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«Princesa» de Fernanda Farías de Albuquerque (traduction française de 2021)

Par Iz Séverin : Doctorant.e - Université Paul-Valéry Montpellier 3
Publié par Alison Carton-Kozak le 06/09/2022
Fiche de lecture de la traduction en français de ((Princesa)) de Fernanda Farías de Albuquerque et Maurizio Iannelli (éditions Sensibili alle foglie, 1994) par Simona Elena Bonelli, Virginie Culoma-Sauva, Armelle Girinon, Judith Obert, Anna Proto Pisani (Heliotropismes, 2021).

En découvrant sa sexualité dans les forêts et marais de la campagne du nord du Brésil, le petit Fernando est déjà Fernanda. Les assignations de genre, les définitions d'identité sexuelle et les noms et surnoms s'entrechoquent pendant de longues premières pages, mais c'est moins par hésitation ou par incertitude que par refus d'une masculinité normée et par volonté de faire exploser ces codes. De la terre de sa campagne au bitume métropolitain de Rio, puis Sao Paulo, perçus comme horizon de possibles, puis dans les rues d'Espagne et d'Italie, et au détour de multiples corps étrangers, l'évolution géographique et identitaire de Fernanda trace sa route et pose ses marques. Au rythme de rencontres sexuelles tout aussi violentes qu'émancipatrices, de traitements hormonaux réfléchis et en même temps chaotiques, elle raconte ses émotions de manière crue et dénude sans pitié les tabous et les transformations d'une Europe qui réprime tout ce qui n'est pas considéré comme "normal".

"(À Milan) j’étais fière d’être une prostituée. Des gens venaient me voir pour louer mon corps même si j’étais étrangère et même si je ne savais pas dialoguer. [...] Mais au milieu de toute cette fantasia, il y avait toujours une angoisse dans mon cœur. Pendant toute la nuit j’avais de nombreuses visites mais ensuite, soudainement, je devais reprendre la route de l’hôtel pour y rester enfermée toute la journée. Alors je me sentais déprimée. Une personne dont on se débarrassait, qui ne faisait pas partie de la société" (p.152).

C'est dans la prison de Rebibbia à Rome, où Fernanda est détenue pour tentative de meurtre, que le texte se développe au gré de rencontres linguistiques et politiques : "nos pensées, nos discussions, nos journées dévièrent brusquement vers des territoires inexplorés. Fernanda nous introduisit dans un monde inconnu, celui des transsexuels. Son écriture produisit une autre écriture, la mienne" ("Brèves notes de contexte" par Maurizio Ianelli, p.13).

Fernanda Farias de Albuquerque, trans brésilienne, Giovanni Tamponi, berger sarde condamné pour vol à main armée, Maurizio Iannelli, brigadiste rouge, se rencontrent à Rebibbia et travaillent ensemble à garder une trace matérielle de ces mémoires. On ne peut pas parler du texte sans parler de la complexité des langues et des univers qui leur sont associés, de la complexité du contexte carcéral dans lequel elles s'énoncent : "Parce qu'aussi bien Giovanni que moi, nous courions, haletants, après un sens, un temps, une identité différents de ceux, éternels, que scandait notre gardien. Et pendant deux ans, l'écriture de Fernanda supporta aussi, sans se briser, les silences, les reprises, les abandons et le poids de nos propres interrogations" ("Brèves notes de contexte", p.15).

Ces mémoires offrent aussi un aperçu sociologique de l'immigration des veados vers l'Italie dans les années 1980-1990, à une époque où les contrôles aux frontières commencent à se faire plus systématiques, plus violents, et à travers un réseau communautaire tout aussi solidaire que traître, avec toutes les épreuves que cela comporte.

Fernanda se creuse à l'intérieur pour mieux fuir dans l'espace. Au prix d'une existence matérielle précaire et aux marges de ce que la société accepte : prostitution, prison, transsexualité. D'où la nécessité pour Fernanda de continuer à repousser les limites de ces marges, de se revendiquer en arrachant aux corps normalisés ce qu'ils ont de plus profond, aux histoires romantiques ce qu'elles ont de plus ridicule, tout comme elle arrache aux villes ordonnées le jour leur réalité nocturne, bordel de violence et de sensualité.

"Sans effort, dans les bras du démon, en Europe, on y arrive à voix basse, en silence. Ici chez vous, on ne meurt pas bruyamment. Tués par balle ou à coups de couteau, au milieu des hurlements et des coups de ciseaux. Ici on disparaît sans faire de bruit, tout en bas. En silence. Seules et désespérées. Du sida et de l'héroïne. Ou alors dans une cellule, pendues au lavabo. Comme Celma, dont j'aimerais qu'on se souvienne. Elle dormait dans la cellule à côté de la mienne, dans cet autre enfer où je vis maintenant et que j'ai choisi de ne pas raconter" (p.126).

Une traduction à plusieurs mains (au moins dix ! ) n'était sans doute pas de trop pour un texte aussi queer pour son époque. L'édition d'Héliotropismes se compose d'une préface des traductrices, de la brève introduction de Maurizio Ianelli datant de 1994, des mémoires de Princesa, d'un entretien avec Giovanni Tamponi, d'un glossaire à partir de mots en portugais, et de photographies, manuscrits et dessins de Fernanda qui émaillent par ailleurs tout le livre.

Cette traduction française était donc déjà un défi au vu du laboratoire linguistique de ces mémoires nées du portugais, du sarde et de l'italien, de l'oralité et de l'écrit, de notes et interviews. Traduire ce texte n'est pas seulement un enjeu poétique mais aussi politique, vu son contexte d'énonciation et d'échanges. Vu ce qu'il apprend de l'histoire des trans quand les progrès scientifiques et technologiques permettaient toujours plus de normaliser ce que les institutions considèrent "anormal", quand les politiques sécuritaires se durcissaient face à l'immigration, quand le capitalisme affirmait la liberté de consommation des corps aussi. Et vu la spontanéité avec laquelle il parle de la complexité des identités, de leur fluidité et de leur rapport à la transgression. Fernanda nous rappelle que la déterritorialisation et la déconstruction commencent à partir de soi : "Fernanda, entre une page et l'autre de son écriture, tomba cent fois. Elle perdit l'équilibre, elle trébucha à cause d'une identité sexuelle continuellement sous tension, sans cesse remise en question" (p.15). 

Pour citer cette ressource :

Iz Séverin, "«Princesa» de Fernanda Farías de Albuquerque (traduction française de 2021)", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), septembre 2022. Consulté le 29/09/2022. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/litterature/bibliotheque/princesa-de-fernanda-farias-de-albuquerque-traduction-francaise-de-2021