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Shakespeare, Robert Greene et la théorie du plagiat : Nouveaux horizons

Par Jean-François Chappuit : Maître de conférences - Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines
Publié par Clifford Armion le 11/10/2011
Quelques jours avant de mourir, Robert Greene compose un pamphlet dans lequel il assimile Shakespeare à « un corbeau arriviste paré de nos plumes ». Les « Désintégrateurs » ont vu dans cette invective une accusation de plagiat en référence à Horace et à la fable du Choucas paré des plumes d’autres oiseaux. Mais plusieurs difficultés demeurent dont le type d’oiseau en question, la trame narrative, le rôle des citations incluses dans la fable, le sens général de la fable. Dans les traditions grecque et latine, le thème commun de cette fable est la vanité de vouloir se faire autre que l’on est par nature, non l’accusation de plagiat. A la Renaissance, ces deux traditions fusionnent dans les collections humanistes. Je souhaite démontrer que la théorie du plagiat ne semble pas valide mais qu’en revanche le pamphlet de Robert Greene a une portée plus essentielle concernant Shakespeare, portée qui fonde son véritable intérêt.

1. Robert Greene, A Groats-worth of Wit (1592) et la théorie du plagiat

... those Puppets (I meane) that spake from our mouths, those Antick garnisht in our colours. Is it not strange, that I to whom they all have beene beholding: is it not like that you, to whom they all have beene beholding, shall (were yee in that case as I am now) bee both at once of them forsaken: Yes trust them not: there is an upstart Crow, beautified with our feathers, that with his Tygers hart wrapt in a Players hyde, supposes he is as well able to bombast out a blanke verse as the best of you: and beeing an absolute Iohannes fac totum, is in his owne conceit the onely Shake-scene in a countrey. (Folio  F1, r°).

Tels sont les termes, célèbres et peu amènes, par lesquels, dans la section "To those Gentlemen his Quondam acquaintance" de son pamphlet de 1592 A Groats-worth of Wit, Robert Greene met en garde ses amis, Christopher Marlowe, Thomas Nashe et George Peele, auteurs dramatiques comme lui, contre les acteurs qui s'enrichissent à leurs dépens, et en particulier contre Shakespeare avec une allusion transparente à son nom et à Henry VI, 3ème partie (I, iv, 137). Le pamphlet fit scandale lorsqu'il fut publié, fin 1592, mais son auteur était déjà mort. A la lecture des excuses que Henry Chettle, l'éditeur du pamphlet,  présenta à Shakespeare nous comprenons que la charge de Robert Greene devait être insultante et facile à décoder; mais les propos de Chettle restent vagues. Pour quelle raison Greene s'en prenait-il à Shakespeare ?

C'est ce que beaucoup de critiques ont essayé de découvrir; mais de nombreuses circonstances historiques ont rendu la tâche plus délicate encore. En effet, si A Groats-worth of Wit connut un certain succès éditorial, puisque le pamphlet fut réimprimé sept fois entre 1592 et 1637, il fut ensuite oublié, probablement en raison de la Guerre Civile (1642-1648), de la création du Commonwealth et de la fermeture des théâtres, et du fait que l'Angleterre fut en guerre pendant presque tout l'Interrègne. Ce n'est qu'au cours de la seconde partie du XVIIIème siècle que Thomas Tyrwhitt (1730-1786), non seulement retrouve le Palladis Tamia  de Frances Meres, œuvre dans laquelle de nombreuses pièces de Shakespeare sont citées, mais redécouvre aussi l'allusion à Shakespeare dans A Groats-worth of Wit. Pour Tyrwhitt, Robert Greene n'exprimait là que sa jalousie; mais l'intérêt du pamphlet, selon lui, résidait dans le fait qu'il confirmait que Shakespeare était bien l'auteur des trois pièces sur Henry VI.

Cette découverte, en effet, intervenait au moment où la critique shakespearienne débattait du bagage intellectuel de Shakespeare et de la réelle paternité des pièces que nous connaissons. Les « désintégrateurs » soutenaient alors que la plupart des pièces attribuées à Shakespeare étaient en vérité le fruit de la collaboration de plusieurs auteurs et seuls les traits de génie lui étaient attribuables. La découverte de Tyrwhitt renforçait leur théorie car, en appelant Shakespeare un « corbeau arriviste embelli de nos plumes », il leur semblait que Greene faisait évidemment référence à la fable du Choucas paré des plumes du Paon, et cela, par deux fois. La première fois, à propos de tous les acteurs: "those Anticks garnisht in our colours" et la seconde fois spécifiquement à propos de Shakespeare: "for there is an upstart Crow beautified with our feathers". Robert Greene accusait donc Shakespeare de lui avoir volé « ses plumes », il l'accusait de plagiat.

Les travaux des "désintégrateurs" furent graduellement mis en échec  dans les années 1920, mais la thèse du plagiat à propos de la trilogie des Henry VI fut reprise avec force par John Dover Wilson (1881-1969) dans son article "Malone and the Upstart Crow" publié en 1951 dans Shakespeare Survey 4. Dans cet article, John Dover Wilson reprend l'argumentation générale qui avait été développée par Edmund Malone (1741-1812) dans son étude intitulée A Dissertation on the Three Parts of Henry VI, Tending to Show that those plays were not ORIGINALLY by SHAKSPEARE. Malone soutient ici que la trilogie des Henry VI était à l'origine composée de deux pièces historiques, l'une intitulée The First Part of the Contention of the Two Houses of York and Lancaster, et la seconde The True Tragedie of Richard Duke of York; toutes deux composées par George Peele (1556-1596) ou l'une par Peele et l'autre par Robert Greene. Selon Malone, quelque temps avant 1592 Shakespeare avait repris ces deux pièces pour les restructurer et les améliorer. Malone conclut que Robert Greene accuse donc Shakespeare de s'être approprié son œuvre:

He therefore, in direct terms, charges him with having acted like the crow in the fable, beautified himself with their feathers; in other words, with having acquired fame furtivis coloribus, by new modelling a work originally produced by them, and wishing to depreciate our author , he very naturally quotes a line from one of the pieces which Shakspeare had thus re-written; a proceeding which the authors of the original plays considered as an invasion both of their literary property and character. (Malone in Boswell's Malone, Vol. 18, 1821,571)

Avec l'emploi de furtivis coloribus, Malone semble donc établir un lien entre la phrase beautified with our feathers chez Robert Greene et la troisième épître du Livre I des Epitres d'Horace. C'est sur cette correspondance implicite que John Dover Wilson rebondit dans son article publié en 1951 pour défendre la théorie de l'accusation de plagiat. Dans la troisième épitre du Livre I, Horace (65-8 av. J.-C.) s'adresse à son ami Julius Florus et il s'inquiète de ce que fait leur ami commun Celsus:

... Quid mihi Celsus agit ? monitus multumque monendus, privatas ut quaerat opes et tangere vitet scripta Palatinus quaecumque recepit Apollo, ne, si forte suas repetitum venerit olim grex avium plumas, moveat cornicula risum furtivis nudata coloribus.

