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Morale et politique dans "Resistance to Civil Government" de Henry David Thoreau

Par Michel Granger : Professeur - Université Lumière Lyon 2
Publié par Clifford Armion le 16/01/2008
Très connu pour avoir inspiré l'action de Gandhi et de Martin Luther King, « Résistance au gouvernement civil » (« La désobéissance civile ») entre à l'évidence dans la catégorie des essais politiques, mais Thoreau y traite de politique à sa manière, selon le point de vue d'un individualiste qui possède un certain sens de la collectivité. On n'y trouvera pas de théorie du gouvernement : l'organisation de la société et l'exercice du pouvoir passent au second plan, car tout est ramené à l'individu et à son intégrité morale. Significativement, l'opposition entre la loi et le bien est marquée de façon péremptoire dans un aphorisme mémorable : « It is not desirable to cultivate a respect for the law, so much as for the right. »

La relation de l'individu au gouvernement : morale et politique dans « Resistance to Civil Government » (Henry D. Thoreau, 1849)

Introduction

Très connu pour avoir inspiré l'action de Gandhi et de Martin Luther King, « Résistance au gouvernement civil » (« La désobéissance civile ») entre à l'évidence dans la catégorie des essais politiques, mais Thoreau y traite de politique à sa manière, selon le point de vue d'un individualiste qui possède un certain sens de la collectivité. On n'y trouvera pas de théorie du gouvernement : l'organisation de la société et l'exercice du pouvoir passent au second plan, car tout est ramené à l'individu et à son intégrité morale. Significativement, l'opposition entre la loi et le bien est marquée de façon péremptoire dans un aphorisme mémorable : « It is not desirable to cultivate a respect for the law, so much as for the right. » (RP, p. 65). Il en découle que Thoreau ne vise pas prioritairement son intégration dans la vie politique, surtout pas l'adaptation à un monde qu'il juge délétère. Son idéal se trouve résumé dans l'affirmation qui précède : « I think that we should be men first, and subjects afterward. » Aussi ne s'intéresse-t-il qu'à l'être humain, considéré comme indépendant, et non au sujet soumis à une autorité politique.

En fait, on peut tout aussi bien classer cet essai sous la rubrique philosophique, car il formule un art de vivre à propos de la relation à l'État : comment conduire sa vie, selon le bien, sans se laisser avilir par les décisions iniques de la majorité, ni contraindre par les lois d'un gouvernement qui se prétend représentatif. À partir de sa propre expérience, Thoreau voudrait favoriser l'avènement d'un nouvel homo americanus citoyen éclairé, émancipé des traditions, homme de principe qui résisterait à la tentation de l'opportunisme.

Ce texte constitue un puissant manifeste en faveur de la conscience, bien inséré dans une œuvre qui s'efforce inlassablement de définir, en opposition au sujet grégaire de la démocratie, un homme autonome, libéré du matérialisme, vivant en harmonie avec la nature et comptant exclusivement sur ses propres ressources morales.

1. Apologie de la conscience morale

Pour se situer par rapport au gouvernement, Thoreau développe un point de vue essentiellement déterminé par la morale, sans références religieuses directes à la différence d'un réformateur comme Garrison , mais nourri par la pensée transcendantaliste : la voix intérieure de la conscience définit ce qu'est le vrai, le bien, parce qu'elle a accès aux lois supérieures de l'humanité. Ces dernières s'imposent d'évidence à qui fait preuve d'humanité. L'intuition transcendante permet de dépasser l'égoïsme spontané et de prendre en compte les intérêts d'autrui : plutôt se noyer que de voler la planche de l'homme qui s'y accroche pour ne pas sombrer (RP, p. 68).

