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La peinture de la vertu royale comme horizon du recueil d’emblèmes de Henry Peacham, Minerva Britanna (1612)

Par Julie Corre
Publié par Clifford Armion le 16/09/2011
Dans son recueil d'emblèmes intitulé Minerva Britanna (1612) et dédié au jeune Henri, fils du roi Jacques, Henry Peacham esquisse un portrait de la vertu royale. Nous nous concentrerons sur l'apport iconographique des emblèmes de Minerva Britanna afin de montrer la portée didactique du recueil qui vise bien à éduquer le jeune prince. Nous ne négligerons pas le rapport texte/image, fondamental dans le processus de dévoilement du sens lorsqu'il s'agit d'emblématique. Cette étude nous amènera donc à entrevoir, dans un jeu habile de déchiffrage mêlant images et mots, ce qui constitue l'horizon de Peacham lorsqu'il compose Minerva Britanna : la succession au trône d'Angleterre.

Lorsqu'Henry Peacham compose son recueil de 206 emblèmes, Minerva Britanna, l'artiste choisit de dédier son œuvre au jeune prince Henri, fils aîné du roi Jacques. Les emblèmes peachamiens témoignent d'un intérêt particulier pour la figure princière, ce qui - en ce début de XVIIème siècle - n'a rien de bien surprenant. En effet, l'engouement pour le jeune prince est partagé par une grande partie de la population qui se révèle profondément déçue par Jacques. Préféré au père, le fils semble en effet promettre à la nation anglaise un bel avenir ! Tous les yeux semblent donc se tourner vers le jeune Henri et bon nombre de nobles anglais se mettent à rêver d'un roi puissant, guerrier, viril, prêt à combattre et à défendre la religion d'Etat - un roi digne successeur d'Elisabeth.

Dans son œuvre, Peacham semble lui aussi nourrir l'espoir de voir naître, en la personne d'Henri, un autre roi, un roi « idéal », mais avant tout un roi qui répondrait aux attentes du peuple anglais. Dans un certain nombre d'emblèmes, l'artiste soumet à l'œil de son lecteur royal un enseignement moral visant à faire d'Henri ce roi modèle, un roi juste et bon, un roi possédant toutes les vertus dignes d'un monarque.

Il s'agira donc, à travers l'étude de quelques-uns de ces emblèmes, d'isoler les traits déterminants de ce roi idéal, révélateurs d'impératifs politiques bien précis et d'attentes populaires bien réelles.

Nous verrons tout d'abord que les vertus princières telles qu'elles sont exposées par l'artiste emblémiste révèlent un message ancré dans une tradition, tant philosophique que religieuse, avant de pouvoir mesurer véritablement l'originalité du portrait dressé par l'artiste. Ce deuxième temps nous amènera donc à nous interroger sur la figure du roi modèle telle qu'elle est esquissée par Peacham et qui constitue véritablement l'horizon de Minerva Britanna.

La vertu royale et la question de la tradition

Le recueil d'emblèmes de Peacham est marqué par une hybridité générique. Il tient en effet de l'emblematum liber, mais également du fameux « miroir au prince », le speculum principis, qui est un genre qui s'épanouit au Moyen Âge et demeure largement présent à la Renaissance. Dans ce « miroir au prince » emblématique, Peacham s'adresse au jeune prince Henri et lui prodigue quelques conseils visant à faire de lui un bon roi. Son propos n'est donc pas très original puisqu'il ne se démarque pas réellement de cette tradition du speculum principis.

Un des traits majeurs à la fois du genre du « miroir au prince » et de Minerva Britanna est la notion d'exemplarité. En effet, le prince Henri doit prendre conscience du fait que le roi se doit de montrer l'exemple. Il doit donc se montrer irréprochable, tant dans sa politique que dans sa morale, le but étant de viser l'élévation morale de son peuple tout entier.  Ainsi le roi se doit-il, parce qu'il est roi, de respecter à la lettre les préceptes de la religion. Dans l'emblème 2, Peacham rappelle en effet au prince que tout ce qu'il entreprendra devra s'appuyer sur un respect strict des commandements divins.

