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La laïcité en Espagne : un compromis hésitant issu de mémoires conflictuelles

Par Rebeca García-Rego : Professeure d'espagnol - Collège REP+ à Vaulx-en-Velin , Camille Portier : Professeure d'espagnol - Collège REP+ à Vaulx-en-Velin
Publié par Elodie Pietriga le 12/01/2017
Cet article est le résultat de la confrontation de deux expériences complémentaires. Rebeca García Rego a grandi en Espagne et a fait sa scolarité dans des écoles privées catholiques ; Camille Portier a grandi en France et a effectué son parcours scolaire et universitaire dans l’enseignement public.
 

Bien que la Constitution espagnole exclue l’existence d’une religion d’État, nous ne pouvons que nous étonner devant la place privilégiée qu’elle accorde à l’Église catholique. L’histoire de l’Espagne a toujours été marquée par une forte présence de la religion, qui est encore très visible aujourd’hui, même si l’Église doit faire face à une opposition croissante dans l’opinion. Cette présence répond à la fois au poids de la tradition et à la volonté politique de certains partis. Comment l’enseignement de l’espagnol en France peut-il prendre en compte cette particularité culturelle tout en préservant sa mission d’éducation à la citoyenneté?

 

Introduction

L’Espagne est-elle un pays laïc ? Si l’on pose la question à quelques anonymes, si l’on parcourt la presse ou que l’on tend l’oreille aux débats publics espagnols, on s’aperçoit bien vite qu’il n’existe pas vraiment de réponse claire sur le sujet. En Espagne, à chaque fois qu’une polémique impliquant l’Église éclate, le concept de laïcité se trouve revendiqué, discuté, par des journalistes, des associations, des hommes politiques. Mais si le mot laïcité fait partie du débat public, apparaît-il quelque part de façon officielle dans les lois espagnoles ?

Voici un extrait de la Constitution espagnole, votée et approuvée par référendum en 1978 et encore en vigueur aujourd’hui. Il s’agit de l’article 16.3 qui définit la place de la religion dans l’État :

Aucune confession n’aura de caractère étatique. Les pouvoirs publics tiendront compte des croyances religieuses de la société espagnole et maintiendront en conséquence des relations de coopération avec l’Église catholique et les autres confessions.

Devant cette formulation ambigüe, presque paradoxale, on comprend mieux pourquoi le statut laïc de l’Espagne peut être discuté. Si la première phrase le laisse entendre, en revanche, la fin de l’article s’en éloigne. Ce texte peut aisément laisser place à plusieurs interprétations ; il dit qu’il n’y aura pas de religion d’État mais bien une relation de coopération entre les pouvoirs publics et l’Église catholique. Une relation de coopération, qu’est-ce que cela veut dire, qu’est-ce que cela implique réellement ?

C’est ce que nous allons tenter de cerner dans cet article. Dans un premier temps nous traiterons de la place de la religion dans la construction de l’État et de l’identité espagnols au cours de l’époque contemporaine. En d’autres termes, pourquoi et comment en est-on arrivé là ? Ensuite nous tâcherons de dresser un tableau de la laïcité aujourd’hui en Espagne, de mesurer le rapport de force entre le poids de la tradition catholique et la volonté d’émancipation citoyenne qui émerge aujourd’hui. Et dans la troisième partie nous parlerons du fait religieux dans l’enseignement de l’espagnol en France et de ce que cela implique dans nos pratiques au quotidien.

 

I. La place de la religion dans la construction de l’État et de l’identité espagnols au cours de l’époque contemporaine

1- Le catholicisme : un élément indissociable de la création de l’Espagne

Tout d’abord, pour comprendre ce statut particulier que la Constitution accorde à l’Église catholique, il faut faire un rapide retour en arrière. Il faut rappeler que l’Espagne telle que nous la connaissons aujourd’hui avec ses contours actuels s’est construite sur l’unité religieuse. À la fin du Moyen-Âge, en 1492, les Rois Catholiques chassent les juifs de la péninsule et quelques années plus tard, ils expulsent les musulmans. Pour eux, l’unité religieuse est indispensable pour maintenir l’unité politique du pays et assurer leur pouvoir. La prise de Grenade marque la fin de l’Espagne des trois religions, et la fin de plusieurs siècles de guerres. Les juifs et les musulmans qui souhaitent rester en Espagne sont obligés de se convertir au catholicisme, et l’Inquisition se charge de surveiller la population au quotidien pour étouffer toute tentative de dissidence religieuse.