Afin de ne pas se tromper, l'individu doit s'affranchir de tout héritage ou influence, retrouver le contact avec lui-même et agir selon sa nature : « Let him see that he does only what belongs to himself and to the hour. » (RP, p. 84). Maître de lui-même, il soumet tout au jugement critique gouverné par sa conscience : il n'acceptera rien de ce qu'imposent la tradition, la Constitution ou la Bible. Tout doit d'abord passer au crible de la raison, être comparé aux principes dictés par sa conscience : ce qui est injuste, comme l'absence de protection par l'habeas corpus pour les esclaves fugitifs, sera refusé ; le rôle du juge sera contesté quand il applique une loi dépourvue d'autorité puisqu'elle bafoue les principes fondamentaux de l'humanité. Cette conscience est si essentielle pour la constitution de l'individu qu'il n'est pas possible d'en abandonner l'usage, de la confier à un « représentant » qui parlera à sa place (RP, p. 65) : Thoreau se met ainsi en marge du système politique américain fondé sur la représentation de l'électorat par les élus de la majorité.

On objectera que cette conception manque de garde-fou et risque d'être infiltrée de subjectivisme. Thoreau ne témoigne pas d'inquiétude à ce sujet, car l'exemple qu'il donne, la lutte contre l'esclavage, s'appuie sur le consensus universel selon lequel un être humain ne peut devenir la propriété d'autrui et se voir ainsi privé de ses droits humains fondamentaux. La conscience individuelle se trouve soutenue par l'accord de la communauté, même si la majorité n'est pas déjà passée à l'action pour obtenir la mise en pratique de ces principes. Fort de cette évidence, de ce soutien implicite par les valeurs universelles, Thoreau se sent investi d'une autorité morale pour s'opposer à l'inacceptable et faire la leçon à une classe politique opportuniste. Celui dont Emerson disait qu'il était un « protestant à l'outrance » adopte une position morale rigoriste. Il ne veut rien moins qu'un respect absolu des grands principes, sans compromission, avec l'espoir que ce modèle extrême entraînera un jour le reste de l'humanité : « It is not so important that many should be as good as you, as that there be some absolute goodness somewhere; for that will  leaven the whole lump. » (RP, p. 69). Dans son Journal de 1852 (4 mars), il regrettera d'ailleurs qu'il y ait si peu de professeurs de morale dans la société qu'il connaît.

2. L'action fondée sur le principe

Thoreau revendique la mise en pratique de ses idées, car la conscience ne se contente pas de la simple expression d'opinions justes. Il explique dans Walden (p. 14-15) l'opposition entre les professeurs de philosophie et les philosophes qui, selon le modèle grec, celui d'Épictète, par exemple, mettent en accord leurs idées et leur action. Être philosophe, ce n'est pas parler de philosophie, c'est la vivre. Lui qui s'oppose ouvertement à ceux qui se contentent de parler se doit d'être le penseur qui pratique ce qu'il enseigne.

L'action directe qu'il prône met en jeu tout l'individu : celui-ci doit prendre des risques et payer de sa personne. Ce que Thoreau attend, c'est l'investissement total, surtout pas l'opinion exprimée du bout des lèvres : c'est pourquoi il rejette le vote (RP, p. 69), trop abstrait, trop superficiel et sans conséquence pour l'électeur, bien qu'il soit un mécanisme essentiel au bon fonctionnement d'une démocratie. En revanche, dans le cas du refus motivé de payer ses impôts, la transgression de la loi, suivie d'une peine de prison, constitue l'exemple même du comportement engagé. L'action entreprise au nom de principes est, dit-il, « par essence révolutionnaire » (RP, p. 72), ce qui ne veut pas dire qu'il envisage de renverser l'ordre social, mais qu'il entend modifier radicalement le comportement de l'individu pour l'émanciper de l'emprise de la société. Il s'agit de lui donner la force de résister à la pression des habitudes instituées et en particulier à la tyrannie de l'opinion publique, décrite peu auparavant par Tocqueville dans De la Démocratie en Amérique.

