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Pistes pour l'analyse et la compréhension des récits de mémoire

Par Alice Volkwein : Doctorante - ENS LSH
Publié par MDURAN02 le 29/04/2007
En s'appuyant sur la distinction établie par l'historien Reinhart Koselleck entre « l'Histoire au singulier » (« die Geschichte im Singular ») et « histoires au pluriel » (« Geschichten im Plural »), il s'agit ici de se pencher sur ces « histoires au pluriel » de la fuite et de l'expulsion. Le terme « d'histoires au pluriel » invite à s'interroger sur leur singularité ainsi que sur leur origine et leur évolution dans le jeu d'interaction constante avec « l'Histoire au singulier », comme science historique ou comme version officielle du passé. Il s'agit aussi de prendre en compte le caractère narratif de ces récits de mémoire privés qui se présentent à nous sous forme d'histoires au sens de fables, contes, historiettes. Ceux-ci ne sont pas soumis au critère de vérité, mais relèvent, au contraire, d'un art du récit dont les règles influent de manière décisive sur la forme et le contenu de ces histoires et, par là, de cette mémoire communicative. On présentera ici quelques clefs pour l'analyse de récits de mémoire recueillis dans le cadre d'une étude menée fin 2005 auprès de 5 familles d'expulsés originaires de Silésie ou de Poméranie et résidant aujourd'hui à Berlin.

La fuite et l'expulsion dans la mémoire communicative des familles d'expulsés aujourd'hui - Pistes pour l'analyse et la compréhension de récits de mémoire

L'historien Reinhart Koselleck distingue « l'Histoire au singulier » (« die Geschichte im Singular ») des « histoires au pluriel » (« Geschichten im Plural »)[1] soulignant ainsi la diversité des perspectives individuelles sur un même évènement. Alors que l'Histoire, comme science historique ou comme version officielle du passé, tend à synthétiser dans une vision plus ou moins unifiée du passé la multitude des expériences singulières, il s'agit au contraire, lorsqu'on se penche sur la mémoire privée, de s'intéresser à ces « histoires au pluriel » en tâchant de comprendre leur singularité mais aussi leur origine et leur évolution dans ce jeu d'interaction constante avec « l'Histoire au singulier ».

Le terme « d'histoires au pluriel » met également en avant le fait que ces mémoires circulant dans la sphère privée s'offrent sous la forme de récits de mémoires, d'histoires au sens de fables, contes, historiettes. Ceux-ci ne sont pas soumis au critère de vérité, mais relèvent, au contraire, d'un art du récit dont les règles influent de manière décisive sur la forme et le contenu de ces histoires et, par là, de cette mémoire communicative[2].

On présentera ici quelques clefs pour l'analyse des récits de mémoire réunis dans le dossier attenant. Ces récits de mémoire ont été recueillis dans le cadre d'une étude menée fin 2005 auprès de 5 familles d'expulsés originaires de Silésie ou de Poméranie et résidant aujourd'hui à Berlin. Un membre de la génération ayant vécu la fuite et l'expulsion[3] fut interviewé dans chaque famille et, quand ce fut possible, un membre de la deuxième et de la troisième génération (enfants et petits-enfants). Un tableau présentant le profil des familles est joint aux dossier comprenant les entretiens.

On abordera les récits de mémoire dans leur contexte familial en s'interrogeant tout d'abord sur les différences au niveau de la forme et du contenu entre les familles. Il s'agira ensuite de se poser la question de l'influence du cadre générationnel sur ces récits de mémoire familiaux.

1. Différentes « manières de parler famille » (Cf. Candau, Joël : Mémoire et identité. 1998, p. 132) : types et fonction de cette mémoire familiale

a. Des types de récits différents en fonction de la perspective adoptée par la personne ayant vécu les évènements

En partant d'une conception de la mémoire comme « artefact discursif », comme construction discursive[4], on se penchera sur la composition et le contenu des récits de mémoire en quête de lignes directrices structurantes : quels éléments déterminent le contenu de ces récits et quelle fonction assument-ils dans le cadre de la mémoire familiale ? Les différences de parcours biographiques, le sexe de la personne et son âge lors des évènements ainsi que sa catégorie sociale et sa personnalité jouent un grand rôle dans le « choix du passé » (Marie-Claire Lavabre[5]) qui préside à l'élaboration de ces récits de mémoire.

On peut, tout d'abord, distinguer entre les récits de femmes, d'enfants et d'hommes. Les récits mettant en avant la perspective des femmes sont très fréquents lorsqu'il s'agit de raconter la fuite et expulsion, puisque ce sont elles qui eurent le plus souvent à gérer seules la fuite ou l'expulsion, leurs maris étant au front. Le récit de Mme G. Grabsdorf est ainsi dominé par la figure de sa mère, figure véritablement héroïque aux yeux de sa fille :

