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L’autobiographie et les nouveaux outils de communication

Par Philippe Lejeune : Universitaire - Université Paris-Nord , Clifford Armion : Professeur agrégé d'anglais - ENS de Lyon
Publié par Clifford Armion le 18/09/2014
Conférence prononcée à la Journée de rencontre régionale Rhône-Alpes de la XVIIe Semaine de la langue française et de la francophonie, Lyon, 6 octobre 2012. Ce texte publié sur Autopacte est reproduit ici avec l'aimable autorisation de Philippe Lejeune.

Introduction

On m’a demandé  de  vous  parler  du  sujet  suivant : « L’évolution de l’autobiographie face aux nouveaux outils de communication ». Vaste et délicat sujet. Je vais essayer de ne pas prophétiser, mais d’analyser les termes de la question.

Autobiographie est pris ici au sens large : l’expression écrite de sa vie par la personne elle-même. Elle connaît au moins trois régimes différents, qu’il faut soigneusement distinguer :

  • le récit rétrospectif d’une vie, ou d’une partie significative de la vie, fait par écrit, dans un but de communication ou de transmission ; c’est un acte rare et difficile, il suppose un travail de composition, il comporte des risques, même si c’est un acte privé ; le but est de transmettre une mémoire, une vision du monde, une expérience et des valeurs. Acte rare, mais destiné à la visibilité…
  • le journal personnel, qui peut servir à se construire une mémoire, à soulager ses émotions, à prendre du recul pour réfléchir à sa vie au fur et à mesure. C’est au contraire une activité très répandue, sans aucune règle et qui le plus souvent finit à la corbeille…
  • la correspondance, qui s’adresse à une personne dont on est éloigné, acte réciproque, dont le but est d’entretenir une relation et dont la forme est évidemment libre.

Ces différentes formes ou conduites, que je viens de définir comme si chacune avait une essence fixe, n’ont rien d’éternel. Elles n’ont pas toujours existé, elles n’existeront pas toujours, elles ont passé leur temps à changer, sous l’influence de différents facteurs, en partie, justement, à cause de changements dans les « outils de communication ».

Il faut plonger dans la longue durée pour voir que ce n’est pas seulement l’autobiographie (expression écrite de soi) qui change en fonction des structures sociales et des outils de communications, mais la manière dont nous gérons et pensons notre identité. Il n’existe pas un moi fixe, identique tout au long de l’histoire de l’humanité, qui s’exprimerait simplement de manière différente en fonction des outils qu’on lui proposerait. Ici, c’est l’outil qui façonne l’artisan.

Je vais prendre deux exemples.

Si vous regardez l’histoire du journal, qui est presque aussi vieille que celle de l’humanité (sous la forme du livre de comptes, des archives administratives, des chroniques, etc.), vous vous apercevez que le passage du journal collectif au journal personnel n’a été possible que dans des civilisations qui connaissaient le papier (le Japon du XIe siècle, l’Europe à partir de la fin du Moyen Âge), condition nécessaire mais non suffisante puisque d’autres civilisations ont pu avoir le papier (la Chine, qui l’a inventé, le monde arabe, qui l’a transmis à l’Europe) sans en tirer le même usage.

Autre question : comment se fait-il que le monde gréco-latin ait pu développer d’une part un tel « souci de soi », selon l’expression de Michel Foucault, d’autre part une telle capacité d’enregistrement quotidien dans l’administration et la gestion, sans jamais avoir l’idée d’appliquer cette capacité d’enregistrement au souci de soi ? On ne connaît aucun journal personnel dans l’Antiquité. Faute de papier ? Parce que la lecture se faisait toujours à haute voix ? La lecture silencieuse ne s’est répandue qu’au cours du Moyen Âge…

Je m’abstiendrai de poser d’autres questions, aussi compliquées et obscures, sujettes à polémiques… Pour moi, l’autobiographie, qui certes a des racines lointaines, est un genre moderne. Malgré l’exemple prestigieux, mais peu imité, de saint Augustin, elle ne s’est vraiment développée qu’à la Renaissance, dans une civilisation bourgeoise, marchande, et qui connaissait depuis peu l’imprimerie. Montaigne aurait-il écrit les Essaissi l’imprimerie n’avait pas existé ?