La vie de Thoreau est parsemée de refus de dépendre de ce qui préexiste à la décision de l'individu, associations et institutions, afin de s'appartenir pleinement à lui-même. Il ne consent pas à rejoindre un groupe qui, en l'incorporant, aliénerait sa liberté. Il quitte rapidement l'école de Concord où il est devenu instituteur au sortir de ses études à Harvard, lorsqu'il se rend compte qu'il n'est pas maître de la pédagogie avec laquelle il veut enseigner. Ensuite, il refuse de payer la dîme à l'église où il a été enregistré parce qu'elle est celle de sa famille, et il s'abstient d'appartenir à une quelconque organisation de réformateurs alors qu'il y en avait tant à l'époque, chacune se proposant de corriger un problème de société.

L'essai « Résistance au gouvernement civil » développe avant tout une réflexion sur la liberté de l'individu : comment rester soumis aux principes supérieurs dictés par la conscience morale, et garder son indépendance vis-à-vis des traditions ou des lois qui peuvent être injustes. Du côté de la société, la preuve décisive d'un gouvernement raisonnable et juste, réside dans sa grande tolérance à l'égard de l'individu qui n'accepte pas le jeu social et souhaite vivre à l'écart.

3. Le retrait et l'objection de conscience

L'épisode de vie dans les bois, entre 1845 et 1847, manifeste de façon caractéristique le geste premier de la relation de Thoreau à la société : la prise de distance, la retraite en un lieu qui le protège. Il répète cette attitude vis-à-vis du monde politique, dans un comportement motivé à la fois par son psychisme, mais également situé dans la tradition des protestants dissidents come-outers qui rompaient avec leurs églises pour dénoncer leur complicité à l'égard de l'esclavage. Cet éloignement permet de se dissocier clairement de ce que l'on rejette et, par là même, de se différencier au moyen de caractères individuels choisis en fonction de l'idéal. Il importe à Thoreau de garder sa conscience propre, ce qu'il résume par l'expression « s'en laver les mains » (RP, p. 71), mais ici au sens d'un Ponce Pilate qui aurait à cœur d'assumer sa responsabilité pour rester pur.

L'obligation morale minimale consiste à ne pas coopérer avec le mal, à ne pas lui apporter son soutien, à ne pas être complice. Le simple citoyen peut au moins, à son modeste niveau et tout en restant fort civil, ne pas agir au détriment d'autrui ni abandonner le libre exercice de sa conscience. Ainsi, Thoreau n'accorde pas son allégeance au gouvernement par le refus de payer ses impôts geste symbolique et peu efficace, puisque ses dollars n'auraient pas été versés au gouvernement fédéral, ni n'auraient servi à renvoyer des esclaves chez leur propriétaire. Si le citoyen a une fonction officielle, il peut démissionner : c'est ce que Thoreau recommande aux juges pour qu'ils cessent de cautionner une loi injuste (RP, p. 77). Dans le cadre de sa « révolution pacifique », chacun devrait déserter le système qui théoriquement ne pourrait plus fonctionner au bout d'un certain temps.

C'est toutefois moins l'efficacité éventuelle d'une pareille stratégie qui importe que la définition d'une conduite de vie exclusivement réglée par les exigences de la conscience : la construction de l'identité, celle d'un être pur, se fait en opposition à un monde politique opportuniste et corrompu qui soutient l'esclavage, extermine les Indiens et se bat contre le Mexique. La démarche de Thoreau s'inscrit dans une culture qui, au moins depuis la Déclaration d'Indépendance, se méfie du gouvernement, de tout gouvernement, car cette structure est jugée susceptible de devenir tyrannique. Dans l'essai « Politics » (1844), Emerson remarque : « In this country, we are very vain of our political institutions (...) and we ostentatiously prefer them to any other in history. » (p. 563). Il s'emploie à réduire l'importance de ces institutions  qui, dit-il, ne peuvent être supérieures au citoyen (p. 559). La nature corrompue de l'État a pour conséquence que l'on ne doit pas accorder d'autorité à ses lois : « Good men must not obey the laws too well. » (p. 563).