Le catholicisme espagnol est donc un catholicisme de combat, qui s’impose par la force sur le champ de bataille. C’est ce catholicisme militant qui s’exporte dans la conquête du nouveau monde, à laquelle beaucoup de religieux prennent part en lui donnant un caractère d’entreprise missionnaire.

2- Tentatives et échecs de séparation de l’Église et de l’État : 1808 – 1939

L’Espagne est donc un pays homogène sur le plan religieux pendant plusieurs siècles. Les premières fissures apparaissent au début du XIXème : la révolution française et l’invasion napoléonienne ouvrent une longue période de troubles politiques auxquels la religion se trouve mêlée. On assiste alors à des avancées, suivies de périodes de réactions conservatrices parfois brutales. C’est la fin de l’Inquisition – en plusieurs fois- et l’apparition timide du principe de liberté de culte dans deux constitutions espagnoles qui auront une vie éphémère.

Dans ce contexte, des voix (celles d’hommes politiques ou d’intellectuels) commencent à s’élever pour dénoncer l’emprise de l’Église sur la société, et notamment sur l’enseignement. Les mentalités changent, les lignes bougent lentement, et tant bien que mal la société évolue vers la sécularisation – mais pas de façon linéaire et harmonieuse, plutôt par à coup, en passant chaque fois d’un extrême à l’autre.

3- L’expérience laïque de la deuxième république

Cette tendance se poursuit au XXème siècle, puisqu’en 1931 l’Espagne va vivre sa première expérience laïque sous la deuxième république. Manuel Azaña, son président, prononce dans un discours cette phrase restée célèbre « l’Espagne a cessé d’être catholique ». La majorité des députés élus à l’Assemblée sont ouvertement anticléricaux. Ils vont prendre une série de mesures radicales pour expulser la religion de la vie publique. L’État retire sa dotation à l’Église ainsi que le droit d’enseigner. Les crucifix sont retirés des écoles, on légalise le mariage civil et le divorce : c’est un bouleversement social sans précédents.

Dans ce contexte de militantisme anticlérical qui prévaut au plus haut niveau de l’État, des violences antireligieuses éclatent un peu partout dans le pays et culminent à l’été 1936, quand débute la guerre d’Espagne.

4- Franco et le national-catholicisme

Après trois années de guerre civile, c’est le camp nationaliste du général Franco qui l’emporte ; c’est la victoire de l’Espagne traditionnaliste et catholique. Franco remet l’Église au premier plan et annule toutes les réformes libérales entreprises sous la deuxième république. L’Église redevient omniprésente dans la vie publique et privée des Espagnols : elle se réapproprie l’éducation, gère l’état civil, contrôle la vie culturelle, légitime la vie politique.

Ce statut publique de l’Église est confirmé par le concordat de 1953 signé entre le pape Pie XII et le général Franco. Il stipule que le catholicisme continu à être la seule religion de la nation espagnole. L’État donne de l’argent et du pouvoir à l’Église, et l’Église donne à l’État une morale et une légitimité. Les minorités religieuses juives et protestantes voient leur existence niées, leurs lieux de culte fermés, et doivent survivre dans la clandestinité.

5- Les changements des années soixante

Pendant cette décennie, la société espagnole vit de profondes mutations : un exode rural massif qui entraîne la naissance d’une classe ouvrière urbaine, l’expansion de l’enseignement et des universités, et enfin l’ouverture du pays au tourisme de masse. Le développement économique du pays entraîne une augmentation du niveau de vie et de nouveaux comportements sociaux. Ces nouveaux comportements entrent en conflit avec les normes traditionnelles dictées par l’Église. Sur ces questions le clergé se divise : une aile progressiste, proche des ouvriers et des étudiants, commence à se faire entendre. D’autant plus que le concile Vatican II va dans leur sens : en 1965, il se prononce pour l’ouverture et le dialogue avec les autres religions.

