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"Flucht und Vertreibung" : contexte et antécédents

Par Alice Volkwein : Doctorante - ENS LSH
Publié par MDURAN02 le 19/04/2007
Plus de 60 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, 17 ans après la réunification allemande et 3 ans après l'entrée de la Pologne dans l'Union européenne, les discussions autour de la mémoire de la fuite et de l'expulsion de près de quinze millions d'Allemands hors des territoires anciennement allemands en Europe centrale et orientale connaissent aujourd'hui un renouveau, notamment dans le milieu scientifique en Allemagne, Pologne et République Tchèque depuis 1990. Alors que de nombreuses voix se font entendre en faveur d'une « européanisation » de cette histoire dans le cadre d'une histoire européenne des migrations forcées, il est important de rendre accessibles en France également, les résultats des dernières recherches allemandes. Celles-ci mettent non seulement en lumière la diversité des évènements communément regroupés sous le terme « Flucht und Vertreibung » (fuite et expulsion), mais également l'importance du contexte et la complexité des causes ayant conduit à cette migration forcée d'une ampleur inégalée. On présentera donc ici le contexte et les antécédents ayant conduit à la fuite et expulsion des Allemands avant d'en détailler le déroulement.

Histoire de la fuite et expulsion des Allemands hors des anciens territoires orientaux du Reich allemand et de différents pays d'Europe orientale au sortir de la Seconde Guerre mondiale

Plus de soixante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, quinze ans après la réunification allemande et deux ans après l'entrée de la Pologne dans l'Union européenne, les discussions autour de la mémoire de la fuite et de l'expulsion de près de quinze millions d'Allemands hors des territoires anciennement allemands en Europe centrale et orientale connaissent aujourd'hui un renouveau.

Dans ce contexte, l'histoire de la fuite et de l'expulsion fait l'objet de nombreuses recherches depuis le début des années 1990, aussi bien en Allemagne qu'en Pologne ou en Tchécoslovaquie. Alors que de nombreuses voix se font entendre dans le milieu scientifique et politique en faveur d'une « européanisation » de cette histoire dans le cadre d'une histoire européenne des migrations forcées, il est important de rendre accessibles en France également, les résultats des dernières recherches allemandes.

Celles-ci mettent non seulement en lumière la diversité des évènements communément regroupés sous le terme « Flucht und Vertreibung » (fuite et expulsion), mais également l'importance du contexte et la complexité des causes ayant conduit à cette migration forcée d'une ampleur inégalée. On présentera donc ici le contexte et les antécédents ayant conduit à la fuite et expulsion des Allemands avant d'en détailler le déroulement.

1. Contexte et antécédents

« Comment pouvait-on en arriver là ? » s'interroge Hans Lemberg dans son introduction du livre de K. Erik Franzen Die Vertriebenen. Hitlers letzte Opfer[2]. L'expulsion des Allemands à la fin de la Seconde Guerre mondiale ne constitue pas un phénomène isolé dans l'histoire du XXe siècle. Bien au contraire, il convient de prendre en compte le contexte idéologique et politique spécifique dans lequel elle s'inscrit et d'interroger les antécédents historiques ayant pu servir de modèles, conscients ou inconscients, lors de l'expulsion des Allemands.

a. Arrière-plan idéologique de l'expulsion

L'histoire de cette migration forcée ne s'explique que sur fond d'une idéologie politique spécifique fortement répandue au XXe siècle : celle de la primauté de l'Etat-nation. La Première Guerre Mondiale marqua l'avènement de la nation comme dimension décisive ordonnant les Etats. La création d'Etats-nations[3] avait déjà caractérisé l'évolution dans les Balkans au cours de la seconde moitié du XIXe siècle et c'est pourquoi les changements survenant en Europe centrale et de l'Est au lendemain de la Première Guerre Mondiale furent qualifiés de « balkanisation »2. L'avènement de nouveaux Etats-nations (à l'instar de la première République de Tchécoslovaquie ou de la renaissance de l'Etat polonais) fit ressurgir avec force le problème des minorités nationales, et notamment des minorités allemandes résidant désormais en dehors des nouvelles frontières de leur pays[4].

