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La censure sous le franquisme

Par Viviane Petit - Université Lumière Lyon 2
Publié par Christine Bini le 02/05/2014
L'article présente les différentes formes de censure en Espagne durant la dictature du Général Franco (1939-1975).
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(Aijaz Rahi/AP/SIPA)

Le 1er avril 1939, un communiqué de Franco proclame la fin de la Guerre Civile qui déchirait l’Espagne depuis trois ans et annonce la victoire des nationalistes. Au sortir de la guerre, le territoire espagnol a subi de lourdes pertes humaines et matérielles et vit une forte crise économique. L’approche de la Seconde Guerre Mondiale qui va entraîner les pays voisins dans un long et terrible conflit ne va pas arranger l’état de l’Espagne, même si elle n’y participe pas. De plus, ce n’est pas parce que la guerre est finie qu’il n’y a plus de rivalité entre les deux camps espagnols. Pour asseoir son pouvoir, une dure répression contre « los rojos » va être menée par le franquisme. De fait, ce n’est qu’en 1948 que l’état de guerre qui avait été déclaré en 1936 est abrogé, permettant jusque là de juger tout acte ou toute parole hostile au régime sous l’inculpation de rébellion militaire. Au début des années 40, le régime est très conservateur et très proche de l’Église ; l’ordre moral est surveillé de très près par cette dernière, qui veut contrôler la vie quotidienne des citoyens, autant sur le comportement que sur les vêtements, les mœurs, etc., utilisant la répression pour se faire entendre. La vie culturelle n’est pas épargnée, l’isolement économique et politique du pays va même aggraver son cas. La censure va donc également concerner tous les arts, que cela soit les productions espagnoles ou bien des ouvrages ou des films venant de l’étranger. Durant la dictature, quel que soit l’art dont on parle, il n’y a pas vraiment de groupe culturel qui ressort, de génération qui se démarque. Tout d’abord parce qu’une grande partie des artistes se sont vus obligés de s’exiler dans d’autres pays, notamment en France et en Amérique Latine. Nombreux se sont retrouvés dans les camps de concentration de France. Les artistes exilés eux non plus n’ont pas formés de groupe homogène, n’ayant pas forcément eu la même formation avant leur départ et ne vivant pas forcément le même exil. Certains vont réussir à s’introduire dans les galeries ou expositions collectives d’artistes du pays où ils sont, tandis que d’autres vont rester dans le milieu de l’exil, en participant à des expositions organisées par les institutions des exilés ou en faisant des illustrations de livres et revues de l’exil, etc. Cependant, il est vrai que, pour chacun d’entre eux, l’on retrouve dans leurs œuvres la question du déracinement, qu’ils vivent tous. Parmi les grands artistes exilés on peut compter le poète Rafael Alberti, parti d’abord en Argentine pendant dix-huit ans puis en Italie, lorsque l’Argentine connaît elle aussi des troubles politiques et que la dictature s’éternise dans son pays natal. Il ne reviendra en Espagne qu’à la demande du roi Juan Carlos, après la mort de Franco. On peut aussi parler du poète Emilio Prados, de Luis Cernuda, de Juan Rámon Jiménez, de Pedro Salinas, le réalisateur et scénariste Luis Buñuel, de la philosophe et essayiste María Zambrano, et de nombreux autres grands noms. Pour les artistes restés en Espagne, deux groupes se forment, ceux qui soutiennent les nationalistes et le franquisme et les pro-républicains. Ce sont surtout ces derniers qui vont nous intéresser vu qu’ils subiront le plus la censure lors de cette période. On parlera même d’ « exil intérieur » pour eux, la censure ne leur permettant pas de s’exprimer comme ils le voudraient.

La dictature de Franco va connaître plusieurs étapes et nous allons nous baser sur cette chronologie pour voir l’évolution que va connaître la censure durant cette période qui va de 1939 à 1975, année durant laquelle meurt le « Caudillo ».

