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Différences idéologiques entre « New Left » idéaliste et « Old Left » socialiste et marxiste aux Etats-Unis dans les années soixante

Par Frédéric Robert : Maître de conférences - Université Jean Moulin - Lyon III
Publié par Clifford Armion le 10/04/2010
Comment la Nouvelle Gauche américaine, courant contestataire aux facettes multiples qui a animé la scène politique américaine entre 1960 et 1972, a-t-elle vu le jour ? Quelles sont les différentes étapes qui ont conduit à son éclosion sur la scène politique américaine ? S'inscrit-elle dans une certaine tradition politico-philosophique de progrès ? En quoi se différencie-t-elle de la « vieille » gauche et en quoi incarne-t-elle une « nouvelle » politique ?

The fact that a New Left exists in the United States today (...) is the proof of a reality which manifests itself both in society at large and in the political arena. What this New Left is is more difficult to say, because there is very little unity between the various organizations, programs and ideological statements which form the phenomenon usually referred to as 'the Movement' (Teodori, 3).

Introduction : Nouvelle Gauche?

Comme le prétend Massimo Teodori, historien et politologue, il est difficile d'appréhender de façon précise la Nouvelle Gauche américaine des années soixante. Il est plus risqué encore d'essayer de l'analyser. Elle-même était incapable de se définir, tant les changements stratégiques et idéologiques étaient fréquents. Cette Nouvelle Gauche, étiquette sous laquelle furent rangées la plupart des organisations dites progressistes, rassemblait de jeunes Américains des classes moyennes. Ces organisations contestaient la politique de Washington et leur objectif était de constituer une contre-société sur le plan social, culturel et politique. La Nouvelle Gauche laissa un sentiment d'inachevé, car elle disparut rapidement, en 1969, lorsque le Students for a Democratic Society (SDS), mouvement contestataire étudiant, se désintégra. Plus de quarante ans se sont écoulés et aucun des projets ou idéaux de la Nouvelle Gauche énoncés dans son manifeste de 1962, le « Port Huron Statement », n'a vu le jour. Bien que l'héritage de la Nouvelle Gauche soit maigre, il est possible de se faire une idée de son engagement à travers les rémanences qu'elle a laissées. Ces vestiges idéologiques et politiques permettent de se faire une idée plus précise de cette période et de mieux comprendre les mutations politiques qui surviennent actuellement ou surviendront ultérieurement dans les sociétés occidentales. La Nouvelle Gauche fut le résultat d'une volonté forte de changement politique. Tout courant qui souhaite prendre le contre-pied de la politique établie ne doit pas hésiter à faire table rase de la situation politique dont il hérite.

Comment cette Nouvelle Gauche américaine, courant contestataire aux facettes multiples qui a animé la scène politique américaine entre 1960 et 1972, a-t-elle vu le jour ? Quelles sont les différentes étapes qui ont conduit à son éclosion sur la scène politique américaine ? S'inscrit-elle dans une certaine tradition politico-philosophique de progrès ? En quoi se différencie-t-elle de la « vieille » gauche  et en quoi incarne-t-elle une « nouvelle » politique ?