 Fig. 1 : Emblème 2*

L'épée à double tranchant représente ici le pouvoir monarchique et le serpent est là pour rappeler aux grands de ce monde la menace qui pèse sur eux s'ils ne fondent pas leurs actes sur la parole de Dieu. On peut cependant également interpréter cet emblème comme l'impératif de défense de la religion qui incombe au roi. En effet, le roi doit garantir la protection de la Foi et l'épanouissement de son Eglise. Les emblèmes moraux dans Minerva Britanna, s'ils s'adressent aux hommes, petits et grands, revêtent une signification toute particulière pour les rois. Les vertus qui s'appliquent aux hommes, s'appliquent aussi aux rois, bien entendu. Mais ce qui tient du conseil pour le commun des mortels apparaît comme une condition sine qua non pour les monarques. On doit en effet à Erasme la description suivante du prince idéal :

a Prince stands in that place that his least deviation from the rule of Honesty and Honour reaches farther than himself, and opens a gap to other men's ruine.[1]

Dans l'emblème 75, c'est le symbole de l'hermine qui est repris par Peacham et notamment la légende qui veut que l'hermine, poursuivie par une horde de chasseurs, ait préféré la mort plutôt que la souillure de sa robe.

Fig. 2 : Emblème 75

Cette histoire divulguée par la reine Anne de Bretagne qui raconte cette anecdote suite à un épisode de chasse, explique en partie la devise bretonne « Potius mori quam foedari » qui signifie « Plutôt mourir qu'être souillé ». Le message de l'emblémiste est sans équivoque : le jeune prince doit devenir cette hermine, pure et courageuse, préférant la mort à la décadence morale. Si le devoir du roi est avant tout de répondre à un certain nombre d'impératifs moraux, qu'en est-il de l'exercice de son pouvoir ?

On retrouve là les caractéristiques majeures du roi idéal médiéval. En effet, largement inspirée de philosophie érasmienne, le roi idéal selon Peacham est tout d'abord pacifique et pacificateur. Dans l'emblème 11 dédié au roi Jacques, l'auteur salue l'action de paix du roi.

  Fig. 3 : Emblème 11

Dans le titre même de l'emblème, la figure de Jacques est associée à la paix : sic pacem habemus. Les vers de l'emblème présentent le roi anglais comme acteur clé de la victoire de la Paix sur la Guerre, personnifiée ici par la figure de Bellone mise aux fers. On peut cependant s'étonner que l'image de cet emblème soit celle des deux lions représentant l'Angleterre et l'Ecosse, ce que les notes de la marge nous indiquent. Inutile de rappeler que l'apaisement des conflits fratricides entre les deux royaumes est une chimère et que la seule paix effective dont puisse se vanter Jacques reste celle conclue avec les Espagnols en 1604 à travers le Traité de Londres. Quoi qu'il en soit, Peacham et ses emblèmes participent pleinement à l'édification du roi Jacques en pacificateur, en ce « Salomon anglais » du XVIIème siècle.

Roi de paix et roi de justice, tel semble être le roi idéal selon Peacham. L'emblémiste ne fait pas preuve d'une grande originalité ici, puisqu'il ne fait que reprendre les grands idéaux médiévaux. Le roi est celui qui doit incarner la justice et protéger les plus faibles. Dans l'emblème 124, c'est l'hirondelle qui vient faire son nid dans cette couronne impériale et à en croire les vers de Peacham, elle ne manque pas de discernement:

Fig. 4 : Emblème 124

Sweete Bird, who taught thee here to build thy nest? (In greater saf'tie then MEDEA's shrine,) Did Hap, or that thou knew'st a Crowne the best, From injurie to shelter thee and thine?

Dans ces mêmes vers, le message de Peacham est sans équivoque : la gloire des rois tient à une chose :

Your glories Type, even so ye sacred Kinges, In highest place, the weaker one to shield

Cette protection des plus faibles passe aussi par le respect strict des lois et par la reconnaissance des bases qui soutiennent le royaume, la justice étant l'une d'elle, comme Peacham nous le rappelle dans l'emblème 164:

The Common-wealth, whose Base is firmely laid On evenest ground, of Iustice and the right

Le roi idéal doit en effet protéger son royaume et veiller sur ses fondations, mais il doit aussi le faire prospérer. Dans l'emblème 25, le bonheur de la Cité, la félicité du royaume passe par un certain nombre de symboles.

