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Une lecture de l’ouvrage d’Anna Bravo "A colpi di cuore"

Publié par Damien Prévost le 07/07/2009
Nous proposons ici une lecture de l'ouvrage d'Anna Bravo qui se focalisera sur quelques aspects problématiques qui nous ont particulièrement intéressée en raison des convergences qui apparaissent entre l'expérience des femmes engagées dans les mouvements de 68 et celle des résistantes italiennes, dont les récits constituent notre principal corpus d'étude. En effet, notre étude de ces textes nous a amenée à l'idée que la Résistance, dans le récit fait par celles qui l'ont vécue, apparaît comme un «laboratoire de l'émancipation féminine», une expérience qui conduit les femmes qui participent à la Résistance à se confronter à toute une série de problèmes qui seront centraux ensuite dans la réflexion sur émancipation et féminisme qui sera menée par les femmes des mouvements de 68 et des mouvements féministes. Notre lecture s'arrêtera donc, de façon transversale, sur les points de l'ouvrage d'Anna Bravo qui permettent d'établir une filiation entre l'expérience des femmes qui participent aux mouvements de 68, décrite par Anna Bravo, et celle vécue par les résistantes.

 

Estelle Ceccarini, Université de Provence - Aix-Marseille 1

 

Nous proposons ici une lecture de l'ouvrage d'Anna Bravo qui se focalisera sur quelques aspects problématiques qui nous ont particulièrement intéressée en raison des convergences qui apparaissent entre l'expérience des femmes engagées dans les mouvements de 68 et celle des résistantes italiennes, dont les récits constituent notre principal corpus d'étude[1]. En effet, notre étude de ces textes nous a amenée à l'idée que la Résistance, dans le récit fait par celles qui l'ont vécue, apparaît comme un «laboratoire de l'émancipation féminine», une expérience qui conduit les femmes qui participent à la Résistance à se confronter à toute une série de problèmes qui seront centraux ensuite dans la réflexion sur émancipation et féminisme qui sera menée par les femmes des mouvements de 68 et des mouvements féministes. Notre lecture s'arrêtera donc, de façon transversale, sur les points de l'ouvrage d'Anna Bravo qui permettent d'établir une filiation entre l'expérience des femmes qui participent aux mouvements de 68, décrite par Anna Bravo, et celle vécue par les résistantes.

Ces points sont :

  1. le rapport entre violence et non-violence
  2. le rapport aux compagnons de lutte, entre expérimentation de l'égalité et constat des dissensions
  3. la question d'une unité des femmes entre elles et la confrontation à des différences et tensions irréductibles
  4. la question de la transmission d'une expérience perçue comme étant hors du commun, et la conscience de son importance pour les générations féminines à venir.

I. La question de la violence et de la non violence

 

Récit de la violence, récit de la non-violence et "non récit" de la non-violence...

 

Une des idées centrales de l'ouvrage d'Anna Bravo est l'interrogation autour du récit qui a été fait ou non de la participation aux mouvements de 68 en Italie. Il apparaît que le récit trouverait souvent sa légitimité dans le modèle du combattant, et donc dans l'expérience de la violence. Anna Bravo effectue alors le rapprochement entre ce phénomène pour les récits de l'expérience de 68 et son analyse des modalités de la transmission de la mémoire de la participation des femmes à la seconde guerre mondiale, dans un de ses ouvrages les plus connus : In guerra senza armi. En effet, par l'étude attentive de textes d'hommes et de femmes faisant le récit de leur participation à la Résistance, on constate une dévaluation générale des récits de femmes (qui ont été moins publiés, moins lus, et moins commentés) par rapport aux récits d'hommes. De même, au sein même de la production féminine sur la Résistance, on assiste à la valorisation des récits de combattantes, et ce surtout ces dernières années. Il s'agit d'une survalorisation de la figure de la résistante combattante par les choix de publications les plus récents.[2] Or ce phénomène, s'il est paradoxal par rapport à la réflexion historique, est compréhensible d'un point de vue éditorial : la figure de la jeune femme en armes étant plus propre à séduire le lectorat et proposant une figure de femme active et émancipée conforme aux attentes du lectorat contemporain.

