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L’activation du changement des sons en Grande-Bretagne dans le contexte de l’après Seconde Guerre mondiale

Par Olivier Glain : Maître de conférences - Université Jean Monnet de Saint-Étienne
Publié par Marion Coste le 21/05/2014
Créé le 08/03/2017, kjsp:336554, Page libre

Introduction

Cet article a pour but d’identifier et d’expliquer les changements qui ont eu lieu dans la prononciation de l’anglais en Grande-Bretagne depuis la deuxième partie du XXe siècle. Les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale ont en effet été riches en changements de sons. Dans un premier temps, les principales évolutions associées à cette période seront identifiées. Ce relevé d’innovations phonétiques et phonologiques permettra d’aboutir à une conclusion intermédiaire : ces changements ont connu une accélération dans les années 1960-1970. Nous verrons ensuite que l’activation de cette série de changements de sons peut être expliquée par les évolutions politiques, idéologiques et sociales qui ont eu lieu en Grande Bretagne au cours de la période ayant suivi le conflit mondial. En effet, les mutations qui ont caractérisé cette période de l’Histoire ont contribué à une démocratisation de la société britannique, qui semble être allée de pair avec une certaine « démocratisation » de l’anglais parlé en Grande-Bretagne. Ces évolutions ont donné lieu à une situation de contact entre différentes variétés d’anglais qui étaient auparavant séparées pour des raisons sociales. Le processus de nivellement des prononciations locales, maintes fois observé par les linguistes britanniques ces dernières années, s’inscrit très certainement dans la suite logique de ce contact linguistique.

1. Quels changements ?

À la lecture de divers ouvrages et articles de phonétique et de phonologie, on remarque aisément qu’un nombre important de changements de sons a été relevé dans la deuxième moitié du XXe siècle, et ce, dans plusieurs régions de Grande-Bretagne. En d’autres termes, il y a eu « passage » de certains sons à d’autres dans la majorité des accents britanniques. Le point commun à ces évolutions est la diffusion de traits qui trouvent leur origine dans des variétés d’anglais non-standard, que ces variétés soient régionales ou sociales. Ces traits ont été observés depuis longtemps (parfois plusieurs siècles) sous forme de variation et ils se sont diffusés depuis plusieurs décennies, y compris dans la prononciation britannique standard, la Received Pronunciation (RP). Ces traits ont donc commencé à « passer » de l’état de variation à celui de changement dans la seconde partie du XXe siècle. Il est possible d’identifier huit principaux changements :

1.1 La tension de /ɪ/ en position finale (ex : happy, coffee, valley)

Cette voyelle, que l’on rencontre dans les mots qui s’écrivent avec <y> ou <ey> en position finale, ainsi que dans les comparatifs et superlatifs des adjectifs qui se terminent en <y> (Roach 2009 : 67), était traditionnellement associée à la voyelle courte et relâchée /ɪ/, que l’on trouve dans le mot bit. À présent, un nombre croissant de locuteurs britanniques l’identifie à la voyelle longue et tendue /i:/, que l’on rencontre dans le mot beat. Le changement, qui se serait diffusé dans les années 1970 (Wells 1997a), touche également les locuteurs dont la prononciation est standard, à l’exception de ceux qui utilisent une forme extrêmement conservatrice de RP (Upton 2008 : 276).

1.2 L’évolution de la diphtongue /əʊ/ (ex : no, wholly)

Dans un grand nombre d’accents, cette diphtongue a évolué de [öʊ] (avec un premier élément arrondi et centralisé) vers [əʊ] (avec un premier élément désarrondi et central). Cruttenden (2008 : 85) observe une tendance plus récente : le premier élément se rapproche d’une voyelle postérieure ouverte et arrondie lorsque la diphtongue se trouve devant [ɫ] (/l/ « sombre, cf. section 1.5). La diphtongue est alors prononcée [ɒʊ] dans des mots comme wholly. Wells situe ce changement à la fin du XXe siècle (Wells 1997b : 23).