Cela ne suffit pas pour tout expliquer, mais le journal n’a vraiment pris son essor qu’avec le papier et l’autobiographie qu’avec l’imprimerie. Tant qu’on écrivait sur des tablettes de cire, tant qu’on était obligé de recopier les textes à la main pour les diffuser, tant qu’on lisait à voix haute, le moi n’avait aucune chance.

J’ai pris ces exemples lointains pour nous arracher aux obscurités du présent. Mais réfléchissons aux distinctions que je viens de faire entre autobiographie, journal et lettres. Ne sont-elles pas en train de vaciller sous nos yeux ? Qui ne voit qu’Internet et les blogs redistribuent les cartes, en neutralisant certaines oppositions que nous croyions inscrites dans la nature des choses et qui n’étaient que l’image projetée de passagers outils de communication ? Le blog, par exemple, neutralise l’opposition entre journal et correspondance, mais aussi entre public et privé. En revanche il accentue l’opposition entre l’instantané et le long terme, entre la communication et la transmission, selon la distinction de Régis Debray.

Me voici arrivé à un second point épineux, l’explication de la seconde partie de mon titre : « nouveaux outils de la communication ». Je suis pris d’inquiétude et de vertige en réalisant que ce qui est encore pour moi nouveau aujourd’hui (l’ordinateur, que je pratique depuis 1991, le courrier électronique, la gestion d’un site personnel) est peut-être déjà ancienpour vous, vous qui faites ce que je ne fais pas, vous qui photographiez avec votre téléphone portable et qui vous dirigez au GPS en lisant Montaigne sur un iPad.

Et j’arrive là au cœur du sujet : les nouveaux outils de communication ne font pas seulement évoluer l’autobiographie, c’est-à-dire l’expression de la vie, ils s’attaquent à la vie elle-même. En employant le verbe « s’attaquer », je touche à un autre point sensible, le problème de la valeur. On peut parler de ces transformations avec jubilation ou avec regret. On est rarement neutre. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Autrefois on avait une âme, aujourd’hui on a Google. Autrefois on avait un ange gardien, aujourd’hui un GPS. Autrefois on avait le temps, aujourd’hui on ne l’a plus. Autrefois le facteur passait une fois par jour et apportait une ou deux lettres. Aujourd’hui sur le double écran de mon ordinateur, tout en écrivant des choses profondes sur un fichier, je suis de l’œil, s’affichant en gras, les nouveaux messages qui s’additionnent sans se gêner, alors que jadis les coups de téléphone étaient obligé d’attendre leur tour. Autrefois je prenais mon temps pour réfléchir à mes réponses, et mon correspondant devait tenir compte du délai de la poste. Aujourd’hui je réponds à la hâte parce que si je garde le silence 24h, on croit que je suis mort.
J’ai chanté la chanson sur le mode mineur, négatif. Je vous laisse le soin, en réponse, d’entonner, allegro vivace, un hymne à la vitesse.

Les nouveaux outils de communication ont donc deux caractéristiques : fusion et rapidité.

  • Fusion : au début, dans les années 1980-1990, on avait pu avoir l’impression que l’informatique, puis Internet, marquaient, après un siècle d’innovations centrées autour du son et de l’image (téléphone, cinéma, radio, télévision) une sorte de retour à l’écriture. Ce n’était pas complètement faux, dans un premier temps, mais il est vite apparu que l’écriture, d’abord privilégiée, n’avait été récupérée que pour être fondue avec les autres médias (son et image) dans un nouveau langage qui les intégrait tous.
  • Rapidité : la recherche et la création d’information sont devenues quasi instantanées, et la distance ne compte plus. Les nouveaux outils de communication ont une puissance apparemment disproportionnée avec les capacités de l’homme et vont le réduire à l’angoisse ou à l’idiotie (version négative) ou sont en train de construire un homme nouveau (version positive). Il ne s’agit plus là de l’expression (changée) d’une vie qui resterait la même, mais d’un changement profond de la vie elle-même, à travers le rapport au temps. Aujourd’hui, tout va si vite que notre identité ne peut plus s’appuyer sur la permanence du monde qui nous entoure. Le passé démonétisé s’effondre, l’avenir disparaît puisque demain, c’est déjà aujourd’hui. Nous perdons les attaches à long terme, l’enracinement dans le passé, la projection dans l’avenir, qui nous permettraient de nous construire une identité narrative. Nous patinons à toute vitesse dans un présent qui tue le passé et nie l’avenir.