Ces changements vont obliger le pouvoir à évoluer, et cela débouche sur la loi de liberté religieuse de 1967. Les non-catholiques retrouvent grâce à elle certains droits fondamentaux : ils ont à nouveau accès à l’armée, à la fonction publique et peuvent se marier civilement. Pendant les dernières années de la dictature, l’aile progressiste du clergé regroupée autour du Cardinal Tarancón, se prononce pour le pluralisme politique. C’est important parce que, alors que la dictature est encore en place, l’Église fait ouvertement le choix de la démocratie, et va aider le pays à préparer les changements qui s’annoncent.

6- La Constitution de 1978

Le général Franco meurt peu après, en novembre 1975, et celui qu’il avait désigné comme successeur, le roi Juan Carlos, s’entoure de personnalités qui vont construire la transition de l’Espagne vers la démocratie. Dans ce contexte, la question religieuse est une question très sensible. Les hommes politiques à l’œuvre doivent ménager une Église qui compte bien garder ses prérogatives.

Enfin, après des mois de débats et de tractations, la Constitution est approuvée par référendum. La nouvelle constitution établie la déconfessionalisation de l’État tout en reconnaissant l’importance de la religion catholique en Espagne. La nouvelle relation Église/État est une relation de coopération, ce qui se traduit principalement dans les faits par une dotation de l’État à l’Église et à l’enseignement privé. En 1978, il ne s’agit plus comme en 1931 d’imposer la laïcité par la force. Cette fois, après une guerre civile dont le souvenir hante encore les mémoires et presque quarante ans de dictature, il s’agit de trouver un compromis. L’Église a compris qu’elle devait rester à l’écart de la vie politique et les hommes politiques ont accepté qu’ils ne pouvaient pas effacer l’Église du paysage social.

Ce compromis fonctionne-t-il aujourd’hui ?  Où en sont les Espagnols avec la religion trente-huit ans après le vote de leur Constitution?

 

II. La laïcité aujourd’hui en Espagne : le poids de la tradition catholique et la volonté d’émancipation citoyenne.

1- Les Espagnols sont-ils toujours catholiques ?

À la différence de la France où la laïcité fait partie des valeurs fondatrices de la République, en Espagne la laïcité se présente comme un nouveau concept. Comme nous venons de le voir, l’Espagne est un pays avec une importante tradition catholique. Pendant une longue période la religion a eu une place de premier plan dans tous les aspects de la vie des Espagnols. Au point qu’aujourd’hui le poids de cette tradition est encore bien présent. Un signe très significatif de ceci est le résultat de l’enquête du journal El Diario d’avril 2014, où trois Espagnols sur quatre se déclarent catholiques. Nous trouvons dans les 25% restant les membres d’autres religions, des non croyants ou des athées.

Voyons maintenant le profil de ces 75% d’Espagnols qui se déclarent catholiques. Nous allons le faire sous trois angles différents : par rapport au niveau économique, au niveau éducatif et à leur idéologie politique. Concernant les niveaux économique et éducatif, nous trouvons deux extrêmes opposés : d’un côté des gens issus du monde ouvrier avec des revenus modestes face à des gens appartenant aux classes aisées et avec de très hauts revenus. Même chose quand on parle du niveau éducatif, où nous allons trouver d’un côté des gens sans études ou sans qualifications et d’un autre côté des gens hautement diplômés. En revanche, nous trouvons une homogénéité concernant leur idéologie politique. La plupart des Espagnols qui se déclarent catholiques se sentent proches des valeurs de la droite et votent majoritairement pour le Partido Popular.

2- Baisse de la pratique religieuse.