Dans un pays où la Constitution servait de ciment à la nation, Thoreau pratique à l'égard des institutions politiques un déni provocateur : « To one who habitually endeavors to contemplate the true state of things, the political state can hardly be said to have any existence whatever. It is unreal, incredible and insignificant to him (...) » (A Week, p. 129). Lorsqu'il part cueillir des myrtilles sur une colline, au sortir de la fameuse nuit en prison, il ironise sur le fait que l'État y est invisible (RP, p. 84). Il affirme s'efforcer de consacrer aussi peu de pensées que possible au gouvernement (RP, p. 86). Lorsqu'il s'y intéresse, il compare ce monde insignifiant à des fonctions « infra-humaines » (RP, p. 178) qu'il ne parvient pas toujours à oublier, voire qui l'envahissent et l'empêchent de goûter sereinement aux joies supérieures de la nature : « Who can be serene in a country where both the rulers and the ruled are without principle? The remembrance of my country spoils my walk. My thoughts are murder to the State, and involuntarily go plotting against her. » (RP, p. 108). L'efficacité du déni trouve sa limite et Thoreau est entraîné dans une attitude qui ne peut se contenter de la passivité.

4. Désobéissance et résistance

Même s'il n'est sans doute pas de Thoreau, le titre le plus connu de l'essai, « La désobéissance civile », trouve sa justification par la réponse de Thoreau au philosophe anglais William Paley, dont le devoir moral de soumission au gouvernement est exposé dans The Principles of Moral and Political Philosophy (1785) : acceptation de la volonté de Dieu, cette obéissance augmente la prospérité générale et inversement, toute résistance au gouvernement établi est source de doléances et de conflits. Il s'agit donc d'une position utilitariste, opportuniste, qui ne peut satisfaire le besoin de respecter les principes universels supérieurs. Thoreau, on l'a vu, met en avant le respect de la conscience morale. La désobéissance qu'il revendique est une façon de rester fidèle à ses valeurs et de préserver sa pureté : en cela, elle ressortit plutôt à l'objection de conscience, conviction possible dans une société policée et relativement tolérante, susceptible de comprendre le bien-fondé d'une attitude morale intransigeante. La position définie par Thoreau est cependant trop individuelle et morale pour ressembler à la conception de la « désobéissance civile » qui prévaut au XXe siècle, et qui a été théorisée notamment par John Rawls (1987). Il s'agit dans ce cas d'une action publique décidée en conscience, d'une violation collective et non-violente de la loi, avec l'acceptation d'une punition éventuelle. S'il est vrai que Thoreau a inspiré Gandhi et Martin Luther King, il n'a jamais été un militant et n'a pas imaginé de déclencher un mouvement de grande ampleur, structuré pour faire fléchir le gouvernement.

La « désobéissance » individuelle de Thoreau, en 1846-1849, est en fait plutôt une « résistance » terme plus fort , car celle-ci se définit déjà par l'application d'une force, une contre-friction qui progressivement grippera la machine étatique à laquelle il ne reconnaît aucune autorité ; ce frottement rebelle est actif, contenant les germes d'une violence à venir. Thoreau refuse explicitement l'attitude du pacifisme chrétien, ou mouvement de « non-resistance », celui des réformateurs William Lloyd Garrison et Adin Ballou, pour qui l'on ne doit pas s'opposer à la force par la force, ni exercer de fonction d'autorité : Thoreau se défend d'être comme eux un « no-government man », accepte l'idée d'un gouvernement nécessaire, en même temps que l'obligation morale de résistance lorsque les principes fondamentaux sont bafoués.