Dans sa narration, Mme G. Grabsdorf décrit tour à tour certains évènements marquants ayant ponctué leur fuite (leurs efforts pour cacher leur cousin âgé de seize ans et risquant de se faire recruter par les soldats de la Wehrmacht, le bombardement de Dresde dont ils furent témoins alors qu'ils étaient précisément en route vers cette ville) et l'attitude de sa mère dans ce tumulte (ses mesures pour organiser leur départ, son extraordinaire capacité à s'occuper des enfants en leur chantant des chansons et en jouant avec eux dans une situation où dominait le sentiment de désespoir chez tant d'autres femmes auxquelles elle l'oppose). C'est toujours de la perspective de sa mère qu'elle raconte leur arrivée en Saxe. Elle raconte combien sa mère a souffert de l'inhospitalité des habitants, tout en soulignant son courage et sa dignité qui l'empêchaient de se plaindre comme tant d'autres autour d'elle. Dès qu'il est question, dans l'interview, de cet épisode de la fuite et de ses conséquences, c'est sa mère qui apparaît comme l'acteur principal de la scène racontée alors que nous apprenons relativement peu sur sa vision personnelle de l'évènement. C'est le fil rouge de son récit et la figure principale de sa mémoire de la fuite et expulsion. Nous retrouvons ce personnage de la femme héroïque dans d'autres récits, où il se trouve toutefois beaucoup moins au centre, voire même relégué complètement en marge. Ainsi Mme D. Schmidt, bien qu'âgée de 19 ans au moment de son départ organisé hors de Poméranie et ayant été victime, comme sa mère et sa sœur, d'un viol à l'arrivée de l'Armée rouge dans leur ville, évoque ces évènements avec un détachement presque choquant. On peut analyser cela d'un point de vue psychologique et parler de refoulement ou d'oubli salutaire. En terme de structure du récit, cet exemple montre le caractère construit de ces récits de mémoire, résultats d'un « choix du passé » bien plus que traces du « poids du passé » (Lavabre6), aussi « pesant » fut-il.

Dans d'autres récits, c'est avant tout la perspective de l'enfant, que le narrateur était à l'époque, qui structure le récit et semble présider à la sélection des souvenirs. Ainsi Mme H. Kliem évoque avant tout la faim et la mendicité en soulignant : « Das sind Dinge, die mich so beschäftigten, auch als Kind, damals ». Même soixante ans plus tard, elle reprend sa perspective d'enfant, soulignant combien il était horrible pour elle de voir la mort et la misère lors de la fuite. Son récit ne contient que peu d'éléments sur le déroulement de la fuite, elle renvoie aux livres et journaux pour plus de détails historiques. Ce dont elle se souvient, elle, est fragmentaire, une succession de tableaux, de gros plans, lourds en émotion, comme l'est toute mémoire, comme l'est aussi souvent la vision des enfants sur le monde.

M. Sowa, âgé de quatorze ans au moment de la fuite de sa famille le 20 janvier 1945, raconte aussi son point de vue personnel mais, plus que le récit d'un enfant, c'est celui d'un jeune homme. Ainsi la première personne du singulier est fréquemment utilisée dans son récit alors que prédomine plutôt le « wir » dans les autres récits. Ceci s'explique aisément par le fait qu'il fut investi d'un certain nombre de responsabilités lors de la fuite (il fut ainsi désigné responsable des chevaux), endossant plutôt le rôle de l'homme que celui d'enfant. Pour lui, la fuite marqua définitivement la fin de l'enfance et il apparaît comme acteur de son propre destin (il décide à plusieurs reprises de se séparer de sa famille pour tenter sa chance ailleurs). C'est ce personnage qu'il met en scène, soulignant particulièrement ces moments de prise de responsabilité.

Ces quelques exemples donnent non seulement à voir la diversité des récits véhiculés dans la sphère familiale mais aussi l'importance des choix opérés par le narrateur, choix parfois indépendants de l'expérience vécue en tant que telle, mais choix décisifs dans l'élaboration d'une image du passé qui sera la base de la communication familiale autour de cette mémoire.

Le caractère construit de ces récits de mémoire, leur qualité d'artefact, se voit également dans la distinction entre les récits mettant en avant le caractère dramatique de cette expérience et ceux soulignant davantage les moments de chance et de bonheur ayant éclairé cet épisode. Ainsi les récits de Mme H. Kliem et de Mme G. Grabsdorf, pourtant similaires dans les faits rapportés (elles ont toutes deux vécu la fuite enfant, de façon relativement « passive »), s'opposent radicalement dans l'interprétation des faits. Pour Mme H. Kliem, cela reste une expérience traumatisante, aujourd'hui encore, et elle ne peut évoquer ce passé sans pleurer. Elle souligne à plusieurs reprises le caractère terrible de l'expérience (l'adjectif « schlimm » revient très fréquemment) et ne mentionne à aucun moment un souvenir positif. Son récit est celui d'un drame qui reste inscrit comme tel dans sa mémoire. A l'inverse, Mme G. Grabsdorf, de façon assez atypique, présente la fuite comme une aventure qu'elle qualifie elle-même d'intéressante. Il ne s'agit pas pour elle de renier le caractère terrifiant de cette expérience (elle raconte ainsi avec encore beaucoup d'émotion le moment où elle assista au bombardement de Dresde) mais son récit se construit avant tout comme un roman d'aventures. Si cette perspective est assez étonnante et ne se retrouve pas dans les autres récits recueillis, on trouve toutefois dans ceux-ci, à de nombreuses reprises, des histoires soulignant la chance qu'ils ont eue dans leur malheur. Ainsi dans le récit de M. Sowa où revient régulièrement l'expression « wir haben's geschafft », par opposition à d'autres familles n'ayant pas réussi à fuir à temps ou à reprendre pied à leur arrivée en Allemagne de l'Est. Il s'agit pour lui d'une chance certes souvent provoquée, mais qui ne fut toutefois pas donnée à tout le monde.