1. Période de gestation et origines politiques de la Nouvelle Gauche

Les années qui suivirent la fin de la Seconde Guerre mondiale furent difficiles pour la gauche américaine. Le monde était sorti vainqueur du conflit qui l'avait opposé au fascisme et au socialisme. Dans cette période d'après-guerre incertaine pour l'avenir du monde, il était possible que des groupuscules de gauche s'organisent pour exprimer leur désaccord sur la manière dont cette guerre s'était terminée. Une période faste pour l'idéologie de gauche était envisageable. Le contexte mondial ne le démentait pas : un gouvernement populiste socialiste dirigea l'Autriche dès 1946, et ce jusqu'en 1966, la Grande-Bretagne vota largement pour le travailliste Clement Attlee et rejeta Winston Churchill en juin 1945, la Hongrie se retrouva progressivement sous domination communiste en 1947, la Pologne présenta également des dirigeants de gauche, Edvard Benes prit la tête de la Tchécoslovaquie en 1945. Josip Broz (Tito) avait pris le pouvoir en Yougoslavie et la France inaugurait la Quatrième République sous la présidence du socialiste Vincent Auriol en 1947. Autant dire qu'une grande partie de l'électorat mondial semblait réceptive aux idéologies de gauche. Le Communist Party of America (CPA) profita de ce contexte. A l'inverse, le parti socialiste d'Eugene Debs tenta péniblement de se maintenir sur la scène politique et le CPA devint de plus en plus représentatif de la gauche aux Etats-Unis. Néanmoins, le CPA ne se trouva pas dans une situation idéale : bien qu'officiellement apparu en 1919, il n'en demeura pas moins un phénomène parasite et marginal. Il se heurta à de nombreuses difficultés car il était perçu comme une extrémité du tentacule de propagande communiste soviétique qui tentait d'étouffer les Etats-Unis, Moscou communiquant ses ordres aux communistes américains par l'intermédiaire de son bureau new-yorkais situé à Union Square. Il fut peu aisé au CPA d'adapter une idéologie marxiste-léniniste à l'échelle américaine, d'autant que les États-Unis et l'Union Soviétique étaient dissemblables. Néanmoins, les Américains qui se définissaient comme de fervents communistes étaient persuadés que les différences sociales, culturelles et stratégiques entre ces deux pays pouvaient être gommées. Lorsque la situation sociale américaine était préoccupante, certains citoyens américains allèrent même jusqu'à croire que l'Union Soviétique était dans le vrai et que les États-Unis se devaient de calquer leur ligne de conduite sur celle de leur rivale. Une trêve se produisait pendant la Seconde Guerre mondiale puisque les intérêts des deux pays se rejoignaient, l'Allemagne nazie devenant leur ennemi commun. Après 1945, les deux pays se remirent à camper sur leurs positions et les sympathisants communistes américains se firent à nouveau montrer du doigt.

La principale dissension entre un certain engouement pour les idéaux soviétiques et les réalités américaines était l'idéologie marxiste léniniste, considérée comme une véritable religion par ses adeptes et ses sympathisants. La théorie marxiste n'est pas une philosophie au sens traditionnel du terme. C'est même contre elle, et notamment contre la philosophie idéaliste hégélienne qu'elle s'est d'abord définie. Marx prend comme objet d'étude, non plus l'Homme considéré dans son sens le plus abstrait, mais l'homme réel qui se définit par son action et les réalités économiques et sociales qui le déterminent. La résolution de tous les problèmes philosophiques passe donc par la constitution d'une science de l'histoire des hommes, et, d'abord, de l'économie. Cependant, cette science de l'économie ne vise pas seulement à penser le monde ; elle veut le transformer en une société sans classes, peuplée de travailleurs libres et souverains. Marx transforme ainsi le socialisme utopique fouriériste ou saint-simonien en socialisme scientifique. Il s'agit du caractère fondamental du marxisme : il unifie théorie scientifique et pratique révolutionnaire, il lie une philosophie, le matérialisme dialectique et historique, une science de la société et de sa base économique, et une doctrine politique, le socialisme scientifique. Le terme de philosophie marxiste peut paraître paradoxal puisque le marxisme se présente comme la fin de toute philosophie. De fait, il s'oppose à l'image du philosophe contemplateur qui ne fait qu'interpréter le monde, ce qui conduit à l'accepter et à le justifier comme un donné. Selon la critique marxiste, cette philosophie n'explique rien puisqu'elle fait abstraction de l'homme réel et concret, mais elle est elle-même expliquée par le matérialisme historique. Celui-ci établit une conception globale et concrète du monde dans lequel le philosophe, comme tous les autres individus, est déterminé par des conditions extérieures dont il n'est pas toujours conscient. Explication de toutes les philosophies, le marxisme est donc malgré tout une philosophie puisqu'il élabore une interprétation du monde (Sowell, 17-21).