(« – Que devient mon Celsus ? je l'ai averti et dois l'avertir souvent de faire appel à ses richesses personnelles et de ne point toucher aux écrits dont Apollon Palatin a reçu la garde, de peur que si les oiseaux, un jour, venaient en bande réclamer leurs plumes, la pauvre corneille, dépouillée de ses couleurs d'emprunt, ne provoque le rire . ») (trad. F. Villeneuve, 1989, 51-52)

Pour John Dover Wilson il est indéniable que "beautified with our feathers" renvoie à "furtivis nudata coloribus". Robert Greene reprend donc la mise en garde d'Horace à l'encontre d'un auteur laborieux comme Celsus pour l'appliquer à Shakespeare. D'autre part, Dover Wilson souligne que la source utilisée par Robert Greene ne peut être que l'épitre d'Horace car, en effet, les fables de Phèdre  n'étaient pas encore connues en 1592. Enfin, parmi d'autres preuves, Dover Wilson reprend in extenso  la fable latine De Cornice superbiente aliarum avium pennis qui avait déjà été citée par H.D.R. Anders dans son étude intitulée Shakespeare's Books et publiée en 1904. Cette fable fait partie de la collection des fables ésopiques compilée par le grand humaniste et érudit allemand Joachim Camerarius (1500-1574) pour être utilisée dans les écoles et qui est intitulée Aesopi Phrygis Fabularum. La première édition de cette collection fut imprimée en septembre 1538 à Tübingen par Ulrich Morhardus. La fable qui nous intéresse se trouve à la page 83 r°:

De Cornice superbiente aliarum avium pennis.

Cornicula collectas pennas de reliquis avibus sibi commodaverat, & superba varietate illa, reliquas omnes prae se aviculas contemnebat. Tum fortè hirundo notata sua penna, advolans illam aufert, quo facto & reliquae postea aves quaeq. suam ademere cornici: ita illa risum movit omnibus, furtivis nudata coloribus, ut ait Horatius. - Significat fabula, commendicatam speciem neq. diu durare, & perlevi momento dissolvi. (Camerarius, 1538, 83r°)

Cette version inclut en effet la phrase furtivis nudata coloribus qui est clairement attribuée à Horace. Pour John Dover Wilson il n'y a donc point de doute possible:

Horace's crow and Aesop's were so closely associated in readers' minds in Shakespeare's day as to be practically identical; and the crow in other birds' feathers was closely associated with the idea of literary theft in the mind of anyone who knew anything of the classics and of many who did not. (1951,65)

Cependant, lorsque John Dover Wilson écrit « Horace's crow and Aesop's were so closely associated» cela prête à confusion, car il laisse entendre qu'il existe deux fables distinctes. Or, il n'y a pas de fable du « Corbeau » chez Horace, seulement la brève référence à cette même fable, brièveté apparemment suffisante pour que le lecteur l'identifie, ce qui signifie qu'elle était bien connue. D'autre part, Horace mentionne une Corneille, et même une petite corneille (cornicula) et non un Corbeau « an upstart crow ». H.R.D Anders évoquait déjà ce problème en 1904 et T.W. Baldwin le reprenait, au moins en partie, dans William Shakspeare's Small Latine & Lesser Greeke  en 1944. Dans les traditions grecque et latine, l'oiseau est un Choucas, respectivement Koloios, et Graculus. Cependant, chez Camerarius, il s'agit d'une Corneille Cornix  ou le diminutif Cornicula . Il faut donc partir de l'hypothèse que Robert Greene mentionne un « Corbeau » à dessein ; et qu'il faut en conséquence rechercher la ou les fables mettant en scène cet oiseau. D'autre part, dans la tradition latine issue des fables de Phèdre, seul le Paon fournit une ou des plumes à la Corneille; or, dans la troisième épître, Horace évoque "une bande d'oiseaux" , "grex avium" et pourtant John Dover Wilson établit un lien entre la fable de Camérarius et la tradition latine lorsqu'il écrit que l'Esope de Phèdre n'était pas encore disponible en 1592, suggérant qu'en conséquence Robert Greene ne pouvait avoir que le texte d'Horace à l'esprit. Nous remarquerons néanmoins que dans le titre même de la fable latine de Camérarius il est fait mention de plusieurs oiseaux: De Cornice superbiente aliarum avium pennis, De la Corneille orgueilleuse des plumes d'autres oiseaux ; or cet élément est d'origine grecque. Enfin, il semble suffisant à John Dover Wilson de trouver la citation d'Horace dans la fable de Camérarius pour affirmer que l'ensemble renvoie à cet auteur latin ; mais cela ne prend pas en compte la possible fonction de cette référence au sein de la fable même et dans un contexte scolaire. Mais de toute évidence le point central de la théorie du plagiat est la prédominance donnée à Horace sur Esope. Nous commencerons donc par fournir quelques précisions sur ce dernier et la fable dite « ésopique » de façon à montrer que de l'Antiquité à la Renaissance au moins, Esope, qu'il ait existé ou non, figure parmi les plus grands auteurs.

2. Quelques précisions sur Esope et la fable ésopique

Peu d'éléments biographiques à propos d'Esope nous sont parvenus. Hérodote (v.484-v.425 av. J.-C.) au Livre II, chapitre 134 de ses Histoires, est notre source la plus fiable selon Emile Chambry ( Ésope, xvi-xvii). Esope a réellement existé. Il a vécu au cours du VIème siècle avant JC. et il est originaire de Thrace, région du sud est de l'Europe. Hérodote précise aussi qu'Esope fut l'esclave du Samien Iadmon et qu'il a été mis à mort en 564 av. JC. par les Delphiens sur une fausse accusation de vol; mais ces éléments sont douteux. Il existe une Vie d'Esope, ou Roman d'Esope, mais c'est une œuvre en elle-même. Plusieurs fragments assez longs de l'état le plus ancien de ce récit nous sont parvenus dans cinq papyrus qui datent du second au sixième siècle de notre ère. Il existe aussi trois recensions de cette Vie, la plus ancienne étant la recension G (manuscrit de Grottaferata),  assez proche des fragments retrouvés dans les papyrus; la seconde étant la recension W et, la troisième, la recension Accursiana ou recension de l'érudit byzantin Maxime Planude (vers 1260 - vers 1310), publiée en grec par Bonus Accursius à Milan en 1479/1480 ; mais traduite en latin par Rinucius Aretinus (ou Rimicius) et publiée, toujours à Milan, dès 1474. Cette version de la Vie d'Esope se trouve en tête de presque toutes les éditions des fables publiée aux XVème et XVIème siècles.