b. Les différentes fonctions de la mémoire de la fuite et expulsion dans le cadre familial

En se référant à la typologie établie par Anne Muxel[6], on peut distinguer différentes fonctions remplies par cette mémoire de la fuite et expulsion dans le cadre des familles. Anne Muxel distingue trois grands types de fonctions : la fonction de transmission, celle de reviviscence et celle de réflexivité, regroupant chacune différentes attitudes ou types de récits. Ces trois fonctions sont, précise-t-elle, toutes plus ou moins présentes dans chaque récit de mémoire conçu comme « écheveau de discours multiples ». Ainsi les trois fonctions sont également reconnaissables dans les récits recueillis lors de notre enquête.

La fonction de transmission consiste, par le récit de mémoire, à « mettre en scène le sujet dans un nous », à inscrire son histoire « dans le temps long de l'existence d'un groupe familial ». La mémoire de la fuite et expulsion est ainsi construite comme une « mémoire de ralliement », témoin de « l'intériorisation d'un nous et (de) la restitution de ce nous dans une antériorité ». Tel est le cas des récits s'articulant avant tout comme un récit des origines. La mémoire de la fuite et expulsion apparaît prédisposée à remplir ce type de fonction puisqu'il s'agit d'un récit retraçant l'origine de ces familles et, pourtant, cette dimension n'est pas la plus forte dans tous les récits. Elle apparaît cependant de façon très marquée dans le récit de M. Sowa. Dès la première phrase, le récit de vie de M. Sowa s'articule comme affirmation de l'origine silésienne de sa famille et chaque nouvelle personne introduite est tout d'abord définie par son origine géographique au cœur de cette région. Il s'agit d'inscrire l'histoire familiale dans un endroit précis qui la détermine et la constitue. La référence très fréquente à « unser Ort » fait de cet endroit le « noyau » originaire de la famille, et le point de repère permettant de distinguer les personnes évoquées dans le récit en fonction de leur rapport à ce lieu d'origine. Le terme de « Heimat » est présent dès les premières phrases du récit de M. Sowa et constitue le cadre consubstantiel de cette mémoire familiale. Dans ce cas, la mémoire de la fuite et expulsion est avant tout celle de la perte de cette origine.

Cela se retrouve à des degrés moindres dans tous les autres récits des membres de la première génération à l'exception du récit de Mme D. Schmidt. Son récit se construit, à l'inverse, comme celui d'une prise de distance par rapport à cette origine. Il s'agit de séparer l'histoire familiale de son origine géographique, qui n'est évoquée que de façon informative en milieu de récit, pour l'inscrire, à contrario, dans un autre repère : celui d'une tradition de pensée. Anne Muxel parle pour le premier type de discours relevant de la fonction de transmission, de « mémoire archéologique » et, dans le deuxième cas, de « mémoire référentielle ». Dans le cas de Mme D. Schmidt, il s'agit bien d'inscrire le sujet dans un « nous » mais dans un « nous » défini par un ensemble de principes et de comportements, par une adhésion commune à un système de valeurs, en l'occurrence politiques, puisqu'il s'agit de dresser le tableau d'une famille ouvrière ancrée à gauche depuis plusieurs générations. Son récit de la fuite et expulsion s'inscrit dès lors également dans cette perspective, puisque c'est en tant que sociaux-démocrates qu'ils purent bénéficier d'un transport organisé, par opposition aux autres personnes expulsées de leur ville.

Les récits de mémoire de la fuite et expulsion participent ainsi de cette fonction de transmission en s'inscrivant comme élément constitutif d'une « mémoire archéologique » visant à affirmer les origines de la famille, ou en étant présentés, dans le cas de Mme D. Schmidt, dans le cadre d'une « mémoire référentielle » plus vaste qu'il sert à confirmer.

Ces récits traduisent également, dans certains cas, d'autres fonctions de la mémoire familiale auxquelles ils participent, notamment le désir de revivre le passé, ou « fonction de reviviscence » selon Anne Muxel. Dans ces moments-là, le récit prend la forme d'anecdotes sorties de leur contexte ou semble faire un arrêt sur image suspendu dans le temps. « Le discours de la reviviscence, c'est le passé mis en image. Une mémoire qui donne à voir. » (Muxel) Telle est la fonction dominante dans le récit de Mme G. Grabsdorf qui se constitue comme une suite d'historiettes, de saynètes plus ou moins reliées entre elles, autant d'instantanés d'un passé qui ressurgit à l'évocation du terme fuite et expulsion. Les compléments circonstanciels de temps et de lieux y sont rares et peu précis (« Lange waren wir nicht unterwegs, ne Woche ? Zwei ? »), à l'inverse, certains détails que l'on pourrait considérer comme secondaires sont décrits avec beaucoup de précision (le contenu des sacs emmenés lors de la fuite, certains textes de chansons, les paroles de sa mère rendues au discours direct). Les différents épisodes se succèdent selon une chronologie vague et la structure du récit s'apparente à celui d'un rêve, où une image chasse l'autre suscitant parfois la tristesse mais parfois aussi le rire.

