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«También la lluvia» d'Icíar Bollaín

Par Elodie Pietriga
Publié par Elodie Pietriga le 22/01/2016
Présentation du film d'Icíar Bollaín, ((También la lluvia)).

La réalisatrice

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Icíar Bollaín est née à Madrid en 1967. Elle fait ses débuts au cinéma en 1983 en jouant dans le film El Sur de Víctor Erice. Quelques années plus tard, elle obtient un premier rôle dans le film Sublet et remporte plusieurs prix.

Elle enchaîne les rôles et démarre une carrière de réalisatrice en 1993 avec des courts-métrages. Son premier long-métrage sort en 1995 et lui vaut un prix. Elle continue à réaliser des films qui connaissent le succès comme Flores de otro mundo (1999) ou Te doy mis ojos (2003) qui obtient le Goya du meilleur film.

También la lluvia (2010) est nomminé pour les Oscars dans la catégorie Meilleur film de langue étrangère.

Le film

Synopsis

tambienlalluvia_1453466523488-jpgUn cinéaste et son équipe de production arrivent à Cochabamba en Bolivie pour tourner un film sur la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb et les abus de la conquête espagnole. Le producteur a choisi la Bolivie et non les Caraïbes car le niveau de vie y est beaucoup moins élevé. L'équipe doit choisir sur place des Boliviens aux traits indigènes pour jouer les “Indiens”.

Le film montre les difficultés du tournage, qu'il s'agisse des querelles entre acteurs ou qu'il s'agisse des problèmes matériels liés au budget très serré et à la reconstitution historique des événements.

Mais le film montre aussi les difficultés économiques de la Bolivie. En effet, le principal acteur bolivien participe avec ses voisins à la construction de canalisations afin que leurs maisons soient alimentées en eau courante. Le groupe a acheté les tuyaux et prend sur son temps libre pour mener à bien ce projet. Malheureusement, la police les empèche d'y parvenir. Le gouvernement bolivien a chargé des sociétés privées de s'occuper de l'approvisionnement en eau et s'oppose donc à ce que certains contournent le système privé en construisant leurs propres canalisations. Les Boliviens qui sont trop pauvres pour payer l'augmentation du coût de l'eau (liée à la privatisation) sont furieux et des manifestations ont lieu dans toute la ville. Ces manifestations débouchent sur des affrontements très violents entre la police et les manifestants : la guerre de l'eau.

Analyse

La rencontre de deux cultures

Le film commence par un travelling avant qui nous permet de découvrir un marché bolivien en même temps que l'équipe de tournage qui arrive en voiture. Les marchandises sont présentées sur des tissus posés à même le sol en terre. Il n'y a pas de tréteaux et cette partie de la ville n'est pas goudronnée.

Des Indiens font la queue tranquillement. Tout semble tellement pauvre qu'on a l'impression qu'ils attendent des vivres. En réalité, ils sont venus à pied, parfois de très loin, pour participer à un casting.

Le contraste entre les deux univers est saisissant et ce décalage culturel donne lieu au premier incident du film, à la première confrontation entre ces deux mondes. En effet, les Espagnols ne s'attendaient pas à recevoir autant de candidats. Le directeur, Costa, ne veut pas perdre de temps et refuse de leur donner une chance à tous. Les Boliviens sont furieux car c'est contraire à ce qui était mentionné sur l'annonce. Le casting les faisait rêver et ils s'estiment flouer. Le spectateur assiste alors à une petite émeute, prélude des mouvements sociaux qui auront lieu plus tard contre le gouvernement. D'ailleurs, le meneur de cette émeute, sera le leader des manifestations et dans le film de Sebastián, le leader des revendications indigènes.

C'est Sebastián, le réalisateur, qui va décider de tous les recevoir, même si c'est plus long que prévu. Il n'hésite pas à s'opposer à Costa, car il tient à respecter ses engagements.  Le choix des noms des personnages n'est sans doute pas un hasard : Costa peut se rapprocher du verbe "costar" coûter ou du nom "costo", le coût. Effectivement, le budget est serré et il doit veiller à ne pas le dépasser. Ce sera sa principale préoccupation juqu'à ce qu'il découvre qu'il n'y a pas que les films, pas que les biens matériels qui ont un coût. La vie en a un aussi, et il passe avant tout.

À  l'inverse, Sebastián, vient du grec "sebastos", honoré, digne d'honneur. C'est celui qui défend la dignité, le respect de la parole donnée au début du film. Et puis peu à peu, à l'inverse de Costa, il va se laisser dépasser par les événements. Son film va devenir la seule priorité.

Cette évolution des personnages est perceptible dans une scène particulièrement marquante. L'équipe est en train de tourner un épisode historique. À l'époque de la colonisation, les Indiens étaient tellement maltraités que certaines mères décidèrent de noyer leurs enfants afin de les préserver d'une vie de souffrances.

De jeunes mères boliviennes, costumées et maquillées, sont au bord de la rivière. Elles bercent leurs enfants mais refusent de jouer la fin de la scène en disant que dans leur ethnie (Quechua) aucune mère ne peut tuer son enfant. Sebastián insiste, car pour lui c'est une scène très importante, et il assure au groupe de femmes qu'il n'y a aucun danger pour les bébés, qu'elles doivent juste faire semblant.

Malgré tout, les jeunes femmes ne joueront pas la scène car dans leur culture ce n'est pas possible. Une mère ne tue pas son enfant : elles ne peuvent donc pas faire semblant de le faire. Les jeunes femmes refusent catégoriquement puis se mettent à chanter à l'unisson. Immédiatement les bébés arrêtent de pleurer. Les jeunes femmes les serrent contre elles et s'en vont la tête haute.

