La bête des diagonales

Par Christine Bini : Professeur d'Espagnol - Ecrivaine , Néstor Ponce
Publié par Christine Bini le 14/06/2008
Le 19 novembre 1882, la première pierre de la ville de La Plata est posée. Dans cette ville surgie du néant des meurtres vont avoir lieu, on y tue des femmes et une petite fille, on a affaire à un serial killer dans la plus pure tradition romanesque. La Bête des diagonales est un roman policier. Et il est hors de question de dévoiler ici quoi que ce soit de l'intrigue, du déroulement de l'enquête, du dénouement. Parce qu'il y a un vrai plaisir de lecteur à se plonger dans cette histoire, à tenter d'en démêler les fils, à se laisser surprendre. Mais La Bête des diagonales n'est pas qu'un roman policier.

La bête des diagonales

Néstor Ponce, La bestia de las diagonales, Simurg, Buenos Aires, 1999 (La Bête des diagonales, traduction de François-Michel Durazzo, éd. André Dimanche, Marseille, 2006)

 

Le livre de la fondation

Puisque Buenos Aires est la capitale de l'Argentine, il faut une capitale à la Province de Buenos Aires. De cet axiome naît, à la fin du XIXème siècle, la ville de La Plata. Le 19 novembre 1882, la première pierre de la ville de La Plata est posée. Le roman s'ouvre sur la cérémonie, et sur la malédiction : "Cette ville avait voulu naître pour un destin grandiose, mais elle avait en réalité vu le jour sous le signe du malheur". Dans cette ville surgie du néant, dans "cette ville qui n'avait pas connu d'enfance", des meurtres vont avoir lieu, on y tue des femmes et une petite fille, on a affaire à un serial killer dans la plus pure tradition romanesque. La Bête des diagonales est un roman policier. Et il est hors de question de dévoiler ici quoi que ce soit de l'intrigue, du déroulement de l'enquête, du dénouement. Parce qu'il y a un vrai plaisir de lecteur à se plonger dans cette histoire, à tenter d'en démêler les fils, à se laisser surprendre. Mais La Bête des diagonales n'est pas qu'un roman policier. Un de ses principaux intérêts tient à la reconstitution historique minutieuse, les personnages (réels pour la plupart) y jouent leur rôle avéré. L'auteur précisait, dans une rencontre organisée à Lyon en Octobre 2007 lors du Festival des Belles Latinas, que des pans entiers de dialogues étaient véridiques, qu'il avait puisé une bonne partie de sa documentation dans les articles de l'époque. Dans l'édition française, un lexique des noms propres vient éclairer le lecteur sur la véracité des personnages (personnages dont, en France, nous ne savons pas grand-chose, avouons-le). Mais si la reconstitution historique est minutieuse, elle est aussi farceuse : Néstor Ponce "s'arrange" avec les dates, par exemple en créant le couple Pettoruti/Mora. (Précisons, à toutes fins utiles, que le peintre argentin Emilio Pettoruti est né en 1892 et mort en 1971, et que la sculptrice Lola Mora est née en 1866 et morte en 1936). Cet "arrangement" historique sert le roman, pas seulement l'intrigue elle-même, il permet de mettre au jour l'ambiance artistique de l'époque, les aspirations de cette jeunesse "fin de siècle" sûre d'elle et de son talent.

Un plan diabolique

Allez voir la ville de La Plata sur Google Earth : c'est fascinant. Le dessin du plan tient de l'écusson amoirié et de la tapisserie au petit point. En réalité, le plan de la ville est entièrement symbolique, crypté, secret. Il est l'œuvre de Pierre Benoît, architecte argentin né en 1836, qui, avant La Plata, avait construit des ponts et des églises. Pierre Benoît fut initié à l'âge de 22 ans à la franc-maçonnerie et pour l'élaboration du plan de La Plata, il s'entoura d'équipes composées elles aussi de francs-maçons. La Plata est donc bâtie sur une géométrie sacrée, souterraine. Mais La Plata est aussi le fruit des idées en vigueur à la fin du XIXème siècle : "il fallait que le tracé de la nouvelle ville soit aussi moderne que celui des capitales les plus récentes, mais en prenant garde que le projet soit adapté au climat local. On insistait sur l'hygiène et la beauté des rues et des places. Quelque part figurait le mot "scientifique" et priorité était donnée à l'extension de la ville et à la santé publique". Tout au long du roman, la ville apparaît véritablement comme le personnage principal, celle par qui tout arrive : "la ville des diagonales, géographie du mal" ; "Jérusalem céleste, carrée et minérale" ; "véritable poème de pierre". Néstor Ponce n'insiste pas sur la symbolique du plan, tout au plus y fait-il référence, dans une scène plus allusive qu'explicative : "Fajardo a plus d'une fois surpris Benoît penché sur une carte de la ville rugueuse et usée, besognant jusqu'à des heures avancées de la nuit avec un compas, une règle, une équerre, des sextants et griffonnant des signes étranges, des incisions létales, dans un cadre de sable qu'il avait continuellement à ses pieds et sur lequel il a une fois lu le mot "VITRIOL". Comme s'il priait (...)" A l'image de la ville, le livre a son plan secret. La scène mentionnée ci-dessus est située au milieu exact du roman, parce qu'elle en est véritablement le cœur, le centre. La Plata est une ville quadrillée, ordonnée, implacablement rigide. Le roman, lui, s'organise de façon plus méandreuse autour de l'axe central. Néstor Ponce joue avec les voix narratives, et s'appuie sur la métaphore, de façon presque inévitable, afin de décrire une réalité à la fois fantasmée et ancrée dans le réel historique.

Argentinissime

Le roman policier, le roman noir, sont les lieux de la littérature où s'expriment les évidences sociales. Le roman historique n'a de véritable intérêt que s'il nous renvoie les échos de l'histoire en train de se faire dans laquelle nous vivons. De ce point de vue là, La Bête des diagonales est une sorte de concentré d'Argentine : les évidences sociales sont... évidentes... en ce sens que le roman décrit parfaitement les rapports sociaux (entre bourgeois, ouvriers, putes), le racisme (envers les immigrés italiens), la volonté de puissance d'un pays en plein devenir économique (La Plata apparaît comme "une ville destinée à être le centre du monde"). Et la situation de l'époque renvoie inévitablement à la situation contemporaine. Le roman est à l'évidence un immense clin d'œil au lectorat argentin, car y abondent les références argentines, sous la forme de "private jokes". Prenons un exemple : la police de l'époque est très souvent qualifiée dans le roman de "meilleure police du monde". Sous cette définition, les argentins entendent "la pire des polices du monde", et repensent aux années de dictature. De la même façon, les titres des chapitres renvoient à des paroles de tango, de rock argentin, à une nouvelle traitant de la dépouille d'Eva Perón, au premier roman policier de langue espagnole, écrit par un argentin. Oui, La Bête des diagonales est un roman "argentinissime", et justement pour cela, parce que solidement ancré dans une réalité très locale, il tend à l'universel. Le lecteur peut bien passer à côté des "private jokes", ce n'est pas grave. Car, en plus de la découverte de cette réalité locale, il entend lui aussi les échos de son propre monde, historique et contemporain.

 

Pour citer cette ressource :

Christine Bini, Néstor Ponce, "La bête des diagonales", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), juin 2008. Consulté le 22/08/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/litterature/litterature-latino-americaine/la-dictature-dans-la-litterature/la-bete-des-diagonales