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L'exil germanophone au Canada, le "pays des impossibilités limitées"

Par Patrick Farges : Maître de conférences - Institut d'Asnières (Université Paris 3 - Sorbonne Nouvelle)
Publié par MDURAN02 le 29/09/2009
La mise en place du régime hitlérien en Allemagne et son extension en Europe ont été à l'origine d'une importante vague de migration politique, raciale, économique et idéologique communément appelée « exil ». Cet article décrit les enjeux et conflits entraînés par ce phénomène de migration, en s'arrêtant plus particulièrement sur le cas du Canada, l'un des pays d'accueil les plus difficiles à rejoindre.

La mise en place du régime hitlérien en Allemagne et son extension en Europe ont été à l'origine d'une importante vague de migration politique, raciale, économique et idéologique communément appelée « exil ». On estime qu'après 1933, environ 500 000 personnes de langue allemande furent contraintes à l'exil, ce qui inclut 150 000 Autrichiens fuyant l'« Anschluss » et 25 000 citoyens tchécoslovaques germanophones anti-nazis. Une majorité d'exilés étaient juifs, ou bien avaient été désignés comme tels par la législation nazie qui les avait privés de la pleine jouissance de leurs droits civiques. On estime qu'au moins 250 000 Juifs ont quitté l'Allemagne entre 1933 et 1939, dont près de la moitié après le pogrome de novembre 1938, également appelé « Nuit de Cristal ». Les flux d'exilés juifs reflètent directement l'intensité de la persécution nazie. Environ 37 000 à 38 000 Juifs ont quitté l'Allemagne dès la prise de pouvoir d'Hitler. En 1934, au moment de la consolidation du pouvoir nazi, ils furent entre 22 000 et 23 000. Les données pour 1935 sont sensiblement identiques. L'effet des lois de Nuremberg de 1935, qui ont fait des Juifs des citoyens de seconde classe, a été quelque peu atténué l'année suivante en raison des Jeux Olympiques. Mais l'accélération des persécutions, l'expulsion des Juifs polonais en octobre 1938 et le déchaînement de violence de la « Nuit de Cristal » ont entraîné un pic migratoire en 1938 (33 000-40 000 personnes) et 1939 (75 000-80 000 personnes), au moment même où les frontières internationales se fermaient.

Entre 1933 et 1945, le Canada a ouvert ses frontières à environ 6 000 personnes de langue allemande fuyant le nazisme. Il s'agit là de l'une des plus faibles contributions à l'échelle internationale, si on la compare au nombre de personnes accueillies dans le même temps par l'Australie (10 000), la Suisse (10 000), la Colombie (15 000), le Mexique (20 000), l'Argentine (21 000), la Grande-Bretagne (80 000), la Palestine (100 000) et surtout les États-Unis (140 000). Une tragique anecdote illustre l'image dont jouissait le Canada parmi ceux qui auraient voulu s'y réfugier : lorsque Auschwitz fut transformé en camp d'extermination, tous les objets personnels des victimes furent stockés dans un baraquement spécial. Ce bâtiment était appelé par les prisonniers « Canada ». Dans le jargon concentrationnaire, le Canada était donc synonyme d'abondance, mais aussi d'inaccessibilité. Certains exilés ont surnommé le Canada « das Land der begrenzten Unmöglichkeiten » (le pays des impossibilités limitées), un jeu de mots sur le nom donné couramment aux États-Unis, du moins depuis l'ouvrage éponyme de Ludwig Max Goldberger en 1903 : « das Land der unbegrenzten Möglichkeiten » (le pays des possibilités illimitées).

Contrairement à l'image que l'on a souvent des exilés (et notamment des intellectuels exilés), ceux qui ont trouvé refuge au Canada n'étaient pas des célébrités. La première raison en est que le Canada n'a pas participé aux opérations de « sauvetage » d'intellectuels. En cela, la politique canadienne différait de la ligne suivie par la Grande-Bretagne et surtout par les États-Unis, où les figures emblématiques de l'exil ont pu être accueillies hors quota, dès lors qu'elles possédaient un contrat de travail.