Quoiqu'il en soit de l'existence réelle d'Esope, la tradition lui attribue la réputation d'une sagesse pratique toute philosophique qu'il exposait à l'aide de courts récits en prose. Il est souvent cité et par les plus grands auteurs. Ainsi, par exemple, Platon, dans le Phédon (60 b-d), fait dire à Socrate, alors que le geôlier vient de libérer ses chevilles des fers, qu'il regrette l'absence d'Esope car s'il avait été là, il aurait composé une fable sur le rapport entre douleur et plaisir. Cette scène était célèbre à la Renaissance et elle est évoquée chez Montaigne (Villey, III, 13, 1093). Phèdre,  quant à lui, désigne Esope comme l'auteur même de la matière de ses propres fables : « Esope, qui a créé la fable, en a trouvé la matière ; et moi j'ai poli celle-ci en vers ternaires ». (Phèdre, trad. A. Brenot, 1) et il ne cesse de se référer à lui. Même si Esope, comme Socrate, n'a probablement transmis aucun écrit, il est pourtant considéré comme l'inventeur de la fable et, au cours de l'Antiquité grecque, toutes les fables lui sont attribuées pour la raison qu'explique très clairement, dans son Progymnasmata, Aelius Théon, auteur du Ier siècle avant JC. selon Michel Patillon :

Si on les [les fables] appelle d'une façon générale ésopiques', ce n'est pas qu'Ésope ait été l'inventeur des fables (il apparaît qu'Homère, Hésiode, Archiloque et d'autres auteurs plus anciens que lui les connaissaient ; et certains témoignages mentionnent Conis le Cicilien, Thouros le Sybarite et Cybissos de Libye comme fabulistes), mais c'est parce qu'Ésope en a fait un emploi plus large et plus habile. (Aelius Théon, trad. M. Patillon, 31)

La fable la plus ancienne qui nous est parvenue est celle qu'emploie Hésiode dans Les Travaux et les jours aux vers 202 à 212, Le Rossignol et l'Epervier. Très tôt associée à la rhétorique, l'art de la persuasion, la fable constitue un genre utilitaire et les auteurs grecs aiment agrémenter leurs textes soit de fables complètes soit de références facilement identifiables pour illustrer leurs propos car, selon la définition qu'en donne Aelius Théon, définition souvent reprise : « La fable est un discours mensonger fait à l'image de la vérité » (Théon, trad. Patillon, 30).

Démétrios de Phalère (vers 350 - vers 280 av. J-C.) semble, le premier, avoir rassemblé systématiquement les fables ésopiques. Diogène Laërce (IIème siècle de notre ère?) lui consacre une brève notice dans Vies et doctrines des philosophes illustres (V, 75-85), et mentionne des <Fables> à la manière d'Esope parmi les livres publiés par Démétrios de Phalère. Cette collection de fables existait encore au Xème siècle, mais elle est aujourd'hui perdue. Horace (65-8 av. J-C), fait très probablement référence à l'une des fables de cette collection dans l'épître 3 du Premier Livre de ses Epîtres. Il ne semble donc pas possible de parler des fables d'Horace comme on parle des fables d'Esope. Quel que soit l'auteur, et c'est encore vrai au XVIème siècle, toutes les fables sont d'Esope. Par la longévité et la renommée du genre auquel sont nom est rattaché, Esope domine Horace. D'autre part, A Groats-worth of Wit est marqué du sceau du fabuliste car l'ensemble est présenté comme une fable et Robert Greene narre la fable de la Cigale et de la fourmi à la fin de son pamphlet, fable qu'il attribue, naturellement, à Esope. Ce contexte ayant été créé par Robert Greene, l'argument selon lequel il renvoie à Horace  avec « an upstart crow » apparaît alors peu convainquant. Voyons à quelles fables d'Esope il est possible qu'il fasse plutôt référence, et considérons d'abord les versions classiques.

3. Les différentes versions classiques du Choucas paré de plumes de Paon (ou d'autres oiseaux)

Ces versions n'avaient pas encore été retrouvées à l'époque où vivait Robert Greene, mais elles furent transmises par le biais de paraphrases et il est donc nécessaire de les connaître.

En ce qui concerne les fables d'Esope, fables anonymes en définitive, il faut clairement distinguer entre les manuscrits contenant ces fables et les noms qui ont été donnés aux collections ou recensions de fables (Biscéré, 11 & suiv.). Second point important, les manuscrits sont constitués de plusieurs cahiers de quatre feuilles reliées ensemble et le même manuscrit peut donc contenir différentes collections de fables en grec attribuées à Esope ainsi que des fables latines anonymes ou attribuées à un auteur. Les fables rédigées en grec nous ont été transmises par une centaine de manuscrits, la plupart ayant été composés tardivement entre le XIIIème et le XVIème siècle à l'exception de deux d'entre eux. Il s'agit, en premier lieu, du codex 397 ou encore appelé codex G parce qu'il provient de l'abbaye de Grottaferata en Italie. Ce manuscrit date du Xème ou XIème siècle et se trouve aujourd'hui à la Pierpont Morgan Library à New York. Il semble contenir toutes les fables de la collection appelée Augustana. Le second manuscrit qui fait exception est le codex Parisinus 690. Il est généralement admis qu'il date du XIIème sicle et il est conservé à la Bibliothèque Nationale de France à Paris.

Tous ces manuscrits nous ont transmis, dans différents états, trois collections principales de fables grecques, toutes attribuées à Esope. La collection la plus ancienne et la plus importante est appelée Augustana ou Recension I parce le manuscrit qui la contient se trouvait autrefois à Augsbourg. Aujourd'hui, ce manuscrit est le codex Monacensis 564 conservé à la Bayerische StaatsBibliothek à Munich. Nous avons vu que le manuscrit est daté du XIIIème ou XIVème siècle, mais les spécialistes estiment que les 231 fables de la collection Augustana  contenues dans le codex Monacensis 564 furent rassemblées au tout début de notre ère. Par exemple, Ben Edwin Perry soutient que le modèle qui a servi pour l'Augustana date du IIème siècle, voire de la seconde moitié du Ier siècle ; et que l'archétype de l'Augustana a été compilé à partir de ce modèle au IVème ou Vème siècle (Perry, xvi). Le codex 397(codex G), qui fut retrouvé au XXème siècle et qui se trouve à la Pierpont Library provient du même archétype que la collection Augustana et en est peut-être le fidèle reflet. La collection Augustana ou Recension I n'a subit l'influence ni de Phèdre, ni de Babrius. Elle a servi de modèle pour deux autres collections principales. Il s'agit, d'une part, de la Recension II ou Vindobonensis, appelée ainsi parce que la meilleure version que nous en avons aujourd'hui se trouve à Vienne, codex Vindobonensis historicus graecus 130, du XIVème siècle ; et d'autre part, de la Recension III ou Accursiana, du nom de son premier éditeur, Bonus Accursius qui en donné l'editio princeps à Milan vers 1478. Il fut admis pendant longtemps que L'Accursiana était la collection de fables compilées à la fin du XIIIème ou au début du XIVème siècle par l'humaniste byzantin Maxime Planude (1260 - vers 1310) ; mais les spécialistes divergent aujourd'hui sur ce point. Enfin, à ces trois collections majeures s'en ajoutent deux, la Recension Ia, en apparence copie tardive de l'Augustana ; et la Paraphrase Bodléienne, composée de fables imitées de Babrius et dont le manuscrit, Oxon. Bodleianus Auct. F. 4. 7, daté du XIIIème siècle, se trouve à la Bodleian Library à Oxford.