Différents types de solutions visant à résoudre le problème des populations mixtes furent, à l'époque, discutées. Certains défendirent, premièrement, l'assimilation complète - par la minorité en question - des codes politiques, sociaux et culturels de la population majoritaire. D'autres s'engagèrent, deuxièmement, en faveur de la protection des minorités grâce à une réglementation juridique leur accordant certains droits et les protégeant contre d'éventuelles discriminations. D'autres encore préconisèrent, troisièmement, de nouveaux changements de frontières afin d'aboutir à un ordre géopolitique régi par le principe : un peuple, une Nation, un Etat. Un quatrième modèle fut formulé dès 1915 par le médecin et ethnologue suisse Georges Montandon : la création d'Etats-nations homogènes étant, selon lui, la seule voie garantissant le maintien de la paix en Europe, il plaida pour le « déplacement massif des membres étrangers à une Nation, ou de ceux qui sont déclarés comme tels, dans des territoires situés en dehors des frontières de la dite Nation » [5]. « Unmix the populations » (démêler les populations) devint peu à peu un mot d'ordre en vogue dans les milieux politiques fortement nationalistes.

C'est le Traité de Lausanne de 1923 qui marqua l'acceptation de cette idée dans le monde politique européen. En effet, ce traité constitua une étape décisive dans l'histoire des minorités. Alors que le Traité de Versailles établissait, lui, en 1920, un statut accordant aux minorités certains droits et une relative autonomie culturelle, le Traité de paix négocié à Lausanne trois ans plus tard, entre les Grecs et les Turcs, sous contrôle des Alliés, marqua la reconnaissance indirecte, par la communauté internationale, de la déportation de près de 1,5 million de Grecs hors de Turquie. Le traité prévoyait ainsi la création de commissions mixtes censées superviser l'échange de populations (350000 Turcs devant également être déplacés). Dans les faits, presque tous les Grecs avaient déjà été expulsés et déportés de façon « sauvage » avant la ratification du traité. La solution adoptée à Lausanne justifiait ainsi a posteriori les expulsions de population en vue de la création d'un Etat-Nation homogène.

L'idéologie nationaliste visant la création d'Etats-Nations homogènes se mit ainsi peu à peu en place au début du XXe siècle constituant le cadre idéologique, politique et juridique ayant rendu possible les déplacements de population au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Toutefois, ceux-ci doivent non seulement être inscrits dans un contexte idéologique spécifique mais également dans un cadre historique et géographique plus vaste. Il convient en effet d'interroger l'influence de certains antécédents historiques sur la planification et le déroulement de l'expulsion des Allemands au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

b. Modèles et antécédents au XXe siècle

Le XXe siècle fut qualifié par certains de « siècle des expulsions » ou encore de « siècle des réfugiés ». Aussi, la fuite et l'expulsion des Allemands au sortir de la Seconde Guerre mondiale n'est pas à percevoir de façon isolée. Quelques-unes des migrations forcées s'étant déroulées sur le sol européen dans la première moitié du siècle dernier seront rappelées ici dans la mesure où elles ne furent pas, selon l'historien Detlef Brandes[6], sans influence sur les décisions politiques ayant conduit à l'expulsion des Allemands ratifiée dans le Traité de Potsdam en 1945.

Il convient de citer, premièrement, le génocide des Arméniens ayant causé la mort de 800000 à 1,4 million d'Arméniens, victimes de la politique nationaliste de l'empire ottoman qui avait pour but, notamment entre 1915 et 1917, non seulement l'expulsion, mais véritablement l'éradication du peuple arménien. Ce précédent historique est de nos jours intégré par les historiens dans le cadre d'une histoire européenne des migrations forcées du XXe siècle, histoire qu'il aurait ouvert en plaçant, dès son ouverture, ce siècle sous le signe du nationalisme forcené et de la barbarie.

C'est ensuite l'échange de population entre la Grèce et la Turquie concernant près de 1,5 millions de Grecs et 350000 Turcs, et scellé dans le cadre du Traité de Lausanne en 1923, qui constitua la deuxième étape. Celle-ci eut directement valeur de modèle pour les Alliés lors des différentes négociations visant à préparer l'après-guerre. Bien avant Potsdam, en avril 1943, Churchill déclarait ainsi à Bene que la solution d'un transfert de population avait « fait ses preuves il y a des années entre la Turquie et la Grèce et (qu')elle les refera dans la situation actuelle », soit dans le cas des minorités allemandes [6].