Nous voilà au cœur du problème. Cette analyse de la dissolution de l’identité autobiographique dans un monde qui va trop vite est récurrente dans les textes sur le monde « post-moderne ». On a publié récemment en français le livre d’un philosophe  italien  Fabio  Merlini,  L’Époque  de  la  performance  insignifiante. Réflexions sur la vie désorientée, qui prévoit carrément (p. 85 sqq.) l’effondrement de la mémoire autobiographique. Mais j’ai préféré prendre mes exemples chez un sociologue allemand, Hartmut Rosa (Accélération. Une critique sociale du temps, 2010), en me servant d’un entretien où il présente les conclusions de son livre (Le Monde Magazine, 28 août 2010). Voici les deux points essentiels : l’inversion de la transmission intergénérationnelle, l’effondrement de l’identité narrative :

(Transmission)

Dans la société pré-moderne, avant la grande industrie, le présent reliait au moins trois générations car le monde ne changeait guère entre celui du grand-père et celui du petit-fils, et le premier pouvait encore transmettre son savoir-vivre et ses valeurs au second. Dans la haute modernité, le première moitié du XXe siècle, il s’est contracté à une seule génération : le grand-père savait que le présent de ses petits-enfants serait différent du sien, il n’avait plus grand chose à leur apprendre, les nouvelles générations devenaient les vecteurs de l’innovation, c’était leur tâche de créer un monde nouveau, comme en mai 1968 par exemple. Cependant, dans notre modernité tardive, de nos jours, le monde change plusieurs fois en une seule génération. Le père n’a plus grand chose à apprendre à ses enfants sur la vie familiale, qui se recompose sans cesse, sur les métiers d’avenir, les nouvelles technologies, mais vous pouvez même entendre des jeunes de 18 ans parler d’ « avant » pour évoquer leurs dix ans, un jeune spécialiste en remontrer à un expert à peine plus âgé que lui sur le « up to date ». Le présent raccourcit, s’enfuit, et notre sentiment de réalité, d’identité s’amenuise dans un même mouvement.

(Identité)

Jusqu’à aujourd’hui, la modernité comme l’idée de progrès nous promettaient que les gens finiraient par être libérés de l’oppression politique et de la nécessité matérielle, pourraient vivre une expérience choisie et autodéterminée. Cette idée repose sur la supposition que nous portons tous quelque chose qui ressemble à un « projet  d’existence »,  notre  propre  rêve  de  ce  qu’on  pourrait  appeler  la « bonne vie ». C’est pourquoi dans les sociétés modernes, les gens développaient de véritables « identités narratives » qui leur permettaient de relater l’histoire de leur parcours comme autant d’histoire de conquêtes, certes semées d’embûches, mais allant vers cette « bonne vie » dont ils rêvaient.

Désormais il devient impossible de développer ne serait-ce qu’un début de projet d’existence. Le contexte économique, professionnel, social, géographique, concurrentiel est devenu bien trop fluctuant et rapide pour qu’il soit plausible de prédire à quoi notre monde, nos vies, la plupart des métiers, et nous-même, ressembleront dans quelques années. L’identité ne repose plus sur des affirmations du genre : « Je suis boulanger, socialiste, marié avec Christine et je vis à Paris ». Nous disons plutôt : « Pour le moment j’ai un emploi de boulanger, j’ai voté pour les socialistes mais je changerai la prochaine fois, je suis marié avec Christine depuis cinq ans, qui veut divorcer, et, si je vis à Paris depuis huit ans, je vais partir à Lyon, cette année, pour le travail. »

On peut se demander si ces cris d’alarme ne sont pas excessifs, si l’identité narrative, dont la fonction est justement d’harmoniser le passé et le présent, n’a pas plus d’un tour dans son sac. Mais on peut se demander aussi, en toute honnêteté, s’il n’y a pas un peu de vrai là-dedans – du vrai qui, simplement ne se manifestera que dans une génération, lorsque les actifs d’aujourd’hui arriveront à l’âge de la retraite et des mémoires.