Une autre anecdote sur le Canada est ici révélatrice. Alors qu'ils préparaient un ouvrage sur la politique d'immigration du Canada dans les années 1930, les historiens Irving Abella et Harold Troper ont, à maintes reprises, entendu l'histoire suivante : un physicien juif allemand cherche à émigrer à la suite de la prise de pouvoir d'Hitler (en janvier 1933). Après avoir été temporairement admis en Belgique, il se met en quête d'une destination plus sûre et inonde de lettres ses connaissances résidant aux États-Unis et au Canada. L'une de ces lettres est adressée à un jeune physicien de l'université de Halifax (Nouvelle-Écosse, Canada). Ce dernier consulte ses supérieurs, qui lui répondent sèchement qu'aucun poste n'est à pourvoir et que même si c'était le cas, il ne serait certainement pas attribué à un Juif. Toujours d'après l'histoire, le nom du physicien juif allemand aurait été Albert Einstein. Cette histoire est bien évidemment fausse, mais elle n'en est pas moins significative. Dans les années 1930, le Canada n'était pas prêt à infléchir sa politique, même en vue d'accueillir l'élite juive des universités allemandes et autrichiennes. En 1935 par exemple, sur 604 doctorants exilés à l'étranger, seuls six avaient trouvé refuge au Canada. Par ailleurs, seules six bourses de la Fondation Carnegie - une institution états-unienne, rappelons-le - ont permis à des étudiants exilés de poursuivre leurs études au Canada.

Par ailleurs, le Canada a eu une politique d'immigration extrêmement restrictive après la grande dépression de 1929. Cette politique reposait sur une vision étroite de la nation canadienne menacée d'être submergée par des immigrants « inassimilables ». Et les premières victimes de cette vision « différentialiste » furent les exilés juifs qui cherchaient à quitter l'Europe. Malgré cette politique restrictive, le Canada a néanmoins accueilli, d'une part, des Juifs venus d'Allemagne et d'Autriche ayant réussi à contourner les barrières à l'immigration ; d'autre part, un groupe d'environ 1 000 sociaux-démocrates originaires de la région des Sudètes (Tchécoslovaquie). En outre, environ 2 000 hommes - des Juifs allemands pour la plupart - furent transférés d'Angleterre au Canada en 1940 pour y être internés. Il s'agit là des « Camp Boys », ces exilés qui furent internés alors qu'ils se trouvaient sur le sol britannique (où ils avaient au préalable trouvé refuge). Au printemps 1940, la Grande-Bretagne les a en effet considérés comme des « ressortissants d'un pays ennemi » (enemy aliens), dangereux pour la sécurité intérieure. Environ la moitié d'entre eux sont restés au Canada après la fin de leur internement.

Ceux qui se sont retrouvés plus ou moins par hasard au Canada, cette « autre » Amérique, ont par la suite vécu une période charnière de l'histoire contemporaine du pays : entre la crise économique de 1929 et les années 1970, la politique d'immigration canadienne a en effet radicalement changé, passant d'une immigration sélective au modèle du « multiculturalisme ». Le processus d'« ethnicisation », coextensif du système de représentations d'un Canada « multiculturel », a conduit à la prolifération des « identités à trait d'union », ces « hyphenated identities » propres au discours nord-américain sur la diversité. A la fois voie d'insertion dans le tissu institutionnel canadien, et marqueur d'exclusion au sein d'un cadre national postulé comme préexistant, le « trait d'union » est la métaphore qui caractérise le mieux la position ambiguë des exilés. Au centre du processus d'« ethnicisation » se trouvent notamment les clubs et les associations, qui « traduisent » les catégories publiques collectives en intérêts privés. Le multiculturalisme se présente ici comme un ensemble d'opérations de négociation culturelle mettant en jeu une multiplicité d'acteurs.

Parce qu'ils sont arrivés à une période charnière dans la constitution des modes de représentation nationale au Canada, les exilés germanophones ont fait partie d'une génération qui a contribué à faire émerger un nouveau discours sur la diversité, le « multiculturalisme ». Mais tous ne s'y sont pas forcément identifiés en toutes circonstances et de manière inconditionnelle. Certains ont pu jouir après-guerre des avantages qu'une « identité à trait d'union » pouvait procurer : c'est le cas du groupe des exilés originaires des Sudètes qui ont su fédérer d'autres associations pour construire une identité « germano-canadienne ».

