Accès par volet
Navigation

Aller au contenu. | Aller à la navigation

    Suivez-nous sur
  • icone-facebook
  • icone-twitter

Outils personnels

Vous êtes ici : Accueil / Civilisation / Bibliothèque / Gianni Spulcioni, «L’organizzazione del consenso nel Ventennio fascista» (2014)

Gianni Spulcioni, «L’organizzazione del consenso nel Ventennio fascista» (2014)

Par Clément Luy : Doctorant - ENS de Lyon
Publié par Alison Carton-Kozak le 06/01/2022
Recensione del libro di Gianni Spulcioni ((L’organizzazione del consenso nel Ventennio fascista)), Roma, Aracne, 2014.

 

Dans cet ouvrage publié pour la première fois aux éditions Aracne en 2014, Gianni Spulcioni revient sur les évolutions et le fonctionnement de la structure institutionnelle qui crée en 1937 le Ministère de la culture populaire. Spulcioni rappelle dès le début une spécificité de son travail : il est historien de formation mais pas de profession (c’est un entrepreneur toscan) et présente ainsi son livre comme celui d’un passionné qui cherche à comprendre les raisons du consentement des Italiens à la politique du régime fasciste. Le résultat n’en est pas moins un travail très détaillé sur la structure et les transformations du Ministère de la culture populaire et des institutions qui le précèdent.

Spulcioni rappelle en effet dès l’introduction les quatre étapes qui conduisirent à la formation du Ministère de la culture populaire et qui révèlent le rôle de planification culturelle assumé par le régime, notamment dans les années 1930. Spulcioni, en partant des travaux d’Emilio Gentile sur le caractère religieux du fascisme, préfère parler de "civiltà fascista" plutôt que de "cultura fascista", pour insister sur le système de valeurs qui doit s’imposer à tous les domaines de la vie des Italiens sous le fascisme. De cette "civiltà" et de ce système de valeurs est censée émerger progressivement une "cultura". Pour parvenir à cette fin, le contrôle des moyens de communication est fondamental. Une fois que le régime a assis son autorité et que la dictature commence, à la fin des années 1920, l’objectif de "fascistisation" des Italiens peut être atteint à travers une politique culturelle plus intense et la recherche d’un consentement plus radical.

Dans la première partie de son ouvrage, Spulcioni revient sur la période allant de la prise de pouvoir des fascistes à la moitié des années 1930. C’est la période de l’Ufficio Stampa del Capo del Governo, créé en 1923, à une époque où la presse d’opposition n’est pas officiellement interdite. L’Ufficio Stampa, au début, s’occupe de cette presse libérale, en cherchant à en obtenir le consentement. Cette période est brève, car le scandale suivant l’assassinat de Giacomo Matteotti en 1924 provoque le tournant dictatorial du régime. La liberté de la presse est ainsi abolie en 1926 : Mussolini ne dissout pas les grands journaux, comme le Corriere ou la Stampa, mais les phagocyte pour s’en faire des soutiens. Spulcioni explique que, dans ce nouveau contexte, l’Ufficio Stampa donne des conseils et des matériaux pour la publication aux journaux, et subventionne directement des journalistes et des revues proches du régime. Ses deux sections travaillent à la consultation des périodiques et établissent des revues de presse en Italie et à l’étranger. Une section pour la propagande est créée en 1933, sous l’égide de Galeazzo Ciano : elle intensifie la diffusion de photographies, d’articles, et de contenus favorables au régime fasciste. L’arrivée de Ciano marque en effet selon Gianni Spulcioni un tournant. Ciano comprend immédiatement le potentiel de l’Ufficio Stampa e Propaganda. L’Ufficio est ainsi transformé en 1934 en sous-secrétariat d’état pour la presse et la propagande. Par cette transformation, Ciano obtient un accroissement de son périmètre et de ses moyens d’action. Il exerce désormais un contrôle sur le théâtre, la radio-diffusion, le cinéma, en plus, bien sûr, de la presse. La transformation en ministère a lieu un an plus tard et est saluée par la presse fasciste comme un nouveau pas vers l’avènement d’une nouvelle civilisation. L’action est menée énergiquement par Ciano et son chef de cabinet, Celso Luciano. Le ministère se développe fortement en Italie et à l’étranger, par de nombreux recrutements et la création de nouveaux postes à responsabilité. Dans un discours en 1936, Galeazzo Ciano évoque la création d’une "civiltà potente e nuova", véritable objectif de son action ministérielle (citation p. 91).