Thoreau a pleinement le sentiment d'exister quand son antagonisme à l'égard de la médiocrité opportuniste peut s'exprimer activement : accuser, récuser, résister, bloquer pour favoriser la prise de conscience par la majorité et les dirigeants que les valeurs n'ont pas été respectées et qu'il est urgent de modifier la loi. Il se situe dans une perspective réformatrice, non pas anarchiste, imaginant que l'État est susceptible d'entendre raison et de mettre finalement en pratique les principes universels : il n'est pas contre l'idée d'un gouvernement, mais veut que cette structure de la vie politique prenne en compte les enjeux moraux.

La résistance qu'il préconise cherche à obtenir la réforme du gouvernement afin que celui-ci reconnaisse qu'il détient sa légitimité de l'individu, non d'une majorité informe et partielle. Il lui importe que l'homme puisse préserver son indépendance, jusqu'à vivre en dehors de la société, pour se consacrer à sa vie intérieure. La tolérance par l'État de quelques marginaux prouverait qu'il respecte vraiment l'individu :

I please myself with imagining a State at last which can afford to be just to all men, and to treat the individual with respect as a neighbor; which even would not think it inconsistent with its own repose, if a few were to live aloof from it, not meddling with it, nor embraced by it, who fulfilled all the duties of neighbors and fellow-men. (RP, p. 89-90)

Ainsi serait garantie la liberté absolue de l'individu par un État éclairé.

5. L'émancipation du lecteur

On peut estimer que le passage des principes à l'action n'est pas défini de façon bien précise par Thoreau, et que sa théorie a peu de chances d'obtenir de la société un résultat concret, conforme à l'idéal. L'individualisme de Thoreau, ses préventions à l'égard d'une démarche collective, expliquent qu'il ne se soit guère engagé que dans quelques réalisations personnelles sans passer au militantisme à l'intérieur d'une association. L'action reste au stade de l'intention, sauf en ce qui concerne ses conférences et ses essais, car les mots constituent pour lui des armes, conformément à la conception transcendantaliste, exposée par Emerson dans « The Poet » : « Words and deeds are quite indifferent modes of the divine energy. Words are also actions, and actions are a kind of words. » (1983, p. 450). « La résistance au gouvernement civil » et Walden exposent l'utilisation qu'il fait de l'objection de conscience comme moyen de résister à l'emprise d'un gouvernement : raconter la nuit passée en prison permet de décrire un modèle personnel et de représenter l'attitude de l'individu parfait qui sait garder sa liberté. Par l'exemple vécu, l'essai peut avoir une fonction émancipatrice, car il dépeint un homme de principe qui a su dénoncer la faillite morale d'un gouvernement soutenu par des citoyens indifférents.

L'expression de son intransigeance est servie par un style polémique, aux formules paradoxales, à l'emporte-pièce : « Under a government which imprisons any unjustly, the true place for a just man is also a prison. » (RP, p. 76). L'individu isolé, mais fort de son bon droit, devient une majorité à lui tout seul : « Moreover, any man more right than his neighbors constitutes a majority of one already. » (RP, p. 74). La rhétorique de Thoreau ne craint pas la généralisation ni l'exagération :

(...) the rich mannot to make any invidious comparisonis always sold to the institution which makes him rich. Absolutely speaking, the more money, the less virtue; for money comes between a man and his objects, and obtains them for him (...) (RP, p. 77).

Pas de nuance, pas d'exception, rien que le principe dans sa nudité sans concession.