Fig. 5 : Emblème 25

La position assise de cette femme comparée à une reine dans les vers et son air calme et confiant nous permettent d'entrevoir l'absence de guerre et de conflit comme un des facteurs de prospérité. Le caducée qui siège dans sa main droite est notamment ici symbole d'accalmie guerrière. Don d'Apollon à Mercure, celui-ci s'en servit pour séparer deux serpents qui se mordaient l'un l'autre. Sous l'effet de ce « bâton », les deux serpents n'en formèrent plus qu'un, symbole donc d'apaisement, de paix, mais également d'union. La corne d'abondance suggère ici la prospérité économique qui est rendue possible grâce à cette paix établie. On retrouvera ces deux symboles, le caducée et la corne d'abondance dans une gravure datant de 1675 représentant le succès dans le commerce.

On le voit bien, certains emblèmes permettent à Peacham d'adresser un message assez traditionnel à Henri et de dresser un portrait un peu convenu du roi modèle. Autant dire que Peacham semble manquer cruellement d'originalité sur ce point. Cependant, en scrutant de près certains autres emblèmes, on se rend compte que le roi idéal, tel qu'il est présenté par l'emblémiste, répond à des attentes particulières, dictées par des nécessités économiques ou politiques et nous permettant d'affirmer qu'à l'horizon de Minerva Britanna, il y a bien un roi et un roi particulièrement différent de Jacques tout d'abord, mais aussi des idéaux des XVIème et XVIIème siècles.

La figure du bon roi

Si Minerva Britanna a été publiée en 1612, la date de sa composition, elle, demeure un mystère. Cependant, l'insistance - pour ne pas dire l'obsession - avec laquelle l'auteur martèle l'importance pour le roi d'être vigilant et de rester sur ses gardes nous amène à penser que la grande majorité des emblèmes a été composée après 1605, soit après le sombre épisode de la Conspiration des Poudres. Le message que Peacham adresse au jeune prince est donc un message d'alerte et pour l'artiste, le futur roi devra apprendre à se montrer tout d'abord extrêmement vigilant. Dans l'emblème 20, c'est la figure du lion qui symbolise cet impératif de vigilance.

Fig. 6 : Emblème 20

Cette signification du lion - symbole royal - renvoie aux écrits des bestiaires, dans lesquels il est dit que le lion dort les yeux ouverts[2]. Dans l'emblème 22, la vigilance passe par des symboles fort connus à la Renaissance : les yeux et les oreilles sur le drapé.

Fig. 7 : Emblème 22

Ces attributs renvoient aux agents secrets qui œuvrent pour le roi et lui permettent de déjouer un certain nombre de pièges et de complots. Voici les vers de la 2ème strophe de l'emblème:

He must be strongly arm'd against his foes Without, within, with hidden Patience: Be serv'd with eies, and listening eares of those, Who from all partes can give intelligence To gall his foes, or timely to prevent At home his malice, and intendiment.

Le roi idéal doit donc savoir s'entourer d'un certain nombre d'informateurs, réelles « armes » servant à parer toute attaque. Symbole de vigilance, le dragon est également exploité par l'auteur dans l'emblème 30.

Fig. 8 : Emblème 30

Dans cet emblème, c'est la personne du roi elle-même qui doit être ce dragon, surveillant son peuple et prêt à purger les maux de son royaume, d'où le titre : « rex medicus patriae ».

A Dragon lo, a Scepter grasping fast Within his paw: doth shew a King should be Like Aesculapius, ev'er watchfull plac't; Amongst his subjects, and with skill to see, To what ill humors, of the infectious mind. The multitude, are most of all inclind.