Paradoxalement, malgré ce grand pourcentage d’Espagnols qui se déclarent catholiques, nous ne pouvons que constater une baisse de la pratique religieuse actuellement en Espagne. En effet seulement 13,7% d’Espagnols vont à la messe le dimanche, selon une étude du Centre d’Investigations Sociologiques de 2015. Ce qui revient à un petit 10% de ces 75% qui se déclarent catholiques. En Espagne il y a, comme nous pouvons voir, un grand nombre de personnes qui se déclarent catholiques sans pratiquer ni vivre cette religion, mais simplement parce qu’ils ont été baptisés ou élevés dans les valeurs de cette religion.

D’autre part l’Église dénonce depuis des années une crise des vocations. Actuellement l’Église espagnole manque de religieux pour pouvoir maintenir ses projets et ses structures en activité. Pour cette raison les prêtres qui restent doivent prendre en charge plusieurs paroisses, beaucoup d’établissement religieux se vident et les différents ordres essaient de trouver de nouvelles vocations dans d’autres pays d’Afrique ou d’Amérique du Sud pour assurer la continuité de leurs institutions. Cette baisse de la pratique religieuse est également visible dans le nombre d’élèves du cours de religion à l’école, qui a perdu plus de 500 000 élèves en dix ans. Cette tendance se vérifie aussi dans les chiffres des sacrements : le baptême, la première communion et le mariage religieux. Dans les trois cas, nous voyons que depuis quelques années, les chiffres n’ont pas arrêtés de baisser. Des trois sacrements, celui qui se porte le mieux est le baptême. Ceci s’explique par le poids de la tradition familiale en Espagne.

3- La place de l’Église catholique dans la société espagnole actuelle.

Mais malgré ce que nous venons de voir, nous ne pouvons pas imaginer l’Église en Espagne comme une vieille institution dépassée ou mise de côté. Bien au contraire, l’Église catholique est encore très présente dans la société espagnole. Nous la retrouvons dans les médias, où elle possède des radios comme « Cope » ou « Radio Maria », dans la télévision où elle possède des chaînes comme « Intereconomia » et aussi dans la presse écrite où elle publie des revues comme « Buena Nueva », « Info Religion »… L’Église est également très présente dans l’enseignement, où elle accueille 32% des élèves. Nous pouvons encore citer son rôle dans l’aide sociale, grâce à des associations caritatives (Caritas), de réinsertion sociale (Proyecto Hombre) ou d’évangélisation.

Un autre exemple de la présence de l’Église dans la société en Espagne est cette étonnante tradition qu’ont les Espagnols de nommer le Christ ou la Vierge maire perpétuel d’une ville ou d’un village. On en compte cent-vingt actuellement. La dernière en date est la Virgen de las Angustias à Navalmoral (Estrémadure), élue maire perpétuelle de la ville par le conseil municipal en septembre 2016.

4- Le financement de l’Église

Comment l’Église espagnole se finance-t-elle ? Nous pouvons parler de trois sources principales : par l’impôt et les donations, par les revenus de son patrimoine et par l’enseignement. En Espagne sur la déclaration d’impôts, chaque déclarant choisi de verser 0,7% de ses revenus soit à l’Église catholique, soit à des œuvres sociales soit aux deux. 16% choisit uniquement l’Église. À ceci s’ajoute une dotation annuelle du gouvernement espagnol à charge de ses budgets généraux de onze milliards d’euros depuis 1978.

Nous pouvons citer aussi les revenus du patrimoine de l’Église comme source de financement. En effet elle possède un grand patrimoine immobilier qui lui rapporte environ 32,5 milliards d’euros chaque année. Sans oublier que l’Église paie très peu d’impôts fonciers grâce aux exemptions qui lui ont été accordées lors des négociations avec le Saint Siège en 1979.

L’enseignement est une autre source. Rappelons que l’Église accueille un tiers des élèves espagnols. Mais nous pouvons citer aussi des universités comme la Universidad de Navarra, Deusto, la Pontificia de Salamanca… des universités très prestigieuses, mais où le prix d’une année d’études a un coût huit fois supérieur au prix d’une année dans une université publique.

