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John Muir (1838-1914)

Par Jean-Daniel Collomb : Professeur agrégé d'anglais
Publié par Clifford Armion le 24/04/2007
Portrait d'un aventurier et intellectuel, précurseur du conservationisme et père des parcs nationaux (yosemite national park) : John Muir.

John Muir est né à Dunbar en Ecosse en 1838. Son père Daniel est un protestant zélé qui lui administre une éducation stricte et intransigeante d'inspiration calviniste. A la fin des années 1840, Daniel Muir décide de traverser l'Atlantique avec sa famille pour s'installer en Amérique du nord et s'affranchir du passé féodal écossais qui rend l'accès à la terre si ardu. A 11 ans, John Muir s'installe aux Etats-Unis près de Portage dans le Wisconsin.

Dès son arrivée outre atlantique, l'éthique du travail du jeune Muir est mise à rude épreuve puisque son père exige de ses enfants une assiduité sans failles aux travaux de la ferme. En parallèle, Muir cesse tout apprentissage et éprouve les pires difficultés à lire d'autres ouvrages que la Bible. Il narrera ces deux années de labeur dans un ouvrage publié en 1913 à la fin de sa vie, The Story of my Boyhood and Youth (Souvenirs d'enfance et de jeunesse). La remarquable éthique du travail qui fait de John Muir la cheville ouvrière de l'exploitation familiale va aussi lui permettre de continuer de se cultiver et d'apprendre, envers et contre la censure paternelle. Ainsi, Muir débute sa carrière d'autodidacte sous le signe de l'éclectisme, aidé par des voisins conciliants qui lui prêtent de précieux volumes. En cela, John Muir apparaît comme un digne héritier des lumières américaines symbolisées par la polyvalence et la soif de savoir d'un Benjamin Franklin plusieurs décennies plus tôt. Lors de ses rares moments de bonheur intellectuel, Muir se fascine pour William Shakespeare, John Milton, Walter Scott, Robert Burns (son poète favori) et il redécouvre la Bible sous un jour poétique. Il s'intéresse en outre à l'histoire et lit les classiques de l'Antiquité. Son éducation intellectuelle ne se confine pas aux humanités puisqu'il étudie les mathématiques et s'adonne à l'invention de procédés mécaniques. The Story of my Boyhood and Youth recèle de croquis et de plans de ces inventions qui témoignent de l'ingéniosité précoce de l'adolescent. Au même moment, il fait une découverte cruciale lorsqu'il lit le Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent fait en 1799 et 1800 écrit par Alexander von Humboldt avec Aimé Bonpland. Le périple du philosophe naturaliste allemand frappe l'imaginaire de Muir jusqu'à la fin de ses jours. En effet, il veut devenir un aventurier et réalisera le rêve d'une vie en marchant sur les traces de Humboldt bien plus tard, à l'âge de 75 ans. Au-delà du goût de l'aventure, c'est bel et bien l'approche holiste de la nature prônée par Humboldt qui convainc Muir : la nature est un tout régi par l'harmonie de ses lois et dont la beauté reflète le divin.

Peu près sa majorité, John Muir prend son indépendance et vit chichement grâce à ses talents d'inventeur et de mécanicien unanimement reconnus partout où il passe. En 1861, il rejoint l'université du Wisconsin. Sa formation intellectuelle prend un nouvel essor sans perdre sa dimension résolument éclectique. Au contact du professeur Ezra S. Carr, Muir se forme à la géologie, à la chimie, à la botanique et aux mathématiques. Il découvre, par l'entremise de Carr, les travaux de Louis Agassiz, l'homme qui domine la science américaine avant l'ouragan darwinien, et de Lyell sur les glaciers. Dans le même temps, le professeur J.D. Butler l'initie aux romantiques anglais et aux transcendantalistes américains, R.W. Emerson et H.D. Thoreau qui le marqueront profondément. A l'image d'un Thoreau, Muir aime à errer dans les bois et étudier les phénomènes naturels sur le terrain, lui qui ne sera jamais un scientifique de laboratoire. Après seulement 2 ans et demi passées à l'université, il cesse définitivement ses études et traverse la frontière canadienne afin d'éviter la conscription qui le promet aux champs de bataille de la guerre de Sécession. Les années suivantes alternent les périodes de vagabondage dans la nature et d'emploi de contremaître dans divers ateliers. Muir se refuse à mener une existence conventionnelle et préfère, dit-il, « vagabonder » à travers les forêts.

L'année 1867 marque un tournant, car alors qu'il est employé comme contremaître dans une fabrique d'Indianapolis, il perd la vue pendant 2 mois à la suite d'un accident du travail. Il se promet alors de cesser toute activité professionnelle et de marcher sur les traces de Humboldt en Amérique du sud. Une fois la vue retrouvée, il se lance dans un gigantesque périple à pied entre l'Indiana et la Floride. Son journal, publié à titre posthume en 1916 (A Thousand-Mile Walk to the Gulf), met en lumière le profond radicalisme du jeune Muir qui attaque avec virulence l'anthropocentrisme judéo-chrétien et l'utilitarisme de ses compatriotes, et annonce la vision bio centrée de la nature développée au vingtième siècle. Arrivé en Floride, Muir ne peut embarquer pour l'Amazonie car il est frappé par la malaria. Après une longue convalescence, il se fie à ses instincts et décide de rallier la Californie où il devient berger.