Quelques années plus tard, le 1er septembre 1939, Hitler attaquait la Pologne déclenchant ainsi la Seconde Guerre mondiale et, avec elle, un véritable « caroussel des peuples » (« Umsiedlungs-Karussell ») pour reprendre le terme de l'historien K. Erik Franzen2. Dans un discours tenu devant le Reichstag le 6 octobre 1939, Hitler soulignait la nécessité de déplacer les populations afin de prévenir les risques de conflits entre populations de différentes nationalités. Quinze traités réglant de tels déplacements forcés de population furent signés dans les six années suivantes entre le régime nazi et les Etats d'Europe de l'Est. Connus sous le concept de « Heim-ins-Reich-Aktionen », ces déplacements de population visaient non seulement le rapatriement des minorités allemandes résidant jusque-là dans les Etats désormais sous domination soviétique (plus d'un million d'Allemands disséminés dans les Etats baltes, en Pologne orientale et en Ukraine), mais également l'expulsion des populations non-allemandes hors des territoires conquis par l'Allemagne nazie (notamment près de 1,2 million de Polonais hors des nouvelles régions de royaume (Reichsgauen) Wartheland et Prusse occidentale - Gdask) et soumis à une politique de germanisation. Selon Detlef Brandes, c'est davantage cet exemple du rapatriement des Allemands de l'étranger qui influença notamment les Polonais et les Tchécoslovaques que le Plan général de l'Est conçu par les nazis, qui aurait, lui, été moins connu. Quoiqu'il en soit, les Alliés auraient, selon l'historien, tiré de l'époque national-socialiste la leçon selon laquelle les minorités allemandes servirent toujours, passivement ou activement, de soutien à l'impérialisme allemand et présentaient ainsi une menace à la paix internationale, menace qu'il convenait d'endiguer au plus vite au lendemain de la guerre.

Il semble que la période national-socialiste ait également pesé dans une autre mesure sur les négociations alliées. Hermann Graml parle ainsi d'un « rapprochement de l'Occident aux conceptions totalitaires » et d'un « processus d'imitation des crimes totalitaires en réponse à des crimes similaires »[7]. Il convient en effet de souligner l'importance du contexte immédiat de la Seconde Guerre mondiale dans toute sa barbarie et sa radicalité. Cela permet sans doute, en partie, d'expliquer pourquoi les voix s'opposant à l'idée d'un déplacement massif et forcé des populations allemandes ne furent que minoritaires dans le camp allié alors que la solution radicale de l'expulsion fit rapidement l'objet d'un large consensus. C'est dans ce contexte idéologique et historique spécifique que l'on peut mieux comprendre l'expulsion des Allemands dont il s'agit maintenant de présenter les différentes phases.

[1] Par « Flucht und Vertreibung », on fait référence aux mouvements de population forcés s'étant déroulés entre 1944 et 1950 et au cours desquels près de 12,5 millions d'Allemands résidant dans les anciens territoires orientaux du Reich allemand, en Tchécoslovaquie, en Hongrie et dans d'autres pays d'Europe du Sud-Est ont été déplacés de force dans les nouvelles limites de l'Allemagne après 1945. Pour des raisons de fluidité du texte français, on optera ici pour la traduction la plus courante de ces deux termes : « fuite et expulsion ».

[2] Cf. Franzen : Die Vertriebenen. Hitlers letzte Opfer. 2002 : p. 14. Voir aussi : Franzen : Zwangsmigration im 20. Jahrhundert bis zum Zweiten Weltkrieg. In : Stiftung Haus der Geschichte der Bundesrepublik Deutschland (dir.), 2006 : p. 25-35.

[3] L'État-nation est un État qui coïncide avec une nation, c'est-à-dire la coïncidence entre une notion d'ordre identitaire, le sentiment d'appartenance à un groupe, la nation, et une notion d'ordre juridique, l'existence d'une forme de souveraineté, l'État. Il s'agit d'un système politique singulier inventé par l'Europe occidentale, et qui a mis six siècles pour s'affirmer, entre le XIIIe et le XIXe siècle, à l'échelle de l'Europe entière. La théorie de l'Etat-nation a été critiquée, entre autres par les marxistes mais aussi par les fédéralistes européens, et se trouve aujourd'hui discutée dans le cadre de la mondialisation qui remettrait en cause le paradigme de l'Etat-nation.

[4] L'histoire des minorités allemandes en Europe de l'Est remonte bien avant le XXe siècle. Des ethnies germaniques vivaient depuis des siècles disséminées de la mer Baltique jusqu'aux Balkans. Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, 3,5 millions d'Allemands se retrouvèrent ainsi en minorité en Tchécoslovaquie où ils représentaient 23% de la population. Un recensement de la population polonaise datant de 1931 fait état, lui, de 700000 Allemands pour une population globale de 32 millions d'habitants en Pologne à cette époque.

[5] Cf. Franzen : Die Vertriebenen. Hitlers letzte Opfer. 2002, p. 127.

[6] Cf. Brandes : Die Vertreibung als negativer Lernprozess. Vorbilder und Ursachen der Vertreibung der Deutschen. In : Zeitschrift für Geschichtswissenschaft, 53/2005, 10, p. 885-896.

