteuse et oisive devenir une jeune femme courageuse et fidèle. Cassola ne donne pas cette chance à Nelly, qui reste assez terne et naïve tout au long du roman. Contrairement à Mara, elle est sans doute un peu trop bête pour qu’on s’y attache vraiment, mais ses émotions, ses déceptions et ses aspirations sont retranscrites avec beaucoup de sensibilité et sans artifice.  "Si capisce che sei tu", reprochait Calvino à Pavese à propos de la protagoniste de son roman Tra donne sole : Nelly, comme l’était aussi Mara, est en revanche une jeune fille vivante, crédible et incarnée.

Les femmes sont des victimes, mais elles n’ont pas le beau rôle. La mère de Nelly est une insupportable dévote, sa tante ne fait que se plaindre, et ses amies sont soit des santarelle impitoyables, soit des entremetteuses un peu traîtresses. Si ces portraits sont cruels, ils ne sont pas pour autant misogynes, car on sent bien que ce sont les dysfonctionnements de la société qui provoquent cette cruauté. Les hommes sont d’ailleurs pires que les femmes : les soldats de retour du front, abrutis et avides, ne sont pas du tout idéalisés, les pères sont absents, les frères violents. Alfredo, surtout, misogyne, misanthrope et lâche, est un homme abject, qui ne provoque aucune empathie chez le lecteur. La grande qualité de l'auteur est ainsi de parvenir à nous amener au plus près de ces personnages – ce qu’ils ressentent, ce qu’ils font, ce qu’ils mangent – mais sans jamais pour autant expliquer ni excuser leurs actes. Leur conduite semble dictée par des pulsions, des sensations, des émotions mal maîtrisées.

La structure narrative est également très habile : changements de focalisation, ellipses et allusions créent des effets de surprise qui renforcent la finesse et la clarté du propos. Comme dans les autres romans de Cassola, le récit est également structuré par le passage des saisons. La succession des couchers de soleil, des saisons de chasse, des orages et des canicules forme en effet la trame narrative. Ces descriptions précises et poétiques de la campagne toscane offrent au lecteur une respiration dans le récit. Mais c’est dans ce cadre si beau qu’a lieu la mise à mort brutale des animaux par l’homme désœuvré, et le rythme immuable et incontrôlable des saisons est aussi une image de l’enfermement des personnages dans la société, voire de l’absurdité de la vie humaine :
"Alfredo fumò parecchie sigarette, mentre intorno a lui continuava il volo silenzioso delle farfalle, quello ronzante dell’ape, l’arrancare dello scarabeo, il flusso ininterrotto delle formiche. Alcuni di quei movimenti sembravano senza scopo. Perché lo scarabeo si ostinava ad arrampicarsi sulla duna, se a un certo momento provocava una frana che lo faceva rotolare in fondo alla buca, seppellendolo? Di che andavano in cerca le due farfalle se non si posavano mai? L’ape, lei, si posava su quei fiorellini gialli con la corolla bianca. E la fila di formiche aveva certo per termine una preda, qualche animale morto, magari". 

 

 

Pour citer cette ressource :

Sarah Vandamme, "Carlo Cassola, «Il cacciatore» (1964)", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), avril 2021. Consulté le 05/08/2021. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/litterature/bibliotheque/carlo-cassola-il-cacciatore