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Beppe Fenoglio, «La paga del sabato» (1969)

Par Sarah Vandamme : Professeure agrégée d'italien
Publié par Alison Carton-Kozak le 09/11/2023

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Fiche de lecture du roman ((La paga del sabato)) de Beppe Fenoglio, publié pour la première fois en 1969 par Einaudi.

Présentation du roman

La paga del sabato est roman très court et méconnu du grand auteur piémontais Beppe Fenoglio. La date de publication posthume est trompeuse, et pourrait faire croire qu’il s’agit d’une des toutes dernières œuvres de Fenoglio, mais il s’agit au contraire d’un de ses premiers romans, écrit dès la fin des années 40. Lu et apprécié à ce moment-là par Italo Calvino et Natalia Ginzburg, il a en revanche peu convaincu Elio Vittorini qui l’a trouvé trop cinématographique, et a conseillé à Fenoglio de le mettre de côté et de s’en servir comme matière pour écrire des nouvelles, qu’il jugeait généralement supérieures à ses romans. Fenoglio a retouché certains passages de son manuscrit en suivant les conseils de ces prestigieux éditeurs, avant de le laisser de côté. Bien que l’édition de 1969 (Fenoglio est alors mort depuis 6 ans) ait été très bien reçue par la critique de l’époque, La paga del sabato est resté dans l’ombre des grands romans de résistance de Fenoglio, et est encore assez peu connu et étudié. Nous pouvons aujourd’hui le redécouvrir dans une réédition très élégante, joliment introduite par Alessandro Baricco.

La "paga del sabato", c’est le symbole de la petite vie sage et paisible d’employé dont Ettore ne veut pas. Il n’a que vingt-deux ans et la guerre est finie depuis peu. Il a été un courageux partisan et a dirigé un groupe d’hommes : pas question d’être sous les ordres d’un patron. Pour faire taire sa mère qui voit l’oisiveté de son fils comme une honte et peine à faire vivre la famille avec les faibles revenus de son mari, il décide de se mettre au service de Bianco, un ancien compagnon de résistance devenu délinquant. Entre deux coups, il voit secrètement son amoureuse, la belle et fidèle Vanda.

Il frutto di una "cotta neoverista"

Influencé et sans doute un peu dépité par les remarques de Vittorini, Fenoglio fait son autocritique dans une lettre adressée en 1952 à Calvino : "La paga del sabato è il frutto, piuttosto difettoso anche se magari interessante, di una mia cotta neoverista che ho ormai superata". Le roman présente en effet toutes les caractéristiques du style : la situation économique des personnages, leur habitat, leurs vêtements, leurs habitudes, mais aussi leurs sensations et leurs pensées sont rapportés avec justesse et précision. Le réalisme va parfois jusqu’à une certaine crudité quand il s’agit de montrer la violence des actions menées par la bande de Bianco ou la sexualité de Vanda et Ettore, ce qui n’a d’ailleurs pas échappé au pudique Calvino qui y voyait l’une des faiblesses du roman. D’autre part, les dialogues tiennent une place importante et donnent l’impression d’un parler populaire et authentique :

- Tu Ettore non sei il tipo da emigrare in Francia, non ce l’hai come me il chiodo della Francia. Vedi, quel mio socio aveva il vizio di bere e poi di straparlare, ma il chiodo della Francia ce l’aveva veramente, come me. È per questo che ho finito di perdonargli. S’è ubriacato a forza che era contento di essere vicino alla Francia.

Ces dialogues efficaces et cinématographiques donnent une impression de réel, mais cet italien populaire est une vraie création littéraire puisque, comme Ettore le suggère lorsqu’il devine à leur dialecte de quel village viennent deux hommes qu’il veut dérober, dans la réalité des années 40 ces gens se seraient exprimés dans différentes variétés de Piémontais et pas en italien. Or, tout comme il n’utilise pas les anglicismes qu’il parsèmera plus tard tout au long du Partigiano Johnny, Fenoglio n’utilise aucun terme piémontais. De la même façon, si la géographie et l’activité économique évoquent sans aucun doute l’Alba natale de Fenoglio, cet enracinement local n’est pas explicitement évoqué et le seul nom de ville mentionné est Turin. Même si Alessandro Barrico y voit l’archétype du Piémontais – taiseux et fier mais aussi aimant et courageux – avec son franc-parler, sa débrouillardise, son goût pour les camions et son modeste rêve de posséder une pompe à essence, Ettore pourrait tout aussi bien habiter dans un roman de Steinbeck.

