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Qingdao, champ d’expérimentation de la politique coloniale allemande

Par Clémence Andréys : Doctorante - Université Lumière Lyon 2
Publié par Marie Laure Durand le 15/02/2011
Mue par la volonté d'affirmer son statut de puissance européenne et internationale, l'Allemagne se lance, à la suite des autres puissances coloniales, dans la course aux colonies. L'occupation par les troupes allemandes de la baie de Jiaozhou, au nord-est de la Chine, constitue l'un des premiers actes de la politique de Guillaume II pour la fondation d'un empire colonial. Jiaozhou avait pour vocation de devenir une « colonie modèle » dirigée par l'institution militaire, symbole d'un colonialisme à l'allemande porté par une politique impériale moderne et instruite.

Les motivations de l'Allemagne impériale

Toutes les puissances coloniales croyaient en la construction d'un grand empire colonial uni par le lien national. Cet impérialisme nationaliste était un nouvel élément de la politique européenne, et marqua considérablement le vingtième siècle. Il se distinguait clairement du colonialisme européen des siècles précédents car il ne s'agissait plus de se limiter à l'exploitation économique de contrées ultra-marines, mais bien de s'approprier des territoires dans l'intention de passer du statut de grande puissance à celui de puissance internationale, et d'utiliser les possibilités économiques, les avantages stratégiques et le potentiel humain des colonies pour augmenter la puissance nationale des États occidentaux. En Allemagne, des questions de politique intérieure comme l'intégration, l'apaisement des conflits sociaux internes au nouvel empire et la création d'une identité nationale, tout autant que des questions de lutte d'influence sur la scène internationale ont joué un rôle important dans le rôle dévolu à la colonie. Une fois le chancelier Bismarck écarté du pouvoir en 1890, l'empereur Guillaume II mit en place une véritable politique internationale ou  "Weltpolitik" qui ne reposait plus sur des moyens diplomatiques, mais sur une démonstration de puissance politique et militaire. La volonté de concurrencer les Britanniques était particulièrement forte. Bülow, chancelier de 1900 à 1909, et l'amiral Tirpitz furent les instigateurs de cette politique internationale énergique. L'empire allemand se donna pour objectif politique d'intervenir dans toutes les affaires d'envergure internationale. La participation à la concurrence que se livraient les grandes puissances pour se partager les territoires hors d'Europe permettait à l'empire allemand d'affirmer sa position de puissance européenne et internationale. carte-1-kiautschou-mini.jpgL'occupation de la baie de Jiaozhou[1] fut la mise en œuvre de cette nouvelle politique internationale et du "régime personnel" de l'empereur Guillaume II. La "nation en retard" (carte de la colonisation au début du XIXe siècle et en 1914) se devait de gagner une "place au soleil"[2] pour rattraper les autres puissances et être reconnue comme telle par ses pairs. Le discours colonial qui avait pour objectif de convaincre la population de la nécessité d'établir une colonie en Chine soulignait la misère et le retard de la société chinoise tout en mettant en avant les perspectives d'évolution sous une domination allemande. C'est ainsi que le projet de "civilisation" fut mis sur le devant de la scène. Cependant, dans un premier temps, par "civilisation", les auteurs entendaient un développement industriel et commercial. Ce n'est que dans un deuxième temps que s'ajoutèrent les dimensions culturelles et missionnaires.