Cette philosophie est à la fois matérialiste, dialectique et historique. Elle est matérialiste dans la mesure où elle considère que l'interprétation du monde relève d'une étude scientifique, rationnelle et méthodiquement poursuivie, portant sur des faits objectifs et déterminables. Il n'est plus alors question de faire intervenir d'arbitraires jugements de valeur. Elle est dialectique car elle ne reconnaît pas pour autant une harmonie spontanée entre l'homme, la société et le monde. Il existe des contradictions entre l'intérêt individuel et l'intérêt général, entre les passions des individus ou des groupes sociaux et la raison ou les connaissances scientifiques. Plus généralement encore, l'homme doit lutter sans cesse contre la nature. Ces contradictions, sources de crises profondes, sont également le moteur interne du progrès, car elles incitent l'homme à vaincre les obstacles et à faire surgir des réalités nouvelles. En conséquence, le marxisme échappe au pessimisme comme à l'optimisme. Cette philosophie est historique enfin, et se distingue en cela de l'idéalisme et du matérialisme vulgaire. Contrairement à l'idéalisme, pour qui l'homme peut échapper à la détermination par ses conditions d'existence, elle pense que l'homme, par son activité même, a développé avec la nature des liens si étroits qu'il ne peut plus les rompre. Il est ainsi déterminé par les conditions naturelles, mais aussi et surtout par les conditions sociales, à la fois théoriques - religieuse, morale, en d'autres termes par l'idéologie - et pratiques - économiques et sociopolitiques. L'homme est aliéné, même s'il n'en est pas véritablement conscient. Cependant, cette philosophie s'écarte du matérialisme vulgaire, car le devenir de l'homme ne reste pas sur le seul plan de la nature et de l'évolution naturelle ; il est un devenir social, une histoire proprement dite, par laquelle l'homme pourra conquérir la maîtrise sur ses conditions d'existence et parvenir ainsi à une réelle liberté. Cette philosophie est donc avant tout fondée sur une analyse concrète de toute situation historique. Celle-ci suppose une science de l'économie et de la société.

Le rapport de l'homme avec la nature est fondamental, car c'est au cours de sa lutte, par son travail, qu'il parvient à subsister et à dépasser la vie simplement naturelle. Dans cette activité, les hommes entrent dans des rapports déterminés, des rapports de production qui dépendent de trois éléments : les conditions naturelles, l'état des techniques, l'organisation et la division du travail social. Ces trois éléments constituent ce qui est plus communément appelé les forces productives d'une société déterminée. Marx analyse notamment le passage d'une société artisanale et paysanne à une société capitaliste et industrielle fondée sur un prodigieux essor des techniques. Alors que l'artisan possédait ses instruments de travail, le perfectionnement des outils ne nécessite plus un travail très qualifié, et leur coût élevé exige de gros investissements que seuls les riches peuvent supporter. Les artisans, ruinés par la concurrence des produits fabriqués massivement et à moindre prix en usine, et les petits paysans, chassés des campagnes par la mécanisation, n'ont plus que leurs bras pour travailler et subsister. Les capitalistes, seuls propriétaires des moyens de production, rémunèrent leur force de travail par un salaire. C'est du travail même de l'ouvrier que naît le profit du capitaliste : la plus-value est constituée par la différence entre la valeur créée par l'ouvrier, pendant son temps de travail, et le salaire payé. La richesse tend donc à s'accumuler dans une partie de plus en plus restreinte de la société, par la loi générale de l'accumulation capitaliste. Conscient que le profit réalisé par le capitaliste s'effectue à son détriment, le prolétaire exploité se rend compte de ses intérêts communs avec la classe ouvrière, en opposition avec ceux de la bourgeoisie. Cette prise de conscience fonde la lutte des classes dont le moteur de l'histoire est la révolution. Cette stratégie permettra l'émancipation économique des travailleurs par la socialisation des moyens de production et d'échange. La fin de la division entre propriété et travail instaure la société communiste délivrée de la lutte des classes. Cependant, cette transformation ne sera réalisable qu'après la prise de pouvoir politique par le prolétariat. Marx montre en effet que l'État n'est pas un arbitre au-dessus des classes, soucieux de servir l'intérêt général, mais un instrument au service de la seule classe dominante : la fiction des élections permet à la bourgeoisie de sauvegarder les formes de la démocratie, tout en lui assurant la direction réelle des affaires politiques. La fonction de l'État est de contenir les luttes sociales ; il justifie donc la société des classes à laquelle il est lié. Dès lors que la révolution met fin à la division des classes, l'État lui-même devient inutile et disparaît. Mais les résistances opposées par la bourgeoisie à la prise du pouvoir politique par le prolétariat contraignent celui-ci à instaurer une dictature qui doit prévenir une contre-révolution et organiser la société sans classes (Foley, 48-52).