D'autres, en revanche, ne se sont pas sentis à l'aise sur l'échiquier identitaire de la nation-mosaïque. De nombreux Juifs allemands ou autrichiens se sont ainsi retrouvés en porte-à-faux : portant en eux la mémoire de la difficile et illusoire « symbiose judéo-allemande », ni germano-canadiens, ni judéo-canadiens, bref tombés dans les interstices de la mosaïque multiculturelle telle qu'elle se présentait à eux, ils n'ont pas véritablement trouvé leur place. C'est cette identité complexe qu'a exprimé Helmut Kallmann dans l'entretien que nous avons eu avec lui en 2003. Kallmann, exilé « d'origine allemande et de destin juif » (ainsi qu'il se définit lui-même), distingue trois dimensions principales de l'identité :

« Ist Identität eine Sache der persönlichen Wahl oder reine objektive, vom Willen unabhängige Tatsache - Jude, Deutscher, Kanadier? Ich glaube, zwischen drei Arten der Identität unterscheiden zu können: unfreiwillige, erzwungene und selbst gewählte. »

En fait, il subdivise ici son « moi » en une identité transmise de toute façon (par les parents, par la société), en une identité imposée par la force (par les Nazis dans son cas) en fonction des circonstances de vie, et en une identité choisie, dont on peut se demander dans quelle mesure elle est librement choisie. Ces identités interagissent constamment, selon les interlocuteurs, mais aussi selon le moment biographique considéré.

Bibliographie


Irving Abella et Harold Troper. None Is Too Many - Canada and the Jews of Europe, 1933-1948 [1983], 3e éd., Toronto, Key Porter Books, 2000.

Wolfgang Benz. Flucht aus Deutschland - Zum Exil im 20. Jahrhundert, Munich, Deutscher Taschenbuch Verlag, 2001.

Wolfgang Benz (dir.). Das Exil der kleinen Leute. Alltagserfahrungen deutscher Juden in der Emigration, Munich, Beck, 1991.

Patrick Farges. « Le trait d'union. Cultures et identités des exilés germanophones au Canada ». Thèse de doctorat soutenue le 17/11/2006 à l'université Paris 8 sous la direction de Michael Werner (directeur d'études, CNRS-EHESS).

Patrick Farges. « Dans les interstices de la mosaïque. Cultures et identités des exilés du nazisme au Canada, 1933-2003 », in Labyrinthe. Atelier interdisciplinaire n°23, 2006, p. 85-100.

Patrick Farges. « In this compression chamber between Europe and North America (E. Koch). Construction de la temporalité dans les récits des réfugiés-internés au Canada », Actes du colloque international « Temporalités de l'exil », Groupe POexil, Université de Montréal (Canada), http://www.poexil.umontreal.ca/events/colloquetemp/actes/farges.pdf

Patrick Farges. « Pour ceux qui étaient plus âgés, c'est tout un monde qui s'est écroulé, mais mon monde à moi n'avait pas encore véritablement commencé. La mise en récit d'une vie d'exil chez les exilés germanophones au Canada après 1933 », in Vieillir en exil, dir. A. Montandon et P. Pitaud, Clermont-Ferrand, PU Blaise Pascal, 2006, p. 68-80.

Patrick Farges. « Le trait d'union : Stratégies d'identification et de distanciation dans les récits de vie des exilés germanophones au Canada », Actes du colloque international « Dis/location. Exil / Migration / Nomadisme / Frontières, Université Concordia (Montréal, Canada), http://artsandscience.concordia.ca/cmll/Dislocation_Farges.htm

Ludwig Max Goldberger. Das Land der unbegrenzten Möglichkeiten, Berlin, Fontane & Co., 1903.

Manuel Meune. Les Allemands du Québec - Parcours et discours d'une communauté méconnue, Montréal, Éditions du Méridien, 2003.

Jean-Michel Palmier. Weimar en exil, 2 vols., Paris, Payot, 1991.

Patricia-Laure Thivat. Culture & Émigration : Le théâtre allemand en exil aux USA. 1933-1950, préface de M. Werner, Bordeaux, Art & Primo, 2003.

 

Pour citer cette ressource :

Patrick Farges, "L'exil germanophone au Canada, le "pays des impossibilités limitées"", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), septembre 2009. Consulté le 16/06/2019. URL: http://cle.ens-lyon.fr/allemand/civilisation/histoire/lexil-germanophone/l-exil-germanophone-au-canada-le-pays-des-impossibilites-limitees