[7] Cf. Graml : Flucht und Vertreibung der Deutschen aus Ostdeutschland und Osteuropa. Ein Blick auf historische Zusammenhänge. In : Hoffmann / Schwartz (dir.), 1999, p. 21-29.
 

2. Négociations en amont et déroulement de la fuite et expulsion

a. Négociations et planification par les Alliés

L'historien Norman Naimark nomme trois contextes à prendre en compte conjointement dans l'analyse de l'expulsion des Allemands : premièrement, la politique raciste de l'Etat nazi dans les pays d'Europe de l'Est, deuxièmement, la politique des gouvernements polonais et tchécoslovaques visant, dès le début, l'expulsion forcée des Allemands hors de leurs Etats et, troisièmement, le rôle de la communauté internationale[1]. Le premier point, l'impact de la politique nazie sur les réflexions menées dans les dernières années de guerre autour du problème des minorités allemandes en Europe de l'Est, a déjà été soulignée. Il convient ici de revenir sur le rôle joué par les gouvernements polonais et tchèques, mais aussi par la communauté internationale au sein des négociations. Celles-ci menèrent à la décision finale prise à Potsdam en septembre 1945. L'article XIII du Traité de Potsdam stipulait :

« Die drei Regierungen haben die Frage unter allen Gesichtspunkten beraten und erkennen an, dass die Überführung der deutschen Bevölkerung oder Bestandteile derselben, die in Polen, der Tschechoslowakei und Ungarn zurückgeblieben sind, nach Deutschland durchgeführt werden muss. »

(« Les trois gouvernements ont examiné la question sous tous ses angles et reconnaissent qu'il est nécessaire de déplacer, vers l'Allemagne, la population allemande, ou une partie de celle-ci, restée en Pologne, en Tchécoslovaquie et en Hongrie. »)

La question avait déjà en amont fait l'objet de nombreuses consultations entre les Alliés et les gouvernements polonais et tchécoslovaques exilés. Detlef Brandes distingue plusieurs étapes au cours de ce processus de planification de l'expulsion des Allemands6.

Les premiers plans et arguments des gouvernements polonais et tchèques (1939-1941)

Les premiers plans furent ainsi conçus par les gouvernements polonais puis tchécoslovaques en exil[2], et ce dès la fin de l'année 1939. Un an plus tard, dans un mémorandum adressé au gouvernement britannique, le gouvernement polonais justifiait ses vues sur les provinces orientales de Silésie et de Poméranie par des arguments aussi bien stratégiques qu'ethniques. C'est la présence allemande en Prusse orientale et en Poméranie qui aurait rendu impossible, selon le gouvernement polonais, la défense militaire polonaise lors de la Seconde Guerre mondiale. En outre, toujours selon le gouvernement exilé, une grande partie de la population de ces régions parlerait polonais.

Les études et plans britanniques et russes (à partir de 1941)

Si ces premiers plans ne remportèrent pas d'emblée l'unanimité dans les bureaux du Foreign Office[3], l'idée d'un transfert de population gagna en popularité au cours de l'automne 1940 suite aux bombardements des villes anglaises par l'aviation allemande. De fait, l'Angleterre et la Russie discutèrent, dès fin 1941 des modalités d'un tel transfert de population et il semble que l'Angleterre ait déjà, à cette époque, décidé de sa ligne de conduite dans ces négociations. Plusieurs études furent commandées courant 1942 par le Foreign Office pour étudier le problème de l'ordre des frontières en Europe de l'Est. Toutes concluaient à la nécessité d'un tel transfert de population afin, d'une part, de stabiliser la situation de la Pologne, amputée à l'Est, et, d'autre part, de démanteler les minorités allemandes qui auraient servi de «cinquième colonne» au régime nazi, argument souvent invoqué lors de ces négociations et justifiant une solution rapide et radicale.

Le rôle des Etats-Unis dans les négociations (à partir de 1942-1943)

L'arrivée des Etats-Unis dans le camp allié n'eut pas grande influence sur la question dans la mesure où Roosevelt avait, dès mars 1942, déclaré aux ambassadeurs britanniques et soviétiques qu'il était favorable à la séparation de la Prusse orientale du reste de l'Allemagne. Un an plus tard, il approuvait le rattachement de cette région et d'une partie de la Silésie à la Pologne, en compensation des pertes territoriales liées à la reconnaissance de la ligne Curzon comme frontière orientale polonaise. En mai 1943, Benes[4] négociait également avec Roosevelt le transfert des Allemands hors des Sudètes pour lequel il obtint son accord après avoir pu compter sur le soutien britannique et soviétique.