La troisième fonction évoquée par Anne Muxel, la fonction réflexive de la mémoire est également présente dans ces récits qui relèvent bien souvent, pour les membres de cette première génération qui ont tous entre 60 et 80 ans, d'une évaluation de leur vie. Ceci apparaît très clairement dans le récit de Mme D. Schmidt, qui dresse avant tout son portrait comme celui d'une activiste communiste de première heure, et dans celui de M. Knecht, qui se met en scène et évalue les différentes étapes de son parcours biographique en prenant, tour à tour, la posture de l'historien ou de l'écrivain décrivant et analysant avec un plaisir non dissimulé son objet, à savoir sa propre vie.

2. La mémoire de la fuite et expulsion comme mémoire des générations

a. Voies et limites de la transmission intergénérationnelle dans les familles

Les types et fonctions présentés ci-dessus ont été dégagés à partir de l'analyse de témoignages d'expulsés de la première génération, à savoir la génération de ceux ayant encore vécu l'évènement. Il convient maintenant de se pencher sur la transmission de cette mémoire au fil des générations : y a-t-il continuité entre les différentes générations ? Le cadre générationnel apparaît-il comme structurant sur le plan de la mémoire de la fuite et expulsion ?

Une certaine continuité entre les générations

Les témoignages recueillis auprès des 2ème et 3ème générations semblent à première vue confirmer l'existence d'une telle continuité, dans la mesure où tous soulignent que le sujet a fait l'objet de récits dans le cadre familial, que cette mémoire a été transmise par ceux ayant vécu l'évènement.

Cela se confirme si l'on compare la teneur des récits rapportés par les membres des différentes générations : ceux des membres des deuxième et de la troisième générations reprennent les éléments et la perspective des récits des membres de la première, ce qui prouve le rôle central de ces récits comme source de la mémoire familiale. Prenons l'exemple de la famille Grabsdorf où le récit de Mme G. Grabsdorf (première génération) nous est apparu comme centré sur la figure de la mère et présentant une structure originale avec une succession de petites histoires, d'arrêts sur image, faisant la part belle à l'aventure et au comique. Toutes ces caractéristiques se retrouvent dans le récit de sa fille construit comme une énumération d'historiettes (succession de propositions introduites par « dass » subordonnées à la principale « da kenne ich eben auch Geschichten davon, die hat uns auch von klein auf erzählt, dass... ») suscitant bien souvent le rire de la narratrice et son étonnement face à l'étendue de sa mémoire. La figure de la grand-mère apparaît dès le début comme acteur principal et son rôle dans l'aventure est souvent souligné avec admiration. La perspective originale de Mme G. Grabsdorf sur cet épisode de son passé qu'elle qualifie, comme nous l'avions noté, d'intéressant, donne également le ton au récit de sa fille qui englobe toutes ces histoires sous le titre de « ganz schöne Kindheitserinnerungen », « nette Geschichtchen », soulignant le caractère romantique donné à celles-ci par sa mère : « Es ist alles, hört sich alles romantisch an ». Ainsi le fil directeur et la tonalité des récits transmis par la première génération se retrouvent souvent dans ceux de leurs descendants.

Outre les récits oraux, les récits écrits constituent un autre support de la transmission intergénérationnelle de cette mémoire familiale. Dans la majorité des familles interviewées, les souvenirs des membres de la première génération ont fait l'objet d'une mise en forme écrite, par eux-mêmes ou par d'autres membres de leur génération ou d'une génération antérieure. Ces textes sont présentés comme faisant partie d'un héritage destiné aux générations futures et ils ont effectivement été lus par une partie des membres des générations suivantes.

Une transmission cependant lacunaire - une mémoire en voie de disparition

Néanmoins, les membres de la première génération se montrent en général pessimistes quant à l'intérêt que portent leurs enfants, petits-enfants ou nièces à cette mémoire familiale. La plupart font part de leur regret de voir cette mémoire disparaître.

En effet, malgré la continuité des récits évoquée plus haut, les limites de la transmission sont évidentes et la déperdition mémorielle d'une génération à une autre importante. Les récits perdent énormément en précision d'une génération à l'autre. Les souvenirs des membres des deuxième et troisième générations contiennent peu d'indications spatio-temporelles, qui replaceraient les différents épisodes dans un contexte historique et familial plus général. En outre, les imprécisions se conjuguent avec des erreurs, corrigées par les membres de la première génération lors des entretiens menés en présence des différents membres de la famille.

Il semble que deux facteurs aient joué un rôle dans le caractère fortement lacunaire de cette transmission : d'une part, une attitude non directive de la part des membres de la première génération, qui, eux-mêmes enfants ou jeunes adultes à l'époque des faits, n'ont pas systématiquement accordé une importance centrale à cette histoire familiale dans le cadre du nouveau cercle familial qu'ils fondèrent dix ou vingt ans plus tard ; et, d'autre part, un intérêt somme toute relatif et très sélectif de la part des membres des générations suivantes. En outre, il s'agit de ne pas négliger le caractère naturel de cette déperdition mémorielle. Il est, selon Assmann, dans la nature de la mémoire communicative de s'éteindre au bout de trois, maximum quatre générations, indépendamment des circonstances présidant à sa transmission. De fait, c'est bien la disparition progressive de cette mémoire que nous observons en comparant les récits de différentes générations au sein d'une même famille.

b. La mémoire de la fuite et expulsion comme mémoire des générations

Au vu des limites évidentes de la transmission dans le cadre familial, il semble intéressant d'interroger plus avant les différences entre les générations. A cet égard, il est significatif que les personnes interviewées soulignent elles-mêmes avec force cette différence de génération comme critère décisif influant sur le contenu, la forme et la place de la mémoire de la fuite et expulsion.