J’avoue que je ne sais pas. Sans doute suis-je incapable, et indésireux, d’annoncer la mort de l’autobiographie de la part d’une modernité désolée… Je puis juste donner des points de repère tirés de mon expérience, forcément limitée. Je prendrai successivement les trois « genres » d’expression autobiographique que j’ai distingués au début, mais dans un autre ordre.

Le journal

En 1988 et 1998, j’ai fait deux enquêtes par appel au témoignage sur la pratique du journal personnel. La seconde, dix ans après la première, était destinée à mesurer les changements apportés par l’apparition de l’ordinateur personnel, auquel je m’étais moi-même converti à partir de 1991. En 1998, plus de la moitié des réponses venaient d’autres « convertis » – rien de surprenant ni de significatif, puisque c’était l’objet de l’enquête. On analysait avantages et inconvénients, les changements d’atmosphère et de modalités d’une pratique dont la destination restait complètement privée. Mais qu’en était-il du journal sur Internet? Plus besoin d’enquête : il suffisait d’aller voir. D’octobre 1999 à mai 2000, puis tout le mois d’octobre 2000, j’ai vécu scotché à mon écran à suivre tousles cyberdiaristes francophones. « Tous », ce n’était pas beaucoup. En octobre 1999, ils étaient 68, un an plus tard le double. J’avais commencé avec des préjugés négatifs, en quinze jours j’ai été retourné. Ce fut l’expérience passionnante d’une conversion, et le début d’amitiés. J’ai vite compris que c’était différent. J’ai appelé cela une « intimité de réseau ». La technique a donné ses chances à une nouvelle configuration relationnelle, un nouveau type d’amitié entre inconnus, qui se reconnaissent et se choisissent par leurs journaux. Naturellement, cette sociabilité intime est assez différente de l’expression souvent moins apprêtée, parfois plus sincère, du journal solitaire : il y a beaucoup d’autocontrôle, un soin constant apporté à bien se présenter et à séduire, l’obligation d’écrire régulièrement sous peine de perdre son public, le dialogue direct ou indirect avec d’autres journaux, la constitution de petits cercles ou communautés…

Autre trait caractéristique des journaux en ligne : un nouveau traitement spatial du temps, la rétrochronologie. Le texte n’a pas son passé derrière lui, mais devant lui, ou plutôt souslui, il flotte à la surface, s’apprêtant à être lui-même refoulé vers le bas par l’entrée suivante. C’est l’ordre des curriculum vitae, qui partent du présent pour descendre à reculons dans le temps, le texte n’y étant plus présenté dans l’ordre glorieux d’un accomplissement, mais celui, décevant, d’une dissolution : le candidat finit au berceau. Dans les cyberjournaux, on entre dans le passé à l’envers, et par saccades : il faut faire une gymnastique pénible pour lire les textes dans leur ordre d’écriture. Le temps ne coule plus, il flotte et s’enfonce. Le présent vient avant le passé et émerge vers rien.

Le journal en ligne propose donc une nouvelle construction sociale de l’identité et une nouvelle construction du temps.