La découverte de la vallée du Yosemite en Californie représente un moment épiphanique pour l'auteur. Des menus travaux le font vivre et il passe le reste de son temps dans les montagnes qu'il arpente sans cesse. Il s'imprègne totalement de ces lieux avec lesquels il entretient un rapport presque mystique. Il se repaît du spectacle naturel tout en poursuivant ses études scientifiques sur le terrain. A cette époque, il n'a aucune intention d'écrire pour être publié mais il rédige son premier journal californien en 1868. Par ailleurs, il correspond  fréquemment avec Jeanne C. Carr, l'épouse de son professeur d'université. Celle-ci décide un jour d'envoyer une de ses merveilleuses lettres à un journal qui la publie aussitôt. Sa carrière littéraire est lancée. Parallèlement, John Muir se fait un nom grâce au couple Carr qui lui envoie de nombreux membres de l'intelligentsia de la côte est pour qu'il leur fasse visiter la vallée du Yosemite. A cette époque, John Muir fait une entrée remarquée sur la scène scientifique en invalidant les thèses de J.D. Whitney sur l'origine de la vallée que Muir attribue, avec justesse, à l'érosion glacière. A la même époque, il rencontre l'un de ses maîtres à penser, R.W. Emerson. Jusqu'au milieu des années 1870, Muir publie plusieurs articles remarqués mais refuse encore, non sans une part de misanthropie, de mener une existence plus conventionnelle. Ces années sont cruciales car elles alimentent la majeure partie des écrits muiriens qui racontent ses longs mois passés en symbiose avec les éléments naturels et que l'auteur publiera à la Belle Epoque.

Néanmoins, à partir de la fin des années 1870, Muir commence à se rapprocher de la société des hommes. Il choisit de se consacrer plus assidûment à sa carrière littéraire pour relater ses moments de magie vécus au sein de la nature. En 1879, il découvre l'Alaska puis se marie. Il est alors un personnage public grâce à ses articles à succès. Les années 1880 l'éloignent de l'attention du public puisqu'il se consacre à sa vie de famille dans l'exploitation agricole de Martinez en Californie. En agriculteur et en homme d'affaires avisé, il devient riche mais se morfond loin de la liberté des espaces sauvages. Fortune faite, sa femme l'incite à renouer avec ses randonnées passées, ce que Muir s'empresse de faire. Il mesure l'ampleur des dégradations des écosystèmes causées par l'activité économique bouillonnante qui sévit dans l'Ouest. En 1889, il fait une rencontre capitale en la personne de R.U. Johnson, co-éditeur du prestigieux Century Magazine. Ce dernier persuade un Muir sceptique de l'aider à mener une campagne pour la conservation de la vallée du Yosemite et de ses alentours, en écrivant 2 articles pour la promouvoir auprès de l'opinion publique. Sa carrière littéraire prend définitivement un tour politique. L'initiative de Johnson se matérialise par la création du parc national du Yosemite. Peu après, en 1892, Muir forme, en collaboration avec des progressistes, membres de la classe moyenne californienne, le Sierra Club qui a pour but de mettre en valeur la nature aux yeux du public américain. Il continue d'alimenter cette promotion en publiant plusieurs articles qui rencontrent un franc succès, mais qui ne sont qu'un prélude à la publication régulière de livres faisant l'apologie des paysages naturels américains (Our National Parks, Stickeen, The Yosemite, The Mountains of California). En écrivain pragmatique, John Muir tempère les aspects les plus radicaux de sa pensée comme l'idée d'un égalitarisme entre les espèces et le concept de valeur intrinsèque de tout être vivant. Il cherche avant tout à entraîner ses concitoyens dans une passion œcuménique de la nature. En 1899, il profite de l'expédition Harriman (organisée par le magnat du rail du même nom afin de rassembler un groupe d'intellectuels, scientifiques ou non, pour découvrir l'Alaska) pour renouer avec l'Alaska et élargir son carnet d'adresses. Car en effet, John Muir se révèle maître dans l'art du lobbying, comme lorsqu'il profite de sa rencontre avec le président Theodore Roosevelt pour plaider la cause du conservationnisme. Il établira un contact avec 2 autres présidents. L'habilité politique de Muir, qui lui permet d'obtenir la rétrocession de la gestion du parc du Yosemite au gouvernement fédéral, montre ses limites lors de la controverse du barrage de Hetch Hetchy, censé alimenter la ville de San Francisco en eau mais appelé à engloutir une vallée de toute beauté. Le mouvement conservationniste se divise alors en 2 factions avec d'un côté les préservationnistes de John Muir, partisans d'un parc naturel vierge de modification humaine et les conservationnistes de Gifford Pinchot, qui prônent un utilitarisme raisonné et insistent sur la possibilité d'une exploitation économique des ressources. Muir remue ciel et terre, activant ses réseaux de relations et rédigeant de véritables diatribes contre les « profanateurs ». En 1914, peu après avoir perdu ce combat long de 6 ans, Muir décède alors qu'il travaillait sur le récit de ses voyages en Alaska (Travels in Alaska) qui fut publié à titre posthume, tout comme l'un de ses journaux antérieurs The Cruise of Corwin.

John Muir laisse derrière lui un héritage intellectuel riche et varié. Connu le plus souvent comme un zélateur quasi mystique de la nature, il contribua à rendre attractif l'idée des parcs nationaux dans l'esprit de ses concitoyens. Mais certains de ses écrits, versant dans le pittoresque sur le mode du guide touristique, ne doivent pas occulter la dimension scientifique d'un auteur considéré comme l'un des pères fondateurs de l'écologie américaine et dont plusieurs textes influencèrent le mouvement écologiste moderne par leur radicalisme.

Pour citer cette ressource :

Jean-Daniel Collomb, "John Muir (1838-1914)", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), avril 2007. Consulté le 21/05/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/litterature/theories-litteraires/john-muir-1838-1914-