Thoreau manie sans retenue la provocation, non pas gratuitement, mais pour éveiller les consciences à propos de ce que l'on ne perçoit même plus tant on l'a intériorisé. Au début de « Résistance au gouvernement civil », l'affirmation selon laquelle, tout compte fait, il serait prêt à accepter un gouvernement qui ne gouverne pas du tout, recourt à un paradoxe qu'il atténuera quelques paragraphes plus loin, mais l'effet déstabilisant de sa proposition reste : le ton est donné, Thoreau n'est pas un penseur conformiste, ses idées cherchent à heurter. Dans Walden, il aura surpris plus d'un lecteur lorsqu'il semble reprocher que l'on puisse se sentir concerné par le problème de l'esclavage, question tellement épineuse et centrale qui empoisonnait la vie politique américaine de la première moitié du XIXe siècle en minant l'idéal de liberté proclamé par les États-Unis : « I sometimes wonder that we can be so frivolous, I may almost say, as to attend to the gross but somewhat foreign form of servitude called Negro Slavery (...) » (W, p. 7). Veut-il vraiment dire que ce serait perdre son temps que de s'intéresser à une question aussi superficielle ? L'attaque de la phrase le suggère, mais c'est pour mieux montrer juste après que cette monstruosité n'est rien comparée à d'autres servitudes qui passent inaperçues dans nos vies quotidiennes et réduisent nos libertés : « (...) there are so many keen and subtle masters that enslave both north and south. It is hard to have a southern overseer; it is worse to have a northern one; but worst of all when you are the slave-driver of yourself. » Il le précise un peu plus loin : « Public opinion is a weak tyrant compared with our own private opinion. What a man thinks of himself, that is which determines, or rather indicates, his fate. » Thoreau entend libérer de cet esclavage intérieur, de cette attention exagérée aux biens matériels ou à la mode, d'où découle la nécessité de travailler au-delà du raisonnable. Il veut aussi émanciper par rapport à la tradition, aux habitudes mentales, aux stéréotypes, qui privent de la capacité de rester indépendant vis-à-vis de la religion ou de la politique. Thoreau n'écrit pas pour divertir, mais bien pour éduquer : pour lancer un processus de réflexion, susciter l'esprit critique, inciter à la réforme de soi et permettre la résistance à l'emprise d'un système politique qui a perdu le lien avec la morale.

L'étude de son travail sur le langage révèle aussi d'autres moyens qui, au côté de la rhétorique, lui permettent d'affranchir la pensée de ses habitudes paresseuses. Thoreau reprend ses affirmations brutales, les corrige, les précise, révélant ainsi que le sens n'est pas figé et que lui importe surtout l'effet à produire sur le lecteur dans un premier temps. Il rend fréquemment visible l'intérêt qu'il porte aux mots par l'usage de l'italique qui rendra le lecteur plus vigilant. L'attention sera attirée sur la polysémie des mots et les modifications qu'ils subissent : Thoreau refuse les mots tout prêts, les redéfinit, fait le détour par leur étymologie, jette un regard critique sur ce qui risque de n'être que trompeuse langue de bois, débusque le bon sens coupé du réel, afin de rafraîchir le langage politique. Ainsi « homme » n'est pas n'importe quel être humain, mais bien celui qui fait preuve de qualités supérieures, pas un mouton, ni un sujet assujetti à un gouvernement. Pour dire que l'action en fonction d'un principe est radicale et qu'elle peut séparer les gens entre eux, il fait remarquer qu'elle divise même ce qui est indivisible : « It not only divides states and churches, it divides families; aye, it divides the individual, separating the diabolical in him from the divine. » (RP, p. 72).

Tout ce travail incisif sur le langage rend la lecture de Thoreau nécessairement lente tant le style est à la fois dense et violent : il faut du temps pour déplier les sens qui ont été compressés afin d'accroître la puissance de frappe mise au service d'une révolution dans l'attitude à l'égard du gouvernement et de la société. Aucun héritage ne peut se transmettre tel quel ; la tradition, pas plus que l'habitude, n'a d'autorité face à l'individu qui pense. On doit s'interroger sur le sens des mots que l'on croit pourtant connaître. Qu'est-ce que la violence ? Est-elle seulement définie par le sang qui coule, ou bien existe-t-elle lorsque la conscience est violentée ? (RP, p. 77). Rien n'est jamais acquis, pas même ce que Thoreau a écrit jusqu'ici et qui peut être remis en cause plus tard, à la lumière d'une autre analyse, et progresser :