Dans l'édition d'Emile Chambry des Fables d'Esope, tirée de la Collection Augustana, se trouvent trois fables dont le thème nous intéresse. Il s'agit de la fable n° 161 :

Le Choucas et les Corbeaux (koloios kai korakes)

Un choucas, qui dépassait en grosseur les autres choucas, prit en mépris ceux de sa tribu, se rendit chez les corbeaux et demanda à partager leur vie. Mais les corbeaux, à qui sa forme et sa voix étaient inconnues, le battirent et le chassèrent. Et lui, repoussé par eux, s'en revint chez les choucas ; mais les choucas, sensibles à l'outrage, refusèrent de le recevoir. Il arriva ainsi qu'il fut exclu de la société et des uns et des autres. Il en est ainsi chez les hommes. Ceux qui abandonnent leur patrie et lui préfèrent un autre pays, sont mal vus dans ce pays, parce qu'ils sont étrangers, et ils sont odieux à leurs propres concitoyens, parce qu'ils les ont méprisés. (Ésope, 71)

La seconde fable porte le numéro 162 :

Le Choucas et les Oiseaux (koloios kai ornea)

Zeus, voulant instituer un roi des oiseaux, leur fixa un jour pour comparaître tous devant lui : il choisirait le plus beau de tous pour régner sur eux. Les oiseaux se rendirent au bord d'une rivière pour s'y laver. Or le choucas, qui se rendait compte de sa laideur, s'en vint à ramasser les plumes que les oiseaux laissaient tomber, puis il se les attacha. Il arriva ainsi qu'il fut le plus beau de tous. Or le jour fixé arriva et tous les oiseaux se rendirent chez Zeus. Le choucas, avec sa parure bigarrée, se présenta lui aussi. Et Zeus allait lui donner son suffrage pour la royauté, à cause de sa beauté ; mais les oiseaux indignés lui arrachèrent chacun la plume qui venait d'eux. Il en résulta que le choucas dépouillé se retrouva choucas. (Ésope, 71)

La troisième fable est la suivante, n° 163 :

Le Choucas et les Pigeons (koloios kai peristerai)

Un choucas, ayant aperçu dans un pigeonnier des pigeons bien nourris, blanchit son plumage et se présenta pour avoir part à leur provende. Tant qu'il resta silencieux, les pigeons, le prenant pour un des leurs, l'admirent parmi eux ; mais à un moment il s'oublia et poussa un cri. Alors, ne connaissant pas sa voix, ils le chassèrent. Et lui, voyant la bonne chère des pigeons lui échapper, revint chez les choucas. Mais les choucas ne le reconnaissant plus à cause de sa couleur, le rejetèrent de leur société, de sorte que pour avoir voulu les deux provendes, il n'eut ni l'une ni l'autre. (Ésope,72)

La seconde source originale est la collection des fables de Phèdre (1 av. J.-C. - 50 ap. J.-C.). Les fables n'ont pas de titres; ces derniers ont été ajoutés au cours du Moyen Age aux paraphrases latines des fables de Phèdre. La fable qui nous intéresse a reçu le titre Gracvlvs svperbvs et Pavo, Le Choucas orgueilleux et le Paon, Livre Premier, fable 3, si le Prologue n'est pas comptabilisé:

Pour nous apprendre à ne pas nous glorifier des avantages d'autrui, mais plutôt à garder toute notre vie notre façon naturelle Esope nous a laissé cet exemple :

Bouffi d'un vain orgueil, le choucas ramassa les plumes que le paon avait perdues, et s'en fit une parure complète. Dès lors, méprisant ses frères, il va se mêler à la troupe brillante des paons. Ceux-ci déplument l'impudent oiseau et le chassent à coups de bec. Ainsi maltraité le choucas tout chagrin entreprit de revenir chez les siens ; mais ils le repoussèrent, lui infligeant ainsi une funeste flétrissure. Alors un de ceux qu'il avait d'abord méprisés : « Si, dit-il, tu t'étais contenté de notre séjour, et si tu avais accepté avec résignation ce que la nature t'avait donné, tu n'aurais point essuyé un premier affront et maintenant tu ne te verrais pas repoussé par nous dans ton malheur.  (Phèdre, trad. A. Brenot, 3-4)

Notre troisième source est Babrius ou Gabrius. Nous ne savons que peu de choses de lui. Selon Ben Edwin Perry, le grand spécialiste de Babrius, ce dernier était un Romain hellénisé qui vivait en Asie Mineure au cours de la seconde moitié du Ier siècle de notre ère, donc très proche de Phèdre. Cependant, Babrius ne fut influencé ni par Phèdre ni par la collection Augustana. Il a composé environ deux cents fables en grec mais seules cent quarante-trois d'entre elles nous ont été transmises par divers manuscrits dont le plus important fut retrouvé au XIXème siècle dans un des monastères du Mont Athos en Grèce, codex A conservé à la British Library. Les fables ne comportent pas de titres. Je donne ici le titre et la traduction anglaise du grand spécialiste de Babrius, Ben Edwin Perry, « Borrowed Plumage », fable n° 72:

Once Iris, heaven's bright-hued royal messenger, proclaimed a contest in beauty for the feathered tribe to be held amid the dwellings of the gods. The news at once was heard by all, and every bird was filled with yearning for the prize forthcoming from the gods. There was a spring dripping from a rocky cliff that scarce a goat could tread, and there the water in a pool stood summer-like and clear. Thither birds of every kind now came, to wash their faces and their shanks, to shake their feathers and to comb their crests. Among them to that fountain came a jackdaw an old fellow, the son of a crow. Taking one cast-off feather from one bird and another from another, he fitted them to his wet shoulders, and thus having plumed himself variously with all their feathers, he darted off to the gods more impressive than an eagle. Zeus marvelled and was on the point of giving him the victory, had not the swallow, like the true Athenian that she was, confuted him by being the first to pull out her own feather. In vain the jackdaw said to her: Don't show me up! The turtle-dove clawed him viciously, so too the thrush, and the jay, and the lark who plays about the tombstones, and the hawk who lies in wait for fledgling birds, and likewise all the others. So came the jackdaw  to be known for what he was.