5- Un mouvement de rupture avec la tradition

Face à cette forte influence de l’Église dans la société, certaines personnes se sont organisées pour entrer en résistance et ont opté pour l’apostasie. Le but de l’apostasie est de se désinscrire des registres de l’Église. En effet, chaque année, l’Église utilise, entre autres, le chiffre du baptême pour négocier avec l’État son assignation. Or, comme nous l’avons vu, c’est le sacrement qui se porte le mieux. Ce sacrement est administré, en général, quelque mois après la naissance, donc même si par la suite la personne ne s’identifie pas ou ne se sent pas concernée par la religion, elle compte désormais comme un catholique de plus. Deux associations accompagnent les gens qui le souhaitent dans la démarche de l’apostasie, Europa Laica et Unión de Ateos y Librepensadores. L’Église refuse de communiquer sur le nombre de personnes qui font cette démarche chaque année ; elle est d’ailleurs critiquée pour ce manque de transparence par de nombreux journalistes et politiques.

7- L’Église s’impose dans le débat politique actuel

Qu’en est-il de la place de l’Église dans la vie politique ? Aujourd’hui, après un an de crise politique, l’Espagne a enfin un gouvernement. Les accords entre les différents partis politiques ont permis à Mariano Rajoy (du Partido Popular) de se maintenir à la tête du pays. Donc nous pouvons nous attendre à une continuité des privilèges de l’Église auprès du gouvernement. Lors de la précédente législature, le gouvernement avait approuvé une loi de réforme éducative, la LOMCE, très controversée, au point que tous les autres partis avaient inclus sa suppression dans leurs programmes. Cette loi, entre autres, favorise l’enseignement de la religion à l’école. Avant la réforme, la religion était une matière optionnelle et la note ne comptait pas dans la moyenne. Après la réforme, la note de religion compte à nouveau dans la moyenne, et apparaît comme une option facile face à d’autres matières plus exigeantes comme Anatomie Appliquée, une LV2, Culture Scientifique … Avec le nouveau gouvernement de Rajoy la loi reste en vigueur et l’enseignement religieux va probablement continuer à se renforcer.

La place de l’Église reste donc aujourd’hui un sujet de tension politique et sociale.

La Constitution a établi un compromis nécessaire en 1978 qui a bien fonctionné dans les premières décennies de la démocratie, mais qui aujourd’hui est devenu une source de clivage. Beaucoup d’Espagnols se posent aujourd’hui cette question : l’Église catholique peut-elle continuer à jouir de sa position privilégiée auprès de l’État alors qu’elle ne compte actuellement que 13% de pratiquants ?

 

III. Fait religieux et enseignement de l’espagnol en France : quelles implications dans nos pratiques ?

Alors maintenant, que faire de cet héritage religieux, très présent et très visible, quand on enseigne l’espagnol ? Comment contribuer à l’enseignement de la laïcité, qui est un objectif de l’école française, dans nos cours ?

Parce qu’aujourd’hui, la laïcité est un objet d’étude particulièrement important. Très présente dans les programmes d’EMC, elle s’invite également dans le calendrier scolaire avec l’instauration de la journée de la laïcité le 9 décembre. Et l’enseignement de la laïcité, comme l’a écrit Régis Debray dans son rapport de 2002, passe par l’enseignement du fait religieux. Les préconisations de ce rapport ont été reprises dans les programmes et dans le socle commun. Dans le nouveau socle, nous pouvons lire dans le domaine 5 (les représentations du monde et l’activité humaine) que l’élève doit aborder « les éléments clés de l’histoire des idées, des faits religieux et des convictions ».