1.3 L’antériorisation de /uː, ʊ/ (ex : spoon, foot)

Les variétés d’anglais britannique exhibent différents degrés d’antériorisation de /uː/ et de /ʊ/. Cette antériorisation peut être accompagnée d’un désarrondissement de l’articulation (perte de labialité) et, dans le cas de /uː/, d’une diphtongaison (Cruttenden 2008 : 84). Ainsi, un item comme spoon peut être prononcé [spʉːn], [spʊʉn], [spɨːn] ou [spɪɨn]. Un mot comme foot peut être réalisé [fʉt], [fɨt], voire avec une qualité proche du schwa : [fət]. Wells estime aussi la diffusion de ce changement à la fin du XXe siècle (Wells 1997b : 23).

1.4 La glottalisation de /t/

Outre /t/, ce changement touche également dans une moindre mesure les occlusives /p/ et /k/. Un coup de glotte, noté [ʔ], se substitue alors à l’occlusive. Ce coup de glotte se rencontre « en fin de mot, en fin de syllabe devant une consonne. Il peut enfin remplacer le /t/ entre deux voyelles […] mais il est fréquemment stigmatisé dans cette position » (Glain 2013a : 37). Par conséquent, sa réalisation effective dépend de critères sociolinguistiques. Celle-ci est également stylistique et dépend de la situation dans laquelle se trouve le locuteur. En effet, un locuteur « pourra très bien tâcher de ne pas substituer le coup de glotte à un /t/ dans une situation de prise de parole plus formelle » (Glain 2013a : 37). En voici un exemple :

Ex : quite easy [ˌkwaɪʔ 'iːzi], take it off [ˌteɪk ɪʔ 'ɒf], not only [ˌnɒʔ 'əʊnli], right [raɪʔ], city ['sɪʔi]

Dans un important travail de synthèse, Wilhelm (2011 : 51) note que le phénomène a commencé à être véritablement observable dès la fin des années 1960 « chez à peu près toutes les catégories de locuteurs, et ce, dans de nombreuses zones géographiques de Grande-Bretagne ».

Parfois, le coup de glotte ne se substitue pas à l’occlusive. Au contraire, en apparaissant devant celle-ci, il vient la « renforcer ». On parle alors de pré-glottalisation ou de renforcement glottal (Wilhelm 2011 : 48) (ex : quite [kwaɪʔt]).

1.5 La vocalisation de /l/

La consonne latérale /l/ possède deux allophones en RP. Le premier se note [l] et est appelé /l/ « clair ». Il est utilisé devant les voyelles. Le second se note [ɫ], et s’appelle /l/ « sombre » ou /l/ « vélarisé ». On le trouve dans les autres environnements phonétiques et son articulation secondaire est vélarisée (l’arrière de la langue remonte en direction du palais mou). De plus en plus souvent, ce [ɫ] se trouve vocalisé et prononcé comme la voyelle [ʊ] ou [o]. Il en est ainsi de :

milk [mɪʊk, mɪok], shelf [ʃeʊf, ʃeof], pill [pɪʊ, pɪo]

Trudgill répertorie les premiers signes de l’apparition de ce phénomène dans le Norfolk au début des années 1970 (Trudgill 1974 : 182). Wells estime que cette variante a commencé à être entendue chez les locuteurs RP à la fin du XXe siècle (Wells 1997b : 23).

1.6 L’antériorisation de <th> (/θ/ et /ð/)

Suite à une antériorisation de leur articulation, le phonème sourd /θ/ est réalisé [f] et le phonème voisé /ð/ est prononcé [v] (ex : thin [fɪn], this [vɪs]). Il s’agit là de réalisations du <th> traditionnellement associées au Cockney qui ont tendance à se généraliser en anglais britannique. Kerswill (2000 : 24-25) dresse l’historique de cette diffusion dans deux articles. Nous reproduisons ci-dessous la synthèse qu’en fait Wilhelm (2011 : 54). Il convient de noter que le phénomène se généralise à l’extérieur de la grande région londonienne à partir des années 1960 :

  • Londres et ses environs (1850) ;
  • Bristol (1880) ;
  • Sud-est de l’Angleterre (p. ex. Reading (1950), Milton Keynes (peut-être)) ;
  • Centre de l’Angleterre (Midlands, East Anglia, South Yorkshire), p. ex. Birmingham, Derby (1955), Norwich (1960) et Sheffield ;
  • Nord de l’Angleterre, p. ex. Hull (1970) ;
  • Nord-est de l’Angleterre et Lowlands d’Écosse, p. ex. Newcastle (1970), Glasgow (1970) ;
  • Pays de Galles (Cardiff, 2001).