[Deck yourself out in fine clothes of your own, my boy; if you parade in finery that belongs to others you'll be stripped of it] . (Perry, 89)

La quatrième source est Aphthonios le Sophiste, professeur grec de rhétorique dont la biographie nous est presque inconnue. Il vivait soit au IVème soit au Véme siècle de notre ère, c'est à dire au cours de la période appelée la Seconde Sophistique, lorsque le qualificatif  "sophiste" signifie désormais "professeur de rhétorique". Il est l'auteur d'un Progymnasmata, exercices de rhétorique dans la tradition de Théon et d'Hermogène, et de quarante fables qui lui furent toujours clairement attribuées, mais qui semblent n'avoir été publiées qu'en 1597 pour la première fois, dans l'édition bilingue grecque et latine des œuvres d'Aphthonios publiée par Commelin. La fable qui nous intéresse est la trente et unième de la collection des fables d'Aphthonios. Je donne ici la traduction anglaise de Laura Gibbs :

A story about a jackdaw, urging us to hate arrogance.

A beauty contest was held and all the birds went to be judged by Zeus. Hermes fixed the appointed day and the birds flocked to the rivers and ponds where they shed their shabby feathers and preened their finer ones. The jackdaw, however, had no natural advantages to commend his appearance, so he decorated himself with the feathers that had been cast aside by the other birds. The owl alone recognized her own feathers and took them away from the jackdaw, and she incited the other birds to do the same. When the jackdaw had been stripped bare by everyone, he went before the judgement of Zeus naked.

Adornments that do not belong to you can lead to humiliation.(Gibbs,158)

Il semble évident que le thème commun de ces fables grecques et latines est la vanité de vouloir se faire autre que l'on est par nature, ce n'est pas l'accusation de plagiat. Parce que ces fables n'étaient pas disponibles en 1592, John Dover Wilson ne les prend pas en compte ; mais tout au long du Moyen Age les paraphrases conservent la tradition latine et dès l'invention de l'imprimerie les traditions grecque et latine sont imprimées et très largement répandues comme nous allons le voir brièvement.

4. La fable ésopique au Moyen Age

Un exposé détaillé dépasserait de beaucoup le cadre de cet article, et de grands érudits, parmi lesquels il faut citer Léopold Hervieux (1831-1900), Emile Chambry (1864-1938), Augustus Hausrath (1865-1944), et Ben Edwin Perry (1892-1968), ont publié d'immenses travaux sur ces questions. Pour la période contemporaine citons encore Francisco Rodriguez Adrados ( 1922- ) et Morten Njgaard (1934- ) mais beaucoup d'autres savants qui continuent à enrichir une bibliographie imposante. Je ne mentionnerai que les jalons de la transmission de la fable du Corbeau paré des plumes du Paon et des fables similaires.

Pour des raisons inconnues, les noms de Phèdre et de Babrius furent rapidement oubliés pour être remplacés de façon générale par Esope pour Babrius et Romulus pour Phèdre. Pendant tout le Moyen Age, la tradition latine domine massivement. Selon le grand spécialiste de cette période, Léopold Hervieux, il existe deux collections principales de fables latines issues d'une imitation directe de Phèdre (Les Fabulistes latins [1893] 1970). La collection la plus importante est celle d'Adémar de Chabannes, collection appelée l'Esope d'Adémar. Le meilleur manuscrit contenant cette collection est le codex Leidensis Vossianus Latinus in-8°, n°15, conservé à Leyden au Pays Bas, manuscrit daté de la fin du Xème siècle ou du début du XIème. La collection porte le titre fabulae antiquae et contient 67 fables dont 37 d'entre elles sont presque la copie littérale des fables de Phèdre. C'est le cas pour la fable qui nous intéresse, fable n°36 dans la collection et dont l'oiseau est un Graculus.

La seconde grande collection de paraphrases de Phèdre est l'Aesopus ad Rufum, ainsi appelée parce qu'elle est dédiée à un certain Rufus. Il est admis que cette collection fut compilée au tout début du Moyen Age, mais elle est perdue aujourd'hui. Elle a cependant servi de modèle à deux autres grandes sous-collections. La première se trouve dans le Codex Wissemburgensis (Xème siècle) autrefois à Wissembourg mais aujourd'hui codex Gudianus Latinus 148 à Wolfenbüttel en Allemagne. Ce manuscrit contient la paraphrase de toutes les fables de Phèdre ainsi que 17 autres fables. La fable qui nous intéresse se trouve dans le Livre II, fol. 66a, fable n°IV : De his qui se extolunt. L'oiseau est un Graculus. La seconde sous collection issue de l'Aesopus ad Rufum est le Romulus Primitivus, ainsi appelée parce que l'auteur dit, dans une préface souvent reprise, qu'il s'appelle « Romulus » et qu'il a traduit les fables d'Esope du grec en latin pour l'éducation de « Tyberinus », son fils. Cette paraphrase des fables de Phèdre est aujourd'hui perdue, mais elle a survécu dans un sous dérivé appelé le Romulus Vulgaris ou Romulus Ordinaire qui contient 82 fables. Cette collection a exercé une immense influence pendant tout le Moyen Age et elle se trouve dans de nombreux manuscrits dont le codex Latinus Burneius 59 à la British Library. La fable qui nous intéresse est au Livre II, fable n°XVI, et l'oiseau est un Graculus.

Le Romulus primitif  nous est aussi parvenu grâce au Romulus de Vienne (XIIè s.), au Romulus de Florence (XIIIè s.), au Romulus de Corpus Christi College à Oxford (XIVè s.), enfin au Romulus de Bern (XVè s.). D'autre part, le Romulus Ordinaire fut adapté en vers par Walther l'Anglais et par Alexandre Neckam au XIIème siècle. L'adaptation faite par Walther l'Anglais, appelée à partir de 1610 Romulus Neveleti avant d'être attribuée à Galterus Anglicus par Hervieux, connut un immense succès au cours du Moyen Age ; succès qui se poursuivit pendant toute la Renaissance. Environ deux cents manuscrits contenant les fables de Walter nous sont parvenus. Ces fables ont été souvent traduites et se retrouvent dans l'Ysopet de Lyon (XIIIè s.), et dans l'Ysopet I - Avionnet (XIVè s.). L'adaptation en vers d'Alexandre Neckam fut apparemment moins populaire, mais elle se retrouve néanmoins dans l'Ysopet II de Paris ( XIVè s.). Dans la seconde partie du XIIème siècle, encore, Marie de France adapte les fables du Romulus en anglo-normand. Celle qui nous intéresse porte le numéro LXVII dans le Harley Manuscript 978 conservé à la British Library ; mais, cette fois, l'oiseau est un Corbeau, comme l'indique le titre en latin : De corvo pennas pavonis inveniente, Du Corbeau qui trouva des plumes de Paon. Cependant, ceci est une exception et dans toutes les autres collections l'oiseau est généralement un Choucas. Au XIIIème siècle, Vincent de Beauvais ( v. 1190 - avant 1264) inclut 29 fables du Romulus dans son Speculum historiale (Livre III, chapitres 2 à 8) et dans son Speculum doctrinale, deux des volumes de son œuvre encyclopédique intitulée Speculum majus ; œuvre traduite en français par Jehan de Vignay au XIVè s. Toujours au XIIème siècle, Eude de Cheriton (1180/1190 - vers 1246) compose des Paraboles inspirées du Romulus Ordinaire. Ces paraboles servaient à illustrer les sermons des prêtres et furent souvent imitées, et notamment par John Sheppey, évêque de Rochester, au XIVème siècle. Jean Froissart inclut lui aussi des fables dans ses Chroniques, œuvre qui fut adaptée en anglais par Sir John Bourchier, à la demande d'Henry VIII, en 1523/1524. J'arrête là cette description succincte mais déjà trop longue.