La censure de 1940 à 1960

État des lieux

Ces années sont connues comme étant les « années noires ». Le régime dictatorial s’installe, il se montre ferme et sans pitié envers les vaincus, afin d’asseoir son autorité. L’économie est au plus bas et les années 50 sont marquées par une terrible famine. Il n’y a pas de politique culturelle sous Franco, d’art propre au système, de pensée esthétique franquiste. Cependant, l’administration des affaires culturelles ne pouvait être laissée sans surveillance et devait être contrôlée car elle était un des moyens par lequel l’opposition au régime pouvait s’exprimer et lutter contre lui. En 1941, c’est la phalange unifiée qui a le contrôle et la diffusion de l’ensemble des objets culturels par la création du vice-secrétariat de l’Éducation populaire qui comptera parmi ses services ceux de la Presse et la Propagande. Tout d’abord, en terme de censure se pose la question de l’héritage culturel plus ou moins récent laissé par les auteurs libéraux. Valait-il mieux, pour le régime, condamner totalement cet héritage aux idées politiques trop progressistes à leur goût ou bien s’en servir pour l’idéologie nationale en mettant en avant le patriotisme de ces auteurs, qui est un des points phares du régime franquiste? Devant penser aux intellectuels qui ont fait allégeance au régime et qui pourraient ne pas apprécier la perte de tout un pan de la culture espagnole, ainsi qu’au fait que cette culture est internationalement connue et qu’il faut garder une certaine image devant l’étranger – surtout à un moment où beaucoup d’artistes et intellectuels ont dû ou bien fuir l’Espagne ou bien se sont retrouvés emprisonnés ou même tués et que déjà de nombreuses œuvres ont été brûlées – c’est la deuxième solution qui est choisie mais d’une manière toute calculée, où les œuvres des artistes et intellectuels sont manipulées et réinterprétées pour montrer seulement ce que le régime accepte qu’elles montrent. Par exemple, selon le philologue Joaquín de Entrambasaguas, le théâtre national du Siècle d’Or est tout entier « esprit de la race »[1] alors que la revue Vértice, revue d’idéologie phalangiste, présente les œuvres des peintres Velázquez et le Greco, tous deux du Siècle d’Or également, comme des représentations parfaite de l’hispanité de par la foi et le patriotisme qui s’en dégagent, signes qui sont censés représenter à l’époque le véritable Espagnol.

En ce qui concerne les œuvres des auteurs et artistes de l’époque, tout passe par la censure également. Cette dernière est régie par la Loi de la Presse de 1938 qui restera théoriquement en vigueur jusqu’en 1966. Avant de pouvoir être publiée, toute production artistique (littérature, cinéma, peinture, etc.) ainsi que la presse, doit être examinée par la censure qui doit vérifier que l’œuvre respecte le dogme et la morale, qu’elle ne contient pas de diffamation ou d’insultes contre le régime, qu’elle ne va pas troubler l’ordre public, etc. Toute production qui ne répond pas à ces critères se voit interdite de publication ou bien les passages en question sont supprimés, peu importe la taille qu’ils peuvent faire. Pour le cinéma, ce sont surtout les films étrangers qui sont fortement surveillés puisque la production espagnole est aux mains des nationalistes. Les scènes considérées comme immorales sont coupées, et les doublages changent les dialogues lorsqu’ils ne respectent pas la morale imposée (un amant peut ainsi devenir un mari, un cousin, un frère…) – ce qui peut parfois entraîner des scènes assez déroutantes. Tout film étranger est donc obligatoirement doublé, plus aucun ne passe en langue originale. Le cinéma est utilisé par la propagande pour répandre l’idéologie franquiste aux quatre coins de l’Espagne, tout comme la radio. Avant chaque film, le NO-DO (Noticiario documental español), qui avait l’exclusivité sur l’information et les reportages, passait un court-métrage qui permettait de diffuser les informations que le régime voulait partagées, garantissant ainsi une information uniforme qui pouvait atteindre l’ensemble de la population espagnole, qu’elle soit citadine ou rurale, cultivée ou non. En littérature, la censure est telle qu’elle oblige beaucoup d’écrivains à s’exiler ou à être publiés en Amérique latine ou d’autres pays d’Europe, sauf l’Espagne. Des maisons d’éditions espagnoles comme Aguilar, vont suivre le mouvement et se transférer dans d’autres pays de peur de faire faillite. Pour pouvoir publier à cette époque, les écrivains devaient se plier à certaines exigences et s’autocensuraient pour ne pas voir leur œuvre interdite de publication et qu'eux-mêmes soient fichés pour d’éventuelles futures oeuvres, car le moindre mot ou personnage décalé pouvait aboutir à cette non autorisation. Ainsi, la romancière Mercédes Fórmica dévoile que pour son livre La ciudad perdida (1951), « le dénouement était faux. La censure n’aurait pas permis le suicide du personnage ».[2] La censure pesait énormément sur les écrivains, pas seulement sur leur travail mais aussi sur leur moral, comme le raconte la romancière Elena Sorano qui pendant trente ans s’est vu refuser la publication de son roman La playa de los locos : « Le roman fut rejeté en totalité, du début jusqu’à la fin, bien que j’ai tout essayé pour le sauver. […] Et pendant tout ce temps, il s’est formé en moi un complexe de culpabilité, un sentiment d’humiliation, de persécution et d’impuissance réellement kafkaïen : je ne comprenais pas et personne ne m’expliquait mon délit, personne n’écoutait mes protestations face à une évidente discrimination par rapport à d’autres écrivains qui à la même époque publiaient et diffusaient en Espagne des romans beaucoup plus forts ».[3]