La mise en place d'un comité international (1943-1944)

Au terme de ces négociations préparatoires s'engagea la dernière phase menant à la mise en place de la ligne Oder-Neisse et au rétablissement de la frontière germano-tchécoslovaque d'avant 1938. Un comité fut fondé qui se pencha, de décembre 1943 à mai 1944, sur les avantages et les inconvénients d'un transfert des populations allemandes. Le comité se déclara favorable à de tels mouvements de population, aussi bien en Pologne qu'en Tchécoslovaquie[5].

Lorsque les Alliés décidèrent officiellement à Potsdam, en juillet-août 1945, des nouvelles frontières de l'Allemagne et du rapatriement des populations résidant désormais hors du territoire allemand, plusieurs centaines de milliers d'Allemands avaient déjà fui ces régions ou avaient été victimes d'expulsions sauvages. Si le Traité de Potsdam ne faisait donc que reconnaître a posteriori une réalité, il soulignait toutefois que ces transferts de populations devaient se dérouler « avec ordre et dans le respect des personnes » (« ordnungsgemäß und in humaner Weise »), une recommandation certes louable, mais malheureusement mise à mal par les actes de barbarie déjà commis à l'encontre de la population allemande en 1944 et 1945. Toutefois, la conférence de Potsdam marqua le début d'une nouvelle étape de l'expulsion qui peut se décomposer en trois phases entre 1944 et 1949.

[1] Cf. Naimark : Europäische Geschichte im 20. Jahrhundert und die Problematik eines deutschen Zentrums gegen Vertreibungen. In : Faulenbach / Helle (dir.), 2005 : p. 19-30.

[2] Après l'invasion de la Pologne en septembre 1939, le gouvernement polonais regroupé à Paris forma un gouvernement polonais en exil dont le président était Wadysaw Raczkiewicz et le premier ministre, le général Wadysaw Sikorski. La plus grande partie de la flotte polonaise put se replier au Royaume-Uni et des milliers de soldats polonais purent également s'enfuir par voie de terre, vers la Roumanie, ou par voie de mer, par la mer Baltique C'est ainsi que beaucoup de Polonais purent poursuivre le combat en participant à la défense de la France jusqu'en juin 1940, et ensuite à la Bataille d'Angleterre. Le gouvernement en exil, d'abord basé à Paris, s'installa ensuite à Londres et fut reconnu par tous les gouvernements alliés. Après l'attaque de l'URSS par l'Allemagne, en juin 1941, il établit également des relations diplomatiques avec l'URSS, qui avait pourtant participé à la destruction de la Pologne aux cotés de l'Allemagne.

[3] Le Foreign and Commonweath Office (FCO), ou plus couramment Foreign Office, est le ministère britannique chargé des affaires étrangères.

[4] Après avoir été ministre des Affaires Etrangères de la nouvelle Tchécoslovaquie et député au Parlement, Bene fut le deuxième président de la République Tchécoslovaque de 1935 a 1948 ou plus précisément du 18 décembre 1935 jusqu'à l'invasion de la Tchécoslovaquie par les armées allemandes suite aux accords de Munich, Il renonça à sa charge le 5 octobre 1938 et quitta alors son pays pour un exil à Londres. Là il fonda en 1940 le gouvernement tchécoslovaque en exil et en assuma la présidence. En avril 1945, il fut confirmé dans cette position par le gouvernement intérimaire et réélu le 19 juin 1946. Il démissionna de son poste de président de la République le 7 juin 1948 et décéda quelques mois plus tard.

[5] Churchill déclarait ainsi dans un discours devant la Chambre basse le 15 décembre 1944 : « Die Vertreibung ist - soweit wir es zu überschauen vermögen - das befriedigendste und dauerhafteste Mittel. Es wird keine Mischung der Bevölkerung geben, wodurch endlose Unannehmlichkeiten entstehen wie im Fall von Elsaß-Lothringen. Es wird gründlich aufgeräumt. ». Cité par Helga Hirsch in : Hirsch : Flucht und Vertreibung. Kollektive Erinnerung im Wandel. In : Aus Politik und Zeitgeschichte, 41/2003, B 40, p. 14-26.

b. Les trois temps de la « Vertreibung »

Soulignons avec Hans Lemberg que le terme de « Vertreibung » (expulsion), qui s'est imposé dans les discussions publiques autour de ces évènements, recouvre différents types de mouvement de population ayant eu lieu au sortir de la guerre : « Il est évident que le terme « Vertreibung » (...) n'est qu'un concept global recouvrant des évènements passés d'une grande complexité et diversité »[1]. On distingue, en règle générale, trois étapes différentes. Une première phase fut marquée, entre l'été 1944 et janvier 1945, par la fuite de plusieurs millions d'Allemands tentant d'échapper à l'avancée de l'Armée rouge. A la fuite succéda, après l'armistice, la période des « expulsions sauvages » (« wilde Vertreibungen ») en Pologne et Tchécoslovaquie. Enfin, la conférence de Potsdam marqua un arrêt provisoire de ces expulsions avant que ne commence la dernière phase au cours de laquelle les Allemands encore sur place furent expulsés de manière plus organisée. Ces transports durèrent de 1946 à 1949-50 pour les derniers.