L'Allemagne en Chine

A partir du début du dix-neuvième siècle, les puissances occidentales auxquelles se joint le Japon cherchèrent à obtenir une ouverture de la Chine. Elles employèrent différentes stratégies - diplomatie, pression économique, intimidation, guerre - pour élargir leurs avantages et obtinrent des zones cédées à bail, des sphères d'influence, des concessions etc. L'impression d'arriver trop tard dans la course était largement répandue en Allemagne. En effet, celle-ci n'avait pas participé aux guerres de l'opium qui opposèrent d'abord la Chine à l'Angleterre de 1839 à 1842, puis la Chine à l'Angleterre, alliée à la France, de 1856 à 1860. Dans le même temps, dans la presse allemande, la Chine était considérée comme le plus grand territoire économique hors d'Europe. L'Allemagne se devait d'être présente sur ce marché et jusqu'à la moitié des années 1890, les Allemands poursuivirent avant tout des intérêts économiques en Asie orientale. Bien que les contacts commerciaux se soient intensifiés et que les activités missionnaires aient pris de l'ampleur, on ne pouvait pas encore parler de relations systématiques entre l'Allemagne et la Chine. L'envoi des premiers conseillers militaires à partir de 1880 montra l'intérêt politique grandissant de l'Allemagne pour la Chine, même s'il ne fut pas suivi des effets escomptés car l'influence de ces conseillers resta réduite. Comme ces démarches ne permettaient pas à l'Allemagne de devenir une puissance internationale, l'idée d'obtenir une base navale germa dans les esprits. Le traité de Shimonoseki en 1895, qui scella la fin de la guerre sino-japonaise, permit l'ingérence des grandes puissances occidentales dans la politique de l'Extrême-Orient. L'Allemagne obtint le 3 juin 1895 une concession à Wuhan, puis le 30 octobre une autre à Tianjin. Cependant, les Chinois refusaient toujours catégoriquement de lui céder un territoire, même à bail. En 1896, à la suite de la triple intervention de la France, de la Russie et de l'Angleterre, l'empire allemand essaya à nouveau d'obtenir du gouvernement chinois l'octroi d'une base navale comme compensation à son intervention, mais cette tentative se solda par un échec. Dès lors, les dirigeants de la Marine, soutenus par l'empereur Guillaume II, se mirent en tête que seul le recours à la force les aiderait à imposer leurs revendications. Au départ, la Marine souhaitait avoir à disposition pour ses croiseurs un port et une station d'approvisionnement en charbon, puis la logique fut inversée : la flotte devait être développée pour protéger la base navale. Petit à petit, les autorités allemandes s'éloignèrent de la simple idée d'une station d'approvisionnement en charbon pour l'escadre de l'Extrême-Orient et caressèrent l'idée de l'implantation d'une véritable colonie. En 1897, l'Allemagne et l'Angleterre s'accordèrent sur une coopération en Chine, mais dans le même temps, il fut décidé que l'Angleterre aurait une primauté économique dans la région du Yangzi jiang et l'Allemagne dans le Shandong (carte du Shandong). Parallèlement, l'Allemagne renforça sa présence par les missions et réussit à obtenir de la France la protection des missionnaires allemands dans la province du Shandong.

Le choix de l'emplacement et l'occupation de la baie

Au cours du printemps et de l'été 1897, Tirpitz, nommé secrétaire d'État à la Marine en 1896, participa avec Franzius, directeur de la construction du port de Kiel, à une expédition sur les côtes chinoises afin de définir l'emplacement de la future colonie allemande en Chine. La baie de Jiaozhou retint leur attention : elle répondait à plusieurs critères nécessaires pour la construction d'un port puisqu'elle était la baie la plus septentrionale de Chine, donc libre de glace l'hiver, qu'elle était protégée des tempêtes par sa topographie et qu'elle était suffisamment profonde pour accueillir un port de grande envergure. De plus, comme l'avait fait remarquer le géographe Richthofen dans ses études sur le Shandong, il était tout à fait envisageable de construire une ligne de chemin de fer qui relierait le port à l'arrière-pays et aux ressources, en particulier minières, qu'il recelait. A partir de l'été 1897, le gouvernement allemand était décidé à obtenir à n'importe quel prix la baie de Jiaozhou pour en faire à la fois une base servant à l'entretien et au ravitaillement de ses navires en Asie, mais aussi sa porte d'entrée vers le marché chinois. Un incident servit de prétexte pour débarquer sur le territoire chinois : l'assassinat de deux missionnaires, Nies et Henle. La Chine fut tenue pour responsable de la mort des deux hommes. Le 8 novembre 1897, le contre-admiral von Diederichs, le successeur de Tirpitz à la tête de la division des croiseurs d'Extrême-Orient, reçut par télégramme l'ordre suivant : "Dirigez-vous immédiatement avec tout l'escadron vers Jiaozhou, occupez les points et les localités stratégiques, et obtenez une expiation démonstrative. La plus grande énergie est demandée. Gardez secret le lieu de votre destination. Guillaume, empereur, roi."[3]. La prise de possession eut lieu le 14 novembre. L'occupation de Jiaozhou par les troupes allemandes constitua l'un des premiers actes de la politique de Guillaume II pour la fondation d'un empire colonial. L'Allemagne passait ainsi du statut de puissance économique au statut de puissance coloniale. Elle obtint la première un emplacement en Chine pour l'établissement de sa colonie, et elle devint par ce coup de force l'égal des autres puissances européennes dans la course aux colonies. Le traité de cession du territoire à bail fut signé le 6 mars 1898. Le territoire regroupait 551,7 km² de terrain dont 43,6 km² d'îles. A l'intérieur d'une zone neutre de 50 km autour du territoire, c'est-à-dire à l'intérieur de la zone d'influence de l'Allemagne, la Chine n'avait pas le droit de prendre de mesures militaires sans l'accord de l'Allemagne. Par décret impérial du 27 mars 1898, le territoire à bail fut déclaré protectorat.