[1] Joaquín de Entrambasaguas, « Valor hispánica de los autos sacramentales », Consigna, n°17, juin 1942.

[2] Mercédes Fórmica, Espejo roto y espejuelos, Madrid, Huerga y Fierro, 1998.

[3] Elena Soriano, La playa de los locos, prologue, Barcelone, Argos Vergara, 1984.

Le roman

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A gauche, la couverture d’un livre sous le franquisme, à droite la couverture d’une fiction américaine datant de 1947.

L’un des genres littéraire qui s’est bien développé dans les premières années du franquisme est le roman à l’eau de rose, les histoires sentimentales. Centrés sur le personnage de la femme, ces romans permettaient de manière implicite de montrer qu’elle était la voie que la femme devait suivre dans la société, ses envies de tenir une belle maison et de faire un beau mariage, de fonder une famille, de vivre de manière pieuse. Nous pouvons voir par exemple dans le roman Malén de María Sepúlveda que l’héroïne de son histoire correspond parfaitement aux critères voulus par le franquisme :

« - Hay que ver la alhajita que se llevará el que se case con esta muchacha. Para ella nada hay difícil. Lo mismo te hace un primoroso bordado que te adereza un guiso ; tan fácilmente se pone un traje de baile, como el delantal de la cocina. Éstas, éstas son las mujeres que hacen hogares felices ».[1]

Le régime franquiste et sa censure frappaient le contenu d’un livre mais également sa couverture. Par exemple, si l’histoire se déroulait sur une plage et que la couverture voulait représenter ce moment, les personnages se devaient d’être vêtus décemment, il ne fallait pas voir trop de peau.

Les auteurs étrangers n’étaient pas épargnés par la censure non plus. Ainsi, les œuvres d’auteurs tels que Joyce, Faulkner, Hemingway, etc. ont connu également des problèmes de publication au début de la période franquiste.

Dans les années 50 et 60, en plus du roman à l’eau de rose, le roman réaliste a un certain succès. Le réalisme utilisé par certains auteurs est aussi un moyen de s’élever contre la censure qui dominait alors le pays. Geneviève Champeau le démontre merveilleusement bien en analysant les premières œuvres de l’écrivain Juan Goytisolo, où l’on s’aperçoit, par exemple, que les relations entre les personnages sont bien plus profondes qu’il n’y paraît : une amitié virile, par le choix des mots utilisés, peut en fait faire penser à une relation homosexuelle, ce que la censure, normalement, ne permet pas de publier. Mais si tout reste implicite, platonique, cela rappelle plus « l’exaltation de la virilité dans le camp nationaliste »[2] qu’autre chose et la censure passe à côté du véritable sujet. Si l’on fait une lecture minutieuse des ses œuvres et que l’on cherche l’intertextualité, on se rend compte que Juan Goytisolo parvient à glisser un message non conforme à l’idéologie dominante de l’époque : ce que l’on pense être des rédemptions sont en fait des condamnations, ses personnages sont pour la plupart des adolescents, beaucoup de choses sont racontées du point de vue de l’innocence enfantine, tout est implicitement dit mais les censeurs, qui devaient sûrement se contenter d’une lecture superficielle et qui n’avaient peut-être pas toutes les compétences culturelles nécessaires ainsi que le temps, vu le nombre d’œuvres qu’ils devaient examiner, ne voyaient pas tout cela.