1.7 La palatalisation (coalescence) du yod /j/

Dans un article portant sur la RP, Wells définit trois étapes essentielles dans le développement diachronique de la coalescence du yod (Wells 1997b). Il note tout d’abord une tendance historique de la langue anglaise à convertir /tj/en /tʃ/ et /dj/ en /dʒ/ [1]. Dans un deuxième temps, le phénomène s’est accéléré durant la première partie du XXe siècle pour devenir majoritaire en syllabe inaccentuée dans les suites /tju/ et /dju/ (ex : actual /'æktʃuəl/, gradual /'ɡrædʒuəl/). Wells observe enfin un nouveau changement à la fin du XXe siècle, le phénomène se diffusant alors aux syllabes accentuées (ex : Tuesday /'tʃuːzdeɪ/, dune /dʒuːn/).

1.8 La palatalisation contemporaine

La coalescence du yod en syllabe accentuée s’inscrit en fait dans une tendance plus large à un développement de la palatalisation au cours de la même période. Dans sa description de la « palatalisation contemporaine », Glain définit trois autres environnements phonétiques (Glain 2013b) :

- La palatalisation du yod en syllabe accentuée dans les séquences /sju/ et /sju/

(ex : assume /ə'sjuːm/ → /ə'ʃuːm/, presume /prɪ'sjuːm/ → /prɪ'ʒuːm/),

- La palatalisation des agrégats consonantiques /stj, str/ et, de façon plus rare /st, sk/

(ex : student /'stjuːdənt/ → /'ʃtjuːdənt/, street /striːt/ → /ʃtriːt/, stop /stɒp/ → /ʃtɒp/, score /skɔː/ → /ʃkɔː/),

- La palatalisation de /s/ par /r/

(ex : grocery /'grəʊsri/ → /'grəʊʃri/, classroom /'klɑːsruːm/ → /'klɑːʃruːm/, restaurant /'restrɒnt/ → /'reʃtrɒnt/).

Suite à une étude en temps apparent (c'est-à-dire en comparant les locuteurs de tranches d’âge différentes) menée sur le corpus public IDEA (The International Dialects of English Archive [2]) à partir de 531 enregistrements, Glain conclut que le changement devient véritablement apparent avec les locuteurs nés dans les années 1960 et 1970 (Glain 2013b).

Au regard des données qui ont été présentées, il est aisé de remarquer que les changements de sons dont il est question dans cet article prennent véritablement forme dans la deuxième partie du XXe siècle et plus particulièrement, pour la plupart d’entre eux, dans les années 1960-1970. Dès lors, la question qu’il convient de se poser est celle de l’activation du changement, considérée par Weinreich, Labov et Herzog (1968) comme la question centrale du changement linguistique. En d’autres termes, pourquoi passe-t-on d’une situation de variation plus ou moins stable à une situation de changement linguistique, avec une diffusion de certaines variantes dans la communauté linguistique?

Pourquoi cette activation à ce moment-là ? Pourquoi pas plus tôt ? Pourquoi pas plus tard ? Afin de répondre à cette question, il est nécessaire de reconnaître la dimension sociale du changement linguistique. [3]

2. Changements sociaux et changements des sons

2.1 Linguistique cognitive : interaction entre éléments linguistiques et éléments extra-linguistiques

Le modèle de changement des sons proposé par Smith permet de répondre aux interrogations soulevées (Smith 2007). Il s’agit d’un modèle proposé dans le cadre conceptuel de la linguistique cognitive. Les linguistes de sensibilité cognitive s’accordent à reconnaître un lien entre compétences linguistiques et compétences non linguistiques. Le langage n’est donc pas considéré comme modulaire, contrairement à la conception traditionnelle des générativistes qui considèrent que la connaissance du langage est mentalement indépendante d’autres types de connaissances et d’autres types de compétences cognitives. Ainsi, les changements sociaux ou les évènements historiques majeurs jouent un rôle dans l’évolution des sons. L’opposition traditionnelle entre changements linguistiques internes et externes [4] n’est plus pertinente dans ce modèle, une interaction entre processus linguistiques et processus extra-linguistiques étant nécessaire pour que le changement des sons soit activé (Smith 2007 : 10). Cette conception n’est pas entièrement nouvelle. En effet, Meillet soutenait déjà au début du XXe siècle que seul le changement social pouvait nous permettre d’expliquer le changement linguistique (Meillet 1921).