2. Passage progressif de "Old Left" à "New Left"

C'est en l'état que la théorie marxiste se développa aux États-Unis dans les années vingt après la révolution bolchévique de 1917. Compte tenu du caractère capitaliste de la société américaine en cette période de prospérité, on aurait pu penser que le marxisme avait des chances de s'implanter dans la classe ouvrière américaine. Il n'en fut rien. En effet, contrairement à la situation des ouvriers européens, celle des travailleurs américains était convenable. Il s'ensuivit un certain manque d'intérêt pour le marxisme, voire un certain mépris. La société américaine ne constituait pas un terreau idéal pour son développement. Cette société présentait-elle des caractéristiques exceptionnelles telles que les idées de gauche ne s'y développaient pas ? (Bialer, 31-149). Les partisans de l'exception américaine invoquaient l'argument selon lequel les Américains avaient instauré un consensus à différents niveaux - sociopolitique et idéologique - qui empêchait la propagation des théories venues de l'Est. Pour d'autres historiens, l'exceptionnalisme n'était qu'un prétexte ne reposant sur rien de concret. Selon eux, trois raisons pouvaient expliquer ce manque de réceptivité au socialisme : les idées marxistes n'étaient guère populaires aussi bien dans le milieu ouvrier que dans la société américaine dans sa globalité ; les groupuscules prônant une transformation sociale ne jouaient pas un rôle suffisamment important sur la scène politique américaine ; enfin, il n'y avait pas en Amérique de parti défendant les intérêts des travailleurs et oeuvrant de concert avec la base syndicale de telle sorte qu'elle puisse influencer la politique. Ces raisons pour lesquelles socialisme et société américaine ne faisaient pas bon ménage ne sont pas nouvelles. Citons deux exemples caractéristiques. Dans le premier tiers du dix-neuvième siècle, Alexis de Tocqueville, dans Democracy in America (1835) constatait que les citoyens américains n'étaient pas devenus égaux mais qu'ils étaient nés égaux, jouissant d'un statut de petits propriétaires dont le seul souci était de tout mettre en oeuvre pour préserver leurs intérêts. Par conséquent, ils étaient fort éloignés des idées révolutionnaires qui risquaient de ruiner leur situation. Gus Tyler, socialiste américain et syndicaliste, estima également que si le socialisme n'avait pas pu percer c'était parce que le sentiment nationaliste était très fort, même en milieu ouvrier (Laslett, 578). Seuls des changements structuraux économiques, sociaux ou idéologiques profonds pouvaient être susceptibles d'inverser cette tendance.

Les années 1930 furent plus propices aux idées communistes. En effet, les « années folles » se terminèrent dans la douleur et la misère avec le krach boursier de Wall Street en octobre 1929. La Grande Dépression qui suivit semblait donner raison aux thèses marxistes : le monde capitaliste était en plein désarroi. Des travailleurs et des déçus du capitalisme rejoignirent de plus en plus nombreux les rangs du parti communiste. Plus que jamais, les communistes avaient leur mot à dire dans la vie sociale et politique. L'importance de la base militante du CPA n'était pas son principal atout : il attirait également l'intelligentsia et devenait par là-même plus crédible et plus respectable aux yeux de l'opinion. Les prévisions marxistes devenaient vraisemblables, car elles n'étaient plus considérées comme de vagues élucubrations proférées par quelques soviétiques frénétiques. Un autre élément conforta cette perception nouvelle du communisme : la montée du fascisme en Allemagne et en Italie et du franquisme en Espagne permit au marxisme de remonter dans l'estime des Américains puisque l'Union Soviétique avait pris position contre les dictateurs qui asservissaient l'Europe. Mais, lorsque l'Union Soviétique s'allia à l'Allemagne le 23 août 1939, et que cette dernière commença à envahir l'Europe, les membres et les sympathisants du CPA se détournèrent de leur organisation. Un revirement se produisit à nouveau en 1941 : l'Allemagne attaqua l'Union Soviétique et fit de cette dernière l'alliée des États-Unis. La popularité de l'Union Soviétique remonta en flèche, la population américaine était admirative des exploits militaires des troupes russes. Il était à se demander si les États-Unis ne se livraient pas à de la propagande communiste !