Mon livre, publié en 2000 (« Cher écran… », Journal personnel, ordinateur, Internet »), décrivait, presque en temps réel, une pratique d’avant-garde. Aujourd’hui, onze ans après, il a pris une valeur archéologique, il témoigne d’un monde disparu. Les cyberdiaristes de 2000 étaient rares parce qu’il fallait être capable de créer soi-même son site et qu’une très faible partie de la population française était connectée à Internet. Les connexions se sont généralisées, les plateformes de blogs sont apparues en 2003, Facebook en 2004. On compte aujourd’hui les blogs par millions, sans bien savoir d’ailleurs ce qu’on compte, tant ils sont fugitifs, éphémères, couvrant une gamme de préoccupations variées, souvent éloignées de l’intimité. Une nouvelle sociabilité est apparue. On a un blog, un site, un compte Facebook, on « tweete » comme on avait autrefois une carte de visite : c’est une manière minimum, et presque obligatoire, d’exister socialement. Jadis, il fallait une chance exceptionnelle pour apparaître sur un média public, aujourd’hui c’est à la portée de n’importe qui, sauf que tout le monde y étant, on ne remarque plus personne. Mais qui sait ? Chacun peut tenter sa chance. En tout cas l’état d’Internet en 2011 était difficilement prévisible en 2000, et il sera sans doute amusant de relire ce texte-ci en 2022 ou 2033.

Mais tout a-t-il vraiment changé ? Les nouvelles technologies effacent-elles les anciennes ? Y a-t-il encore de malheureux attardés qui continuent à écrire pour eux seuls leur journal, sur des cahiers écoliers, à la main ? La réponse est oui, et leur nombre, en France, n’a pas diminué. Nous le savons par les résultats de la dernière enquête du Ministère de la Culture sur les « pratiques culturelles des français », enquête faite tous les dix ans et qui, depuis 1988 comporte une question sur la pratique du journal personnel. Voici comment Olivier Donnat analyse les réponses faites en 2008 à cette question :

Il est intéressant de noter que le succès des blogs et des sites personnels n’a pas condamné le journal intime puisque cette forme d’écriture conserve sensiblement le même niveau de diffusion qu’en 1997 et que le profil des pratiquants n’a guère changé : les femmes sont dans l’ensemble deux fois plus nombreuses à se consacrer à cette activité (10 % contre 5 %) ; notamment lors de la période adolescente et étudiante (un quart des jeunes filles en cours d’études tiennent un journal intime contre 9 % de leurs homologues garçons).

De plus, les modalités d’écriture semblent avoir relativement peu évolué puisque le recours au papier demeure largement majoritaire, quel que soit l’âge des personnes : 74 % de ceux qui écrivent un journal utilisent un cahier ou  des feuilles de papier, 18% un ordinateur et 8% ont recours aux deux supports. Toutefois, il semble que le journal intime constitue à cet égard un cas particulier et que le transfert vers l’écran ait été plus massif pour d’autres formes d’écriture personnelle. […]

Les écrivants restés fidèle au papier sont le plus souvent des femmes et sont dans l’ensemble plus âgés et moins diplômés que les autres. Ce choix s’explique notamment par le fait que certains d’entre eux ne disposent pas d’ordinateur, mais le fait que les deux tiers soient internautes montre à l’évidence qu’il s’agit dans la plupart des cas d’une réelle préférence pour le papier, au moins pour certaines formes d’écriture.

Le paysage change donc, mais moins qu’on ne pourrait croire. L’APA (Association pour l’Autobiographie), que j’ai fondée avec des amis en 1992 pour recueillir et conserver tous les écrits autobiographiques inédits qu’on veut bien nous confier, reçoit toujours autant de journaux personnels, soit manuscrits, soit « édités » sous forme dactylographiée.

La vraie question est plutôt de savoir quel avenir attend les journaux sur Internet, qui n’ont plus le papier pour support. Pour avoir choisi la communication immédiate, ont-ils perdu toute chance du côté de la transmission intergénérationnelle ? Ma réponse sera double.