Pour que le modèle proposé par Smith puisse nous permettre de rendre compte des évolutions phonétiques recensées dans cet article, il faut identifier quelles sont les mutations de la société britannique qui sont susceptibles d’avoir servi de déclencheurs à l’activation du changement linguistique dans la seconde partie du siècle dernier.

2.2 La Grande-Bretagne de l’après-Seconde Guerre mondiale : les germes du changement

Après la Seconde Guerre mondiale, un consensus émerge dans la société britannique : les inégalités sociales d’avant-guerre ne sont plus acceptables et des réformes sont nécessaires. Le rapport Beveridge donne le cadre de la reconstruction d’après-guerre (Beveridge 1942). À la suite de ce rapport, le gouvernement travailliste entreprend les réformes sociales qu’il juge essentielles. Il y a alors un véritable engagement national en faveur de ces réformes (Speck 1993). Le rapport Beveridge pose les bases de l’État-Providence d’après-guerre en identifiant cinq grands maux dans la société britannique : pauvreté, insalubrité, maladie, ignorance et chômage, ce qui a des conséquences importantes en matière d’éducation.

Le premier changement de grande importance a lieu en 1944. Il s’agit de la loi d’éducation connue sous le nom de Butler Act (Richard Butler, qui en est l’instigateur, est conservateur, preuve du consensus national qui existe alors). Auparavant, l’éducation n’était ni obligatoire ni gratuite dans le secondaire. En outre, il n’y avait pas de poste gouvernemental correspondant à celui de Ministre de l’Éducation avant le Butler Act de 1944. Par ailleurs, toutes les Local Education Authorities doivent désormais être en mesure de proposer une éducation gratuite à tous les enfants de plus de onze ans (Charlot 1997 : 163). Cette réforme de l’éducation secondaire a des conséquences directes sur le monde universitaire. En effet, le nombre d’universités double entre 1944 et 1966 et celles-ci deviennent accessibles aux étudiants originaires de tous les milieux socio-éducatifs. Il y a ainsi une démocratisation certaine du système éducatif dans son ensemble. Celle-ci va de pair avec une certaine démocratisation du langage.

En matière de prononciation, Hannisdal (2006 : 15) établit un lien entre ce contexte socio-historique et le déclin de la RP et de son prestige. Elle explique que les changements sociaux précédemment décrits ont un fort impact linguistique et, en particulier, un fort impact sur la façon dont les locuteurs britanniques perçoivent les accents et la prononciation. Historiquement, la prononciation en Grande-Bretagne est en corrélation étroite avec le statut social. En effet, plus on se rapproche du sommet de l’échelle socio-économique, plus on se rapproche d’une prononciation standardisée de type RP, et moins la variation est importante. La conséquence directe de la nouvelle situation éducative est l’accès de locuteurs non-RP à des postes à responsabilité. Il devient possible de « faire carrière » pour des personnes originaires de catégories socio-économiques défavorisées. Ainsi, une personne éduquée cesse petit à petit d’être nécessairement synonyme d’un locuteur de type RP dans l’esprit de tous. Au cours de la même période, la RP cesse d’être une exigence dans les écoles privées ou dans l’Église d’Angleterre.

La perte de prestige de la RP est une donnée sociétale notable en Grande-Bretagne, où la prononciation a toujours été considérée comme le miroir des classes sociales. En 1970, Gimson écrit que la reconnaissance de la RP comme standard incontesté chez les jeunes est remise en question (Gimson 1970 : 18-19). Il explique que, la structure sociale du pays étant moins rigide qu’auparavant, les jeunes sont plus susceptibles de rejeter l’autorité, sous quelle que forme que ce soit. Le rejet de l’Establishment va ainsi de pair avec le rejet de la RP et des prononciations standard qui lui sont associées. Cela permet d’expliquer en grande partie le développement des variantes non standard telles que celles qui ont été décrites précédemment (cf. section 1). Ce rejet du système doit être vu en lien avec l’idéologie plus libérale qui commence à prendre forme dans les années 1960 (plus grande égalité entre les sexes et les différentes ethnies composant le paysage britannique, légalisation de la contraception, de l’avortement et de l’homosexualité, etc.). Nous trouvons là les conditions favorables à un changement linguistique tel que décrit par le modèle cognitif de Smith.