D'ailleurs, Anna Bravo souligne que la même valorisation du récit de l'expérience de la violence par rapport au récit de l'expérience non violente se retrouve dans les nombreuses publications et discussions autour de l'expérience du terrorisme.[3] De même, elle souligne le fait que la mémoire de la génération de 68 a suscité peu d'intérêt en raison du «poids symbolique» des guerres du XXème siècle.[4] Ainsi, dans l'analyse de l'intérêt du récit d'une expérience primerait le modèle du combattant : plus le combat aura été dur, plus le récit serait digne d'intérêt. Par ailleurs, dans le chapitre qui s'intitule Nuovi partigiani?, Anna Bravo montre que la Résistance intéresse les mouvements politiques des années 70 dans le but de trouver des figures symboliques de combattants, des modèles de lutte dont la violence est légitime. Cette mémoire de la Résistance, centrée sur la recherche d'un modèle de violence légitime n'est pas celle que certaines féministes de l'époque vont aller chercher, tentant de montrer l'importance de la résistance des femmes, résistance souvent civile et non armée. Anna Bravo souligne les liens qui apparaissent entre les récits de 68 et les récits de Résistance :

 

Ho invece incontrato punti di contatto fra racconti degli anni '60 e altri di resistenza, in cui le smagliature sembrano legate sia al rischio fisico, sia al modo febbrile di percepire i fatti.[5]

Et, en effet, plusieurs points communs apparaissent : la jeunesse d'une grande partie des protagonistes de ces expériences, la notion centrale de rébellion et la question des femmes qui émerge au sein des réflexions politiques, cherchant à y trouver une place, de plus en plus évidente mais toujours contestée. En outre, Anna Bravo souligne une question fort complexe, centrale pour les récits de Résistance comme pour le récit des mouvements de 68 : la question du rapport entre violence / légitimité et «victoire» : à la question du rapport entre vincitori et vinti, elle répond en montrant que ceux qui participèrent aux mouvements des années 70 portent un regard critique sur leur passé, (contrairement à ce qui domine dans le récit des protagonistes de Salò) opposant ainsi au vincere male le perdere bene, en tirant une leçon critique de l'expérience passée.

 

 

La question du rapport des femmes à la violence au croisement entre stéréotypes et lutte contre ces stéréotypes

 

Tension entre mouvances féministes sur ce sujet

 

La question du rapport des femmes à la violence apparaît de façon nette dans l'oeuvre d'Anna Bravo au travers de la prise en compte du récit de la violence ou de la non violence, en le croisant à la problématique du genre. Anna Bravo reprend la réflexion menée par J. B. Elshtain qui souligne de façon très claire dans Donne e guerra (Women and war)[6] la prédominance des paradigmes du maschio bellicoso et de la donna pacifista. Elle montre aussi le risque que ces associations paradigmatiques ne fassent

 

passare in secondo piano altre voci ed altre storie: quelle di maschi pacifici e di donne bellicose...

Pour une femme, se situer face à la violence remet donc en question son adhésion ou son refus de ces paradigmes, avec une mosaïque d'attitudes possibles :

  • le refus de la violence, qui peut être à la fois perçu comme l'adhésion au cliché du pacifisme ou une spécificité revendiquée par la pensée de la différence ;
  • l'acceptation passive de la violence par des femmes qui n'osent pas affirmer leur point de vue non violent face à la valorisation dominante de la violence ;
  • la revendication de la violence pour sortir du stéréotype du pacifisme féminin, mais qui peut aussi être une façon de se conformer au modèle masculin : Anna Bravo aborde, par exemple, la question du rapport complexe des féministes et des femmes terroristes. Ces dernières impressionnent les premières par la détermination de leur engagement, mais ces dernières considèrent le féminisme comme cose di donnette o di borghesi annoiate ;
  • l'exploitation volontaire du cliché de la femme pacifiste ou l'exploitation des symboles attachés à la féminité et à la maternité[7] comme protection contre la violence. Cette dernière attitude fait apparaître la proximité entre certaines situations vécues par les femmes qui participent aux mouvements de 68. Ainsi, leurs compagnons font cacher à ces dernières les cocktails molotov dans leurs sacs à main, tout comme les résistantes qui étaient chargées de transporter des armes, des tracts ou tout autre chargement sensible, par leurs compagnons de lutte. De même Anna Bravo cite le cas, pendant les mouvements de 68, de jeunes femmes françaises arrêtées réussissant à se libérer en se mettant à crier qu'elles veulent faire pipi, attitude faisant écho de façon directe à tant d'anecdotes de résistantes qui cachent des armes sous du linge tâché de sang menstruel[8] ou qui, soumises à un contrôle d'identité, feignent une crise de larmes hystériques.[9]