On retrouve là l'image du roi-physicien, du roi-guérisseur qui renvoie par ailleurs à la figure de Minerve. En effet, dans son dictionnaire mythologique, Pierre Grimal mentionne l'existence sur le mont Esquilin d'un temple dédié à Minerve Guérisseuse (Minerva Medica), aussi appelé nymphaeum, haut lieu d'un culte bien vivant sous l'Empire[3]. Le lien avec le titre du recueil de Peacham, Minerva Britanna, est ici tout à fait significatif. Pour l'emblémiste, le prince doit se montrer très vigilant, car il demeure la cible d'une hostilité bien réelle. Il doit donc se montrer méfiant. La Cour est accusée d'être corrompue par l'auteur qui met en garde le futur roi sur l'entourage du monarque dans l'emblème 115:

The Courtes of Kinges, are said to keepe a crew Of these still hungry for their private gaine: The first is he, that carries tales untrue, The second, whome base bribing doth maintaine, The third and last, the Parasite I find, Who bites the worst, if Princes will be blind.

Un bon roi doit donc, selon Peacham, rester en alerte et apprendre la méfiance et la vigilance, mais il doit aussi punir sévèrement quand le besoin s'en fait sentir. C'est le message que contiennent les vers de l'emblème 107:

Thy onely art, must be to keepe in aw, And curbe with Iustice, the unrulie crew, To favor skill, and give the good their due.

Les accents paternalistes sont également un des traits majeurs du portrait peachamien. Le roi doit être, selon l'emblémiste, ce « pater familias » qui punit, mais qui protège. C'est dans l'emblème 145 que l'on retrouve la figure du roi associée à celle du père :

But thou whose goodnes, Pietie, and Zeale, Have caus'd thee so, to be belov'd of thine, (When envious Fates, shall robbe the Common weale, Of such a father,) shalt for ever shine:

En bon père de famille, le roi doit être en mesure d'assurer la protection de son foyer, et donc de protéger son royaume. Pour illustrer cette idée, Peacham reprend l'emblème d'Henri VIII, la herse de Beaufort, dans l'emblème 31 et ses vers s'adressent à Jacques :

Fig. 9 : Emblème 31

Dread Soveraigne IAMES, whose puissant name to heare, The Turke may tremble, and the Traitor pine: Belov'd of all thy people, farre and neere: Bee thou, as this Port-cullies, unto thine, Defend without, and thou within shalt see, A thousand thousand, live and die with thee.

Les vers transcrivent un souhait, lui-même traduit par ce « bee thou » qui laisse sous-entendre que Jacques ne le fait pas, et qu'il devrait absolument défendre son pays des attaques extérieures. Le fait de reprendre l'emblème cher à Henri VIII permet aussi une comparaison entre le roi Tudor et son descendant Stuart et autant dire que la comparaison ne semble pas flatter le roi Jacques ! Quoi qu'il en soit, on voit bien comment le portrait dressé par l'emblémiste semble prendre des nuances plus masculines, plus viriles et nettement plus guerrières.

Peacham semble exprimer ici des attentes bien réelles d'une population nettement déçue par le règne de Jacques. Souvent accusé d'être trop intellectuel - Jacques a écrit de nombreux traités mais également des recueils de poésie -, le roi souffre également d'une image très, voire trop, féminisée. Le mariage de Jacques, malgré la naissance de plusieurs enfants, est un échec, non seulement pour des raisons d'incompatibilité de tempérament mais également à cause des relations homosexuelles du roi. Si Jacques a chaleureusement été accueilli en Angleterre, cette liesse populaire tout au long du trajet d'Edimbourg à Londres, venait en fait célébrer l'avènement d'un nouveau roi. L'accession de Jacques était salvatrice : elle évitait au pays de sombrer dans le chaos d'un interrègne périlleux. Comme le dit très bien Maurice Lee dans son ouvrage sur Jacques : The cheers celebrated what had not happened rather than what had[4]. En ce début de XVIIème siècle, cependant, les yeux se tournèrent progressivement vers Henri, prince de Galles, et successeur au trône. Nous connaissons Henri surtout à travers les poèmes élégiaques qui ont été écrits à l'occasion de ses funérailles. Les quelques traits de sa personne qui s'en dégagent viennent appuyer le portrait que fait Peacham de son « roi idéal ».