3. Pourquoi une accélération du changement dans les années 1960-1970 ?

3.1 L’incrémentation du changement linguistique

Selon Labov (1994), la transmission d’innovations linguistiques est caractérisée par un phénomène d’incrémentation (incrementation) : par générations successives, les enfants font avancer les changements dans la même direction que leurs parents et/ou modèles linguistiques mais jusqu’à un niveau supérieur d’évolution. Ainsi, le changement se trouve accentué avec le temps : ses principaux traits se renforcent et celui-ci se développe, génération après génération. L’incrémentation peut par exemple se caractériser par une plus grande fréquence ou une plus grande portée des caractéristiques de la variante associée au changement (Labov 2010 : 307-308). D’après Labov toujours, ce phénomène est particulièrement développé en milieu urbain (Labov 2010 : 437), où les changements sont inconsciemment rattachés à une non-conformité aux normes sociolinguistiques, et où ils se trouvent particulièrement accentués par les adolescents qui s’inscrivent dans une logique de non-conformité vis-à-vis des pratiques institutionnelles des adultes. Typiquement, un changement initié par une première génération se trouve d’une certaine façon exagéré par la génération suivante.

Selon ce principe, on peut avancer que les évolutions notées dans cet article commencent à se développer avec les changements sociaux dans le contexte immédiat de l’après-Seconde Guerre mondiale. Dans un deuxième temps, l’incrémentation du changement linguistique porte ces changements de sons à un niveau supérieur d’évolution vers la fin des années 1960 et le début des années 1970, ce qui les rend plus saillants, donc plus facilement observables dans la communauté linguistique.

3.2 Le contact entre variétés

La forte mobilité sociale précédemment décrite s’accompagne d’une importante mobilité géographique dans les décennies qui suivent la Seconde Guerre mondiale. Il s’en suit que des locuteurs d’origines différentes interagissent désormais de façon plus régulière et plus soutenue. Cela contribue à la diffusion d’un certain nombre de traits de prononciation, par phénomène de contact, et suite à un processus d’accommodation linguistique (c'est-à-dire de convergence entre les traits linguistiques d’interlocuteurs de dialectes et d’accents différents). Britain (2004) parle de phénomène de relocation diffusion (mode de diffusion à l’œuvre lorsqu’il y a déplacement de locuteurs).

Tous ces changements contribuent à altérer la nature des réseaux sociaux qu’ont tissés les Britanniques et à restructurer les communautés linguistiques. Celles-ci présentent désormais des liens sociaux plus lâches qu’auparavant, ce qui les rend plus réceptives au changement linguistique (Hannisdal 2006 : 51-52). D’après Milroy, les communautés sociales et linguistiques peuvent être définies par la nature des liens qui unissent les locuteurs qui les composent (Milroy 1980). On parle de communautés à fort ou faible lien social. Les communautés à fort lien social sont bien établies, ne présentent que peu de changements sociaux mais sont caractérisées par un contact social intense entre leurs membres. On parle alors de réseau de communication dense. Les communautés au lien social plus lâche sont au contraire des communautés établies plus récemment et qui sont caractérisées par un changement social considérable, des contacts sociaux intracommunautaires moins importants et des contacts inter-communautaires plus fréquents. On parle alors de réseau de communication souple. Il en résulte que les communautés à faible lien social présentent une accommodation intra-communautaire moins forte, une gamme de variantes linguistiques plus importante et un plus grand nombre d’innovations. À ce titre, elles sont plus susceptibles de connaître des changements linguistiques rapides (Milroy 1992). Cela est particulièrement le cas dans les milieux urbains, notamment dans les villes à forte croissance. Cette deuxième catégorie de communauté correspond bien aux communautés linguistiques de Grande-Bretagne qui commencent à se développer dans les années 1960-1970 autour de grands centres urbains tels que Londres, Cardiff, Glasgow, Newcastle, Nottingham, Leeds, Liverpool, Manchester, Birmingham et Bristol.