 

Anna Bravo en vient ainsi à s'interroger sur la réaction des hommes et femmes face au récit de la violence, en se demandant si cette violence est assumée, refoulée ou analysée. Elle montre ainsi que de nombreuses femmes occultent la violence et la douleur dans les récits d'avortement, mais elle souligne que ce refoulement peut aussi bien être affiché que réel, résultat d'une mise à distance ou découverte d'une perception "positive" de cette expérience. Or, là encore on retrouve de façon très fréquente dans les récits de résistantes la question du rapport problématique à la violence, et il est intéressant de remarquer que cette question est plus présente, et de façon plus inquiète, dans les textes des femmes sur la Résistance par rapport à ceux des hommes, parce que cet aspect est en contradiction avec leur éducation, parce qu'elles n'ont pas de modèles guerriers féminins auxquels se rattacher, contrairement à leurs camarades. C'est le cas par exemple de Carla Capponi qui, élevée par un père qui avait vécu la première guerre mondiale et se félicitait d'avoir une fille qui elle au moins, « ne ferait pas la guerre » : se souvient de cette phrase au moment même où elle participe à la préparation d'un attentat. Bien plus, le récit de Carla Capponi, qui a participé à l'attentat de Via Rasella, qui déclenchera les terribles représailles des fosses Ardéatines et sera suivi d'une procédure judiciaire[10], révèle à quel point la violence est source de tensions intimes. On peut en outre comparer son attitude au récit de son compagnon, Rosario Bentivegna, qui a comme elle participé à cet attentat : Bentivegna se concentre sur la polémique, affirme qu'il s'agit d'un acte de guerre et consacre plusieurs ouvrages à justifier cette action, sans proposer de réelle réflexion sur la question de la violence et de la responsabilité. Capponi, elle, occulte la procédure en justice, évoque à peine la polémique, mais consacre plusieurs pages au récit de leur angoisse au moment des représailles exprimant l'aspect angoissant et douloureux de cette expérience. En outre, il est frappant de constater la contradiction de son récit avec le choix, fait par la maison d'édition qui publie son texte, de le vendre avec sur la jaquette « Dalla protagonista di Via Rasella ».

II. Le rapport aux compagnons de lutte

La question de la relation aux hommes qui sont les compagnons de lutte des femmes engagées dans les mouvements de 68 fait apparaître toute une série de tensions que l'on trouve aussi, de façon très convergente, dans le témoignage qu'ont laissé les résistantes de leur relation aux compagnons de résistance.

 

La confrontation au sexisme : "l'emancipazione ferita"

 

En effet, très vite la contradiction entre l'émancipation pensée, idéalisée et la réalité débouche souvent sur le constat amer d'une dose non négligeable de réactions sexistes, perçues d'autant plus douloureusement qu'elles sont inattendues, de la part de leurs compagnons de lutte. Ceux-ci ont en effet souvent tendance à reléguer leur compagnes aux tâches domestiques, d'intendance, aux tâches les moins valorisantes et les plus «pénibles». Les militantes de 68, ont été, comme le rappelle Anna Bravo, les angeli del ciclostile : rédaction, impression, distribution de tracts et autre matériel imprimé, élément central du mouvement. Là encore, le parallèle avec l'expérience des résistantes s'impose. On assigne aussi aux militantes, comme aux résistantes, les tâches jugées moins «dangereuses» pour une femme : le transport d'armes (en 1968 il s'agissait des coktails molotov, durant la Résistance du transport d'armes  «topos» du récit des staffette).[11] Par ailleurs, une source de tension avec les compagnons est liée aux « rôles » assignés aux compagnes, dont Anna Bravo montre qu'on peut parfois les résumer à l'éternel cliché de la mère et de la putain.[12] Or, l'étude de la représentation des figures féminines qu'on retrouve dans les récits de Résistants chez des écrivains comme Fenoglio, Calvino, Meneghello s'articule bien souvent autour de ce binôme.[13] La question du rôle assigné aux compagnes débouche sur  celle de la morale, avec, comme le souligne Anna Bravo, l'existence d'une triple morale :

una per gli uomini, una per le donne, una, molto speciale, per la propria compagna.[14]