This, then, is my position at present. But one cannot be too much on his guard in such a case, lest his action be biassed by obstinacy, or an undue regard for the opinions of men. Let him see that he does only what belongs to himself and to the hour. (RP, p. 84)

D'ailleurs, sa réflexion sur ce monde politique qu'il juge secondaire n'est ni figée, ni définitive ; elle n'est en aucun cas à séparer de ce qu'il dit sur l'art de vivre ou sur la nature. Ses autres intérêts ou passions sont à intégrer pour comprendre sa pensée : de même qu'il a quitté sa vie dans les bois au bout de deux ans, parce qu'il ne voulait pas s'installer dans la routine et qu'il avait « d'autres vies à vivre », Thoreau a su ne pas se laisser envahir par la préoccupation de réformer la vie politique, ni avilir par la pensée grossière de la plupart des gens. À contre-courant de la majorité, il s'est passionné pour la nature sauvage, antidote paradoxalement humain à la modernisation et à l'esprit commercial ; grâce à elle, il a cherché à retrouver le contact avec le réel. C'est ce qui fait la richesse de sa pensée.

Élément d'une œuvre qui comporte bien d'autres composantes, « Résistance au gouvernement civil » est à l'évidence un essai politique, mais il est bien plus que la mise en scène d'une posture de résistance à l'écrasement par le gouvernement et ses lois. Il défend l'importance de la conscience morale, un rôle qui dépasse la seule relation du citoyen et de l'État. Il définit un modèle d'homme libre conduit par des principes, un individu qui se place en opposition à la société dès que les fondements moraux ne sont plus respectés. C'est la force de ce texte d'avoir représenté concrètement une vie exigeante, déterminée par la conscience morale.

En 1854, dans « Slavery in Massachusetts », Thoreau s'éloignera de la croyance en la seule force de l'objection de conscience, lorsqu'il se rendra compte de l'envahissement du Nord par le mode de fonctionnement sudiste : les pressions des esclavagistes qui contraignent désormais tout citoyen à participer à la chasse aux esclaves fugitifs le révoltent et rendent nécessaire le recours à une résistance plus violente. Lors de la défense de l'abolitionniste fanatique John Brown, jugé puis exécuté pour avoir attaqué un arsenal à Harpers Ferry en 1859, Thoreau adopte une attitude radicale qui n'écarte plus l'éventualité de la violence armée.

Références

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PALEY, William. 1785. The Principles of Moral and Political Philosophy. London

RAWLS, John. 1987. Théorie de la justice, Paris : Seuil.

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TOCQUEVILLE, Alexis de. 1835. De la Démocratie en Amérique. vol. I, 2e partie, chap. VII

 

Pour aller plus loin

Bibliographie

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GOUGEON, Len. 1995. « Thoreau and reform », in Joel Myerson (ed.), The Cambridge Companion to Henry David Thoreau, Cambridge: Cambridge University Press, p. 194-214.

GRANGER, Michel. 1999. Henry David Thoreau. Paradoxes d'excentrique. Paris : Belin, coll. « Voix américaines ».

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La désobéissance civile, Les Cahiers de la Villa Gillet, n° 11, 2000.

Sites consacrés à Thoreau

The Thoreau Society : http://www.thoreausociety.org

The Thoreau Institute at Walden Woods Library : http://www.walden.org/index.htm http://www.walden.org/Institute/thoreau/writings/essays/Essays.htm

The Thoreau Reader: The annotated works of Henry David Thoreau : http://thoreau.eserver.org

The Writings of Henry D. Thoreau : http://www.library.ucsb.edu/thoreau/writings_editions.html

Extrait à exploiter en classe : "Resistance to Civil Government"

Pour citer cette ressource :

Michel Granger, "Morale et politique dans "Resistance to Civil Government" de Henry David Thoreau", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), janvier 2008. Consulté le 20/10/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/civilisation/domaine-americain/les-grands-courants-politiques/morale-et-politique-dans-resistance-to-civil-government-