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Cortázar, ou l'œuvre d'un compositeur (1)

Par Francis Buil : ATER en espagnol - Université Jean Moulin Lyon3
Publié par Christine Bini le 19/02/2008
Dans "Clone", tiré de Queremos Tanto a Glenda, Cortázar nous invite à un voyage musical.

Analyse du conte "Clone"

 
À Jacques POULET
merci de m'avoir fait découvrir Julio Cortázar si cher à votre cœur.
Vous étiez vous-même si cher au nôtre

Introduction


Dans "Clone", tiré de Queremos Tanto a Glenda, Cortázar nous invite à un voyage musical. C'est à travers la note écrite à la fin du conte (1) qu'il nous dévoile le plan lui ayant servi de base pour l'écriture de son récit.

L'histoire de ce conte - le cantus firmus, dont l'explication sera développé plus bas - tourne autour d'un groupe de choristes amis et interprètes de Madrigaux. La vie de ce groupe est inspirée de celle de Carlos Gesualdo, compositeur de Madrigaux, qui avait assassiné sa femme et son amant. Dès le premier paragraphe du conte les personnages du conte parlent de cette histoire, puis au long du conte, l'histoire du groupe va se calquer sur celle de Gesualdo pour se conclure également par une tragédie. En effet, deux des personnages seront finalement identifiables dans les rôles de Gesualdo - Mario - et sa femme - Franca.

Comme nous venons de le voir, le sujet Gesualdo ne sert à Cortázar qu'à construire son histoire. La note qu'il laisse à la fin de son conte nous donne les éléments essentiels pour nous montrer le travail de composition musico-littéraire qu'il réalise dans l'écriture de son conte. Dans cette note de plusieurs pages, il précise s'être inspiré en écoutant l'Offrande Musicale de Bach, nous allons voir qu'en réalité son travail n'est pas le simple fruit d'une inspiration mais un vrai travail de compositeur.
Sa connaissance musicale a commencé en Argentine tant par des compositeurs classiques que par des musiciens de jazz. Le domaine qui nous intéresse dans ce conte c'est la musique classique et plus précisément le compositeur Jean Sébastien Bach maître incontesté du contrepoint et de la fugue.

Quelques définitions sont essentielles à la compréhension de cette approche musicale de Cortázar et voir de quelle façon il a su exploiter les ressources musicales pour l'écriture de son conte. Nous verrons comment à travers des extraits de la partition originale l'Offrande Musicale de Bach il à transposé cette œuvre en récit.

 

I - Définitions Musicales


Voyons les définitions nécessaires, à la fois, en musique et en narration. Cortázar a su parfaitement utiliser cette technique musicale en la transposant à la technique littéraire.


Le contrepoint

Il s'agit de la discipline qui a pour objet la superposition organisée de lignes distinctes. Les notes émises simultanément n'y sont pas considérées comme parties d'un accord, mais comme maillons de la ligne mélodique à laquelle elles appartiennent. L'harmonie de chaque instant musical naît de la rencontre des notes de chaque voix active à cet instant, l'art du contrapuntiste consistant à choisir les thèmes et à les organiser en respectant les règles de l'harmonie, même si des dissonances passagères sont admises et ajoutent un intérêt musical à l'œuvre. Au contraire, dans une pièce conçue sans référence au contrepoint, la mélodie naît de la succession d'accords plus ou moins complexes. En fait, ces deux visions sont parfois indissociables, mais le contrepoint propose une vision "horizontale" de la musique pendant que l'harmonie en propose une vision verticale. Le contrepoint est le fondement de la polyphonie. On considère généralement que la musique de Bach réalise la combinaison la plus équilibrée de ces deux aspects de la composition.


La polyphonie

En musique, on entend par polyphonie la combinaison de plusieurs voix indépendantes et pourtant liées les unes aux autres par les lois de l'harmonie. Par extension c'est la capacité de jouer plusieurs notes à la fois.


L'harmonie

Il s'agit de ce que l'on connaît sous le nom d'Accord. Plusieurs notes jouées en même temps sur la même durée contrairement au contrepoint et à la polyphonie.
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Ces trois éléments sont le fondement pour deux autres formes musicales connues telles que le canon et la fugue.

Le canon

Un canon est une forme musicale polyphonique, basée sur l'imitation, dans laquelle une idée musicale le thème s'énonce et se développe d'un pupitre à un autre, de sorte que les différentes voix interprètent la même ligne mélodique, mais de manière différée : ce décalage produit une superposition de mélodie, c'est-à-dire, un contrepoint. Les différentes parties d'un canon peuvent se succéder à l'unisson cas le plus répandu , mais également à d'autres intervalles octave ou quinte, principalement.


La fugue

Une fugue est une forme musicale polyphonique reposant sur le contrepoint, et procédant à partir d'un thème (appelé le sujet) qui débute le morceau, généralement seul. Au bout de quelques mesures, ce sujet réapparaît dans une autre voix, généralement au ton de la dominante (c'est la réponse), tandis que la première voix prolonge le sujet en un contre-sujet.

 

II - Les règles d'écriture


Dans ses récits, Cortázar a toujours manifesté soit à travers le jazz ou le tango sa passion et son attachement pour la musique, il le réalise cependant son aboutissement avec la musique classique, et tout particulièrement avec " L'Offrande Musicale " de BACH dans " Clone ". Il écrit ce conte sous inspiration en écoutant simplement la musique comme il le dit, cependant nous allons voir qu'il va beaucoup plus loin. Il va utiliser les techniques de composition de BACH, à savoir la fugue, le canon, le contrepoint et la polyphonie. Clone devient, alors, un véritable travail d'intertextualité et de transposition.