S'ajoute à cela la difficulté à percevoir la spécificité de la question posée par les féministes, Bravo cite ainsi un document de 1970 de Lotta continua qui déclare «Non esiste una questione femminile come realtà separata e marginale». Là encore on retrouve cette préoccupation durant la Résistance, préoccupation qui touche surtout les résistantes auxquelles on demande d'organiser des groupes féminins sous la direction des organisations résistantes et qui hésitent à favoriser la naissance d'organisations spécifiques pour les femmes.[15] C'est de cette difficulté que naît la question centrale pour les féministes des années 70 de la «double militance», de l'opportunité de subordonner les luttes féministes aux luttes politiques ou de les séparer. Emblématique de cette question est l'essai de dépassement de la dialectique espace privé / espace public. En effet, dans les mouvements des années 70 comme dans la Résistance, on trouve l'idée d'un retournement de l'«enfermement dans la domesticité». Anna Bravo montre comment les luttes de 68 ont donné à l'univers domestique une portée politique.[16] Or, au cours de la Résistance, on avait déjà assisté à ce renversement de perspectives puisque dans la clandestinité les maisons, l'espace domestique était devenu le lieu central du politique (y compris souvent pour les hommes, puisque la domesticité devient alors tout à la fois lieu de réunion, de rédaction de journaux, de tracts, cache armes...). Ainsi la Résistance annonçait, par la participation nouvelle des femmes à un mouvement de résistance de grande ampleur, leur ouverture sur le politique, dont le symbole est la maison nouvellement investie par ce qui, a priori, est l'opposé même du domestique, du privé. Les mouvements des années 70, avec le slogan il personale è politico, débouchent ainsi sur la revendication de cette remise en question de la dichotomie espace public / espace privé, domesticité / polis.

 

Le rapport aux compagnons dans la mémoire :

 

Enfin, la gestion de la mémoire de l'expérience complexe que fut la participation aux mouvements des années 70 est souvent source de tensions intimes des témoins. Si l'application des méthodes de l'«autocoscienza» devait déboucher sur la volonté de proposer une «contre-narration» de la militance, au féminin, en en révélant les tensions, les difficultés, les militantes qui l'envisagent se trouvent alors confrontées au dilemme de la «fidélité» mémorielle aux compagnons du passé. Or, là encore la difficulté à raconter les tensions nées de la confrontation avec l'inégalité face aux compagnons de lutte se retrouve dans les récits des résistantes. Pour les militantes, comme pour les résistantes, il n'est pas simple de proposer une relecture critique des relations avec les compagnons de lutte, car, comme le souligne Anna Bravo

mettere sotto accusa compagni con cui si sono condivisi tanti sogni [...] può diventare un dilemma etico. [17]

III. La question de l'unité du mouvement : de la découverte de la "sorellanza" aux irréductibles dissensions

Dès son introduction, Anna Bravo souligne une des difficultés que rencontrèrent les femmes des mouvements féministes, la «tensione fra [...] il sogno della sorellanza e le differenze fra donne». D'une part, pour ces femmes, les mouvements sont l'occasion de la découverte d'une unité transgénérationnelle, large et massive entre femmes, découverte de la sorellanza dont parle Anna Bravo. Mais Anna Bravo montre que rapidement ces femmes sont confrontées à des différences et dissensions, inhérentes à toute organisation humaine, et qui semblent venir contredire l'idéal d'une unité du mouvement. Se pose ainsi la question du rapport à l'organisation. Certaines sont attachées à l'existence de groupes informels, issus des groupes «d'autoconscience» et au «culte de l'informalité», à l'antiautoritarisme, alors que d'autres sont favorables au passage à une forme plus classique d'organisation qui implique l'existence d'une hiérarchie, et Anna Bravo montre que cette question est souvent cause de rupture au sein du mouvement féministe. De même, face aux questions les plus complexes, des lignes de partagent divisent les femmes des mouvements féministes, et ce sont principalement la question du rapport à la violence et celle de l'avortement, cette dernière suscitant des positions très nuancées selon les groupes. Là encore, cette tension entre une unité idéale, «rêvée» du mouvement de femmes qui se découvrent unies dans un même mouvement de revendication, et les dissensions liées à des différences d'orientation est un aspect de convergence avec l'expérience des résistantes. Celles-ci participèrent en effet à une organisation féminine rassemblant des femmes de toutes les tendances politiques représentées au sein du CLN[18] où elle découvrirent à la fois cette sensation d'unité et ce même type de tensions.