Dans mon enquête de 1999, j’avais rencontré un pionnier hors du commun, un jeune étudiant qui signait « Mongolo » (je n’ai jamais su son vrai nom). Tout en tenant son journal, il faisait la théorie de cette nouvelle pratique de manière subtile et profonde. Il avait d’autre part créé deux sites collectifs, l’un pour encourager la régularité, appelé « Souvent » (pour en être membre il fallait tenir son journal au moins deux ou trois fois par semaine), l’autre pour prolonger la vie des journaux arrêtés, leur permettre de continuer à être présent sur Internet, « L’orphelinat des journaux intimes ». « Orphelinat », le terme était plus tonique que « maison de retraite » ou « cimetière », évidemment : les orphelins ont un avenir. Mais justement, en ont-ils un ? Quand Mongolo lui-même a arrêté son journal, au lieu d’entrer dans son propre orphelinat, il l’a fermé en même temps ! Ce que voyant, je lui ai suggéré de déposer à l’APA à la fois son journal et son orphelinat, il l’a fait, mais uniquement sous forme de CD, sans réaliser la copie papier que je lui avais suggéré d’adjoindre, et que nous n’avons pas faite non plus. Ces CD sont donc l’unique trace publique qui subsiste des journaux pionniers des années 1999-2000.

La situation a changé depuis. En France, en 2006, la loi sur les droits d’auteur a étendu le dépôt légal à l’Internet, et chargé la Bibliothèque Nationale de France (BNF) et l’Institut National de l’Audiovisuel (INA) d’enregistrer, deux fois par an, la totalité du paysage de l’Internet francophone. Cette « saisie » énorme est effectuée par des robots, sans que les intéressés s’en rendent compte. Beaucoup de gens ont la naïveté de croire qu’en fermant leur blog ou leur site, ils effacent tout. Il n’en est rien. La mémoire en est là pour toujours. J’ai pu le vérifier pour mon site « Autopacte », fixé de six mois en six mois. Ce que j’ai pu supprimer depuis reste là pour toujours.

En plus de cette saisie globale, la BNF s’efforce de construire quelques corpus plus intelligemment archivés. Elle a entrepris de réaliser une anthologie de journaux et de pages personnelles et pour cela demandé son aide à l’Association pour l’Autobiographie. L’un d’entre nous, Bernard Massip, avec un petit groupe de cyberdiaristes, l’assiste dans ses choix. Cette anthologie d’environ un millier de sites n’existe bien sûr que sous forme électronique, aucune forme papier n’y correspond.

La correspondance

Elle est en train de vivre une mutation formidable, plus forte même que celle du journal parce qu’ici, l’écriture à la main et l’usage du courrier électronique ont une même destination, alors que le journal conserve deux destinations différentes, publique ou privée. Malheureusement l’enquête sur les Pratiques culturelles des Français ne comportait pas de question sur l’usage de la correspondance. Pour la première fois, en 2008, elle en a posé une, mais seulement sur l’usage du courrier électronique. Peu importe : chacun sait par expérience personnelle que la part du courrier électronique augmente prodigieusement au détriment de la correspondance et du téléphone. Je reçois beaucoup moins de lettres, le téléphone sonne moins souvent. Si la lettre et le téléphone conservent leur champ réservé, celui-ci diminue chaque jour. La lettre résiste (moyennement) parce qu’on continue à aimer le papier, l’encre, les enveloppes, les timbres, l’écriture des personnes aimées, les boîtes à chaussure pour archiver, l’attente du facteur…, et parce que l’expression vraiment personnelle semble encore demander l’écriture à la main. Mais son champ se rétrécit, et on prend peu à peu l’habitude de confier au courrier électronique des messages de plus en plus intimes, malgré sa fâcheuse tendance à l’indiscrétion. Le téléphone résiste mieux : goût de la voix, immédiateté du dialogue, mais surtout greffe de nouvelles fonctions qui en font un nouvel ordinateur portable.

Le courrier électronique nous fait entrer dans un autre monde : rapidité des échanges (moins de temps de réflexion et de maturation), rapidité de l’écriture (on fait plein de fautes, on se relit moins, ce qui est paradoxal puisqu’à la différence du papier la correction est facile et ne laisse pas de trace), disparition des signes de la personne (plus de graphie personnelle, plus de signature), multiplicité possible des destinataires (« mettre un courrier en copie »), redoutable facilité à dupliquer et faire suivre, faculté de garder copie de tout et de retrouver n’importe quoi (rien ne se perd ni ne s’oublie), mais aussi possibilité aussi qu’un jour tout se perde…

L’autobiographie

Au sens propre et étroit, l’autobiographie devait être l’objet de cette intervention : mais me voici moi-même pris par le temps, il faut que j’accélère, je ne pourrai que l’effleurer. Ce sera pour apporter un message réconfortant à ceux qui craignent de la voir disparaître. Je ferai deux constats de bonne santé.