Après 1945, l'Union Soviétique retomba en disgrâce. Les relations diplomatiques entre les deux pays se tendirent, la Guerre Froide se profilait. Une vague de paranoïa s'empara des États-Unis. Elle permit au républicain Joe McCarthy, démagogue de haut vol de profiter de cette situation à des fins personnelles. La population vivait perpétuellement dans la crainte d'une invasion communiste, ce qui la poussait à dresser une image manichéenne du monde résumé à deux pôles antinomiques : le « mal » communiste et le « bien » capitaliste. Le sénateur du Wisconsin s'en prit à toute personne soupçonnée de vouloir renverser le gouvernement et ses institutions. Les sympathisants socialistes et communistes étaient visés et ne bénéficiaient d'aucune protection. Des jurys furent mis en place afin de déterminer si ces personnes n'étaient pas des « espions venus du froid ». Ces jurys, nommés par le Congrès, comprenaient des parlementaires américains parmi les plus conservateurs. Leur objectif était de dépister le degré de contagion communiste ; ils travaillaient dans le cadre de la commission HUAC (« House Un-American Activities Committee »).

D'après Francis E. Walter, membre du Congrès, les communistes américains avaient été fortement influencés par un film Operation Abolition (automne 1960) produit par HUAC et qui montrait que le peuple américain souhaitait renverser le gouvernement et les jurys maccarthystes (Kitchell). Pour sa part, Todd Gitlin, figure charismatique de la gauche estudiantine américaine, n'hésita pas à qualifier Operation Abolition de mascarade : ce film présentait une vue partiale et partielle du communisme, jugé comme un fléau à combattre de toute urgence et de manière efficace, fût-elle violente. De nombreuses personnes comparurent devant les jurys HUAC. Elles furent longuement interrogées sous serment afin que soient évalués leur degré de culpabilité et leur loyauté envers leur pays. Ces interrogatoires avaient été rendus possibles par le président Truman (Executive Order 9835) en mars 1947. Ce décret présidentiel permettait à la commission HUAC de vérifier la loyauté des personnes qui travaillaient pour le compte de l'État. En avril 1953, le président Eisenhower élargit le champ de ces interrogatoires (Executive Order 10450) : des personnes affichant des tendances homosexuelles ou alcooliques étaient désormais invitées à comparaître devant ces jurys et à apporter la preuve de leur bonne foi et de leur dévouement pour la patrie (Schrecker, 151-54). Ces interrogatoires ou loyalty oaths, déjà pratiqués pendant la première peur rouge, après 1917, avaient pour but d'accuser même les personnes se défendant d'appartenir au Parti Communiste. Il s'agissait, en fait, de procès politiques dans lesquels ne pas partager les opinions du jury revenait à être jugé irrémédiablement coupable. En se dérobant aux questions posées par le jury, en invoquant le Premier ou le Cinquième Amendement[1] de la Constitution, les personnes soupçonnées de sympathie communiste étaient condamnées à payer une amende ou à une peine de prison (Toinet, 54). Les procès présentaient sans aucun doute des aspects kafkaesques : refuser de répondre revenait à s'avouer coupable en dépit du Cinquième Amendement. Il arrivait également que de fausses preuves soient utilisées pour confondre les accusés. Le jury demeurait souverain quoi qu'il arrive : il ne se désavouait jamais en dépit des moyens mis en oeuvre pour obtenir ces témoignages ou des aveux forcés et il préférait détruire des réputations et jeter l'opprobre sur des individus respectables et respectés et sur leur famille. En revanche, ces pratiques anticommunistes en période de crise ne doivent pas pour autant occulter le fait qu'en cas de force majeure, certaines tendances de gauche pouvaient s'unir à la droite lorsque l'intérêt national était en jeu, comme lors de conflits armés.