Après avoir lu une première fois ce conte, nous arrivons sur la note qui conclue ce récit et dont nous avons parlé précédemment, il nous dévoile, alors, d'une certaine manière son canevas, les éléments qui lui ont servi pour l'écriture. L'Offrande Musicale  de J.S. BACH est une fugue composée d'une suite de canons. Celle-ci est constituée de plusieurs instruments que Cortázar va transposer en personnages. Cette technique était déjà utilisé par Bach pour composer ses oratorios et ses chœurs, il modifiait la partition et transposait les instruments pour en faire des tessitures de chœurs et pouvoir faire chanter ainsi ses propres compositions.

Cortázar va construire sont récit à la façon d'une fugue, cependant il lui faut un fil conducteur tout comme pour la fugue, en effet un seul thème - le cantus firmus - doit être utilisé et développé. Il va aller le cherchez chez Carlo Gesualdo compositeurs de Madrigaux (2). Il utilisera l'histoire de la vie de ce personnage du XVIème siècle pour construire son récit, mais un problème se présente à lui, il doit arriver à créer une unité alors qu'il se retrouve avec plusieurs personnages ; c'est alors qu'il se sert de la technique de Bach et de l'histoire de Gesualdo. Il va créer un groupe de chanteurs de Madrigaux et son unité sera ainsi trouvée. Ils seront non seulement un groupe de chanteurs de Madrigaux en tournée mais ils seront également l'illustration de la vie de Gesualdo. Par conséquent, son thème unique est créé : ce groupe parlera de la vie de Gesualdo tout en faisant référence à leur propre vie dans le groupe puisqu'ils illustrent, en même temps la vie de Gesualdo.

Compte tenu de ces deux éléments pour construire son conte, Cortázar va se fixer des règles bien précises pour écrire, chose qu'il pratiquait déjà aisément puisqu'il faisait parti de l'Oulipo.

  • Transposer les instruments de l'Offrande  Musicale de Bach en personnages sous forme de chœurs.
  • Affecter un instrument à un personnage en utilisant la symbolique de chacun : bois, anches, cuivres et piano ainsi que la tessiture : soprano, alto, ténor, basse.
  • Choix de l'histoire pour écrire son conte - Carlo Gesualdo.
  • Connaissance du dénouement final.
  • Créer un personnage supplémentaire qui allait forcément disparaître à la fin.
  • Faire correspondre les paragraphes aux mouvements musicaux et utiliser les personnages comme des instruments de musiques.

 
L'Offrande Musicale
se composant de différents mouvements, Cortázar va composer son récit en faisant correspondre chaque paragraphe à un mouvement musical excepté le sixième qui volontairement sera différent. Il faut également faire attention à la notion de paragraphe chez Cortázar. Dans certains cas, il n'y a pas de ligne sautée, la simple raison, c'est qu'à ce moment là l'unité n'est pas brisée et nous ne changeons réellement de paragraphe que lorsqu'une ligne a été sautée. Si nous respectons cette vision le découpage des paragraphes et des mouvements musicaux corresponde parfaitement. Il faut cependant tenir compte du sixième paragraphe qui se situe, dans le récit, à un moment charnière où la cohésion du groupe commence à basculer. En effet, il ne fait pas partie de l'histoire de nos personnages puisqu'ils n'interviennent pas ici. Il fait cependant partie de l'intrigue et Cortázar a choisi de faire passer ce paragraphe à travers la voix du narrateur extérieur pour essayer de mieux faire comprendre la situation dans laquelle se trouvent les personnages à ce moment précis de l'histoire. Musicalement, selon l'ordre de Millicent Silver interprétée par le London Harpsichord Ensemble nous assistons également à une transition. Depuis le début nous avons une série de canon que nous pouvons voir à  travers le ricercare (3) qui permet d'introduire ou de conclure, suivi du Canon Perpétuel qui pourrait signifier toujours la même histoire, le Canon à l'Unisson voudrait dire que tout se rejoint ou que tout coïncide. Ensuite les contrariétés commencent avec le Mouvement Contraire jusqu'à la Modulation Ascendante  qui sera la mouvement qui correspondra au paragraphe suivant et où justement tout se joue au sein du groupe. Le ton va changer, le calme du ricercare va laisser la place à quelque chose de plus triste et tumultueux et donc déboucher sur la Sonate qui débute tout à fait normalement par un largo (largo - grave, allegro - vite, andante - lent, allegro - vite). Comme nous venons de le dire le groupe va se dégrader et le malaise va s'installer peu à peu, quelque chose se trame et pour finir par une tragédie.

Notes


(1) Conte : nous attribuerons ce nom aux histoires fantastiques écrites par Cortázar
(2) Le Madrigal est un genre poétique né au XIVe siècle et tombé en désuétude au XVe et qui connut une nouvelle floraison au XVIe. Il s'agit d'une composition poétique brève généralement écrite en silves où s'alternent les vers hendécasyllabes et les vers heptasyllabes distribués de façon libre et avec des rimes selon le bon vouloir du poète. Les Madrigaux du Prince de Venosa revêtent la forme la plus classique du Madrigal du XVIe siècle. Il s'agit de composition polyphonique contrapuntique, généralement à cinq voix.
(3) Le ricercare ou ricercar est une ancienne forme musicale (période du haut baroque) basée sur le procédé de l'imitation qui pouvait s'utiliser pour commencer ou terminer une composition.

Pour citer cette ressource :

Francis Buil, "Cortázar, ou l'œuvre d'un compositeur (1)", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), février 2008. Consulté le 24/05/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/litterature/litterature-latino-americaine/les-classiques-de-la-litterature-latino-americaine/cortazar-ou-l-uvre-d-un-compositeur-1-