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Réflexions sur quelques innovations phonétiques observées en anglais britannique

Par Stephan Wilhelm : Professeur agrégé en CPGE, Docteur en sociophonétique anglaise - Laboratoire TIL (Texte, Langage, Image), Université de Dijon ALOES
Publié par Clifford Armion le 11/03/2011
Cet article traite de cinq innovations phonétiques récemment observées en anglais britannique, régionalement ainsi qu’en RP. On propose une description de celles-ci et l’on fait le point sur l’historique de leur diffusion à partir de la littérature existante, puis on suggère que les variantes « innovantes », souvent présentes dans divers accents traditionnels et/ou dans l’histoire de l’anglais britannique, témoignent de l’existence d’une relation complexe entre les accents locaux et le RP. On propose d’adapter le système de transcription phonémique du RP pour rendre compte de l’intégration dans l’accent « standard » de ces variantes observées à grande échelle.

Introduction

Divers changements de nature phonétique et phonologique ont été recensés dans la plupart des variétés de l'anglais britannique contemporain. Au cours des dernières décennies, ce phénomène semble s'être précipité en raison d'un accroissement de la mobilité sociale et géographique de la population. La propagation des variantes phonétiques novatrices dans les accents locaux ainsi que dans l'accent « standard » [1], connu sous le nom de RP (ReceivedPronunciation), est en effet généralement attribuée à des phénomènes de « diffusion » géographique et/ou sociale.

On se propose ici d'examiner cinq innovations récemment observées en RP ainsi que dans un certain nombre d'accents locaux de l'anglais des îles Britanniques. Après avoir défini les caractéristiques phonétiques des variantes novatrices, on se penche sur l'historique et sur les mécanismes supposés de leur progression. On s'interroge entre autres sur le bien-fondé de quelques analyses traditionnelles de leur diffusion. On note la présence de ces variantes dans maints accents régionaux en même temps que leur intégration en RP, et l'on met en lumière la relation dynamique qui existe entre l'accent « standard » et les accents locauxOn suggère enfin que l'occurrence majoritaire des variantes recensées ici en anglais britannique contemporain, « standard » ou non, appelle une évolution de la transcription phonémique du RP...

1. Description et historique

Assez récemment, divers observateurs [2] ont commenté la diffusion de certaines innovations phonétiques et/ou phonologiques dans l’accent de nombreuses zones géographiques des îles Britanniques. Plusieurs de ces innovations ont aussi été recensées en RP [3]. C’est notamment le cas de la réalisation glottale de /t/ ; de la vocalisation de /l/ sombre (c’est-à-dire de /l/ en position finale et/ou préconsonantique); de la labiodentalisation de /r/ ; de l’antériorisation (avancement) de /uː/ et de la tension (fermeture) de /ɪ/ en position finale non accentuée (HappY tensing – cf. Wells 1982 : 257). On se propose dans un premier temps de décrire les variantes qui résultent de ces phénomènes et de présenter une brève synthèse des connaissances relatives à leur progression dans les accents de l’anglais britannique contemporain. 

1.1. La réalisation glottale de /t/

La glottalisation de /t/ est indiscutablement une des innovations qui a suscité le plus grand nombre de commentaires dans les travaux consacrés à la phonétique et à la sociolinguistique de l’anglais [4]. Il convient cependant de distinguer le renforcement glottal de /t/ (parfois appelé pré-glottalisation [preglottalisation – Wells 1982 : 260]) de sa réalisation au moyen d’un simple coup de glotte (glottal replacement ou /t/-glottalling – Wells 1982 : 260 ; Fabricius 2000 : 13) [5]. C’est le second type de glottalisation (/t/-glottalling) qui marque les esprits par l’étendue et la rapidité de sa diffusion : « The glottalling of intervocalic and word- final /t/ is one of the most dramatic, widespread and rapid changes to have occurred in British English in recent times » (Trudgill 1999 : 136). C’est de lui seul que l’on traitera ici.

Immédiatement perçue même par un public non entraîné (Parsons 1998 : 30), la réalisation glottale de /t/ est susceptible de brouiller l’intelligibilité du message (McAllister 1938 : 70). C’est probablement pourquoi les variantes glottales de /t/ ont engendré de multiples critiques [6]. Aujourd’hui, leur diffusion abondante s’accompagne de la perte progressive de leur stigmatisation dans certains environnements linguistiques (Wells 1982, 1994b ; Fabricius 2000). Le phénomène est désormais observé dans la quasi-totalité des accents de l’anglais des îles Britanniques, y compris en RP [7].

Selon Wells (1982 : 261), l’une des descriptions les plus précoces de la glottalisation apparaît dans Wright (1905 : §287). Ce dernier signale la présence du phénomène dans les environs de Glasgow, dans le Lothian et à Édimbourg, principalement avant la suite // + consonne liquide, comme dans kettle ou water (la plupart des accents écossais sont rhotiques). Jones (Trofimov & Jones 1923 ; Jones 1932) observe pour sa part la glottalisation de /t/ en RP dès les années 1920 [8]. Selon Andrésen (1968 : 18), les variantes glottalisées pourraient s’être diffusées géographiquement de la manière suivante : a) ouest de l’Écosse (1ère attestation en 1860) ; b) est de l’Écosse (1889) ; c) nord de l’Angleterre (1908) ; d) Midlands et Londres (1909) ; e) Kent (1913).