Les mouvements de fuite face à l'Armée rouge commencèrent dès l'automne 1944 en Prusse orientale. La brutalité des exactions commises par l'Armée rouge sur la population allemande à Nemmersdorf[2] reste ancrée dans les mémoires comme le symbole des crimes commis envers les Allemands à cette période. Si de tels massacres furent possibles, c'est en partie parce que la Wehrmacht refusa jusqu'à la dernière minute d'organiser l'évacuation de la population. Il s'agissait officiellement de travailler à la « victoire finale » (« Endsieg »), ce qui incluait même l'utilisation, par la propagande, du massacre de Nemmersdorf comme appel à la résistance. Par conséquent, la fuite de millions de personnes ne put être organisée à temps. Néanmoins, malgré les contre-indications de la Wehrmacht, près de 600000 personnes avaient déjà quitté la Prusse orientale à la fin de l'année 1944. En tout, près de cinq millions de personnes quittèrent leur « Heimat » dans le cadre de cette fuite face à l'Armée rouge. S'ils ne furent pas plus nombreux, c'est sans doute à cause de la rigueur de l'hiver qui rendit la fuite particulièrement éprouvante et, de fait, inimaginable pour un certain nombre de personnes, et cela d'autant plus que les Allemands de ces régions ne s'imaginaient pas encore, à ce moment-là, qu'il pouvait s'agir d'un départ définitif.

Dans le cadre des expulsions « sauvages », dont la brutalité culmina au cours des mois de juin et juillet 1945, ce sont près de 300000 Allemands qui furent chassés hors des régions appartenant désormais à la Pologne, et 800000 personnes hors de Tchécoslovaquie. Le but poursuivi par les nouveaux chefs polonais et tchécoslovaques, ainsi que par Staline, consistait à expulser autant d'Allemands que possible avant le début des négociations de Potsdam. En mettant les puissances alliées occidentales face au fait accompli, ils comptaient s'assurer plus aisément la reconnaissance des frontières telles qu'elles avaient été négociées entre les Alliés durant la guerre (ligne Curzon à l'Est et Oder-Neisse à l'Ouest de la Pologne, frontière d'avant 1938 entre l'Allemagne et la Tchécoslovaquie). Dans les quelques mois séparant la capitulation allemande de la signature du Traité de Potsdam, nombreux furent ceux qui tentèrent de revenir dans leur « Heimat ». Près de 400000 franchirent à nouveau la ligne Oder-Neisse, cette fois d'Ouest en Est, et 800000 autres, Silésiens, retournèrent chez eux depuis les Sudètes où ils avaient fui.

La conférence de Potsdam reconnut cet état de fait mais marqua aussi le début d'une tentative de régulation de ces flux de population. Dès juin 1945, des commandos polonais fermèrent la frontière Oder-Neisse, empêchant les personnes expulsées de retourner chez elles. Après Potsdam, les expulsions furent stoppées un moment avant que le Conseil des Alliés ne décide, le 21 novembre 1945, de rapatrier également les derniers Allemands restés dans les territoires situés dans les nouvelles limites de la Pologne et de la Tchécoslovaquie. Sur près de 6,65 millions de personnes concernées, 2,75 millions devaient se rendre dans la zone d'occupation soviétique, 2,25 millions dans la zone américaine, 1,5 million dans la zone britannique et 150000 dans la zone française. Des transports furent organisés mais les expulsés ne se répartirent néanmoins pas de façon équilibrée sur l'ensemble du territoire allemand[3].

L'expérience et les souvenirs des expulsés varient donc fortement selon les conditions dans lesquelles ils quittèrent leur « Heimat ». Un groupe particulièrement privilégié était celui des « Antifa-Umsiedler » (personnes déplacées antifascistes), qualification attribuée à tous ceux qui furent reconnus comme ayant combattu activement le régime nazi. En tant que tels, ils bénéficièrent de transports organisés placés sous la protection de l'Armée soviétique. Il ne s'agissait officiellement pas pour eux d'une expulsion mais d'un départ « volontaire » pour contribuer à la reconstruction de l'Allemagne. Par conséquent, ils eurent le privilège de pouvoir emmener leurs bien mobiliers avec eux. Près de 50000 personnes en Tchécoslovaquie et quelques milliers d'autres en Pologne furent concernées par ces mesures. La plupart d'entre elles furent envoyées dans la zone d'occupation soviétique. Sur place, elles étaient censées faire office de « levain » au sein des organisations de masse et du parti en favorisant leur implantation dans la population, et notamment parmi les expulsés. Ceux-ci constituaient en effet un groupe social potentiellement dangereux pour la paix dans l'Allemagne d'après-guerre[4].