En effet, pour l'emblémiste, le futur roi d'Angleterre devra avant tout être un roi-chevalier. Il devra donc faire preuve des vertus chevaleresques que sont notamment le courage, la force, la foi, mais encore la générosité. L'emblème 17 est l'emblème dédié au prince. Le titre est très explicite. La présence de l'adjectif « hopefull » vient corroborer l'idée que la population anglaise, tout comme Peacham, mettait tout ses espoirs en la personne du jeune prince.

Fig. 10 : Emblème 17

Le choix de la figure du chevalier s'imposait d'elle-même. En effet, on sait qu'Henri était un grand amateur de combat de joutes. Voici ce que dit l'historien Alan Young à ce sujet:

Rapid disappointment in James hastened the elevation of Henry into a cult figure. [...] He would be the perfect king, a warrior like his namesake Henry V, a wondrous embodiment of the chivalric virtues, a knight-defender of Protestantism, and a hero in whom the peoples of the new Great Britain could invest their hopes and dreams of national greatness [...].[5]

Dans l'anagramme qui se situe au dessus de l'image, Peacham fait référence à Achille, le grand héros de la guerre de Troie, figure de l'héroïsme par excellence. Les vers de l'emblème érigent Henri en véritable chevalier, mais également en digne successeur des grands rois tels que Henry V ou encore Henry VIII:

THUS, thus young HENRY, like Macedo's sonne, Ought'st thou in armes before thy people shine. A prodigie for foes to gaze upon, But still a glorious Load-starre unto thine: Or second PHOEBUS whose all piercing ray, Shall cheare our heartes, and chase our feares away. That (once as PHILIP) JAMES may see of thee, Thy BRITAINE scarcely shall thy courage hold, That whether TURKE, SPAINE, FRAUNCE, OR ITALIE, The RED-SHANKE, or the IRISH Rebell bold, Shall rouze thee up, thy Trophees may be more, Then all the HENRIES ever liv'd before.

Dans les emblèmes de Peacham, l'accent est donc largement mis sur la vertu de courage. Le futur roi d'Angleterre devra se montrer fort et courageux. Les références mythologiques sont sur ce point bien évidemment exploitées par l'artiste. Le courage va de pair avec la virilité selon Peacham et ce courage passe par des actes difficiles, des actions valeureuses qui réclament un certain nombre d'efforts. Dans l'emblème 78, les vers de Peacham sous-entendent que l'homme valeureux n'a aucunement besoin de récompense, ni de médaille. Son propre courage, sa valeur en tant que chevalier lui suffisent. On retrouve là l'image de l'humilité, une des vertus du chevalier. Dans l'emblème 33, Peacham évoque la figure d'Hannibal et l'artiste affirme la chose suivante : « The manly hart, Brave action loveth most ». Minerva Britanna foisonne ainsi de références héroïques ou historiques. L'emblème 162 est dédié à Henri IV[6].

Fig. 11 : Emblème 162

La main entièrement gantée et brandissant une épée au dessus de cet autel vient illustrer la devise contenue dans le titre de cet emblème « Pro Regno, et Religione ». En effet, un bon roi doit défendre à la fois son royaume et la religion. Les vers de Peacham insistent sur ce double statut du roi-chevalier:

HENRY this once, thy Royall Imprese stood, To shew, thy foes should find thee readie prest, For Church, and Country, to dispend thy bloud, When daunger, or occasion did request, And further, though the Trumpet sterne did cease, Thus evermore, to goe prepar'd in PEACE.

L'allusion au sacrifice du roi pour son royaume renvoie bien évidemment au sacrifice christique. La présence du terme « paix » renvoie à la notion de guerre juste, ou - dans le cadre des croisades - de la Guerre Sainte. L'allusion à la croisade rappelle qu'Henri IV s'était rendu à Jérusalem en 1392-93, réalisant ainsi son premier pèlerinage en Terre Sainte. Vers la fin de son règne, il aurait juré de mener une croisade afin de délivrer Jérusalem des hordes d'infidèles. Dans l'image, la présence d'une ville en ruines sur la gauche peut en effet renvoyer aux sièges de Jérusalem.