Premier constat : elle résiste à l’arrivée d’Internet. Certes, techniquement, du point de vue de l’émission, rien n’empêcherait de mettre en ligne sur Internet une autobiographie plus ou moins longue : mais de fait, qui la lirait ? On ne lit jusqu’à présent, sur Internet, que des textes courts, ou des séries de fragments : l’entrée de journal, la lettre, oui, mais un récit de 200 pages, non. La lecture longue, quand c’est une vraie lecture, et non un simple survol, reste du côté du papier. Quand on reçoit une pièce jointe de 200 pages, on l’imprime pour la lire. Les choses changeront-elles avec les tablettes ? Peut-être. Mais pour l’instant je vois que, par exemple, du côté de l’édition, si un écrivain publie son autobiographie sur le site de son éditeur, comme l’a fait Martin Winckler (Légendes, P.O.L, 2002, Plumes d’Ange, P.O.L, 2004), c’est sous la forme fragmentée du feuilleton, chapitre après chapitre : jamais il ne l’aurait livrée d’un bloc. Le récit autobiographique développé reste donc plutôt du côté du papier. C’est dans une direction toute différente qu’il faut imaginer une autobiographie électronique. Non pas un texte suivi, sur le modèle du livre. Mais une création qui utiliserait la forme même du nouveau média, en exploitant de manière créatrice ses possibilités : d’une part l’hypertextualité (la construction d’un ensemble de fragments, reliés par des réseaux de liens, échappant à la forme linéaire du livre), d’autre part l’intermédialité, si je puis dire (l’utilisation combinée du texte, de l’image et du son). Depuis une trentaine d’années on a vu se développer la bande dessinée autobiographique (depuis Mauss) et le cinéma autobiographique (dont le chef-d’œuvre est pour moi Le Filmeur, d’Alain Cavalier). Selon la même logique, on peut imaginer qu’apparaissent sur Internet de nouvelles formes, sans doute plus proches de l’autoportrait que de l’autobiographie, non-linéaires, utilisant de plus la possibilité, que n’a pas le livre, d’évoluer avec le temps, comme un blog. Je décris là quelque chose qui existe sans doute déjà, et que je ne connais pas encore, faute d’avoir assez navigué sur Internet.

Second constat : l’autobiographie-papier est en pleine expansion. Un coup d’œil sur les textes déposés à l’APA ces dernières années ou sur le marché de l’édition montre que les formes classiques du texte autobiographique continuent à bien se porter, et résistent, du moins pour l’instant, à la vertigineuse accélération du temps vécu dont j’ai parlé. On reçoit à l’APA autant de récit englobant une vie, ou ses lignes principales, ou même l’histoire de la famille (développement de la passion généalogique, encouragée d’ailleurs par la mise en ligne des données des archives publiques et le développement de sites comme Geneanet), autant de récits racontant une crise ou une épreuve personnelle. On constate même, depuis une dizaine d’années, une mutation spectaculaire de la présentation matérielle des « tapuscrits » reçus : reliure, mise en page, illustrations plus nombreuses, tout s’améliore : ces productions artisanales se rapprochent de l’attrait du livre, et quelquefois le dépassent, en particulier pour le nombre, la qualité et mise en valeur des photographies. L’autoédition autonome, ou assistée par des officines, se développe. Au moment même où l’on commence à entrer, selon l’expression de François Bon, dans l’ère d’« Après le livre », la forme livre connaît paradoxalement un prodigieux regain parce qu’elle est mise, économiquement et techniquement, à la portée de tous les amateurs. Elle n’est plus réservée aux professionnels ni vouée à la commercialisation, mais facilite une nouvelle sociabilité familiale. On tire à 30 exemplaires – et l’APA en recevra deux, qu’elle considérera comme « inédits ». Depuis la création de l’APA en 1992, la frontière entre l’édité et l’inédit est devenue de plus en plus floue, et nos critères d’appréciation labiles.

