Vous êtes ici : Accueil / Littérature / Littérature britannique / Shakespeare / Entretien avec Adel Hakim - Mesure pour Mesure de William Shakespeare, une écriture du présent

Entretien avec Adel Hakim - Mesure pour Mesure de William Shakespeare, une écriture du présent

Par Adel Hakim, Estelle Rivier : Maître de conférences - Université du Maine
Publié par Clifford Armion le 18/02/2013
Mesure pour Mesure a été créé pour les Fêtes Nocturnes de Grignan en 2007. Quarante représentations y ont eu lieu devant la façade du palais. Le spectacle a été ensuite repris en 2009 au Théâtre des Quartiers d’Ivry dirigé par Adel Hakim puis est parti en tournée.

Frédéric Cherboeuf (Angelo), Julie-Anne Roth (Isabella). Photo © Hervé Bellamy

Mesure pour Mesure a été créé pour les Fêtes Nocturnes de Grignan en 2007. Quarante représentations y ont eu lieu devant la façade du palais. Le spectacle a été ensuite repris en 2009 au Théâtre des Quartiers d’Ivry dirigé par Adel Hakim puis est parti en tournée.

Adel Hakim est né au Caire. Il est auteur, acteur et metteur en scène. Il a joué dans La Surprise de l’amour, dans La Fausse suivante de Marivaux, dans Le Paradis sur Terre de Tennessee Williams ou encore dans Les Deux Gentilshommes de Vérone de Shakespeare. En tant que formateur, il a enseigné à l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg, à l’ENSATT, à l’école de la Rue Blanche-Paris, au Centre Dramatique National de Bordeaux, à l’Ecole de la Comédie de St-Etienne, au Théâtre National de Bretagne, à Théâtre en Actes, mais aussi à Tunis, au Chili, à Buenos aires et au Mexique. Aux côtés d’Elisabeth Chailloux, il a pris la succession de Catherine Dasté au Théâtre des Quartiers d’Ivry en 1992, qui est devenu Centre Dramatique National en 2003.

Pourquoi Mesure pour Mesure ?

Adel Hakim. On m’avait proposé de monter La Nuit des rois ou Le Songe d’une nuit d’été. J’avais déjà joué le rôle de Bottom dans Le Songe d’une nuit d’été et je ne voyais pas comment représenter cette pièce devant la façade du château de Grignan. Quant à La Nuit des rois, ce n’est pas la pièce de Shakespeare qui m’enthousiasme le plus même si ce n’est pas exclu que je la monte un jour. J’avais auparavant monté Les Deux gentilshommes de Vérone et selon moi, c’est très important de mettre en scène des pièces qui ont un rapport avec le réel, avec la réalité dans laquelle nous vivons[1]. J’ai réfléchi à la pièce de Shakespeare qui répondrait le mieux aux diverses exigences du projet. Les contraintes étaient en effet nombreuses : la façade du palais, trente mille spectateurs néophytes qui n’ont pas l’habitude d’aller au spectacle. Pour la plupart ce sont des vacanciers de passage dans la Drôme qui assistent à une programmation estivale, un peu par hasard, parce qu’il s’agit d’une proposition de proximité. Ce ne sont pas les spectateurs aguerris des théâtres parisiens, habitués à aller voir ce genre de pièce. Il fallait donc choisir une pièce accessible. De fait, quand j’ai proposé Mesure pour Mesure à la directrice du château de Grignan, elle n’a pas été très enthousiaste parce que c’est une pièce plutôt tragique, une pièce « à problème » et on ne comprend pas bien la fin. J’ai réussi à la convaincre que c’était une pièce populaire, vraiment drôle, qui pouvait intéresser tout type de public, parler d’actualité et convenir au cadre où elle serait jouée. Mais il fallait aussi convaincre le président du Conseil Général de la Drôme, ce qui était un peu effrayant car il était d’autant plus hésitant et sceptique devant cette pièce. Il m’a fallu lui raconter l’intrigue en partant du point de vue des clowns, des bas-fonds, de l’angle comique donc. Comme il s’agissait d’un président socialiste et qu’à l’époque Nicolas Sarkozy était à la tête du gouvernement, les questions de pouvoir qui sont au cœur de la pièce, les manipulations, les querelles de camps opposés l’ont inquiété mais elles ont aussi aiguisé sa curiosité. Si je l’ai convaincu, il fallait ensuite que je prouve par ma mise en scène que je n’avais pas menti sur les tenants et les aboutissants de la pièce !
Quand je monte des classiques, je souhaite que les costumes soient modernes parce que j’ai envie que le public oublie très vite que la pièce a été écrite il y a quatre-cents ans. Cela ne m’intéresse pas en tant que metteur en scène de rappeler le contexte historique de la pièce. Selon moi, le public doit percevoir celle-ci comme si elle avait été écrite aujourd’hui. J’ai donc fait une adaptation et hélas opéré quelques coupes dans le texte, ce que je regrette et qui n’est d’ailleurs pas mon habitude, mais il fallait que le spectacle ne dépasse pas les deux heures et quinze minutes, sans entracte.