La mémoire de la première génération : la mémoire des « Flüchtlingskinder » (enfants (de) réfugiés)

Les membres de la première génération, notamment, établissent ainsi une séparation claire entre leur génération et celle de leurs parents d'une part, mais aussi celles de leurs enfants et petits-enfants d'autre part. Ce sentiment d'appartenance à une génération est souvent étroitement lié, pour les membres de la première génération, à la conscience de la disparition de ce groupe générationnel, et cet horizon commun leur confère un point d'identification supplémentaire : issus d'un même monde désormais disparu, c'est la mort de leur génération qui détermine leur futur commun. Cela joue un rôle dans l'intérêt soutenu pour le passé dont ils font preuve, mais également dans la séparation qu'ils pointent entre leur génération et les suivantes. En tant qu'enfants au moment de la fuite, et en tant que personnes âgées dans notre société actuelle, ces personnes sont unies par une communauté de destin et une situation similaire aujourd'hui qui influent sur le contenu, la forme de leurs récits de mémoire ainsi que sur l'importance qu'ils leur accordent.

Sur le plan du contenu, on peut relever certains thèmes, tel celui de l'importance de l'école, particulièrement soulignés par les membres de cette génération. Pour la majorité d'entre eux, la fuite signifia une interruption plus ou moins longue de leur parcours scolaire, non sans conséquences pour le reste de leur carrière. Le thème du travail est aussi un autre « leitmotiv » au sein des récits des membres de la première génération. Leurs récits de vie s'articulent souvent comme le récit d'un combat pour gravir les échelons d'une société où ils durent, suite à la fuite, partir de rien. Ceci se retrouve de façon particulièrement marquée dans l'histoire de M. Sowa qui est avant tout celle de sa lente progression sur le plan professionnel. Sur le plan de la forme, il faut relever la grande précision de ces récits par rapport à ceux des générations suivantes. Enfin, le caractère fortement émotionnel de ces récits les distingue de ceux des autres générations. Le cadre générationnel est donc un cadre structurant pour la mémoire de la fuite et expulsion, notamment pour cette première génération, la génération des « Flüchtlingskinder », pour faire référence au roman de Ursula Höntsch[7].

La mémoire de la deuxième génération : une mémoire latente

Les contours de la deuxième génération sont plus flous que ceux de la première génération dans la mesure où certains sont nés en RFA, d'autres en RDA, et qu'ils connurent donc une socialisation différente et ne sont pas unis par l'expérience commune de la fuite et expulsion. Néanmoins, et au-delà des cultures familiales différentes, on peut tout de même relever certaines caractéristiques communes aux membres de la deuxième génération dans leur rapport à la mémoire de la fuite et expulsion. Leurs récits, bien moins détaillés que ceux de leurs parents, révèlent un lien émotionnel beaucoup moins fort. Et pourtant, cette histoire de la fuite et expulsion apparaît tout de même comme partie intégrante de leurs souvenirs personnels. Il ne s'agit pas seulement dans leurs récits de raconter l'histoire de leurs parents, mais bien plutôt de se souvenir de leur enfance, souvent empreinte de ces histoires. L'intérêt somme toute restreint des membres de cette génération pour les détails historiques de la fuite et expulsion n'apparaît alors pas forcément comme la marque d'un affaiblissement de cette mémoire. Au contraire, peut-être est-ce précisément parce qu'ils ne perçoivent pas un déficit de mémoire, un manque au cœur de leur mémoire familiale qu'ils ne se sentent pas poussés à effectuer des recherches complémentaires. En effet, pour Pierre Nora l'effervescence des recherches historiques et le « boom mémoriel » actuel seraient liés, a contrario, à la disparition de la mémoire authentique transmise de manière vivante, sans effort particulier pour l'entretenir[8]. Les récits recueillis auprès des membres de la deuxième génération font certes état d'une évolution de cette mémoire, évolution naturelle de son contenu et de sa valeur, mais non de sa disparition complète. Il semble que les membres de cette génération redécouvrent leurs propres souvenirs à la lumière d'une nouvelle époque. Il ne s'agirait donc pas de la découverte d'un passé complètement ignoré, mais simplement de sa réactualisation temporaire. Anne Muxel parle, dans le cas de la mémoire familiale, « d'obstinations en éclipses »[9]. Elle entend par là les vides et les flous qui apparaissent au sein de la mémoire familiale, permettant de nouveaux apports mais gardant un sens par rapport à l'économie symbolique familiale. Il s'agit dès lors d'une mise en mémoire d'un héritage qui, même passif, reste référentiel et peut ressurgir en fonction d'une conjoncture mémorielle influencée par le vieillissement des membres de la famille, mais aussi par l'évolution du monde alentour. Cela permet ainsi de rendre compte des différences d'attitudes entre les membres de cette génération. Alors que pour certains, ce passé enfoui ressurgit à l'heure actuelle, d'autres reconnaissent son existence sans pour autant le réintroduire dans leur présent, marqué par d'autres évènements personnels plus prégnants. Tel est le cas de Mme Winter, pour qui ce passé ne joue plus un grand rôle au vu des évènements qui ont marqué son passé récent, principalement la mort de son mari. Le récit des membres de la deuxième génération se distingue donc, d'une part, de ceux de leurs parents par la distance prise par rapport à cette mémoire et, d'autre part, de ceux de leurs enfants, par le caractère toujours vivant, fût-ce de façon latente, de ces souvenirs, souvent partie intégrante du monde de leur enfance.