[1] María Sepúlveda, Malén, Ediciones Betis, 1943, p. 129.

[2] Geneviève Champeau, Censure, morale et écriture à l’époque du « réalisme social », in Mélanges de la Casa de Velázquez, 1991, vol.27, n°27-3, p.159.

La presse

codorniz2_1399023094140-jpgLa presse, qui est l’un des moyens de communication par lequel les opposants au régime aurait pu le mieux s’exprimer, a de par cette position, subi également une lourde surveillance de la censure. Elle devient une sorte d’institution nationale et, de ce fait, l’État peut tout contrôler : quels journaux peuvent être publiés, ce qui peut être dit ou non, la manière dont cela doit être dit, à quel moment l’information doit être donnée. La consommation de papier était elle aussi étroitement surveillée. Le manque de papier était d’ailleurs une excuse de l’État pour ne pas faire revenir certains journaux ou pour empêcher ou retarder la publication d’un numéro. Pour avoir le contrôle sur les journalistes qui écrivaient les articles, ces derniers devaient signer tous leurs textes sans exception. Même les textes anonymes ou ceux sous pseudonymes devaient avoir une version signée par le nom et prénom de l’auteur, gardée au moins six mois par le journal. Si les règles établies par le régime n’étaient pas respectées, plusieurs condamnations étaient possibles. Cela pouvait être une amende (qui pouvait monter jusqu’à un prix très élevé, 50 000 pesetas), ou bien la destitution du directeur. On pouvait également retirer son nom du Registre des Journalistes, ou bien saisir le journal. Le quota de papier du journal pouvait également être réduit et l’on pouvait empêcher un rédacteur d’exercer son métier ou suspendre un journaliste pendant un certain laps de temps. Certains journalistes ont connu la prison pour avoir écrit des articles qui n’ont pas plu au gouvernement et d’autres ont même subi l’humiliation de se faire raser les cheveux et être obligé de boire de l’huile comme ce fut le cas pour José García Díaz dans le début des années 40. Malgré la censure, certains journaux ou revues, telle La Codorniz, revue humoristique qui a existé de 1941 à 1978, réussissaient parfois à se jouer de la censure. Comme par exemple, avec l’une de ses couvertures présentant la Tour de Pise avec à côté d’elle une magnifique femme en maillot de bain, sans aucun commentaire accompagnant le dessin. À regarder ainsi, on se demandait où se trouvait la plaisanterie jusqu’à ce que l’on se rende compte que la tour n’était pas penchée mais bel et bien droite, comme une érection. La censure passait à côté de ce genre de messages subtils alors qu’une telle audace pouvait être sévèrement punie, dans une Espagne où le sexe était un sujet totalement tabou. Felix de Azúa décrit la revue La Codorniz comme étant « la luz humorística en la noche del franquismo ».