Du côté de l’édition classique, assiste-t-on à un étiolement de la production autobiographique ? Nullement. Les autobiographies documentaires (liées à des problèmes de société ou à l’histoire contemporaine) continuent à se vendre au même rythme. Et les autobiographies « littéraires » connaissent une véritable effervescence. Mais l’heure tourne, et ce serait la matière d’une autre conférence. Je terminerai en évoquant le travail (inédit) que Véronique Montémont présente prochainement pour son habilitation : elle l’intitule « Petite cartographie des écrits égotropes, 1975‐2010 ». Pourquoi ce néologisme « égotropes » ? Pour avoir un champ d’observation large, ne rien exclure et pouvoir mieux, du coup, situer les évolutions historiques, en particulier les zones frontières, expérimentales, parfois (mais pas toujours) baptisées « autofiction ». Son corpus d’environ 120 textes publiés, qu’elle a analysé selon les méthodes les plus modernes (base de données « Frantext »), révèle que les textes contemporains, à la différence des modèles du genre, ont une vraie passion pour l’hybridation et la fragmentation. L’autobiographie met à son service les ressources de toutes les autres formes littéraires, et ne s’attache plus au récit classique unifiant. Ces nouvelles formes expriment souvent des identités tourmentées et problématiques : mais n’est-ce pas là la raison d’être de l’autobiographie ? Et ces œuvres littéraires, publiées sous forme de livre, en privilégiant l’hybridation et la fragmentation se rencontrent avec les manières de faire que nous avons constatées dans le monde virtuel. Sans doute notre monde « accéléré » a-t-il trouvé là les formes qui convenaient à nos nouvelles « identités narratives », qu’elles soient papier ou électroniques.

Bibliographie

Les Blogs, écritures d’un nouveau genre ?, sous la direction de Christèle Couleau et Pascale Hellégouarc’h, Itinéraires (Paris, L’Harmattan), 2010, n° 2.

François Bon, Après le livre, Paris, Seuil, 2011, 274 p.

Régis Debray, Introduction à la médiologie, Paris, P.U.F., 2000, 223 p.

Olivier Donnat, Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique. Enquête 2008, Paris, La Découverte/Ministère de la Culture et de la Communication, 2009, 282 p.

Internet et moi, dossier de La Faute à Rousseau (revue de l’APA), n° 45, juin 2007, p. 25-­‐67

Philippe Lejeune, « Cher écran… ». Journal personnel, ordinateur, Internet, Paris, Seuil, 2000, 444 p.

Philippe Lejeune, On Diary, édited by Jeremy D. Popkin & Julie Rak, Katherine Durnin translator, Honolulu, University of Hawai’i Press, 2009, 351 p.

Fabio  Merlini,  L’Époque  de  la  performance  insignifiante.  Réflexions  sur  la  vie désorientée,traduit de l’italien par Sabine Plaud, Paris, Éd. du Cerf, 2011, 208 p.

Véronique Montémont, Les mots pour se dire. Petite cartographie des écrits égotropes (1975-­2010), travail inédit d’habilitation, Université Lille  III,  2011, 279 p.

Cécile Moulard, Mail connexion. La conversation planétaire, Vauvert, Au Diable Vauvert, 2004, 325 p.

Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, traduit de l’allemand par Didier Renault, Paris, La Découverte, 2010, 474 p.

Hartmut Rosa, « Au secours ! Tout va trop vite », propos recueillis par Frédéric Joignot, Le Monde Magazine, 28 août 2010, p. 11-­‐17.

Françoise Simonet-­‐Tenant, « Écris-­moi ». Enquête sur la lettre aujourd’hui, n° 37 des Cahiers de l’APA, octobre 2007, 72 p.

 

Pour citer cette ressource :

Philippe Lejeune, Clifford Armion, "L’autobiographie et les nouveaux outils de communication", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), septembre 2014. Consulté le 26/08/2019. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/litterature/les-dossiers-transversaux/theories-litteraires/l-autobiographie-et-les-nouveaux-outils-de-communication