Le recueil de Peacham érige la figure du chevalier en portrait du roi idéal. Les talents guerriers, la virilité, le courage sont élevés en véritables vertus princières, là où les qualités de l'esprit sont nettement moins mises en valeur. Le roi idéal de l'emblémiste est un roi de l'action, un roi prêt à prendre les armes, un roi qui ne correspond pas vraiment au portrait qui a pu être fait de Jacques I. Si l'on considère par contre le portrait du prince Henri, on peut remarquer que très tôt, le futur roi est assimilé à la figure du guerrier. Le portrait tel qu'il est réalisé par Robert Peake en 1603 nous montre un jeune Henri (alors âge de 9 ans) en parfait chasseur. Voici les commentaires de David Howarth au sujet de ce portrait:

Peake shows Prince Henry aggressively triumphant in that most regal pursuit, the hunting of the stag. The picture is all about a masculine and martial world. Here the Prince is the apprentice making do with the vernal heroics of the chase; though from what we know of his intense admiration for his forbear Henry V, and the Gallic Hercules Henri IV, the Prince hoped in time to be seen astride the walls of Harfleur as a new Prince Hal [7].

Fig. 12 : Robert Peake Le Vieux, Henry Frederick (1594-1612), Prince of Wales, and Sir John Harington (1592-1614)[8]

Il n'est pas surprenant de retrouver les figures d'Henri IV ou encore d'Henri V dans les mots de l'historien. Il ne faut pas non plus s'étonner de lire en filigrane la comparaison entre le jeune prince et la bien-aimée Elisabeth dans les emblèmes de Peacham.  Dans l'emblème 17, la référence à Elisabeth à Tilbury est relativelent claire.

Ought'st thou in armes before thy people shine [...] shall cheare our heartes, and chase our feares away

L'allusion à Philippe dans les vers est également parlante. Voici les mots très célèbres prononcés par Elisabeth devant ses armées en 1588, lors de l'attaque espagnole:

[...] I am come amongst you, as you see, at this time, not for my recreation and disport, but being resolved, in the midst and heat of the battle, to live and die amongst you all; to lay down for my God, and for my kingdom, and my people, my honour and my blood, even in the dust. I know I have the body but of a weak and feeble woman; but I have the heart and stomach of a king, and of a king of England too, and think foul scorn that Parma or Spain, or any prince of Europe, should dare to invade the borders of my realm; to which rather than any dishonor shall grow by me, I myself will take up arms, I myself will be your general, judge, and rewarder of every one of your virtues in the field.[9]

Voilà donc l'image que bon nombre d'Anglais retenaient de celle qu'ils surnommaient affectueusement « Good Queen Bess ». Voilà toute la bravoure qui devait animer le cœur de son successeur. Quelle ne fut pas leur déception quand ils virent arriver sur leur trône le roi Jacques qui comme David Howarth le rappelle « was drawn to paper wars rather than the exercise of arms »[10] ! Les espoirs semblent donc s'être naturellement tournés vers le jeune Henri, amateur de combats de joutes et de chasse, aimant les armes et les défis. Cette espérance est bien celle qui est exprimée par Peacham lui-même. La filiation artistique entre Henri et Elisabeth vient renforcer leur lien de parenté. Faut-il ici rappeler qu'Elisabeth était la marraine du jeune prince Henri ? Voici ce que dit Richard Badenhausen au sujet de la figure du prince Henri après la Conspiration des Poudres en 1605:

Henry was seen as the natural heir to Eliza, an aggressive, consciously militant, Protestant leader who would restore England to the glorious days of his godmother[11].