La volonté d'établir une "colonie modèle"

L'une des particularités du protectorat réside dans le fait qu'il n'était pas subordonné à la section coloniale du ministère des Affaires étrangères, mais qu'il était placé sous la tutelle du ministère de la Marine. Tirpitz parvint à réaliser ce tour de force en février 1898, juste avant la signature du traité à bail le 6 mars. Il voulait faire de Jiaozhou le moyen d'imposer et de populariser sa politique maritime. Jiaozhou représentait la Marine elle-même et avait pour ambition de démontrer que la Marine, avec ses idées novatrices et son élan, pouvait être bien plus efficace que les autres ministères du gouvernement déjà bien établis, comme le ministère des Affaires étrangères et sa section coloniale. Que Jiaozhou devienne une "colonie modèle" n'était que le prélude à une base navale modèle aux yeux de Tirpitz. La construction et les succès que la colonie remporterait devaient servir d'arguments de poids pour l'armement de la flotte. Nous verrons que cette mise sous contrôle de la colonie par une institution militaire eut des conséquences : la ville devait montrer l'efficacité d'une organisation sociale fondée sur des principes militaires. La concession devait être une "colonie modèle", moderne, extrêmement bien administrée et exerçant un contrôle très strict sur la population (Mühlhahn 2000 : 200). Jiaozhou se devait également de dépasser Hong Kong qui était sous domination britannique et de symboliser l'émancipation et l'indépendance de la jeune Marine allemande. Tirpitz tenta alors de faire de la ville de Qingdao le symbole de sa réussite en y établissant une colonie moderne et modèle, toute en contraste avec l'image d'une Chine traditionnelle, repliée sur son retard, corrompue et superstitieuse que faisaient circuler commerçants, conseillers militaires et missionnaires allemands de Chine. Son objectif résidait dans "la construction d'une domination informelle dans le sillage d'une suprématie navale, commerciale et culturelle" ("der Ausbau informeller Herrschaft im Wege navaler, kommerzieller und kultureller Vorherrschaft" in : Gründer 2004 : 189, cité dans Herold 2004 : 30). On retrouve cette idée dans les mémoires de Tirpitz qui voulait faire de Qingdao "la quintessence de la germanité" ("Sammlungsplatz deutschen Wesens" Tirpitz cité dans Mühlhahn 2000 : 74),  et qui souhaitait "resserrer la germanité et [...] l'imprégner de la fierté de la patrie" ("das Deutschtum zu binden und mit Stolz auf die Heimat zu durchdringen", Tirpitz cité dans Mühlhahn 2000 : 74). Le territoire à bail cristallisait donc des aspirations de tous ordres. C'est peut-être de ses fonctions multiples que Qingdao tirait l'exemplarité qui reste un des qualificatifs les plus fréquents pour la désigner. La "colonie modèle" devait servir de moyen de représentation et de propagande en Allemagne et vis-à-vis de l'étranger. A l'enjeu politique interne que nous venons d'évoquer et aux motivations de l'Allemagne impériale s'ajoutent d'autres enjeux spécifiques au territoire chinois. La première fonction obéissait à un objectif de politique intérieure : elle devait chercher à légitimer la politique d'ouverture forcée de la Chine comme terrain d'investissement pour le capital allemand et ainsi instaurer un consensus interne à propos de la politique allemande en Chine. La deuxième fonction était liée à la Chine, la colonie voulait manifester la solidité des créditeurs allemands et leur capacité à rivaliser avec les autres puissances. Elle devait manifester un colonialisme à l'allemande, dans lequel une planification minutieuse, une dimension économique et un contrôle étatique devaient donner un exemple de politique impériale moderne et instruit, à la différence d'un impérialisme porté par les intérêts commerciaux privés à la manière des Britanniques. Il fallait aussi imprégner la terre chinoise et ses habitants de l'esprit allemand. On peut dire que la construction d'une colonie exemplaire est un symbole que l'Allemagne envoya en métropole et au reste du monde. Selon les études post-coloniales, les colonies servaient de laboratoires pour une société moderne, de champ d'expérimentation. La modernité, ou plutôt la modernisation, était inséparable des entreprises impériales. Les colonisateurs allemands eurent la possibilité à Qingdao de faire table rase du passé pour construire un lieu idéal correspondant à de stricts critères en matière de hiérarchie, d'urbanisme, un lieu utopique. La ville fut créée à partir de rien, ou plutôt à partir du rejet des structures chinoises. Il s'agissait d'une fondation nouvelle sur des terres neuves pour le colonisateur.  Pour Conrad (2008 : 90), Qingdao est une "colonie modèle" dans le sens où elle représente la mise en pratique d'une utopie sociale militaire qui aurait pu ensuite servir à une politique réformatrice dans la métropole. L'acquisition de Jiaozhou renforça grandement la confiance en soi des Allemands en Extrême-Orient et les conforta dans l'idée que l'Allemagne avait rattrapé les autres puissances. L'idée coloniale n'appartenait pas seulement aux dirigeants, elle devint aussi une préoccupation populaire : la notion de "colonie modèle" fut l'un des éléments fondamentaux du discours sur Qingdao.