Or, dans l’enseignement de l’espagnol, le fait religieux est absolument incontournable. À plus forte raison avec la réforme du collège qui rappelle l’importance de l’ancrage culturel dans l’enseignement des langues vivantes. De plus, le fait religieux dans le monde hispanique offre une grande variété. Nous avons le catholicisme bien sûr, dont nous parlons notamment quand nous évoquons les fêtes de Noël ou les processions de la Semaine Sainte. Nous pouvons également aborder le judaïsme ou l’islam, vu que les trois religions du Livre ont cohabité sur la péninsule au moyen-âge et que nous en voyons encore les traces aujourd’hui, comme la mosquée de Cordoue par exemple. Nous pouvons aussi être amené à parler des religions précolombiennes, toujours très présentes dans les cultures latino-américaines. Et enfin parfois, nous avons des faits ou des événements qui nous permettent d’aborder deux religions à la fois, car tout n’est pas cloisonné en matière religieuse, loin de là. Comme exemple de syncrétisme nous pouvons citer la cathédrale de Séville, dont le clocher est un ancien minaret, ou la fête des morts au Mexique qui mêle anciennes traditions aztèques et jour des défunts chrétien.

Donc, dans la culture hispanique, le fait religieux est partout : dans les coutumes, les fêtes, le paysage, dans l’art, dans l’architecture … Dans beaucoup d’éléments qui constituent justement des portes d’entrées intéressantes dans les EPI, qui vont nous permettre de faire le lien avec les autres disciplines. Mais comment l’aborder ? De quelle façon ? À quelle dose ? Parce que le fait religieux n’est pas tout à fait un contenu d’enseignement comme les autres. Il laisse rarement nos élèves indifférents, il peut déclencher des réactions passionnées, parfois violentes, voire agressives. Il suscite généralement beaucoup d’intérêt et peut provoquer de vifs débats au sein de la classe : quand ceux qui sont intéressés se chargent de répondre à ceux qui expriment des réactions négatives, de mépris ou de rejet. Et même si ces réactions sont très exaspérantes parfois, cela vaut la peine de les laisser s’exprimer, parce qu’elles peuvent déboucher sur un dialogue constructif qui va amener l’élève à respecter la religion de l’autre et à prendre de la distance par rapport à la sienne s’il en a une. Évidemment, ce cheminement de pensée n’est ni automatique ni linéaire, hélas. Et pour le professeur qui apporte du fait religieux dans son cours, la démarche est semée d’embûches, elle peut effrayer mais n’en est pas moins nécessaire. Après, selon le public et l’expérience que l’on a, la tâche sera plus ou moins difficile. En tout cas cela vaut le coup d’essayer, car c’est une démarche pédagogique tout à fait passionnante.

Pour conclure, nous avons vu que l’Espagne, et plus largement le monde hispanique, nous apporte beaucoup de fait religieux dans nos cours par son patrimoine culturel, mais également par son rapport conflictuel et passionnel à la religion que nous avons développé plus haut. Et aujourd’hui, pour enrichir notre pratique quotidienne, il nous est tout à fait possible de questionner et de nous réapproprier à la fois les héritages et les débats, afin de proposer dans nos enseignements une contribution à l’enseignement de la laïcité mais également à la construction du parcours citoyen.

Article rédigé à l'occasion de la Journée académique des langues organisée par la Clé des langues en novembre 2016.
Remerciements : Thomas Domenichini

 

Références bibliographiques


Danielle Rozenberg. L’Espagne, l’invention de la laïcité, Sociétés contemporaines n° 37, 2000.
www.eldiario.es
www.europalaica.com
www.laicismo.org
www.elpais.com
www.publico.es
www.imdee.com (Instituto Metodológico de derecho eclesiástico del estado)
www.elconfidencial.com
www.elplural.com
www.mundoobrero.es
www.portantas.org
www.elperiodico.com
www.libertadreligiosa.es (Observatorio para la libertad religiosa y de conciencia)
www.conferenciaepiscopal.es
Rapport de Régis Debray de 2002 : http://www.education.gouv.fr/cid2025/l-enseignement-du-fait-religieux-dans-l-ecole-laique.html

Pour citer cette ressource :

Rebeca García-Rego, Camille Portier, "La laïcité en Espagne : un compromis hésitant issu de mémoires conflictuelles", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), janvier 2017. Consulté le 19/06/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/civilisation/histoire-espagnole/societe-contemporaine/la-laicite-en-espagne-un-compromis-hesitant-issu-de-memoires-conflictuelles