IV. La question de la généalogie du féminisme italien des années 60-70

 

La recherche de «mères symboliques» :

 

Anna Bravo envisage aussi dans son analyse des mouvements la question de la «généalogie» de ce qui, comme elle le rappelle est désigné comme une «second wave» ou un «néoféminisme»,[19] soulignant ainsi le lien avec les expériences précédentes des luttes féministes :

un filo che dai gruppi radicali dei primi anni sessanta risale alle lotte delle donne europee nella guerra e nella resistenza, all'emancipazionismo tardo ottocentesco e primo novecentesco, al femminismo fine '700.

Mais Anna Bravo souligne le fait que ce sont surtout des «mères symboliques» que les jeunes femmes des mouvements des années 60-70 se cherchent, et celles-ci sont variées. Anna Bravo cite Beauvoir, Woolf, Mansfield, les hérétiques, sorcières ou autres personnages féminins déviants, mais aussi, comme le montrent les travaux de jeunes historiennes[20] de l'époque sur la Résistance et l'antifascisme, les femmes qui participèrent à la Résistance. Or, cette filiation apparaît de façon très nette dans la similitude des problématiques rencontrées.[21]

 

Le rapport complexe aux «mères réelles» :

 

Par ailleurs, cette recherche de mères symboliques semble être le parallèle de l'existence d'une relation complexe, voire conflictuelle, aux mères réelles. Au sein des groupes d'autoconscience est menée en effet une réflexion sur le conflit mère / fille, réflexion critique sur la figure de la mère, figure qui peut apparaître comme une contradiction du principe du partire da sé. En outre, si en Italie il y a dans ces années-là un intérêt nouveau de certaines historiennes pour les résistantes, ce sont aussi des modèles qui peuvent être écrasants. Anna Bravo montre en effet que le modèle prestigieux de la «femme émancipée : l'esponente politica che nella vita ha fatto tutto, la partigiana, la dirigente, l'intellettuale, la madre, la moglie» [22] peut être particulièrement lourd pour les jeunes femmes de ces années-là. On comprend mieux alors que les femmes de l'UDI n'apparaissent guère dans la généalogie évoquée par Anna Bravo. Celle-ci cite aussi l'exemple du Danemark où des jeunes féministes «sautent» la génération de leurs mères qui ont fait la Résistance[23].

 

La transmission

 

Le parallèle de la question de la généalogie ascendante des mouvements féministes est celle de la transmission de l'héritage que ceux-ci ont pu ou non transmettre. Il s'agit de savoir si cette mémoire transmise est une ou plurielle, unie ou divisée. Anna Bravo souligne alors l'importance qu'a, selon elle, le récit autobiographique dans la transmission mémorielle entre générations de femmes :

credo che per le donne sia specialmente importante scoprire storie capaci di influenzare altre storie e altre vite. Storie vere e inventate, storie amichevoli [...] e anche storie impietose [...]. [24]

Or, c'est un double dilemme de mémoire qui est mis en évidence par Anna Bravo : celui d'une vittoria vistosa ma parziale des mouvements féministes des années 70, qui a permis des acquis que les jeunes générations considèrent comme allant de soi, ce qui risque de classer le féminisme aux archives, alors même que cette victoire n'est que partielle et que beaucoup reste à faire. De même, Bravo montre que les nuances apportées au «paradigme de l'oppression» font des luttes féministes aujourd'hui un combat moins absolu, plus complexe, qui suscite une adhésion moins massive dans les générations de jeunes femmes, bien que toujours nécessaire. Cela amène l'auteur à faire un double constat sur le devenir du mouvement féministe,[25] celui de la nécessité d'une institutionnalisation du féminisme qui s'est doté d'outils, d'instruments pour peser dans la sphère publique et de la pluralité de la mémoire qui se transmet :

Vuol dire che esiste una politica della memoria del e sul femminismo anni settanta? Più di una.

Ainsi les «héritiers» des mouvements féministes des années 70 sont des mouvements féministes contemporains qui réinventent les formes du féminisme et le redéfinissent, comme le mouvement lesbien ou «transgender».