A l'exception de ce groupe particulier et malgré les différences réelles existant selon la phase de l'expulsion vécue, certains traits communs permettent tout de même le rapprochement entre réfugiés (« Flüchtlinge ») et expulsés (« Vertriebene ») au sein d'un même groupe d'expulsés, comme groupe uni par une expérience commune (« Erfahrungsgemeinschaft »). Ainsi, l'historien Norman M. Naimark souligne quelques traits caractéristiques propres à l'ensemble de ces mouvements de population et qui les rapprochent, selon lui, d'autres migrations forcées[5] : la violence extrême de ces actions - dans la Dokumentation von Vertreibungsverbrechen publiée en 1974 par les Archives fédérales allemandes, les chiffres estimant le nombre de victimes décédées lors de la fuite et expulsion s'élèvent entre 2,8 et 3 millions, auxquelles s'ajouteraient près de 610000 personnes victimes d'actes de violence - et leur caractère total visant jusqu'à l'effacement de la mémoire de ces évènements, le fait qu'ils s'agissent de la conséquence d'un conflit armé et que ces actions ciblèrent également les biens des personnes expulsées qui perdirent tout leur avoir. En outre, il convient de souligner que ce sont en majorité les femmes qui furent touchées par ces évènements8.

Conclusion

L'histoire des réfugiés et expulsés ne s'arrête pas au moment de leur arrivée dans le territoire allemand, tel qu'il fut délimité au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. L'intégration des quelques 12 millions d'expulsés ayant survécu à la fuite ou aux expulsions constitua un des principaux défis de l'après-guerre en Allemagne de l'Est comme de l'Ouest. Le journal ouest-allemand Das Parlament évoquait ainsi le 12 mars 1952 la question des réfugiés comme « le problème n°1 en Allemagne » (« Deutschlands Problem N°1 »), problème dont l'issue était encore incertaine au début des années 1950.

Si l'on peut parler aujourd'hui d'une intégration réussie des expulsés dans les sociétés est- et ouest-allemandes, celle-ci fut cependant loin d'être miraculeuse, comme on put le présenter en RFA dès la fin des années 50. En outre, l'analyse des conséquences à long terme, notamment sur le plan psychologique, de cet évènement met aujourd'hui en lumière les traces profondes laissées par ce traumatisme.

Ces conséquences se lisent notamment au niveau du traitement de cette histoire et de la mémoire collective des expulsés en Allemagne. Après avoir été empêchée à l'Est, mais aussi partiellement à l'Ouest, manipulée à des fins politiques dans les deux Etats allemands avant 1989, la mémoire de la fuite et expulsion fait aujourd'hui encore débat. C'est pourquoi une autre partie de cette série consacrée à la fuite et expulsion sera centrée sur la question de la mémoire de cet évènement.

[1] Cf. Lemberg : Die Vertreibung der Deutschen aus dem Osten. In : Faulenbach / Helle (dir.), 2005 : p. 47-57.

[2] Nemmersdorf est un village situé dans la région de Kaliningrad (anciennement Königsberg) où les troupes soviétiques massacrèrent la population civile allemande. Le massacre, perpétré le 21 octobre 1944, devint tristement célèbre car il s'agit d'un des seuls massacres dont il existe des photographies. En outre, les Allemands ayant reconquis le village quelques jours plus tard, le massacre de Nemmersdorf fut utilisé par la propagande allemande, sous la direction de Joseph Goebbels, afin de mobiliser la population allemande contre l'armée soviétique. Le « massacre de Nemmersdorf » est depuis un des évènements les plus connus de cette période de l'histoire, même si les historiens ne s'accordent pas sur l'ampleur de l'évènement. Les sources, manipulées également par la propagande nazie, ne permettent pas d'aboutir à de réelles conclusions. Le nom de Nemmersdorf a aujourd'hui valeur de symbole pour les cruautés commises par l'Armée rouge sur la population civile allemande en fuite devant l'avancée des troupes soviétiques à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

[3] Ainsi le pourcentage d'expulsés sur l'ensemble de la population s'élevait à près de 33% dans les Länder ouest-allemands les plus concernés (Schleswig-Holstein, Basse Saxe et Bavière) contre seulement 3% dans la zone d'occupation française . En Allemagne de l'Est, le pourcentage variait de 43,3% dans le Mecklembourg Poméranie occidentale à 17,2% en Saxe. En outre, la majorité des expulsés se concentrèrent au début dans les zones rurales et dans les communes de moins de 2000 habitants alors que leur proportion resta relativement faible dans les grandes villes, peu attractives car en partie détruites lors des bombardements. On constate toutefois un mouvement important des expulsés vers les villes et les régions industrielles, et cela dès la fin des années 1940.