La censure de 1960 à 1970

Situation politique

Quand arrivent les années 60, la situation de l’Espagne n’est plus la même qu’au début de l’ère franquiste. La guerre froide a éclaté et Franco, de par sa position anticommuniste, intéresse les Etats-Unis pour combattre les pays de l’Est. Dans les années 50, des accords ont eu lieu entre les deux pays, qui autorisent les Etats-Unis à avoir quatre bases militaires en Espagne pour pouvoir atteindre l’URSS, en échange de quoi ils offrent une aide en argent, en alimentation, en technologie et en matériel militaire. De plus, l’Espagne fait désormais partie de l’UNESCO et de l’ONU. Elle a donc renoué avec les autres pays internationaux, elle commence à s’ouvrir sur le monde et connaît une tendance à la libéralisation de l’économie. Mais cela se fait maladroitement au début et le pays connaît une terrible inflation. En 1957, il y a un remaniement politique et l’Espagne souhaite pouvoir intégrer la CEE, qui deviendra par la suite l’Union Européenne. Elle doit aligner son économie sur les pays qui en font déjà partie. À cette fin, ce qui s’appelle le « Plan de stabilisation » va avoir lieu et par des mesures spéciales et strictes comme la limitation des dépenses publiques par l’augmentation du prix des services publics (transports, téléphone, gaz, électricité, etc.), la libération du prix de plusieurs produits alimentaires jusque là soutenus par l’État, la légalisation du chômage jusqu’alors interdit par le système autarcique, la dévaluation de la peseta de 43% pour encourager les exportations et le tourisme et bien d’autres encore, permettent d’endiguer et de faire s’effondrer l’inflation. Les entreprises étrangères peuvent plus facilement investir en Espagne. Forcément, ce changement économique entraîne également un changement social. Alors que le pays s’appuyait plus sur l’agriculture, il devient beaucoup plus industriel et urbanisé. L’ouverture de l’Espagne vers l’extérieur fait que sa population a beaucoup plus de contacts avec les populations étrangères, grâce aux touristes qui viennent passer quelques temps dans le pays mais aussi grâce aux Espagnols qui décident de partir travailler dans un autre pays. Ils découvrent des pays beaucoup plus libres, avec des lois démocratiques. On note ainsi que le rôle de la femme va être remis en question et que le salariat féminin va commencer à augmenter. L’Église, quant à elle, va perdre un peu de son influence. Tous ces changements vont évidemment avoir des répercussions sur la censure. Il devient évident qu’elle ne peut plus s’appuyer sur la loi de 1938, devenue inadaptée à la situation.

La loi Fraga

En 1966, une nouvelle loi va donc remplacer celle de 1938, la loi Fraga (du nom du ministre de l’Information, Fraga Iribarne). La censure préalable est remplacée par une censure « volontaire », c’est-à-dire que c’est à l’écrivain, à l’éditeur ou au directeur de publication de prendre la responsabilité de ne publier que des textes en conformité avec les critères moraux, politiques et religieux qui restent en vigueur. Cela va entraîner chez certains une autocensure encore plus sévère que la censure officielle mais d’autres vont tenter de défier cette loi, au risque de subir des amendes ou des saisies et suspensions en ce qui concerne les journaux.