3.3 Le rôle des médias

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le programme radiophonique de J. B. Priestley, dont le but est de soutenir le moral des Britanniques, devient un véritable phénomène national. Selon Charlot , une grande partie du succès de son émission peut être attribuée à son accent du Yorkshire, qui le rend accessible, faisant de lui un « homme du peuple » (a man of the people) (Charlot 1997 : 144). Ce succès (certes passager) d’une émission radiophonique avec un présentateur à l’accent régional marqué préfigure ce qui va se passer quinze ans plus tard. Il est intéressant de noter que l’écrivain George Orwell avait écrit dans son journal intime que le premier signe du véritable changement social en Angleterre serait la disparition de la RP des ondes de la BBC . À partir des années 1960, on assiste à un véritable retour en force des accents régionaux sur les ondes de la BBC (Orwell et Angus 1970). Depuis, cette tendance n’a cessé de croître, sur les radios nationales et locales, ainsi qu’à la télévision.

Dans les années 1920, la BBC avait choisi un accent standard de type RP pour ses présentateurs (d’où l’expression BBC English), au détriment de toute prononciation non standard, contribuant en cela à la construction du mythe longtemps colporté selon lequel les autres prononciations (et en particulier les accents régionaux) ne seraient pas « correctes ». Au début du XXe siècle, l’essor de la RP avait contribué à créer, chez ceux dont la prononciation était différente, un sentiment d’insécurité linguistique, que Calvet définit ainsi :

On parle de sécurité linguistique lorsque, pour des raisons sociales variées, les locuteurs ne se sentent pas mis en question dans leur façon de parler, lorsqu’ils considèrent leur norme comme la norme. À l’inverse, il y a insécurité linguistique lorsque les locuteurs considèrent leur façon de parler comme peu valorisante et ont en tête un autre modèle, plus prestigieux, mais qu’ils ne pratiquent pas. (Calvet 2011 : 47)

Certains linguistes sont sceptiques quant à l’influence que peuvent avoir les médias sur la prononciation des individus [5]. Ils estiment que l’exposition indirecte à un accent différent n’est pas suffisante et qu’une interaction entre locuteurs de prononciations différentes est nécessaire pour qu’une véritable influence puisse opérer. Cependant, cette influence peut s’exercer dans le sens contraire : on peut retrouver dans les médias des caractéristiques de prononciation qui étaient au départ extérieures à ceux-ci. Hannisdal montre ainsi que les présentateurs RP de journaux télévisés ont adopté des traits non-standard dans leur prononciation (Hannisdal 2006). D’après Stuart-Smith, la sociologie a permis de démontrer que les médias pouvaient affecter le comportement social des individus (Stuart-Smith 2006). Par exemple, la corrélation entre la violence à la télévision et un comportement agressif a été démontrée par Strasburger dès 1995 (Strasburger 1995 : 18-37). Suite à plusieurs études, Stuart-Smith explique l’adoption de certains traits de l’accent londonien par des résidents de villes aussi éloignées de la capitale que Hull ou Glasgow. Celle-ci serait la conséquence des habitudes télévisuelles de ces locuteurs, qui s’identifient aux personnages des séries londoniennes. Cela revient à dire que la clé de l’influence des médias en matière de prononciation se trouve dans une véritable identification sociale (et non dans une simple exposition passive à des programmes de télévision).

La plupart des évolutions qui ont été relevées dans cet article sont des changements en cours, principalement associés aux locuteurs les plus jeunes et qui trouvent leur origine dans des milieux urbains. Elles semblent ainsi participer de l’identité sociale des jeunes et relever du prestige voilé (c'est-à-dire du prestige exercé par les formes linguistiques non standard). Elles confèrent au locuteur ce que l’on appelle en anglais de la street cred (street credibility). Il s’agit d’un terme familier à peu près équivalent à « branché » ou « cool ». Ainsi, « une personne ayant plus de street cred sera acceptée chez les jeunes des milieux urbains car elle sera perçue comme véhiculant leurs valeurs » (Glain 2013b : 251). Grâce à ces phénomènes d’identification, les conditions nécessaires à l’adoption d’innovations phonétiques semblent réunies. En effet, si l’on en croit Wells, une innovation sera adoptée si elle est associée à des locuteurs et à des groupes ayant un certain prestige social, autrement dit, si elle est perçue comme étant socialement « admirable » et ainsi digne d’être imitée (Wells 1982 : 103).