La mémoire de la troisième génération : histoire ou mémoire ?

La situation est en effet tout autre dans le cas des récits recueillis auprès des membres de la troisième génération. Cela s'explique aisément puisque l'importance relative de ce passé au sein de la mémoire familiale diminue forcément au fil des générations : si au moins un parent sur deux pouvait encore transmettre cette histoire aux membres de la deuxième génération, il ne s'agit plus que d'un grand-parent sur quatre pour une grande partie des membres de la troisième génération. Mais ce n'est pas tant cette régression quantitative de la place de ce passé dans le passé familial qui apparaît déterminante - d'autant plus que, dans la majorité des cas étudiés, on retrouve un expulsé dans chaque couple de grands-parents. C'est surtout le fait que d'autres évènements historiques importants, notamment la réunification, ont relégué à l'arrière-plan les récits de l'expulsion dans les récits familiaux accompagnant l'enfance de cette troisième génération. De plus, l'intérêt des membres de cette génération pour ce passé se manifeste de façon très ponctuelle, au moment où ces thèmes sont traités à l'école ou bien sont abordés dans les médias. Ils se réfèrent donc souvent aux évènements comme à des connaissances historiques apprises, et en grande partie vite oubliées.

Dans ce cadre-là, on peut s'interroger sur le statut de ces récits de « mémoire ». Relèvent-ils véritablement d'une mémoire collective transmise, consciemment ou inconsciemment, dans les familles ? La difficulté réside dans la distinction entre histoire et mémoire. Pour Halbwachs, histoire et mémoire s'opposent radicalement au moins sous deux rapports : selon lui, la mémoire est, d'une part, « un courant de pensée continue », contrairement à l'histoire qui s'intéresse prioritairement aux ruptures et ne commence que là où disparaît la tradition. D'autre part, les mémoires collectives sont multiples, par opposition à l'histoire qui est une. Ainsi la notion de mémoire rejoint celle de passé vivant, toujours présent à l'heure actuelle, (« gegenwärtig-wirksam » pour reprendre un qualificatif de Kohli-Dunz). Cette caractéristique nous est apparue comme donnée dans le cas de la deuxième génération par le lien profond entre ces souvenirs et la propre enfance des interlocuteurs. Il y a dans les récits de la deuxième génération une part d'histoire vécue et l'image, certes incomplète, transmise du temps de leur enfance, constitue le cadre dans lequel viennent s'insérer les notions nouvelles et les réflexions collectées à ce sujet tout au long de leur existence : « (L)e cadre est étoffé de réflexions personnelles, de souvenirs familiaux, et le souvenir est une image engagée dans d'autres images, une image générique reportée dans le passé. »[10]. Bien que les membres de la première génération regrettent le peu d'émotion dont font preuve leurs enfants face à ce passé, c'est dans ce lien à leurs souvenirs d'enfance qu'on voit tout de même un rapport affectif à l'histoire de la fuite et expulsion. Ce lien n'existe plus pour les membres de la troisième génération.

Il convient cependant, au terme de cette analyse des caractéristiques générationnelles de la mémoire communicative de la fuite et expulsion, de nuancer la différence entre la deuxième et la troisième génération en fonction du contexte familial. Il est ainsi des familles où la rupture entre mémoire et histoire fut opérée dès la deuxième génération, l'histoire de l'expulsion ayant été systématiquement occultée dans les récits familiaux. Tel est ainsi le cas de M. K. Schmidt (deuxième génération) dont l'attitude face à ce passé est plus proche de celle de ces enfants que de celle de sa mère. Cette histoire de l'expulsion ne fait pas partie, pour lui, du monde de son enfance.

Conclusion

« Le droit à la mémoire individuelle relève des droits de l'homme et aucune censure ou tentative de « tabouisation » ne saurait l'abroger ».

Aleïda Assmann[11]

C'est cette mémoire privée à laquelle chaque individu, et chaque collectif, a droit, qui se situait au cœur de cet article proposant des pistes pour la lecture des témoignages d'expulsés réunis dans le dossier ci-joint. Il s'agit dont tout d'abord de constater la disparition progressive de cette mémoire communicative. La rupture entre les générations ayant vécu les évènements et celles de leurs enfants et petits-enfants est profonde, aussi bien sur le plan de la forme que du contenu et de la valeur de cette mémoire de la fuite et expulsion. La déperdition mémorielle apparaît de façon claire dans les récits des membres de la troisième génération qui restent, dans tous les cas étudiés, très courts et très peu approfondis sur le plan des connaissances historiques et des détails anecdotiques. Si les membres de la deuxième génération semblent, dans certains cas, encore considérer ces récits comme faisant partie de leur histoire personnelle et, notamment, de leurs souvenirs d'enfance, le sujet « fuite et expulsion » ne suscite pas de réactions personnelles chez les membres de la troisième génération qui le considèrent, prioritairement, comme un sujet historique. De fait, la dimension générationnelle de la mémoire communicative de la fuite et expulsion apparaît ici plus forte que la dimension familiale.