Les environnements linguistiques dans lesquels se produit la glottalisation de /t/ forment un objet d’étude complexe (Wells 1982 : 260). Ils varient notamment en fonction des régions et de la classe sociale des locuteurs. Wells (1982 : 260) répertorie de la manière suivante les environnements dans lesquels le remplacement glottal de /t/ est observé en RP au début des années 1980 :

  1. en position finale avant une consonne obstruante ou nasale (p. ex. quite difficult => [ˈkwaɪʔ ˈdɪfɪkəɫt] ; quite nice => [ˈkwaɪʔ ˈnaɪs]) ;
  2. en position finale avant une liquide ou une semi-voyelle (p. ex. quite likely => [ˈkwaɪʔ ˈlaɪkli] ; white wall => [ˈwaɪʔ ˈwɔːɫ])
  3. à l’intérieur d’un mot, avant une consonne obstruante ou nasale (p. ex. football => [ˈfʊʔbɔːɫ] ; batman => [ˈbæʔmən]).

Un peu plus récemment, Wells (1990b : 6) et Cruttenden (2001 : 83) admettent la possibilité que l’on puisse aussi observer en RP des variantes glottales de /t/ en position finale prépausale et/ou prévocalique (p. ex. take it => [ˈteɪk ɪʔ] ; quite easy => [ˈkwaɪʔ ˈiːzi]) [9]. La progression des variantes glottalisées de /t/ en RP suggèrent que l’accent « standard » tend aujourd’hui à se « démocratiser » (Parsons 1998 : 50). 

1.2. La vocalisation de /l/ sombre

Il s’agit de la réalisation phonétique des variantes vélaires de /l/ (en position finale et/ou préconsonantique) [10] par une voyelle et non une approximante latérale (p. ex. bell => [be] ; milk => [mk] [11]). Cette innovation, moins saillante que la glottalisation de /t/, est vraisemblablement souvent passée inaperçue, et les premiers commentaires relatifs au phénomène n’apparaissent qu’au XXe siècle (Britain 2002a : 83).

Des variantes vocaliques de /l/ sont recensées en 1903 par Kjederqvist (1903) à Pewsey, dans le Wiltshire. Trudgill (1974) répertorie les premiers signes du phénomène vers le comté de Norfolk au début des années 1970. A la fin des années 1990, des variantes vocalisées de /l/ sont recensées à Londres (Tollfree 1999), Milton Keynes (Williams & Kerswill

1999), dans le comté d’Essex (Spero 1996 ; Przedlacka 2002), dans les West Midlands (Mathisen 1999 ; Newbrook 1999), à Newcastle (Watt & Milroy 1999), Hull (Williams & Kerswill 1999), Cardiff (Mees & Collins 1999), Glasgow (Stuart-Smith 1999), Édimbourg (Chirrey 1999) et même, plus rarement, en Irlande du Nord (McCafferty 1999). Un peu plus tard, des variantes vocaliques de /l/ sont également repérées à Colchester (Meuter 2002), dans les Fens (Britain 2002a), à Leeds (Khattab 2002) et à Stornoway (Wilhelm 2005). Au début des années 2000, Cruttenden (2001 : 83) considère la vocalisation de /l/ sombre comme légèrement en marge du RP (« on the verge of RP »). Cette analyse tend à nouveau à corroborer l’hypothèse d’une évolution « démocratique » du RP (Wright 1989 : 355). 

1.3. La labiodentalisation de /r/

Il s’agit de la réalisation de /r/ au moyen d’une approximante labiodentale ([]) et non post-alvéolaire : (ex. France => [f ns], red => [ d]).

Les variantes labiodentales de /r/, quoique recensées assez tôt dans des études descriptives de l’anglais oral [12], étaient encore récemment considérées comme relevant d’une prononciation fautive. Au début des années 1980, Gimson (1980 : 207) assimilait leur usage à un défaut de prononciation ou à une marque d’affectation déplacée [13]. On note pourtant une évolution favorable de leur perception, notamment en raison de leur présence dans la production de personnalités médiatiques ou politiques telles que Jonathan Ross, Kate Bush, Isobel Lang ou même Margaret Thatcher (Foulkes & Docherty 2000 : 4, 33).

Plusieurs études témoignent de la diffusion étendue et rapide du phénomène. Dans les années 1980, Trudgill (1983) rapporte que la labiodentalisation de /r/, déjà observée à Norwich en 1968, est désormais présente dans la production d’un tiers de ses informateurs. À la fin des années 1990 et au début des années 2000, la labiodentalisation de /r/ est largement observée à Middlesbrough (Llamas 1998), Londres (Tollfree 1999), Norwich (Trudgill 1999 : 133), Milton Keynes (Kerswill & Williams 1999 : 147), Reading (ibid. 147), Derby (Foulkes & Docherty 1999 : 51), Hull (Kerswill & Williams 1999 : 147), Newcastle (Watt & Milroy 1999 : 30), Colchester (Meuter 2002) et dans les Fens (Britain 2002a). Cruttenden (2001 : 83) considère la labiodentalisation de /r/ comme « récemment intégrée » en RP. Les variantes labiodentales de /r/ sont surtout observées dans la production des adolescents. Williams & Kerswill (1999 : 159) les classent au nombre des normes distinctives de prononciation adoptées par les jeunes, tout comme l’antériorisation de /θ/ et de /ð/ [14].