En littérature, à cette époque, le genre littéraire du réalisme critique jusqu’ici dominant ne satisfait plus vraiment – même s’il est toujours nécessaire en vue de l’Histoire elle-même – et la prose va également connaître une rénovation, avec une certaine modernisation. Un grand boom va avoir lieu avec la littérature hispano-américaine et les auteurs tels que Julio Cortázar, Gabriel Gracía Márquez, etc. L’arrivée de cette littérature dans la péninsule va ouvrir les écrivains sur de nouvelles possibilités d’écriture, avec de nouvelles influences, autant pour l’imaginaire que pour la forme et les mots. De plus, jusqu’à présent, la seule langue autorisée pour la littérature était le castillan, les autres langues régionales étant considérées comme un signe de désunion du pays. Mais avec l’ouverture que connaît le pays, le régime s’adoucit un peu aussi sur cette règle et de nouvelles maisons d’éditions apparaissent, comme des maisons d’édition qui revendiquent la langue catalane, telle que Edicions 62. Cette maison d’édition va proposer de nombreuses traductions d’œuvres étrangères en langue catalane. Même si Edicions 62 revendique le catalanisme, la censure va la laisser publier ses livres tant qu’elle est assurée qu’ils sont apolitiques, c’est-à-dire qu’ils ne remettent pas en question les idéaux du régime et qu’ils n’incitent pas les Catalans à la rébellion. Les choix des textes étaient donc sérieusement réfléchis avant de les proposer en lecture à la censure pour obtenir son accord. Les éditeurs pouvaient déjà pratiquer un peu d’autocensure dans les traductions ou textes originaux avant de les présenter, pour essayer d’éviter l’interdiction. Les livres pouvaient également être acceptés car les censeurs devaient suivre une certaine logique, s’ils existaient en castillan il n’y avait pas de raisons de les interdire en catalan. De plus, en acceptant la publication de certains ouvrages, cela permettait au régime de redorer son image publique et de discréditer l’opposition. Parfois, une œuvre devait passer par plusieurs lectures avant d’être oui ou non admise, et si les censeurs ne parvenaient pas à se mettre d’accord ou s’ils refusaient l’autorisation mais que la maison d’édition demandait une révision de cette décision, le texte pouvait mettre des années avant d’être accepté. Certains livres étaient plus facilement autorisés pour la publication s’ils avaient en leur faveur l’appui d’un censeur. Avec la nouvelle loi de 1966, les éditeurs ne sont plus obligés de présenter les livres à la consultation mais beaucoup préfèrent tout de même le faire pour éviter que des interventions aient lieu sur des ouvrages déjà imprimés, comme des saisies ou des dénonciations judiciaires, afin que le prix de production ne soit pas trop élevé. En revanche, les maisons d’éditions catalanes telle que Edicions 62 sont, elles, obligées de continuer à présenter leurs livres, car elles sont accusées de vouloir diffuser des théories qui vont contre les idées du régime, comme le communisme par exemple. Les raisons qui amènent les censeurs à refuser la publication d’une œuvre se montraient assez aléatoires, voire même des fois contradictoires. Les éditeurs ne pouvaient pas vraiment délimiter ce qui motivait vraiment l’interdiction. Il y avait même parfois certaines œuvres qui parvenaient à avoir l’autorisation d’être publiées une première fois mais qui ne l’obtenaient pas pour une deuxième édition, comme ce fut le cas par exemple pour l’œuvre La familia de Pascual Duarte de Camilo José Cela.

La censure, le sexe et la morale

verdugo_1399023875306-jpgQuestion morale, la censure reste intraitable, tout ce qui a trait au sexe, à l’érotisme, ne doit pas apparaître dans les œuvres, que cela soit en peinture, en sculpture, en littérature ou dans les films. Les films contenant des scènes érotiques ou d’amour étaient diffusés tels quels dans les autres pays, mais en Espagne il y avait une version plus soft, sans violence et sans sexe. Si les Espagnols voulaient voir des films pornographiques, ils devaient traverser la frontière pour aller les voir en France. Les auteurs devaient donc tout faire dans la subtilité s’ils voulaient faire apparaître ces thèmes dans leurs productions. Par exemple, comme le démontre Emmanuel Larraz[1], Luis García Berlanga a dû faire preuve d’imagination pour pouvoir contourner la censure et aborder ces thèmes-ci dans son film El verdugo (1963). Tout ce qui était trop direct se faisait supprimer par la censure, comme Emmanuel Larraz le fait remarquer pour une scène entre José Luis et sa femme Carmen, où il est demandé de «Supprimer la phrase: Nous allons avoir deux enfants par an avec cette invention » alors que José Luis fait allusion au matelas du lit. « Supprimer également l'invitation amoureuse de José Luis à Carmen. Supprimer l'allusion de Carmen au fait qu'elle a enlevé sa robe de chambre ». Tout doit passer par des codes que le spectateur doit chercher à comprendre. Ainsi, dans la scène où José Luis prend une jeune touriste en photo, sa phrase « está muy buena » qui semble dire que l’appareil photo est de bonne qualité, peut en fait être interprétée comme un compliment pour la femme. Ou encore, il était totalement impensable de parler de l’avortement à l’époque, mais quand Carmen va apprendre à José Luis qu’elle est enceinte, lorsque José Luis répond que si ce bébé doit naître «avec l'instinct de son grand-père, il vaudrait mieux qu'il ne naisse pas», c’est bien à ça qu’il fait allusion. Le film est rempli d’allusions de ce genre pour tous les thèmes que la censure n’accepte pas. Le film en soi, même si tout est dit sous la forme de l’humour, est une critique de la société espagnole de l’époque. Et s’il a pu paraître grâce au fait que c’est un film coproduit par l’Espagne et l’Italie, quand il a été présenté au festival de Venise, l’ambassadeur d’Espagne en Italie, Alfredo Sánchez Bella, n’a pas caché son indignation face à ce film qui critiquait le régime et la société espagnole. Berlanga, par la suite, a alors dû attendre sept ans avant de pouvoir à nouveau tourner en Espagne.