Le portrait d’une génération

Ainsi, comme dans les meilleures productions littéraires et cinématographiques du néoréalisme italien, le particulier cohabite facilement avec l’universel. La situation d’Ettore est en effet bien particulière et propre à sa génération. Certains traits évoquent d’ailleurs la biographie de Fenoglio, lui aussi ancien résistant et à peine plus âgé que son personnage. Le contraste entre la grandeur des actions passées et la médiocrité du quotidien tenaille sans cesse le tout jeune Ettore qui justifie ainsi son oisiveté auprès de sa mère qui se désespère :

Io non mi trovo in questa vita, e tu lo capisci ma non ci stai. Io non mi trovo in questa vita perché ho fatto la guerra. Ricordatene sempre che io ho fatto la guerra, e la guerra mi ha cambiato, mi ha rotto l’abitudine a questa vita qui. Io lo capivo fin d’allora che non mi sarei più ritrovato in questa vita qui. E adesso sto tutto il giorno a far niente perché cerco di rifarci l’abitudine, son tutto concentrato lì.

Et plus loin :

- Perché non mi hanno ammazzato? Tanto che mi hanno sparato davanti e di dietro e non mi hanno ammazzato!

En plus d’une analyse sociologique et psychologique fine, il y a un motif littéraire fertile dans cette nostalgie de la violence, cette incapacité tragique à accepter un quotidien paisible et médiocre. La violence subie et commise par Ettore pendant la guerre est omniprésente, et sa nouvelle activité de brigand lui permet de retrouver des sensations perdues. La corrélation est évidente, mais Fenoglio a la délicatesse de ne pas tout expliciter et de ne jamais forcer le trait. De la même façon, même si ce n’est que rapidement évoqué, on comprend que les victimes de la bande de Bianco sont bien souvent d’anciens fascistes, et que la menace d’une révélation de leurs méfaits passés sert de moyen de pression pour les dépouiller. Fenoglio montre ainsi une société italienne mal réconciliée, malade de son passé. Le personnage d’Ettore et ses camarades peuvent ainsi faire penser au Bube de Carlo Cassola, lui aussi ancien partisan incapable de faire le deuil de la guerre. C’est sans doute la confidentialité de La paga del sabato, ainsi que sa publication tardive et posthume qui ont évité à Fenoglio les critiques très dures que Cassola a reçues au moment de la publication de La ragazza di Bube et même bien après : les deux romans comportent pourtant le même caractère potentiellement subversif.

Si elle pouvait déplaire dans une Italie en pleine reconstruction, la complexité et la profondeur de cette analyse sont aujourd’hui passionnantes. D’ailleurs ce sont peut-être les points sur lesquels Calvino et Vittorini ont exprimé des réserves qui peuvent séduire les lecteurs d’aujourd’hui. Ainsi, la crudité et le réalisme des rapports entre les personnages nous choquent moins qu’ils ne nous intéressent et le lecteur contemporain, souvent attentif à la question de la représentation des genres et des rapports entre hommes et femmes, trouvera dans le personnage d’Ettore, tragiquement partagé entre son amour pour Vanda et pour sa mère et son angoisse de se laisser dominer, matière à une réflexion fine sur la virilité et ses représentations. De même, le caractère cinématographique du roman, qui déplaisait à Vittorini et qu’on voyait à l’époque comme une complaisance aux modes anglo-saxonnes, impressionne aujourd’hui par son efficacité et parfois – comme dans la scène finale – sa virtuosité.

Pistes d'exploitation

Court, facile d’accès et très dialogué, ce roman peut être proposé en lecture suivie à des lycéens à qui on souhaiterait faire découvrir le Néoréalisme en littérature. Cela serait par exemple parfaitement adapté pour une classe d’Esabac, avec qui on pourrait ensuite analyser des procédés littéraires assez simples – l’écriture cinématographique, le travail sur les dialogues et le discours.

Les thématiques abordées sont également adaptées aux besoins pédagogiques d’aujourd’hui. On pense par exemple à la scène magistrale où Ettore se rend à l’usine, observe les ouvriers et employés qui y entrent et refuse de se joindre à eux. L’étude de ce passage aurait sa place par exemple dans une séquence de cycle terminal sur le Boom économique (« Innovations scientifiques et responsabilité »).

De nombreux passages faciles d’accès et intéressants témoignent d’autre part des rapports conflictuels et parfois violents entre parents et enfants et surtout entre hommes et femmes. Cette étude aurait sa place en seconde dans le cadre d’une séquence sur la famille italienne et son évolution (axe « vivre entre générations ») et au cycle terminal dans une séquence sur les rapports hommes-femmes (axe «espace privé et espace public », « diversité et inclusion »).

Enfin, certains passages – comme notamment l’inauguration d’un monument commémoratif à laquelle Ettore participe sans se sentir vraiment concerné – auraient leur place dans une séquence sur la mémoire de la résistance (axe « Territoire et Mémoire »).

 

 

Pour citer cette ressource :

Sarah Vandamme, "Beppe Fenoglio, «La paga del sabato» (1969)", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), novembre 2023. Consulté le 23/07/2024. URL: https://cle.ens-lyon.fr/italien/litterature/bibliotheque/la-paga-del-sabato-beppe-fenoglio-1969