1.4. L’antériorisation de /uː/

L’antériorisation de /uː/ [15] – c’est-à-dire, sa réalisation par [ʉː] (cf. p. ex. Cruttenden 2001 : 83) ou [Yː] (cf. p. ex. Britain 2002a : 84) – observée dans certains accents de l’anglais britannique s’inscrit probablement dans le cadre d’une concaténation de changements nommée modification des diphtongues (Diphthong Shift – Wells 1982 : 256-257, 307-308 [16]). On traitera néanmoins ce phénomène à part, pour deux raisons :

  1. Plusieurs études consacrées aux innovations récemment observées dans les accents de l’anglais britannique ou à l’Estuary English [17] traitent l’antériorisation de /uː/ indépendamment de la modification des diphtongues ;
  2. De multiples accents de l’anglais britannique se caractérisent entre autres par des variantes avancées de /uː/ sans comporter de diphtongues modifiées. C’est par exemple le cas dans certaines parties du nord de l’Angleterre (Wells 1982 : 359), en Écosse ou enIrlande du Nord (Wells 1982 : 400, 441). Britain (2002a : 87) observe également des variantes antériorisées de /uː/ dans la région des Fens, bien que l’accent local ne comporte pas de diphtongues modifiées.

À la fin des années 1990 et au début des années 2000, des variantes antériorisées de /uː/ sont observées à Londres (Tollfree 1999 : 165, 168), Milton Keynes (Williams & Kerswill 1999 : 144), Reading (ibid. 145), Norwich (Trudgill 1999 : 130), Hull (Williams & Kerswill 1999 : 146) et la région des Fens (Britain 2002a : 87). On en observe également à Leeds et à Settle (Wilhelm 2011 : 339-340). L’antériorisation de /uː/ est répertoriée par Cruttenden (2001 : 83) au nombre des changements « bien établis » en RP. 

1.5. La tension de /ɪ/ en position finale non accentuée (HappY tensing)

Cette innovation consiste en l’emploi de variantes tendues (très fermées et impliquant un avancement de la masse de la langue) des voyelles fermées d’avant correspondant aux graphèmes <y>, <ie>, <ey> ; et parfois <i> en position finale non accentuée (p. ex. happy => [hæpi], [hæpi ] ou [hæpi]) [18].

Trudgill (1990 : 77), qui décrit une diffusion rapide du phénomène, pense que les variantes concernées se diffusent du sud vers le nord de l’Angleterre. Dans la mesure où la voyelle finale de HappY est traditionnellement ouverte dans nombre de zones du nord de l’Angleterre (p. ex. dans le Yorkshire [Wales 2006 : 166] et autour de Sheffield [Stoddart, Upton & Widowson 1999]), la présence de variantes fermées à Liverpool, Hull et Newcastle le conduit à émettre l’hypothèse d’un « saut » géographique effectué jusqu’à ces agglomérations.

À Leeds, où la tension de /ɪ/ en position finale non accentuée était encore considérée comme exceptionnelle voici quelques années (Foulkes, communication personnelle, 2005), le phénomène semble gagner du terrain rapidement, de telle sorte que les variantes tendues sont désormais majoritaires chez les adolescents (Wilhelm 2011 : 344-346).

En RP, Gimson observe dès les années 1960 une propension de certains locuteurs à « remplacer » /ɪ/ par /iː/ en fin de mot. Au début des années 1980, il reconnaît que, chez les plus jeunes locuteurs utilisant l’accent « standard », cette voyelle tend à être remplacée par une voyelle tendue courte (Gimson 1980 ; cf. Windsor Lewis 1990 : 159). Wells (1982 : 294) estime en 1982 que l’innovation commence à affecter le RP. En 1990, Ramsaran (1990 : 185-186) considère la progression de ces variantes comme témoignant de l’évolution de l’accent « standard ». Au début des années 2000, Cruttenden (2001 : 83) affirme que l’innovation y est bien établie. 

2. La diffusion en perspective

On l’a dit en introduction, nombre de travaux décrivent les changements répertoriés plus haut comme se diffusant géographiquement dans les îles Britanniques [19]. Le tableau 1, qui met en relation les innovations avec les zones géographiques dans lesquelles elles sont observées, semble corroborer cette conception du phénomène. 

Pour citer cette ressource :

Stephan Wilhelm, "Réflexions sur quelques innovations phonétiques observées en anglais britannique", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mars 2011. Consulté le 18/06/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/langue/phono-phonetique/reflexions-sur-quelques-innovations-phonetiques-observees-en-anglais-britannique