[4] Cf. van Hoorn : Integration in der Isolation : Sudetendeutsche Antifa-Umsiedler in Dorf Zinna /Neuheim. In : Großbölting / Thamer (dir.) : Die Errichtung der Diktatur. Transformationsprozesse in der Sowjetischen Besatzungszone und in der frühen DDR. 2003 : p. 151-165.

[5] Le nombre de personnes concernées par ce mouvement forcé de population dépasse cependant les dimensions des migrations forcées précédentes : les chiffres s'élèvent jusqu'à 15 millions de personnes qui auraient quitté leur maison, parmi lesquelles près de 12 millions s'installèrent jusqu'en 1950 dans les nouvelles limites du territoire allemand.

Bibliographie des ouvrages cités dans cet article

Ouvrages de vulgarisation

(riches en documents iconographiques)

Flucht und Vertreibung. Europa zwischen 1939 und 1948. Hamburg : Ellert&Richter Verlag, 2004. [avec une introduction de Arno Surminski]

Franzen, K. Erik : Die Vertriebenen. Hitlers letzte Opfer. München : Ullstein Taschenbuchverlag, 2002.

Franzen, K. Erik : Zwangsmigration im 20. Jahrhundert bis zum Zweiten Weltkrieg. In : Stiftung Haus der Geschichte der Bundesrepublik Deutschland (dir.), 2006 : p. 25-35.

Knopp, Guido : Die große Flucht. Das Schicksal der Vertriebenen. München : Ullstein Verlag, 2003 (2ème édition).

Nawratil, Heinz : Schwarzbuch der Vertreibung 1945 bis 1948. Das letzte Kapitel unbewältigter Vergangenheit. München : Universitas Verlag, 2005 (12ème édition).

Stiftung Haus der Geschichte der Bundesrepublik Deutschland (dir.) : Flucht, Vertreibung, Integration. Bielefeld : Kerber Verlag, 2006. [catalogue de l'exposition]

Ouvrages / articles plus spécialisés

Brandes, Detlef : Die Vertreibung als negativer Lernprozess. Vorbilder und Ursachen der Vertreibung der Deutschen. In : Zeitschrift für Geschichtswissenschaft, 53/2005, 10, p. 885-896.

Glotz, Peter : Die Vertreibung. Böhmen als Lehrstück. Berlin : Ullstein Verlag, 2004.

Graml, Hermann : Flucht und Vertreibung der Deutschen aus Ostdeutschland und Osteuropa. Ein Blick auf historische Zusammenhänge. In : Hoffmann / Schwartz (dir.), 1999 : p. 21-29.

Hoorn, Heike van : Integration in der Isolation : Sudetendeutsche Antifa-Umsiedler in Dorf Zinna / Neuheim. In : Großbölting, Thomas / Thamer, Hans-Ulrich (dir.) : Die Errichtung der Diktatur. Transformationsprozesse in der Sowjetischen Besatzungszone und in der frühen DDR.Münster : Aschendorff Verlag, 2003 : p. 151-165.

Naimark, Norman M. : Ethnische Säuberung in vergleichender Perspektive: Themen für ein Dokumentationszentrum über die Vertreibung. In : Zeitschrift für Geschichtswissenschaft, 51/2003, 1, p. 20-30.

Reichling, Gerhard : Die Heimatvertriebenen im Spiegel der Statistik. Berlin : Duncker & Humblot, 1958.

Pour en savoir plus

Analyse du (dis)cours mémoriel allemand de la fuite et expulsion par Alice Volkwein, Tr@jectoires, travaux des jeunes chercheurs du CIERA, n°2, 11/2008

Littérature

Reinhard Jirgl : Die Unvollendeten (2003)

Documents à télécharger

 

Pour citer cette ressource :

Alice Volkwein, ""Flucht und Vertreibung" : contexte et antécédents", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), avril 2007. Consulté le 23/10/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/allemand/civilisation/histoire/lexil-germanophone/flucht-und-vertreibung-contexte-et-antecedents