Si cette déperdition mémorielle s'explique par des facteurs internes aux familles et par la nature même de la mémoire communicative, vouée à disparaître, les politiques mémorielles officielles ne sont pas sans influence sur la transmission et la disparition progressive de la mémoire communicative. La question du droit à la mémoire, soulignée par Aleïda Assmann, apparaît ainsi particulièrement pertinente dans le cas de la mémoire de la fuite et expulsion qui fut manipulée aussi bien en RDA que, dans une moindre mesure, en RFA. L'étude de l'influence et des traces de l' « Histoire au singulier » sur ces récits de mémoire privés constitue ainsi une autre piste d'analyse de ces témoignages.

Bibliographie sélective en partie commentée

Ouvrages théoriques sur la mémoire collective, familiale et générationnelle

Assmann, Jan : Kollektives Gedächtnis und kulturelle Identität. In : Assmann, Jan / Hölscher, Tonio (dir.): Kultur und Gedächtnis. Frankfurt a.M.: Suhrkamp, 1998: p. 9-19. (Théorie mémoire communicative versus mémoire culturelle).

Domansky, Elisabeth / Welzer, Harald : Die alltägliche Tradierung von Geschichte. In : Domansky / Welzer (dir.) : Eine offene Geschichte. 1999: p.7-25. (Théorie du concept spécifique de « Tradierung » insistant également sur la transmission inconsciente de la mémoire dans les familles).

Halbwachs, Maurice : La mémoire collective. Paris : Editions Albin Michel, 1997. (édition critique établie par Gérard Namer).

Lehmann, Albrecht : Erzählstruktur und Lebenslauf. Autobiographische Untersuchungen. New York : Campus Verlag, 1983. (Outils pour l'analyse de récits de vie).

Mannheim, Karl : Das Problem der Generationen. In : id. : Wissenssoziologie. 1928/1964 : p.509-565. (Pour une analyse détaillée du concept de génération, analyse laissée de côté ici pour respecter les limites imposées).

Moller, Sabine / Tschuggnall, Karoline : Familienerinnerungen. Kriegserlebnisse in den Geschichten dreier Generationen. In : Domansky / Welzer (dir.), 1999 : p.57-73.

Muxel, Anne : Individu et mémoire familiale. Paris : Nathan, 1996.

Ouvrages contenant des témoignages d'expulsés

Engelhardt, Michael von : Generation und historisch-biographische Erfahrung - Die Bewältigung von Flucht und Vertreibung im Generationenvergleich. In : Hoffmann / Krauss / Schwartz (dir.), 2000 : p.331-358. (Etude des caractéristiques générationnelles du rapport à cette histoire : différentes générations d'expulsés ayant vécu la fuite et l'expulsion.)

Hirsch, Helga : Schweres Gepäck. Flucht und Vertreibung als Lebensthema. Hamburg : Edition Körber-Stiftung, 2004. (Recueil de récits de mémoire auprès d'expulsés et de leurs enfants.)

Höntsch, Ursula : Wir Flüchtlingskinder. Halle : Mitteldeutscher Verlag, 1991 (6ème édition complétée). (Oeuvre littéraire inspirée d'histoires vraies. Dans cette édition sont également publiées les lettres d'expulsés adressées à l'auteur lors de la parution du roman perçue comme une « rupture de tabou » en ex-RDA.)

Lehmann, Albrecht : Im Fremden ungewollt zuhaus. Flüchtlinge und Vertriebene in Westdeutschland 1945-1990. München : Beck Verlag, 1993 (2ème édition relue). (Analyse de récits d'expulsés ouest-allemands : reconstruction de leur histoire, analyse des différences générationnelles, du rapport aux traditions et à la « Heimat »).

Plato, Alexander von / Meinicke, Wolfgang : Alte Heimat - neue Zeit. Flüchtlinge, Umgesiedelte, Vertriebene in der Sowjetischen Besatzungszone und in der DDR. Berlin : Verlags-Anstalt Union Berlin, 1991. (Après une première partie historique, la deuxième partie est consacrés à des témoignages d'expulsés de la première génération installés en RDA avant 1989. Les témoignages sont commentés par les auteurs.)

Völklein, Ulrich : « Mitleid war von niemand zu erwarten. » Das Schicksal der deutschen Vertriebenen. München : Droemer Verlag, 2005. (Après une première partie historique, toute la deuxième partie est constituée de récits de vie, non commentés, d'expulsés de la première génération).

Etude statistique sur la mémoire de la fuite et expulsion dans la population allemande aujourd'hui

Petersen, Thomas : Flucht und Vertreibung aus Sicht der deutschen, polnischen und tschechischen Bevölkerung. Bonn : Stiftung Haus der Geschichte der Bundesrepublik Deutschland (dir.), 2005. (Reihe ZEIT-FRAGEN)

Notes

[1] Cf. Koselleck cité par Lehmann in Lehmann : Erzählstruktur und Lebenslauf. Autobiographische Untersuchungen. 1983. La langue française permet ici d'exprimer cette différence de façon plus synthétique en distinguant l'Histoire avec un H majuscule des histoires individuelles, d'où le choix du H majuscule dans notre traduction en français de ces notions.