Sebastián a l'air désepéré : il ne comprend pas. Daniel lui dit doucement : "Sebastián, il y a des choses plus importantes que ton film". Malgré tout, Sebastián s'obstine et demande à Costa de trouver une solution. Mais celui-ci, qui commence à comprendre les différences culturelles, lui répond simplement qu'il devra se passer de cette scène.

À partir de ce moment, les personnages continueront d'évoluer. L'un, de plus en plus obnubilé par son film, va se renfermer sur lui-même et s'isoler de tous. L'autre, au contraire, va découvrir et accepter une culture et des valeurs différentes des siennes et gagner reconnaissance et amitié.

La guerre de l'eau

Icíar Bollaín aborde aussi dans ce film la guerre de l'eau. Cet épisode de l'histoire de la Bolivie est peu connu bien que relativement récent et très violent.
Ce thème est évoqué très vite après le début du film. María, la jeune femme chargée de faire un reportage sur le tournage du film, suit le principal acteur bolivien, Daniel, pour l'interviewer. Après le casting et les premiers enregistrements, Daniel est retourné travailler avec un groupe de Boliviens.

La scène commence par un zoom avant centré sur Daniel. Le spectateur découvre le personnage à travers la caméra de María dont on entend seulement la voix. L'entourage de Daniel plaisante, se moque de lui. Le ton est léger et badin. Et puis, María éteind sa caméra et leur demande pourquoi ils creusent.

Le groupe, composé d'hommes et de femmes, a des outils basiques, des pelles et des pioches. Ils travaillent sans casque ni gants. Daniel explique que tous ensemble ils ont acheté un puits et des tuyaux et qu'ils doivent creuser les canalisations sur sept kilomètres pour pouvoir avoir accès à l'eau de chez eux. Le travail est difficile mais l'accès à l'eau est tellement important que personne ne se soucie des risques. Derrière eux, la ville qui se découpe paraît très pauvre.

Des employés d'une compagnie privée arrivent en voiture et s'arrêtent un peu plus loin. Notons que les deux hommes portent une combinaison de travail et un casque. Immédiatement Daniel et deux de ses compagnons se précipitent et leur crient de s'en aller. Daniel casse la vitre arrière de la voiture. Cette violence apparemment gratuite, en dit long sur la colère des personnages.

Quelques minutes plus tard une deuxième scène nous permet de comprendre la situation. La scène commence par un gros plan sur les mains d'un homme qui est en train d'arracher un cadenas. On n'entend que le bruit du maillet qui tape et du métal qui résonne. Et puis, subitement, des voix se font entendre, d'abord doucement et puis de plus en plus fort.

La caméra opère un mouvement vers la gauche et des femmes font irruption face à l'objectif immobile. Elles ont entendu le bruit et arrivent en courant et en criant.
La caméra recule peu à peu et le spectateur découvre un employé d'une compagnie privée, casque sur la tête, accompagné d'un autre homme et protégé par un groupe d'une dizaine de policiers. Il est en train de fermer le puits pour empêcher l'accès à l'eau.

Les femmes sont furieuses car il s'agit du puits et des canalisations qu'elles ont creusés. Les policiers interviennent pour les calmer mais elles ont très bien compris ce qui se passent et ne veulent pas se laisser faire. Les policiers les repoussent pour permettre à l'employé de finir son travail. La caméra filme alors en gros plan une femme qui essaie d'avancer malgré les policiers. Son visage se retrouve coincé par le bras de l'homme qui la repousse et on dirait qu'elle va être étranglée. Elle est obligée de reculer.

Pendant ce temps d'autres femmes arrivent, certaines avec leurs enfants, et crient qu'elles sont prêtes à tout pour donner de l'eau à leurs enfants. Le groupe de plus en plus nombreux, finit par repousser les policiers jusqu'à leur véhicule.

Cette scène montre bien la violence de la néo-colonisation puisque même l'eau de pluie est refusée aux populations les plus pauvres (d'où le titre du film) mais surtout la détermination des Boliviens. L'une des femmes annonce que les indiens ne se laisseront pas faire et qu'ils lutteront tous ensemble jusqu'au bout. Et de fait, même s'ils n'ont ni l'entraînement ni les armes des policiers, ils ont l'avantage d'être beaucoup plus nombreux et plus déterminés et ils finiront par obtenir gain de cause.

Pistes d'exploitation

Ce film peut-être visionné en classe, en cycle terminal, et peut s’inscrire dans quatre notions :

  • Lieux et formes de pouvoir (la néocolonisation, le rôle des multinationales dans les pays émergents)
  • L’idée de progrès (la mondialisation et l'ouverture aux capitaux étrangers, un progrès ou un asservissement supplémentaire?)
  • Espaces et échanges (la rencontre de deux cultures à l'occasion du tournage d'un film)
  • Mythes et héros (les discussions autour du rôle de Colomb, de Bartholomé de Las Casas et de Montesinos dans la conquête et la colonisation du continent américain)

Compléments

  • Interview d'Icíar Bollaín
  • Le roman d'Edmundo Paz Soldán, El delirio de Turing (Ed. Alfagara, Barcelona, 2003, 320 páginas, ISBN 9788420400969), qui évoque les privatisations en Bolivie et les violents conflits qu'elles provoquèrent.

 
Pour citer cette ressource :

Elodie Pietriga, "«También la lluvia» d'Icíar Bollaín", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), janvier 2016. Consulté le 15/09/2019. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/arts/cinema/tambien-la-lluvia-d-iciar-bollain

Mots-Clés
  • cinéma espagnol
  • néo-colonisation en Bolivie
  • Bolivie
  • guerre de l'eau
  • tournage
  • Christophe Colomb