Shakespeare et les Grecs

Je n’ai pas toujours aimé Shakespeare. Lorsque j’étais jeune metteur en scène, je préférais les tragédies grecques que je trouvais bien plus intenses que celles de Shakespeare. Elles sont plus épurées parce qu’il s’agit d’un théâtre d’idées. On assiste à la confrontation des idées entre personnages tels que Jason contre Médée, Clytemnestre contre Agamemnon, les arguments que les uns opposent aux autres. En face de Créon se dresse Antigone pour citer un autre exemple. C’est un théâtre vraiment politique. Shakespeare m’apparaissait beaucoup plus confus. Je ne voyais pas où il voulait en venir. C’est une écriture extrêmement foisonnante qui explore quantité de thématiques différentes. Elle les confronte, les combine et finalement je n’ai jamais su ce que Shakespeare pensait réellement. Lorsqu’on lit Sophocle, on sait où il se positionne, notamment quand il définit le tyran d’un point de vue politique. Avec l’Orestie, Eschyle présente la création de la démocratie : afin de mettre de l’ordre, Athéna veut arrêter la loi du Talion. Or, si l’on respecte la règle patriarcale qui interdit de tuer le père, le cycle des vengeances est en effet interrompu. Chez Shakespeare, il n’y a pas de point de vue de l’auteur, ce qui ma toujours perturbé.

Photo © Hervé BellamyAvec Mesure pour Mesure, je ne sais pas s’il y un point de vue de Shakespeare, un jugement de valeur sur la situation politique. Je crois que cela est beaucoup plus cynique. Autant chez les Grecs la situation est décrite d’un pont de vue philosophique, éthique et démocratique, autant chez Shakespeare, il n’y a pas cette vision sociale. Il y a une espèce de jungle dans laquelle se démènent les personnages qui ne sont ni plus ni moins que des animaux que ce soit dans Mesure pour Mesure, Richard III ou quelle que pièce de Shakespeare que ce soit. Il met en exergue le côté animal, la violence instinctuelle qu’il y a chez tout être humain. C’est l’instinct qui parle. C’est pour cette raison par exemple qu’Angelo va édicter une loi et que sa nature, son instinct animal, vont l’amener à être le premier à violer cette loi. Il va créer une jungle autour de lui, avec des « animaux » différents : le bas peuple est le pendant inverse des nobles mais chaque bord doit essayer de survivre dans un contexte extrêmement violent où on entend des menaces de mort, de répression sexuelle qui vont à l’encontre même des désirs de chacun, que ce soient ceux d’Angelo, de Claudio, des proxénètes ou de la maquerelle. Cela devient une très grande force d’autant plus que la langue est sublime. Les répliques d’Isabella et d’Angelo sont des partitions absolument merveilleuses qui décrivent la nature humaine, cette violence des instincts qui nous habitent et qui montrent que les lois que nous édictons et le semblant de civilisation que nous défendons dans une société qui se veut démocratique, ne sont qu’un vernis qui peut très vite s’érailler, disparaître si bien que l’animalité, la férocité cachée en nous, s’anime dans les situations critiques.

Une pièce morale ou la « morale » de la pièce ?

Le public a pu percevoir aisément le lien qu’il y avait entre les idées exprimées dans cette pièce et celles de notre époque quelque soit le gouvernement en place. L’ambition et la forme de manipulation sont incarnées par Angelo et le Duc, tous deux très manipulateurs. Vincentio est très noir, extrêmement violent, menteur et hypocrite car il trompe tout le monde en se faisant passer en permanence pour ce qu’il n’est pas. C’est pourquoi je considérais la fin de la pièce comme un commentaire sur le cynisme du pouvoir. Je rejoins ce que disait Andrew Gurr à ce sujet, c’es une fin violemment comique, satirique parce que ce qui arrive, c’est la reprise en main du pouvoir par le Duc qui l’a cédé comme une manœuvre politique : il a cédé le pouvoir à Angelo pour mieux revenir en force ensuite. Le Duc au début de la pièce est à bout de souffle. Il dit en substance : « je suis un lion, mais j’ai tellement rugi que personne n’a peur de moi désormais. Je dois donc me retirer pour mieux reprendre la situation en mains à mon retour. »