 

[1] http://www.cervantesvirtual.com/obra-visor/la-representation-grotesque-de-l-amour-dans-el-verdugo/html/ff4242f2-82b1-11df-acc7-002185ce6064_2.html

La censure après 1970

Mort de Franco

En 1970, on approche de la fin du franquisme et la dictature se fait moins forte. La censure n’est plus aussi restrictive que ce qu’elle était auparavant mais est toujours présente. L’écrivain Juan Marsé, par exemple, pour pouvoir publier son livre Si te dicen que caí en 1973, doit passer par le Mexique. Un changement s’opère dans la littérature espagnole, dont on voit une approche dans cette oeuvre. Le silence semble de mise à propos de la dictature mais quelques auteurs tels que Juan Marsé refusent de laisser sombrer dans l’oubli tout ce qui s’est passé en Espagne ; la récupération de la mémoire devient importante pour ces auteurs. De plus, Juan Marsé s’éloigne du réalisme social qui a marqué la littérature durant la dictature pour se rapprocher d’un nouveau genre qui prend son essor dans les années 60-70 : le roman expérimental. Il entraîne de nombreux changements dans la forme ; le point de vue devient multiple, le monologue intérieur n’est pas différencié du style indirect, les allers-retours entre passé et présent sont récurrents, la structure n’est plus la même, les styles et les tons sont mélangés, des mots sont inventés, la ponctuation n’est plus respectée… Puis vers le milieu des années 70 et définitivement dans les années 80, les écrivains vont retourner vers une écriture plus traditionnelle et classique. Le roman historique va être très prisé. Avec la mort de Franco et la fin de la censure, qui sera totalement abolie en 1978, les livres des autres pays vont envahir l’édition espagnole, et les langues régionales vont réapparaître dans ce domaine, aussi bien le catalan que le galicien, le basque ou le baléare. La presse va se développer et de nouveaux journaux vont faire leur apparition, comme El País, dont le premier numéro est publié en 1976. Paradoxalement, beaucoup de journaux qui ont existé durant la dictature et qui désiraient un retour à la démocratie ne vont pas réussir à survivre à la Transition. D’une part parce qu’à l’époque de la dictature, les lire montrait que l’on faisait parti du mouvement de la résistance. Or, avec la venue de la démocratie, il n’y a plus besoin de se démarquer de cette manière et les lecteurs se sont intéressés aux autres nombreux nouveaux titres, ayant un plus large choix de sources d’informations. Et d’autre part parce qu’avec la venue de la démocratie, les journaux ont pu représenter tous les courants politiques qu’ils désiraient, et les lecteurs des journaux existant durant l’ère franquiste étaient très hétérogènes du point de vue politique. Avec l’apparition de journaux politisés, le lectorat s’est divisé, chacun allant vers sa préférence politique.

Avec la mort de Franco, le processus démocratique donnait l’espoir que tous les livres jusque là retenus par la censure allaient pouvoir être sortis au grand jour. Mais ce fut loin d’être le cas, une sorte de rupture s’opérant entre la dictature et l’après franquisme, comme s’il était interdit de revenir sur ce sujet. Mais il y a bien toutes sortes de romans qui apparaissent dans le secteur de l’édition ; les romans policiers, les romans populaires, les romans historiques, etc. et le marché littéraire devient un vrai commerce. Il y a certes une plus grande quantité de livres qui sont publiés, mais cela ne veut pas dire que la qualité suit forcément. Les best-sellers sont recherchés par les écrivains, les agents littéraires font leur apparition dans les années 80 pour aider les auteurs dans leur négociation de leur contrat et de leurs droits.