A titre d'exemple, il y eut un regain de conservatisme lors des guerres de 1939-45 et de Corée (1950-53). A ces occasions, la gauche américaine elle-même était partagée : d'un côté il y avait les nationalistes pacifistes et de l'autre, les partisans d'une intervention armée des États-Unis. Parallèlement à cela, les classes moyennes américaines, disposées à accueillir le message du Parti Démocrate, envisageaient avec circonspection les tentatives de soulèvements révolutionnaires. Ainsi, se produisit-il une fracture entre des individus convaincus qu'il était toujours possible de renverser le gouvernement américain et ceux persuadés que les intérêts nationaux devaient être protégés en de pareilles circonstances. Les partisans du communisme et de la révolution hésitaient sur la ligne de conduite à adopter. Deux options se présentaient : soit ils se rapprochaient des idées de droite, plus appréciées à l'époque, soit ils se rapprochaient plus de la gauche. Par là-même, ils renforçaient leurs positions tout en mettant leurs organisations dans l'embarras et en hypothéquant leurs chances de durer sur la scène politique américaine en raison de ces oscillations idéologiques répétées.

Après l'élection de Roosevelt en 1932, le parti communiste abandonna certains de ses idéaux révolutionnaires. Cela lui permit de survivre politiquement. En revanche, cette décision le discréditait et lui valut les critiques de ses membres les plus fervents qui comprenaient difficilement ce changement d'orientation politique. Ce manque de constance idéologique, survenant à un moment délicat, eut des conséquences fâcheuses pour le parti : l'engouement des militants n'était plus le même, ils se sentaient lésés. En conséquence, ils estimaient qu'à l'avenir aucun mouvement radical n'oserait s'inspirer de l'idéologie du parti communiste puisque ses dirigeants étaient incapables de rigueur.

Cette discorde idéologique et stratégique ne contribuait pas à la popularité du parti communiste tant auprès des militants que de l'opinion publique, qui le considérait comme une menace et un risque d'entrave aux libertés. Il lui devenait de plus en plus difficile de perdurer, d'autant plus que certains membres souhaitaient faire sécession. Ils estimaient qu'un retour aux sources-mêmes du communisme était irréalisable. Pour Peggy Dennis, le parti communiste semblait extrêmement doctrinaire et incapable d'appliquer son programme politique de transformation des Etats-Unis (49-113). Il avait des difficultés à mettre en oeuvre des moyens révolutionnaires et considérait que l'approche du Parti Démocrate qui voulait remodeler la société en conservant une économie et un système capitaliste était bien efficace. Ainsi, l'aile droite du parti, plus modérée, abordait-elle la révolution sous un angle démocrate (faire table rase pour permettre la reconstruction de la démocratie en préservant le capitalisme), pendant que l'aile gauche s'engageait dans des actions révolutionnaires. Cette divergence d'approches idéologiques marqua le début d'un affaiblissement progressif mais inéluctable de l'un des partis américains d'opposition. Ce tournant historique laissait la voie libre à un nouveau courant de gauche plus en adéquation avec son temps, plus idéaliste et plus novateur dans ses moyens d'action.

Le maccarthysme essaya de profiter de la situation nationale et du contexte international peu favorables à la rhétorique progressiste de gauche pour épurer le pays de ses éléments subversifs. Ses terrains de chasse privilégiés furent le département d'État, l'Université, les milieux intellectuels, scientifiques et artistiques (Fried 3-37). Il empêcha ceux que l'on appelle les libéraux aux Etats-Unis de participer à des réunions organisées sous l'égide du parti communiste, de peur qu'ils ne soient attirés par son message marxiste et qu'ils n'y adhèrent. Le terme « libéral » désigne les partisans non seulement du renforcement et de l'extension des libertés, mais aussi du progrès social, de l'intervention de l'État au service des défavorisés, des pauvres et des opprimés, ce qui le positionne par conséquent aux antipodes du libéralisme favorable à la non-intervention de l'État en matière économique et sociale. L'arrivée de ces libéraux au sein du parti aurait pu permettre aux marxistes de les utiliser à des fins politiques, ils semblaient moins surveillés qu'eux-mêmes. Profitant de ce climat particulier, les libéraux américains pouvaient, quant à eux, librement poursuivre leurs visées politiques et aider les individus dont le droit à la parole était limité.