Ainsi, en dépit des destructions au cours des siècles, le nombre de manuscrits qui nous sont parvenus reste impressionnant. Il faut en conclure que les différentes collections évoquées furent sans cesse recopiées et qu'elles circulèrent beaucoup pendant tout le Moyen Age. Il faut également relever qu'un telle somme de manuscrits n'existe pas pour Horace. Une autre preuve de la vivacité des fables ésopiques est le fait qu'elles firent immédiatement l'objet de nombreuses éditions dès l'invention de l'imprimerie par Johannes Gutenberg vers 1450.

5. Les incunables et les collections humanistes

Les premières éditions des fables virent le jour en Italie avec l'édition de Rinucius Aretinus ou Rimicius, publiée à Milan par Antonius Zarotus en 1474. Rinucius a traduit cent fables de l'Augustana en latin, et parmi elles la fable Le Choucas et les Oiseaux (Chambry, n°162) qui porte le titre De Jove et Corvo. Nous retrouvons ainsi dès 1474, avec cette fable, l'oiseau évoqué par Robert Greene ainsi que le thème de la vanité du Corbeau qui, malgré sa laideur naturelle, prétend devenir le roi des oiseaux. L'Aesopus Moralisatus est également publié à Milan en 1474 par Antonius Zarotus. Il s'agit des paraphrases de Phèdre issues du Romulus Ordinaire et mises en vers par Walther l'Anglais. Cette double publication offre un bel exemple de la vitalité des traditions grecque et latine; mais ceci s'explique peut être par le simple fait que toutes ces fables étaient attribuées au seul Ésope. Ces premières éditions furent suivies d'un grand nombre d'autres ; et l'Aesopus Moralisatus (Walther l'Anglais) fut rapidement traduit en italien pour donner de magnifiques éditions illustrées telles que celle de Accio Zucco publiée à Vérone en 1479 (Esopo Zuccarino ; mais elle existait en manuscrit dès 1462) ; et celle de Francisco del Tuppò publiée à Naples en 1495.

En Europe septentrionale, la première édition est publiée par le médecin allemand Heinrich Steinhöwel (1412-1482 ?), à Ulm, en 1476. Cette édition illustrée de gravures sur bois est constituée de la Vie d'Esope, de 80 fables du Romulus, de 17 fables « extravagantes » attribuées à Esope, de 17 fables tirées de l'édition latine de Rimicius (Rinucius Aretinus), de 27 fables d'Avien, de fables de Petrus Alfonsi, de Facéties du Pogge, avec la traduction en allemand de toutes les fables. Cette édition servit de modèle au moine Julien Macho qui, à Lyon en 1480, publie la première édition française des fables d'Esope. Macho devait lui-même servir de modèle à William Caxton, qui, en 1483, sortait de ses presses installées à Westminster la première édition anglaise des fables d'Esope. Ces éditions successives des fables d'Esope témoignent de la façon dont les textes circulaient dans l'Europe de la Renaissance. D'autre part, le bref exposé qui précède ne rend pas compte du grand nombre d'incunables qui nous sont parvenus ; et cela devait se démultiplier à partir de 1500.

Il est impossible de rendre compte ici de toutes les éditions qui furent publiées entre 1500 et 1592, date à laquelle Robert Greene a composé son pamphlet. Je n'évoquerai donc ici que brièvement les trois grandes familles des collections humanistes qui virent le jour tout en insistant sur le fait que ces éditions exercèrent une grande influence sur les éditions dites populaires parce qu'elles étaient illustrées et, à priori, n'étaient pas destinées à un usage scolaire. La première collection humaniste est celle d'Aldus Manuzio (1452 ? -1515), édition Aldine de 1505. Parmi de nombreux textes très importants, cette édition comporte une centaine de fables grecques traduites en latin mais où ne se trouve pas la fable qui nous intéresse ; et 43 fables de Gabrius (Babrius) mais dans la paraphrase d'Ignace de Constantinople (VIIIè - IXè s.) parmi lesquelles se trouve la fable de la Corneille qui, recouverte des plumes d'autres oiseaux, se glorifie d'être supérieure ; alors l'hirondelle reprend sa plume et les autres oiseaux en font de même et la Corneille se retrouve nue. Cette version fut utilisée par Camérarius beaucoup plus tard. La seconde collection humaniste chronologiquement mais la plus importante est le Dorpius ou Aesopus Dorpii (1509/1513) dont la paternité est attribuée à Maartens van Dorp (1485-1525), l'ami d'Erasme. En 1515 Matthias Schürer sort de ses presses à Strasbourg une édition de l'Aesopus Dorpii dans laquelle se trouve la fable De Graculo (fol. Biii r°&v°) enrichie des lignes tirées de la troisième épître d'Horace que nous connaissons et placées dans le corps du texte et d'une citation de Juvénal en grec et en latin « Connais-toi toi-même », tirée de ses Satires (Satire XI, 23-45) et placée dans le promythium. En 1519, Schürer publiait une édition encore enrichie du Dorpius qui incluait, outre De Graculo, la fable De Jove et Corvo. Cette collection fut maintes fois imprimée tout au long du XVIème siècle et notamment, dès 1535 à Londres par l'Alsacien et successeur de Caxton, Wynkyn de Worde. Finalement, la troisième collection humaniste, celle du grand humaniste allemand Joachim Camerarius (1538 et 1539) est l'héritière des deux précédentes et, même si elle est importante par le nombre de fables quelle contient, son impact fut moindre, comme nous allons le voir dans la période 1558 à 1592, c'est-à-dire au cours de la vie de Robert Greene.