Adel Hakim fait référence ici au passe de l’acte I, scène iii, entre le Duc et le frère :

Duke. We have strict statutes and most biting laws,
The needful bits and curbs to headstrong jades,
Which for this fourteen years we have let slip;
Even like an o’er-grown lion in cave
That goes not out to prey
[2]. [I.iii.19-23]

C’est là une énorme manipulation de la part de Duc. Shakespeare nous présente la façon dont les hommes de pouvoir manipulent les gens. Comment ils édictent des lois qu’ils ne respectent pas eux-mêmes, en vertu d’une pseudo morale. Et ceux qui en subissent les conséquences, c’est-à-dire celles et ceux qui sont les victimes de cette manipulation des idées par le pouvoir, c’est le peuple. Les personnages les plus émouvants de la pièce, ne sont-ils pas Pompée, Lucio et la maquerelle qui perd son emploi à cause de la loi répressive ? Au fond, les scènes de clowns me sont apparues les plus humaines…

Questions de l’auditoire

Estelle Rivier. À la lumière des éléments de lecture dont vous venez de nous faire part, quelle est votre perception de la fin de la pièce ?
Adel Hakim. Isabella y occupe une place assez particulière. Que lui arrive-t-il à la fin de la pièce ? Accepte-telle la main du Duc ou non ? À mes yeux, il était évident qu’elle l’accepte. Parce que c’est une pièce de pouvoir. Si l’on se reporte à l’acte I, scène iv où Isabella n’est que novice, on peut s’interroger sur les raisons qui poussent cette dernière à entrer au couvent. Elle trouve en effet qu’il n’y a pas de règle suffisamment contraignante au couvent. Francesca, la nonne, est étonnée. On aurait presque l’impression qu’Isabella entre dans le couvent pour y devenir un jour la mère supérieure !

Isabella. – And have you nuns no farther privileges ?
Nun. – Are not these large enough?
Isabella. – Yes, truly; I speak not a desiring more,
– But rather wishing a more strict restraint
– Upon sisters stood, the votarists of Saint Clare. [I.iv.1-5]


De même, lorsque l’on paraphrase ce que dit Claudio pour que Lucio aille convaincre Isabella de le sauver, il décrit sa sœur comme une femme très persuasive et séduisante qui peut faire tomber un homme dans ses filets :

Claudio. […] in her youth
There is a prone and speechless dialect
Such as move men; beside, she hath prosperous art
When she will play with reason and discourse,
And well can she persuade. [I.ii.172-76.]

Au fil de la pièce, on va effectivement découvrir que c’est une séductrice, une femme de pouvoir. Elle va être en position de force devant tout homme, aussi bien devant Angelo que devant le Duc. De fait, qu’elle devienne, à l’acte V, la première dame de Vienne, cela ne m’étonne pas du tout. (Petite parenthèse, curieusement les personnages portent tous des noms italiens, ce qui laisserait à penser que l’intrigue se déroule plutôt en Italie...) Si elle ne dit rien en réponse à la proposition de mariage, c’est parce que devenir la duchesse lui convient très bien. D’ailleurs, ce qui séduit le Duc chez elle, c’est sa capacité de diriger, de régenter à la différence des autres personnages féminins de la pièce : Juliette est muette, Mariana est trop faible et amoureuse d’Angelo, ne parlons pas de la maquerelle. Cela m’intéressait de montrer dans ma mise en scène combien Isabella entrait ainsi progressivement dans la sphère du pouvoir.

Le spectacle se concluait par une danse. Tous les couples y paraissaient très pathétiques car au fond, la fin de la pièce est très amère. Le constat que les quatre couples se marient est terrible car aucun n’est véritablement heureux, hormis peut-être Claudio et Juliette quoiqu’ils soient passés par des épreuves terrifiantes. Selon moi, la pièce aurait dû s’appeler Deux poids, deux mesures parce qu’il n’y a pas de « mesure pour mesure », pas de justice en tant que telle. Le pire de tous serait peut-être le Duc qui est le vrai manipulateur, celui qui, au dénouement, reprend fermement le contrôle du pouvoir… Le titre aurait pu aussi être Mesure et Démesure, mais Shakespeare étant toujours dans la démesure, cela aurait constitué un titre universel !