La Movida

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La fin de la dictature et de la censure font lever les tabous sur tout ce qui était interdit à l’époque, ce qui se ressent dans la vie quotidienne des Espagnols tout comme dans la littérature ainsi que dans tous les autres arts. C’est ce que l’on appelle la Movida. Elle débute dans la ville de Madrid, à Malasaña, coeur de la contre-culture espagnole, soutenue par le maire de la ville, Enrique Tierno Galván. Puis elle s’étend dans les autres villes d’Espagne, telles Barcelone et Séville, afin d’amener le pays à la modernité. La population espagnole, jusque là bridée par le régime franquiste, connaît une période de liberté exacerbée que les artistes représentent dans leurs œuvres. Des groupes de musique punk et hard rock apparaissent, contestataires et rebelles, s’attaquant aux bonnes mœurs, la pop refait surface également, la drogue et le sexe sont des sujets mis en avant, l’homosexualité et le travestissement deviennent des symboles de la perte des valeurs du régime. Le célèbre réalisateur Almodóvar est un grand représentant de cette période de la Movida, avec par exemple ses films Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier (Pepi, Luci, Bom y otras chicas del Montòn) ou encore Le labyrinthe des passions(Laberinto de pasiones) qui datent respectivement de 1980 et de 1982. En peinture, un des représentants de cette période est le peintre illustrateur et créateur graphique Ceesepe, de son vrai nom Carlos Sánchez Pérez, dont les œuvres hautes en couleurs n’hésitent pas à se révéler provocantes. Il a également fait des affiches pour certains films d’Almodóvar, comme Pepi, Luci, Bom y otras chicas del Montòncité ci-dessus ou bien La ley del deseo (1987). La Movida prend un tel envol non seulement parce que la jeunesse madrilène et espagnole en général souhaite retrouver une liberté trop longtemps perdue, mais aussi car les mouvements culturels défendus par les jeunes et amenés en Espagne grâce à l’ouverture au tourisme avaient déjà commencé à préparer un peu le terrain dans les années soixante. La Movida va permettre à l’Espagne de s’intégrer dans l’Europe démocratique.

Certains artistes et intellectuels exilés vont décider de revenir en Espagne, plusieurs générations qui ne s’étaient pas croisées auparavant vont se retrouver sur le même territoire. Vétérans et jeunes générations n’ont rien en commun mais l’admiration les uns pour les autres est réciproque. Les créateurs exilés peuvent enfin publier ou exposer dans leur pays d’origine. Les pièces ou textes écrits par les écrivains assassinés par les fascistes sont enfin publiés, comme pour l’œuvre de Federico García Lorca par exemple. Tout ne se fait pas du jour au lendemain, le silence qui régnait sous la dictature de Franco a, d’une certaine manière, perduré après sa mort et au début du retour de la démocratie, pour avantager la réconciliation internationale et ne pas risquer de provoquer de nouvelles divisions dans le pays. D’un point de vue politique, il existait encore une sorte de censure, un tabou au sujet du franquisme et ce qu’il s’est passé durant cette période, tabou qui a commencé à s’écrouler dans les années 90 et surtout 2000, avec le premier gouvernement de Zapatero, qui a rouvert le sujet avec son projet de loi souhaitant rendre justice aux victimes du franquisme. Encore de nos jours, le franquisme reste un sujet sensible pour les Espagnols.

Bibliographie

La censure de 1940 à 1960

El exilio interior (en ligne)

http://www.unitedexplanations.org/2013/11/27/cultura-durante-el-franquismo-autores-que-triunfaron-aun-y-ser-contrarios-al-regimen/(consulté le 26/04/2014)

- La Codorniz (en ligne)

http://www.ciberniz.com/codorniz.htm (consulté le 26/04/2014)

- La novela rosa del franquismo (en ligne)

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Pour citer cette ressource :

Viviane Petit, "La censure sous le franquisme", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mai 2014. Consulté le 22/10/2019. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/civilisation/histoire-espagnole/guerre-civile-et-dictature/la-censure-sous-le-franquisme