6. Quelques éditions imprimées au cours de la vie de Robert Greene, 1558-1592

En 1567, le français Christophe Plantin réimprimait, à Anvers, l'édition Aldine. En 1568, à Londres, William Howe réimprimait le Dorpius sous le titre Aesopi Fabulae Lectori non minorem Frvctvm Qvam Florem ferentes. La fable De Graculo se trouve à la page 7; De Joue et Coruo est à la page 68. Vers 1570, Henry Wykes réimprimait l'édition de 1483 de Caxton. Ainsi, toutes les grandes éditions des fables d'Esope étaient encore disponibles. En 1578, en France, Denis Janot réimprimait les fables de Gilles Corrozet (1510-1568) :

Du Gay. XXXI

Le Gay se vétit des plumes du Paon : Puis apres se voyant beau & ioliet, commença à se facher de son état, & se vint ranger auec les Paons. Les autres cogneurent la tromperie, &  denuerent le Gay de ses couleurs derobées, & le battirent tresbien.  Le sens.Cette fable reprend ceux qui se maintiennent plus hautement qu'ils ne doivent, lesquels vivent et conversent avec d'autres plus riches, et plus nobles qu'eux. Parquoy bien souuent ils deviennent pauures, et seruent de moquerie aux autres. Le prouerbe est commun et bien dict : Congnoys toy toy mesme. (Corrozet, 130)

Enfin, en 1585, sept ans avant la composition de A Groats-worth of Wit, William Bullokar donnait à Londres une adaptation anglaise du Dorpius, publiée par Edmund Bollifant. Deux fables nous intéresse ; d'abord la fable n°29 :

Of the Jay

The Jay deked him-self with a pecok's fethers. Afterward, seming too him-self too be prety-faier, he geteth him too the kynd of the pecok, his own kynd being forsakn. At-the-length, the deceit being understood they mak the foolish bird naked of his colors and baet him. Horace in the first book of his epistl's teleth this fabl' of a sely Crow. He sayeth that the crow being dekt with fethers being-gathered toogether, which had fal'n from birds, was a mocking-stok, after that everyon of the birds had pluckt-of his fether. Lest perhaps her-after, the flok of birds may com too crav- agein their fethers, and moov' laughin too some, being made bar of his stol'n colors.

The moral

This fabl noteth them that baer them-selv's loftier than is fit, with men that liv with them, and that be' richer & nobler. Whaerfor they be' mad poor oft'n tymes, and be' a jesting-stok. Juvenal warneth very-wel. This saying cam-down from hev'n: know thy-self.

La seconde fable est à la page 263, n° 44;

Of Jupiter and the crow:

Jupiter being wiling too creát or mák] the birds a king, appoointed the birds a day of council, that he that was the bewty-fuler might be appoointed king by him. Which thing the crow perceiving-befor-hand, and knowing or having a conscience of] his il fauordnes or fowlnes] mád him-self trim or hansom] with others fethers gathered-toogether hèr and thaer, or from this plác [and] from that plác] and mád him-self the bewty-fulst of al'. The day befor-appoointed is comm, the birds com too council. When Jupiter would mád the crow king too the birds bycaus-of his faiernes, the birds baering or táking] it disdain-fully, euery-on draweth-away his fethers from the crow. And when the crow was un-raied or stript] of the fethers of others, or that waer others] at-last remayned a crow as he was.

The moral

The fábl waerneth, that he that dependeth on other mens things, they being gon, he or it] appereth too euery-on plainly what-on he is.

C'est l'adaptation latine faite par Rimicius de l'original grec; mais Bullokar a changé la Corneille en Corbeau. Il n'était pas le premier à le faire. Guillaume Haudent avait déjà remplacé la Corneille par un Corbeau dans son édition publiée à Rouen en 1547. Relevons aussi que les deux fables tendent vers la même leçon morale et elles pourraient avoir un épimythium commun: 'apprends à connaître ce que tu es'. Enfin, dans Of Jupiter and the Crow, Bullokar n'évoque pas l'état de nudité du Corbeau après avoir perdu les plumes volées mais il s'appuie sur la notion de nature individuelle; le Corbeau redevient aux yeux de tous ce qu'il est, c'est à dire un Corbeau. Pourtant, la notion de nudité semble avoir été couramment associée à la fable à en croire un texte de Richard Hakluyt le Jeune qui, en 1584, évoque de quelle façon le roi d'Espagne se retrouvera nu comme le Corbeau orgueilleux d'Esope quand il aura perdu les belles possessions de son empire colonial:

[If the colonisation project succeeds], no doubte but the Spanishe Empire falles to the grounde, and the Spanishe kinge shall be left bare as Aesops proude Crowe, the peacocke, the perot, the pye, and the popingey and every other birde havinge taken home from him his gorgeous fethers, he will in shorte space become a laughinge stocke for all the worlde. (Vol II, 249)

Il semble donc évident qu'en raison d'une telle profusion d'éditions, toute allusion à une fable quelconque renvoyait le lecteur à un ensemble d'éléments issu de la riche généalogie des traditions grecque et latine des fables ésopiques.

Il nous semble pouvoir tirer trois enseignements. Premièrement, pour les tenants de la théorie du plagiat Robert Greene renvoie à Horace. Or nous venons de voir que la fable de la Corneille a été régulièrement transmise. Il existe donc un déséquilibre évident entre un nombre très important de références possibles à l'ensemble de la fable et la brève allusion à cette même fable exploitée par Horace. En conséquence, il semble possible d'affirmer que statistiquement la fable était plus répandue parmi les élisabéthains que le texte de la troisième épître d'Horace. Cet aspect n'est pas négligeable car, pour que l'invective atteigne sa cible il fallait que la référence en fût facilement reconnaissable. C'est un premier argument pour soutenir que Robert Greene renvoie le lecteur à la fable complète.

Deuxièmement, chez Horace la notion de comparaison domine. En effet, la locution "ne, si forte" "de crainte, si par hasard"; établit un parallèle entre la situation actuelle de Celsus et celle de l'oiseau, ridicule, dans la fable. Chez Robert Greene, en revanche, il s'agit d'une assimilation : Shakespeare est véritablement le Corbeau vaniteux de la fable: "for there is an upstart Crow, beautified with our feathers" et ainsi toute la trame narrative participe à l'invective. Mais de quelle tradition s'agit-il, la tradition grecque ou latine ? Dans la tradition latine l'oiseau est guidé par sa vanité. La tradition grecque est plus complexe car l'oiseau, conscient de sa laideur naturelle, essaie de changer sa nature. En définitve, les deux car elles ne s'opposent pas véritablement et, nous l'avons vu, ces deux traditions fusionnent dans les collections humanistes avec prééminence donnée à la leçon tirée des Satires de Juvenal : "Connais-toi toi-même" dont l'origine, bien sûr, est grecque mais qui a aussi une résonnance particulière en raison des débats sur le libre arbitre et la nature de l'Homme engagés entre les Humanistes et les penseurs Réformés à l'époque. En conséquence, le point central de la fable n'est pas le moyen que le Choucas met en œuvre, à savoir se couvrir des plumes d'autres oiseaux, ce qui pourrait être assimilé au plagiat, mais l'effet qu'il recherche : se faire lui-même autre qu'il n'est. Dans toutes les versions, c'est cette volonté  qui est sévèrement châtiée car, dans un contexte de société fortement Christianisée, c'est un outrage à Dieu, la remise en question de l'ordre naturel; dans le contexte de la Réforme, c'est le signe même de la déchéance de l'homme. Or, Greene mentionne "an upstart Crow" , "un Corbeau ambitieux" et il est le seul à ajouter cet adjectif à l'oiseau de la fable qui, ordinairement, est qualifié d'idiot, "the silly bird". Donc, rattacher exclusivement à la troisième épître d'Horace l'allusion faite par Robert Greene revient à en limiter considérablement la portée.