La deuxième partie est consacrée à la transformation du Ministère de la presse et de la propagande en Ministère de la culture populaire. L’objectif de la structure est toujours le même : construire l’homme nouveau fasciste par l’action culturelle. Trois ministres se succèdent jusqu’en 1943, mais le chef de cabinet reste en place et a un rôle fondamental. Ensuite, Spulcioni détaille les activités et la structure institutionnelle du Ministère. Celui-ci est composé de sept directions générales et d’un inspectorat : directions générales pour les services administratif, pour la presse italienne, pour la presse internationale, pour la propagande, pour le cinéma, pour le tourisme et pour le théâtre et la musique, inspectorat général pour la radio-diffusion et la télévision. À la fin des années 1930, le Ministère compte environ 800 membres du personnel, autant de petites mains pour toutes les tâches à accomplir. À la direction de la propagande, on travaille à la diffusion des réussites du régime fasciste à l’étranger, on exporte des livres, on organise des conférences en partenariat avec l’IRCE (Institut pour les relations culturelles à l’étranger) ou la Dante Alighieri. L’inspectorat pour la radio-diffusion s’attelle à la  "fascistisation" des programmes radiophoniques. De nouveaux programmes politiques sont créés et une action particulière est menée pour développer la radio dans les zones rurales. La direction pour le cinéma, quant à elle, contrôle la production privée, car il n’y a pas de monopole d’État pour le cinéma. De nombreuses obligations s’imposent aux salles de cinéma, dont la diffusion du journal télévisé et de court-métrages de propagandes créés par l’Institut Luce, qui, placé sous la direction du ministère, produit de nombreux documentaires, notamment pendant les guerres. Par ces différents exemples très détaillés, Gianni Spulcioni dévoile la dimension tentaculaire du Ministère de la culture populaire, qui exerce peu à peu un contrôle sévère et efficace sur la culture et les moyens de communication.

Enfin, dans une troisième partie, l’ouvrage se consacre plus précisément au cas de la presse écrite. Le principe général est l’obéissance des journaux aux directives du régime, mis en place par un système juridique répressif. Comme Spulcioni le rappelle, le système des "veline", ces sortes des petits télégrammes envoyés aux journaux via l’agence de presse Stefani pour indiquer quoi dire ou ne pas dire aux différents titres de presse, n’est pas créé par le Ministère de la culture populaire. Le contrôle sur les quotidiens est exercé aussi par la responsabilisation des dirigeants des journaux, qui peuvent être poursuivis pénalement si le contenu des périodiques ne plaît pas au régime. Enfin, les conditions d’inscription à l’Ordre des journalistes sont drastiques et contribuent à discipliner la profession. La presse, qui est officiellement "la voce del popolo" (p. 228), est, sous le contrôle du Ministère de la culture populaire, un efficace instrument de construction du consentement. Spulcioni présente la revendication d’une "liberté fasciste de la presse", créée par cet ordonnancement juridique, à rebours de "la perversità della cosiddetta libertà di stampa nei regimi democratici " (p. 234), où les journaux sont contrôlés par le pouvoir économique. Cette revendication est fréquente dans les revues et les journaux du fascisme. L'appareil de contrôle des périodiques au sein du Ministère de la culture populaire est ensuite détaillé. Une salle de presse est créée pour transmettre "veline" et autres consignes aux journaux. L'un des combats du ministère est notamment la lutte pour réduire la place des faits divers dans les journaux, car ceux-ci ne correspondent pas à l’image d’une "civiltà fascista" bien ordonnée que souhaite diffuser le gouvernement. Le Ministère peut aussi sanctionner les journaux en leur interdisant de publier. Enfin, dans la quête d’une culture populaire, le livre, y compris le livre pour enfants, devient un instrument de propagande politique. Sa faible diffusion dans la société italienne pousse le régime à en faciliter l’accès. L’intervention ministérielle concerne aussi les prix littéraires, qui doivent répondre à des critères politiques et intellectuels. Ce système de récompenses est un autre moyen de contrôle sur la production littéraire et culturelle.

Ainsi, L’organizzazione del consenso nel Ventennio fascista dresse un panorama de l’action considérable du régime fasciste dans le domaine culturel. Le contrôle exercé par le régime et ses institutions est absolument tentaculaire. Les moyens de contrôle sont, on le voit bien, de différentes natures : censure, surveillance, responsabilisation des directeurs de journaux jusque devant les tribunaux, mais aussi récompenses, infiltration des milieux journalistes, création et production de contenus et de nouvelles revues. Spulcioni montre comment la culture est un champ d’action du fascisme, que le régime exploite avec ses moyens d’actions habituels. On pourrait peut-être parfois reprocher à Spulcioni d’être un peu répétitif, dans les listes ou les détails sur l’organisation structurelle du Ministère. Néanmoins, ces précisions sont utiles dans la mesure où elles permettent de donner chair aux rouages de l’institution et à son fonctionnement. On comprend que souvent c’est Mussolini ou le Ministère qui décident, mais l’institution ne serait rien sans ses petites mains, qui rédigent les revues de presse, alertent leur hiérarchie sur des publications subversives, créent des contenus pour les journaux, les revues ou le cinéma (ce qui est souvent un facteur d’uniformité), transmettent des directives aux principaux quotidiens et périodiques, au niveau local, national et international…  Dans le cadre du contrôle des médias de masse, comme dans bien d’autres aspects de la politique du consentement, la construction du régime totalitaire apparaît bien plus aboutie à la fin des années 1930 : l’ouvrage de Spulcioni est éloquent sur le renforcement progressif des rouages implacables de la propagande fasciste. Le Ministère de la culture populaire représente l’aboutissement d’un dispositif qui fait consentir massivement à la politique du régime mussolinien.

Pour citer cette ressource :

Clément Luy, "Gianni Spulcioni, «L’organizzazione del consenso nel Ventennio fascista» (2014)", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), janvier 2022. Consulté le 27/01/2022. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/civilisation/bibliotheque/gianni-spulcioni-l-organizzazione-del-consenso-nel-ventennio-fascista-2014