Andrew Gurr. Quand il y a un pôle comique et un pôle autoritaire (que représente la justice), le mariage n’est-il pas le juste milieu satirique ?

Adel Hakim. La fin ne donne plus envie de rire. La façon dont le « dictateur » Vincentio réapparaît est terrible. Lorsqu’il condamne Lucio, on ne peut que trouver cela très injuste. Le public est en sympathie avec ce personnage qui n’est ni plus ni moins qu’un anarchiste. Il s’oppose à tous : il dit du mal d’Angelo, du Duc, mais il est séduit par Isabella. Il casse tous les tabous.

Un étudiant. L’acteur qui interprétait le rôle d’Angelo m’a paru assez mur, du même âge que le Duc, ce qui m’a surpris.

Adel Hakim. Il était interprété par Frédéric Cherboeuf qui venait de jouer Don Juan. Dans la plupart de mes mises en scène, il a joué des rôles de séducteur : Sigismond dans La Vie est un Songe, Valentin dans les Deux gentilshommes de Vérone. Il a plutôt l’allure d’un jeune premier car il faut qu’il soit séduisant selon moi. Il faut que l’on puisse accepter qu’Isabella couche avec lui parce qu’elle est dans un dilemme cornélien : sauver son frère ou perdre sa vertu. Je voulais que le spectateur se demande s’il est si grave que cela pour elle de passer une nuit avec Angelo et de perdre sa virginité pour sauver la vie de son frère ?

Angelo est séducteur dans ma mise en scène : juste avant sa première rencontre avec Isabella, il entre en patins à roulettes, à l’image du président Sarkozy que l’on voyait faire du jogging, de la bicyclette. Je voulais qu’il ait ce même côté hyper-actif. Et les gens applaudissaient à cet endroit de la mise en scène. Ils semblaient séduits eux-même devant cet Angelo très habile physiquement. Je voulais aussi que la scène iv de l’acte II, que j’appelle « scène du viol », soit très belle, même si Angelo est un monstre et que l’on ne peut évidemment pas s’identifier à lui. J’avais assisté à plusieurs spectacles où on ne voyait pas Angelo violer Isabella. C’était un homme libidineux, pervers, un anti-séducteur. Pour moi, il était très important qu’il y ait ce rapport physique, qu’on les voit corps à corps dans cette scène, il est couché sur elle et elle pourrait presque s’abandonner à lui car elle est visiblement très émue devant cet Angelo dominateur. Bien sûr, elle le rejette.
Frédéric Cherboeuf (Angelo), Julie-Anne Roth (Isabella). Photo © Hervé Bellamy

Isabelle Schwartz-Gastine. L’une des sources utilisées par Shakespeare pour écrire cette pièce comprend une scène de viol, mais elle disparaît dans Mesure pour Mesure. L’amour masqué entre Mariana et Angelo est consenti, quant à lui.

Adel Hakim. Je pense que le viol existe aussi dans Mesure pour Mesure, précisément à l’acte II, scène iv, lorsque Angelo fait revenir Isabella et s’entretient en tête à tête avec elle. Je voulais que l’on assiste à cette tentative de viol, arrêtée par Isabella et peut-être également réfrénée par Angelo dans un sursaut de bon sens. C’est une scène très ambiguë, pleine de contradictions. De même que l’est Angelo, un homme en contradiction avec lui-même, cela est très clair dans le monologue de l’acte II, scène ii. C’est pourquoi, il exige qu’Isabella lui revienne consentante dans une troisième entrevue (celle de la nuit d’amour) qui n’aura finalement pas lieu avec elle mais avec Mariana.

Il y a d’ailleurs une scène très importante qui manque dans la pièce : la scène d’amour entre Angelo et Mariana. C’est à mes yeux une très grande scène que Shakespeare n’a hélas pas écrite…. Mariana est voilée, elle porte le masque noir tel que l’a décrit Professeur Gurr. Comment est-il possible qu’ils fassent l’amour dans le noir et qu’Angelo se méprenne sur l’identité de sa partenaire ? Cela paraît dément. On aurait pu recréer cette scène dans une mise en scène contemporaine de même que celle composée par Michael Dobson où Isabella convainc Mariana de se substituer à elle dans cet échange illicite.