La date de publication de Minerva Britanna ne nous permet pas d'apprécier l'impact qu'a pu avoir le message de l'artiste sur le jeune prince Henri. En effet, ce dernier est mort le 6 novembre 1612, laissant le peuple anglais désespéré, profondément affecté par la mort prématurée de son favori. Si Minerva Britanna a vraisemblablement été publiée avant la mort du jeune prince, nous ne pouvons pas apprécier la mise en pratique des préceptes peachamiens puisqu'Henri n'est jamais monté sur le trône.  La liste des vertus princières que dresse Peacham n'est certes pas très originale, mais les accents chevaleresques constituent le cœur même de l'œuvre dont le titre entier est en effet Minerva Britanna or, a Garden of heroical devises. Le roi de Peacham est un roi moralement irréprochable, mais c'est surtout un roi militant, courageux, prêt à sacrifier sa vie pour protéger son royaume. Ce portrait d'un roi guerrier coïncide avec les attentes bien réelles d'un peuple en quête d'une nouvelle Elisabeth et lorsque l'artiste compose ses emblèmes, c'est la succession d'Henri qui constitue l'horizon politique en Angleterre. Espoirs avortés par une disparition subite, les aspirations politiques du peuple seront exprimées dans les nombreux poèmes élégiaques composés en l'honneur du défunt Henri qui font de la figure du prince un chevalier national fauché dans la fleur de l'âge. Voici les vers du poète Thomas Heywood:

His smile was mercy, but his frowne did shake. His aime was to know Art and Chilvary, Save when to heaven he did his vowes betake. He studied Man: but to be better farre Then man can be: He was halfe Love, halfe Warre.[12]

Notes

* Tous les emblèmes proviennent des Special Collections de Middlebury College, reproduits avec l'aimable autorisation de Timothy Billings. Source en ligne, consultée le 15 juin 2010: <http://f01.middlebury.edu/FS010A/STUDENTS/contents.htm>.

[1] Lester K. Born, Some Notes on the Political Theories of Erasmus. The Journal of Modern History, Vol. 2, N°2, The University of Chicago Press, 1930, p.229, cf. Les Colloques.

[2] The Aberdeen Bestiary, consulté le 15 juin 2010 :  <http://www.abdn.ac.uk/bestiary/translat/7v.hti>

[3] Pierre Grimal, Dictionnaire de la Mythologie Grecque et Romaine. Presses Universitaires de France, Paris, 2002, p.297.

[4] Maurice Lee Jr., Great Britain's Salomon: James VI and I in His Three Kingdoms, University of Chicago Press, Urbana and Chicago, 1991, p. 106.

[5] Alan R. Young, Tudor and Jacobean Tournaments. Sheridan House, London, 1987, p. 38.

[6] Henri IV régna de 1399 (date de son couronnement) à 1413.

[7] Ibidem.

[8] Peinture à l'huile, 201.9 x 147.3 cm, Metropolitan Museum of Art, New York.

[9] Source internet consultée le 15 juin 2010 : <http://www.tudorhistory.org/primary/tilbury.html>

[10] Ibidem, p.122.

[11] Richard Badenhausen, Disarming the infant warrior : Prince Henry, King James, and the chivalric revival,1995, sur le site internet consulté en septembre 2008:

<http://findarticles.com/p/articles/mi_qa3708/is_199501/ai_n8728601/pg_1?tag=artBody;col1>

[12] Thomas Heywood, A funerall elegie vpon the death of the late most hopefull and illustrious prince, Henry, Prince of Wales, 1613.

Références bibliographiques

Born, Lester K. : Some Notes on the Political Theories of Erasmus. The Journal of Modern History, Vol. 2, N°2, The University of Chicago Press, 1930.

Grimal, Pierre : Dictionnaire de la Mythologie Grecque et Romaine. Presses Universitaires de France, Paris, 2002.

Heywood, Thomas: A funerall elegie vpon the death of the late most hopefull and illustrious prince, Henry, Prince of Wales, 1613.

Lee, Maurice, Jr.: Great Britain's Salomon: James VI and I in His Three Kingdoms, University of Chicago Press, Urbana and Chicago, 1991.

Young, Alan R. :Tudor and Jacobean Tournaments. Sheridan House, London, 1987.

La Renaissance anglaise : horizons passés, horizons futurs

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Pour citer cette ressource :

Julie Corre, "La peinture de la vertu royale comme horizon du recueil d’emblèmes de Henry Peacham, Minerva Britanna (1612) ", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), septembre 2011. Consulté le 19/09/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/arts/peinture/la-peinture-de-la-vertu-royale-comme-horizon-du-recueil-d-emblemes-de-henry-peacham-minerva-britanna-1612-