Un dernier élément qui paraît devoir être pris en compte lorsque l’on considère le rôle joué par les médias est l’essor d’Internet, désormais utilisé quotidiennement par la vaste majorité des Britanniques. Les internautes ont la possibilité de regarder n’importe quelle vidéo à n’importe quel moment et chacun peut désormais poster sa vidéo sur la toile, sur des sites prévus à cet effet. De plus, les programmes de messagerie instantanée et de partage d’écran sont à présent régulièrement utilisés et il est facile d’avoir des conversations en ligne en voyant, à l’écran, le visage de son interlocuteur. Dès lors, les conditions de face-à-face que Trudgill estime nécessaire pour qu’une réelle influence puisse avoir lieu sont quasiment réunies, ce qui ne peut que renforcer la diffusion de certains traits de prononciation à travers les variétés d’anglais britannique, voire au-delà.

Conclusion

Derrière tous les changements recensés dans cet article, des mécanismes de changement interne sont bien évidemment à l’œuvre (principes d’économie et d’analogie). Néanmoins, seule la conjugaison de facteurs de changements internes et externes permet d’expliquer le passage de la variation plus ou moins stable au véritable changement à un moment donné, ainsi que le passage de simples innovations individuelles à d’authentiques évolutions à l’échelle de la communauté. L’activation de ces changements semble venir de l’interaction de processus intra- et extra-linguistiques typiques des décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. L’explosion des moyens de communication de la société moderne certainement à renforcer ces évolutions et à en créer d’autres. La tendance de fond dégagée dans cet article à propos des variétés britanniques peut être appliquée à d’autres variétés d’anglais. En effet, certains des changements relevés ont été remarqués dans d’autres variétés d’anglais (c’est notamment le cas du passage de /str/ à /ʃtr/, de /sr/ à /ʃr/ ou encore de l’antériorisation de /uː, ʊ/). Il s’agit là de développements indépendants (les évolutions britanniques n’ont pas directement eu une influence sur les changements néo-zélandais dans les années 1940-1970, par exemple) mais la période charnière est la même. En outre, la période en question est riche d’autres changements dans d’autres variétés d’anglais. C’est par exemple le cas de la neutralisation de /eə/ et /ɪə/ en anglais néo-zélandais, dont le début de la diffusion est estimé aux années 1970. C’est également le cas du changement vocalique en chaîne connu sous le nom de Northern Cities Vowel Shift dans les villes de la région des Grands Lacs aux États-Unis. Celui-ci aurait commencé à se diffuser dans la communauté au début des années 1960. En dépit de spécificités contextuelles, on constate à chaque fois un schéma sociolinguistique identique : les grandes mutations sociales de l’après-guerre et une certaine remise en question de l’ordre social sont associées au changement des sons et à la remise en question d’une certaine « hiérarchie » linguistique.

Notes

[1] C’est ainsi qu’un très grand nombre d’emprunts au français ont été palatalisés, parfois en deux temps (ex : nature /natyr/ en français → /naːtjuːr/puis /'neɪtʃə/).

[2] Remerciements à IDEA (http://www.dialectsarchive.com).

[3] Sur les cas de palatalisation, voir l'article d'Olivier Glain Les Cas de Palatalisation Contemporaine (CPC) en anglais, publié sur la Clé des langues.

[4] Le changement interne est inhérent à la langue alors que le changement externe est d’origine social.

[5] Ex : MILROY James & MILROY Leslie, Authority in Language, Investigating Standard English, Londres, Routledge, 1999 ; TRUDGILL Peter, Dialects in Contact, Oxford, Blackwell, 1986.

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Pour citer cette ressource :

Olivier Glain, "L’activation du changement des sons en Grande-Bretagne dans le contexte de l’après Seconde Guerre mondiale", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mai 2014. Consulté le 20/05/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/langue/phono-phonetique/l-activation-du-changement-des-sons-en-grande-bretagne-dans-le-contexte-de-l-apres-seconde-guerre-mondiale