[2] Le terme de « mémoire communicative » est emprunté à Jan Assmann qui distingue entre mémoire communicative et mémoire culturelle. Alors que la mémoire culturelle, caractérisée selon Assmann par sa distance à la sphère du quotidien, « cristallise », objective l'expérience collective dans une forme culturelle et lui permet ainsi de perdurer au cours des siècles, la mémoire communicative désigne exclusivement la mémoire transmise par le biais de la communication quotidienne. Cette dernière est donc (a) transmise dans la société et (b) liée à un groupe particulier. Sa caractéristique première, à l'inverse de la mémoire culturelle, est son horizon temporel limité. Elle ne peut jamais remonter plus loin que quatre-vingts, voire cent ans, soit trois ou quatre générations. Cf. Assmann : Kollektives Gedächtnis und kulturelle Identität. In : Assmann / Hölscher (dir.): Kultur und Gedächtnis. 1998 : p. 9-19

[3] Par « Flucht und Vertreibung », on fait référence aux mouvements de population forcés s'étant déroulés entre 1944 et 1950 et au cours desquels près de 12,5 millions d'Allemands résidant dans les anciens territoires orientaux du Reich allemand, en Tchécoslovaquie, en Hongrie et dans d'autres pays d'Europe du Sud-Est ont été déplacés de force dans les nouvelles limites de l'Allemagne après 1945. Pour des raisons de fluidité du texte français, on optera ici pour la traduction la plus courante de ces deux termes : « fuite et expulsion ».

[4] Welzer, Harald : Das kommunikative Gedächtnis. Eine Theorie der Erinnerung. 2002 : p. 172.

[5] Cf. Lavabre, Marie-Claire : Du choix et du poids du passé. Lecture critique du « Syndrome de Vichy ». In : Peschanski, Denis / Pollak, Michael / Rousso, Henry (dir.) :Histoire politique et sciences sociales. Paris : Complexe, 1981 : p.265-278.

[6] Cf. Muxel : Individu et mémoire familiale. 1996.

[7] Le roman de Ursula Höntsch Flüchtlingskinder, qui marqua lors de sa parution en 1986 à Halle, en RDA, le début d'un nouveau type de discours sur la fuite et expulsion dans le monde littéraire est-allemand, apparaît comme le porte-parole de toute une génération unie par un destin commun : celui de « Flüchtlingskinder », enfants-réfugiés. L'histoire des membres de la première génération interviewés dans le cadre de cette étude est, sous bien des aspects, comparable à celle de l'héroïne, Marianne Hönow, née dans la région de Liegnitz, en Silésie, et ayant connu, enfant, la fuite devant l'Armée rouge en février 1945, fuite suivie du retour dans le village d'origine et de l'expulsion définitive quelques mois plus tard. Le personnage de Marianne apparaît comme tiraillé entre son empathie envers ses parents, profondément tristes d'avoir perdu leur « Heimat », et son intégration progressive dans ce nouvel environnement qui constitue le cadre où elle s'émancipera progressivement pour devenir adulte. Telle est la situation spécifique partagée par tous les membres de cette génération. Ayant connu cette « Heimat » à laquelle leurs parents se montrèrent si attachés, c'est dans un nouvel univers qu'ils furent appelés à construire leur vie.

[8] Cf. Nora : Zwischen Geschichte und Gedächtnis : Die Gedächtnisorte. 1990.

[9] On peut également parler, avec Roger Bastide, de « trous de la mémoire collective » désignant non pas ce qui aurait disparu à jamais de cette mémoire collective, mais de souvenirs, qui, à certains moments, ne sont plus là : « (...) qu'une forme, à la fois vide et pleine, vide puisqu'elle n'arrive point à se combler à l'aide des images de la mémoire collective (...), pleine cependant puisqu'elle n'est point véritablement absence, néant, ou rien, mais sentiment d'un manque et, sentiment agissant, provocateur d'un effort mnémonique (...) » Cf. Bastide : Mémoire collective et sociologie du bricolage. In : L'Année sociologique, 1970, vol. 21, p. 65-108.

[10] Cf. Halbwachs : La mémoire collective. 1950 (réédition 1997) : p.121. Dans le chapitre intitulé « Mémoire collective et mémoire historique », Halbwachs décrit bien l'importance de l'enfance comme moment privilégié dans l'émergence d'une mémoire collective du groupe familial. Les expériences vécues en tant qu'enfant, les récits entendus à cette époque font partie de l'histoire vécue de l'individu et constituent « un cadre vivant et naturel sur quoi une pensée peut s'appuyer pour conserver et retrouver l'image de son passé ». C'est la présence d'un tel cadre vivant dans les récits des membres de la deuxième génération qui permet d'affirmer que les évocations de ce passé relèvent bien, dans les cas étudiés, d'une mémoire collective, essentiellement familiale, de la fuite et expulsion. C'est là que la valeur des récits recueillis entre les membres de la deuxième et de la troisième génération diffère fortement.

[11] Aleïda Assman citée par Helga Hirsch in : Hirsch : Flucht und Vertreibung. Erinnerung und Gegenwart. 2005.

 

Pour citer cette ressource :

Alice Volkwein, "Pistes pour l'analyse et la compréhension des récits de mémoire", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), avril 2007. Consulté le 19/10/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/allemand/civilisation/histoire/lexil-germanophone/pistes-pour-l-analyse-et-la-comprehension-des-recits-de-memoire