Michael Dobson. Je suis absolument d’accord : vous devriez d’ailleurs faire un film qui présente ces vides dramaturgiques ! Je voudrais faire trois remarques. La première pour vous féliciter de ce spectacle hilarant et très audacieux dans les conditions que vous avez décrites. La deuxième est que vous avez évoqué le caractère italien de cette pièce et il est vrai que certains éditeurs considèrent que Shakespeare n’avait pas écrit « Vienna », mais peut-être « Verona » ou « Ferrara » et qu’ensuite, un copiste l’a modifié. Enfin, au sujet de la contemporanéité de la pièce, il faut souligner que cela est beaucoup plus facile de rendre Mesure pour Mesure moderne quand il s’agit de la transposer dans un contexte français (ou dans une autre langue). Vous avez voulu que l’on pense que la pièce fût écrite « aujourd’hui », ce qui est possible quand on passe par une traduction, mais cela est beaucoup plus difficile en Angleterre.  

Adel Hakim. Dans Les Deux Gentilhommes de Vérone, pour aller de Vérone à Milan, les protagonistes prennent le bateau, ce qui est extraordinaire ! Shakespeare a une vision très fantaisiste de la géographie ! La liberté d’invention et d’expression de Shakespeare est absolument fabuleuse et il faut en rendre compte dans toute mise en scène.

Estelle Rivier.  Il y avait beaucoup de spectateurs dans le public et comme vous nous l’avez rappelé, il y avait des contraintes de temps qui vous étaient imposées. Tous ces paramètres ont-il aussi orienté le jeu des acteurs ? Par exemple, leur diction paraît très appuyée, presque outrancière chez les clowns. En outre, j’ai été surprise par l’interprétation, non pas tant des personnages comiques, mais par celle des individus plus en retenue ou plus austères. Isabelle qui a des cheveux courts, blonds platine, est le pendant inverse de la novice que nous pouvons avoir dans notre imaginaire, elle est en effet violente dans sa gestuelle et sa parole.

Julie-Anne Roth (Isabella), Isabelle Cagnat (Francesca). Photo © Hervé BellamyAdel Hakim.  Le lieu où s’est créée la mise en scène m’a en effet beaucoup influencé. Si j’ai pensé à une circulation en arc de cercle, c’est parce que les gradins étaient en arc de cercle et qu’ainsi l’aire de jeu pouvait épouser l’espace public. Ensuite, les deux niveaux, celui des nobles où l’on rend la justice, c’est-à-dire sur la partie supérieure et les bas fonds où interviennent Pompée, Lucio, la maquerelle et Claudio (dans la prison), en contrebas, permettaient de figurer les nombreux lieux de la pièce, ce qui est toujours un casse-tête chez Shakespeare. On ne peut les illustrer de façon réaliste. Nous avons aussi beaucoup utilisé les effets de lumière, des fumigènes, et exploité le décor naturel de Grignan. La scénographie conçue avec Yves Collet y était particulièrement efficace et bien meilleure que dans un théâtre fermé.

Les gradins contenaient huit cents places et il n’y avait pas de micros. Les acteurs devaient pousser leur voix et ce pendant quarante représentations à la suite ! Il fallait être très athlétique ! Cela induisait forcément une forme de jeu appuyée.

Quant à Isabella, elle était vêtue comme une novice de notre époque avec un voile au début. Je suis allé au Yémen monter Le Malade imaginaire. Quand on marche dans les rues, on se sent épié par des corbeaux noirs, ce sont ces femmes voilées de la tête aux pieds. C’est à la fois terrible et terriblement séduisant car on aperçoit dans l’interstice du voile leurs yeux extrêmement maquillés, et leur silhouette bouge sous le frémissement des tissus… L’effet produit est certainement contraire au vœu des Islamistes car ces costumes éveillent le désir de l’homme plus qu’ils ne le repoussent. Dans un même ordre d’idée, je voulais que les religieuses de Mesure pour Mesure, censées réfréner le désir masculin, puissent l’attiser. Les religieuses modernes, même au Vatican, ne sont pas dénuées de charme.

 


[1] Œuvre montée en 1996, création au Théâtre National de Strasbourg, Théâtre de l’Aquarium, en 1998 reprise au Théâtre des Quartiers d’Ivry, tournée.

[2] Toutes les citations sont tirées de l’édition préconisée pour le concours, à savoir : William Shakespeare, Measure for Measure, J.W. Lever (ed.), The Arden Shakespeare, 2005.

Pour citer cette ressource :

Adel Hakim, Estelle Rivier, "Entretien avec Adel Hakim - Mesure pour Mesure de William Shakespeare, une écriture du présent", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), février 2013. Consulté le 20/05/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/litterature/litterature-britannique/Shakespeare/entretien-avec-adel-hakim-mesure-pour-mesure-de-william-shakespeare-une-ecriture-du-present

Thématiques