Troisièmement, l'allusion à la Corneille parée des plumes d'autres oiseaux qu'Horace a placée dans sa troisième épître renvoie nécessairement à la fable grecque complète; sinon l'allusion ne saurait être comprise. Il en est de même pour Robert Greene et il est possible d'affirmer qu'il connaissait la version grecque ayant étudié cette langue à Cambridge. D'autre part, il était d'usage courant d'inclure dans les fables des citations ou des références à des auteurs classiques, et cela à titre d'enrichissement systématique de l'enseignement. L'inclusion des quelques phrases empruntées à l'Epître III d'Horace dans De Graculo participe de cette pratique et ne modifie pas le sens général et traditionnel de la fable. Tous ces éléments permettent de soutenir que Robert Greene ne renvoie décidément pas son lecteur spécifiquement à Horace mais plutôt à l'ensemble des traditions grecque et latine de la fable en question et dont l'enseignement moral concerne la reconnaissance de ce que l'on est : "Connais-toi toi-même". La théorie du plagiat paraît ainsi invalidée.

En revanche, l'ensemble du pamphlet semble plus significatif car il constitue un commentaire sur le type d'éducation reçu par Shakespeare et, au-delà, sur la notion moderne de personne. Voyons le premier point. Greene commence par rédiger une fable. Or, la Fable constitue le premier chapitre de tous les Progymnasmata, ces manuels d'exercices préparatoires à l'enseignement de la rhétorique rédigés pour les écoles avant l'accès à l'Université. La forme générale du pamphlet A Groats-worth of Wit,  l'allusion à la fable du Corbeau, le développement de la fable La Cigale et la Fourmi qui se trouve dans l'avant dernière section, tous ces éléments renvoient aux Progymnasmata et notamment à celui d'Aphthonios. D'autre part, pendant tout le XVIème siècle le Dorpius s'impose incontestablement. Ainsi, la pratique des éditeurs, de renvoyer systématiquement à Camérarius lorsqu'ils trouvent la référence à une fable dans le texte shakespearien, mériterait donc d'être revue. Par exemple, dans 2Henry VI (III, 1, 75-76) et dans King Lear (I,i, 282-283) la source semble plutôt être le Dorpius ou les fables d'Aphthonios ; de même que les vers dans 2Henry VI (III, i, 66-67) viennent de toute évidence du récit de la rose dans le Progymnasmata  d'Aphthonios. Quant au second point, plus complexe mais en rapport avec les thèmes humanistes de la Renaissance, remarquons que l'invective ainsi que la théorie du plagiat concourent toutes deux à diminuer les qualités propres de Shakespeare. Greene infère que Shakespeare ne peut être un auteur sans l'apport de ce qu'il aurait volé, alors que lui, Greene, est un auteur grâce à l'éducation qu'il a reçue à Cambridge et à Oxford. Or, nous avons plusieurs témoignages sur les qualités personnelles de Shakespeare et nous sommes éblouis par ses œuvres. Le pamphlet reflète alors l'émergence de la conscience des valeurs propres de l'individu; pour Greene, la conscience implicite que Shakespeare est ce qu'il est par lui-même et en lui-même, thème qui se trouve chez de nombreux auteurs humanistes et notamment chez Montaigne. Ces deux aspects fondent le véritable intérêt de A Groats-worth of Wit, mais ils nous entraîneraient vers de nouveaux horizons, bien au-delà des limites du présent article.

Bibliographie

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BULLOKAR, William,  AEsops Fables in tru Orthography with Grammar notes [...]translated out of Latin into English by William Bullokar. Imprinted at London by Edmund Bollifant, 1585.

CORROZET, Gilles, Les Fables et la vie d'Esope Phrygien tradvites de novveau en françois selon la verité Grecque. Novvellement augmenteez et enrichies de plusieurs figures tant en la vie, que ez Fables d'iceluy, non encores par cy devant imprimées. In me mors In me vita. A Paris, de l'Imprimerie de Hierosme de Marnef, & Guillaume Cauellat, au mont S. Hilaire, à l'enseigne du Pélican. 1578.

ESOPE, Fables, Texte traduit et établi par Emile Chambry, Paris Les Belles Lettres, 1996.

GIBBS, Laura, Aesop's Fables,  A new translation by Laura Gibbs, Oxford World's Classics, Oxford University Press, Oxford, 2002.

HAKLUYT, Richard (the younger) (1584), Particuler discourse concerning the greate necessitie and manifolde comodyties that are like to growe to this Realme of England by the Westerne discoveries lately attempted, transcription de E.G.R. Taylor, The Original writings and correspondence of the two Richard Hakluyts, London,: The Hakluyt Society, 1935, volume II, p. 249.

HERVIEUX, Léopold, Les Fabulistes latins depuis le siècle d'Auguste jusqu'à la fin du moyen âge. Deuxième édition entièrement refondue. Paris Firmin-Didot, 1893, Cinq vol. Réimpression, Georg Olms Verlag Hildesheim New York, 1970.

HORACE, Epitres, Texte établi et traduit par François Villeneuve, Paris, Les Belles Lettres, 1989.

PERRY, Ben Edwin, Babrius and Phaedrus, Borrowed Plumage, fable n° 72, in Babrius and Phaedrus, edited and translated by Ben Edwin Perry. Harvard University Press, Cambridge, Massachusetts; London, England, 1965, reprinted 1990. "Borrowed Plumage", fable n° 72.

PHEDRE, Fables. Texte établi et traduit par Alice Brenot. Paris, Les Belles Lettres, 1989.

THEON, Aelius Progymnasmata, Texte établi et traduit par Michel Patillon, avec l'assistance pour l'Arménien de Giancarlo Bolognesi, Paris, Les Belles Lettres, 1997.

Pour aller plus loin

HARF-LANCNER, Laurence, "Métamorphose d'une fable, d'Esope à La Fontaine" dans Devis d'Amitié. Mélanges en l'honneur de Nicole Cazauran. 2002, Paris, Honoré Champion, 101-121.

Pour citer cette ressource :

Jean-François Chappuit, "Shakespeare, Robert Greene et la théorie du plagiat : Nouveaux horizons", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), octobre 2011. Consulté le 19/03/2019. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/litterature/litterature-britannique/Shakespeare/shakespeare-robert-greene-et-la-theorie-du-plagiat-nouveaux-horizons