Notes

[1] Dans cet article, pour les noms chinois, nous avons utilisé l'orthographe qui est aujourd'hui communément admise : la transcription pinyin. On peut trouver diverses orthographes pour la baie que les Allemands occupèrent de 1897 à 1914 ou pour la ville si l'on se réfère aux orthographes en usage à l'époque. Kiautschou/Kiautschau (inscrit sur les cartes) est l'équivalent de Jiaozhou et Tsingtau de Qingdao.

[2] "Mit einem Worte: wir wollen niemand in den Schatten stellen, aber wir verlangen auch unseren Platz an der Sonne.", discours de B. von Bülow, ministre des Affaires étrangères, le 6 décembre 1897.

[3] "Gehen Sie augenblicklich mit ganzem Geschwader nach Kiautschou, besetzen Sie geeignete Punkte und Ortschaften daselbst, erzwingen Sie von dort aus in Ihnen geeignet erscheinender Weise vollkommene Sühne. Grösste Energie geboten. Zielpunkt Ihrer Fahrt geheim halten. Wilhelm, Kaiser, König", cité dans Nuhn (2002 : 132).

Éléments de bibliographie

CONRAD Sebastian, Deutsche Kolonialgeschichte, München, C.H. Beck, 2008.

GRÜNDER Horst, Geschichte der deutschen Kolonien, Paderborn, München, Wien, Schöningh, 2004 (1e éd. 1985).

HEROLD Heiko, Deutsche Kolonial-und Wirtschaftspolitik in China 1840 bis 1914 : unter besonderer Berücksichtigung der Marinekolonie Kiautschou, Köln, Ozeanverlag, 2004. HINZ Hans-Martin (dir.), Tsingtau, ein Kapitel deutscher Kolonialgeschichte in China 1897-1914, Berlin, DHM, 1998.

LEUTNER Mechthild (dir.), Musterkolonie Kiautschou: Die Expansion des Deutschen Reiches in China: deutsch-chinesische Beziehungen, Berlin, Akademie Verlag, 1997.

MÜHLHAHN Klaus, Herrschaft und Widerstand in der Musterkolonie Kiautschou: Interaktionen zwischen China und Deutschland, 1897-1914, München, Oldenbourg, 2000.

NIPPERDEY Thomas, Deutsche Geschichte 1866-1918, Machstaat vor der Demokratie, München, C.H. Beck, 1992.

NUHN Walter, Kolonialpolitik und Marine. Die Rolle der Kaiserlichen Marine bei der Gründung und Sicherung des deutschen Kolonialreiches, 1884 - 1914, Bonn, Bernard & Graefe Verlag, 2002.

WARNER Torsten, Die Planung und Entwicklung der deutschen Stadtgründung Qingdao (Tsingtau) in China - Der Umgang mit dem Fremden, Hamburg, Technische Universität Hamburg-Harburg, thèse de doctorat, 1996.

 

Pour citer cette ressource :

Clémence Andréys, "Qingdao, champ d’expérimentation de la politique coloniale allemande", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), février 2011. Consulté le 26/05/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/allemand/civilisation/histoire/le-colonialisme/qingdao-champ-d-experimentation-de-la-politique-coloniale-allemande

Pour situer Qingdao

La province du Shandong carte-4-Shandong-vignette.jpg

La baie de Jiaozhou et Qingdao carte-1-kiautschou-vignette.jpg

Le contexte

La colonisation au XIXe siècle : medias.hachette-education.com Vidéo en allemand : les objectifs de la colonisation (2'25) : planet-wissen.de Le discours de von Bülow sur "la place au soleil" de l'Allemagne (1897) : germanhistorydocs.ghi-dc.org

Document d'accompagnement
carte-postale-DHM-vignette.jpg
Quelle: Stiftung Deutsches Historisches Museum Berlin
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