En guise de conclusion

Enfin, Anna Bravo s'arrête sur un aspect qui pourrait être considéré comme une tendance de la réflexion des femmes, celui du croisement entre mémoire et histoire, entre biographique et réflexion théorique, individuel et collectif, comme le montre d'ailleurs la forme même de l'ouvrage d'Anna Bravo, lui-même à mi-chemin entre de différents pôles. Elle montre que c'est en quelque sorte une mise en pratique dans la réflexion du partire da sé. En outre, elle souligne la difficulté que présente ce rapport entre histoire et mémoire quand il s'agit de l'histoire récente et, face à la question de la gestion de l'héritage de 68, tant pour les mouvements politiques que pour l'histoire du féminisme, on constate le même nœud problématique de l'équilibre entre l'excès d'idéalisation ou de dénigration et une lucidité réaliste.

Notes

[1] Cf. notre thèse de doctorat : Les écrits des résistantes italiennes : l'expression plurielle de la Résistance au féminin entre témoignage et quête de soi, sous la direction de Madame le Professeur Perle Abbrugiati, Aix-en Provence, Université de Provence, 2006 [2] Carla Capponi, Con cuore di donna, Il Saggiatore, Milano 2000 [3] Cf. Anna Bravo, A colpi di cuore, cit., p. 260. En même temps pour l'histoire des mouvements de '68, cette question est paradoxale, Anna Bravo cite ainsi les recherches d'Isabelle Sommier sur les personnes ayant participé aux mouvances terroristes des années 70, qui montrent une tendance au refoulement, [4] « Credo che a fare ostaccolo sia il peso simbolico delle guerre moderne, specie la grande guerra » [5] Anna Bravo, A colpi..., p. 15 [6] J. B. Elshtain, Donne e guerra, Il Mulino, Bologna 1991 [Women and war, Basic Books, Inc Publishers, New York 1987], p. 37 de l'édition italienne [7] Cf. Anna Bravo, op. cit., p. 147 [8] C'est ce que raconte Norma Barbolini in Donne montanare, storie di antifascismo e resistenza, ed. Coptip, Modena [9] C'est ce que raconte Maria Luigia Guiata dans La guerra finisce, la guerra continua, « Quaderni del Ponte », La Nuova Italia, Firenze 1957 [10] Pour lequel il y aura un procès en 1996 et dont les résistants responsables de l'attentat sortiront blanchis [11] Même si, comme le raconte Carla Capponi, paradoxalement les résistants refusaient parfois que les résistantes possèdent une arme [12] Cf. Anna Bravo, op.cit., p. 182 [13] Cf. notre thèse de doctorat [14] Anna Bravo, op.cit., p. 15 [15] C'est le cas d'Ada Gobetti quand on lui demande de créer les « Gruppi femminili Giustizia e libertà », comme elle le raconte dans le Diario partigiano, Einaudi, Torino 1992 [16] cf. Anna Bravo, op.cit., p. 131 [17] Ibidem, p. 118 [18] Comitatio di liberazione nazionale [19] Cf. Anna Bravo, op.cit., p. 11 [20] La resistenza taciuta de A. M. Bruzzone et R. Farina (La Pietra ,Milano 1976, réed 2003) [21] Il existe d'ailleurs un ouvrage qui met en parallèle l'expérience des résistantes armées et des terroristes : Anna Teresa Iaccheo, Donner armate. Resistenza e terrorismo, testimoni della storia Mursia Milano 1994 [22 ] Cf. Anna Bravo, op.cit., p. 64 [23] Ibidem, p. cf. Anna Bravo, op.cit., 64 [24] Cf. Ibidem, p. 13. On trouve de façon très claire dans les écrits de résistantes le besoin de transmission au travers de l'importance des figures féminines qui est une modalité narrative permettant de transmettre leur histoire dans sa subjectivité. Et c'est tout particulièrement le cas des récits pour l'enfance écrits par des femmes avec de nombreuses figures de femmes et de petites filles [25] Anna Bravo, op.cit., p. 19

Pour citer cette ressource :

"Une lecture de l’ouvrage d’Anna Bravo "A colpi di cuore"", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), juillet 2009. Consulté le 21/05/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/civilisation/xxe-xxie/le-mouvement-des-femmes/une-lecture-de-l-ouvrage-d-anna-bravo-a-colpi-di-cuore