L'atmosphère de conflits larvés avec le monde communiste, la Guerre Froide, accéléra la course à l'armement et poussa scientifiques et industriels à intensifier leur travail afin de devancer les Soviétiques et de les tenir en respect. La fierté américaine fut sévèrement blessée lorsque l'Union Soviétique fit exploser sa première bombe nucléaire (septembre 1949), d'autant que certains soupçonnèrent ouvertement des citoyens américains d'avoir trahi leur pays en communiquant des plans de la bombe à l'ennemi rouge (Fried 17-23 et Toinet 105-16). Les États-Unis, plus déterminés que jamais, continuèrent leurs travaux et firent leur premier essai thermonucléaire (bombe H) le 1er novembre 1952. Dès janvier 1954, Eisenhower énonça sa doctrine de représailles massives en cas d'attaque soviétique contre des intérêts américains. L'équilibre précaire de la terreur s'instaurait. De nombreux événements s'étaient produits depuis le célèbre discours de Winston Churchill à Fulton (Missouri) en date du 5 mars 1946 dans lequel il avait annoncé qu'un rideau de fer venait de tomber, séparant le bloc capitaliste du bloc communiste. C'est précisément à ce moment-là qu'un courant d'opposition à l'ordre établi et à la politique traditionnelle vit le jour.

3. Eclosion de la Nouvelle Gauche : étiquette nouvelle sur la scène politique américaine

Ce contexte multiforme de prospérité économique et de répression idéologique commençait à avoir raison de la gauche américaine. Comme le dit Teodori, elle était en net recul et la scène politique ressemblait à un véritable « no man's land » pour ce type d'idéologie. Le parti communiste, qui comptait près de 75 000 membres en 1945, n'en dénombrait plus que 3 000 en 1958 (Teodori, 6). La presse de gauche avait été également décimée : le Daily Worker, journal du CPA depuis 1924, cessa ses publications faute de lecteurs, la Partisan Review, publication radicale appréciée dans les années trente, n'était plus que l'ombre d'elle-même, n'osant plus prendre de positions tranchées, la Monthly Review, lancée au début des années cinquante, n'attirait qu'un lectorat érudit et spécialisé en études marxistes (Teodori, 8). Les jours de cette gauche vieillissante étaient comptés. Effet inverse, la droite américaine se revivifiait. L'image paternaliste, rigoriste et fortement religieuse du courant conservateur de droite semblait moins effrayer qu'auparavant et certaines organisations comme la John Birch Society ou le parti nazi américain recrutèrent, sauf dans les milieux intellectuels, où ils étaient peu appréciés.

Comme la gauche traditionnelle s'essoufflait, une tendance plus alerte, plus jeune et plus dynamique vit le jour. Contrairement à la « vieille » gauche, elle n'avait pas une vision binaire du monde. L'idée de passé et de présent était absente, le bipartisme était à proscrire, et il n'existait pas seulement deux classes sociales - les oppresseurs et les opprimés. Les penseurs de ce qui allait progressivement devenir la Nouvelle Gauche, Charles Wright Mills, Paul Goodman Herbert Marcuse pour ne citer que les plus connus, rejetaient cette vision schématique. Pour eux, la tension sociale avait des origines multiples : non seulement les travailleurs se soulevaient mais d'autres minorités assujetties se faisaient entendre. Le trait d'union entre ancienne et Nouvelle Gauche se matérialisa en 1957 sous la forme de SANE (Committee for a Sane Nuclear Policy) - mouvement pacifiste qui manifestait contre la prolifération des armements nucléaires - et sous l'impulsion du mouvement pour les Droits Civiques (Hodgson, 186-89). Des étudiants se rendirent dans le Sud afin d'aider la population noire opprimée et militèrent pour des organisations noires telles que CORE (Congress of Racial Equality), SNCC (Student Nonviolent Coordinating Committee) ou SCLC (Southern Christian Leadership Conference). Les jeunes blancs favorisés du nord du pays compatissaient sincèrement aux problèmes des Noirs.

Un événement notoire sensibilisa la Nouvelle Gauche, et plus particulièrement les étudiants de Berkeley, qui s'imposèrent ainsi comme partie intégrante de ce nouveau souffle qui balayait la baie de San Francisco : le détonateur fut l'affaire Caryl Chessman. Dès 1960, le débat sur la peine de mort fut relancé lorsque Chessman, accusé d'un viol qu'il nia jusqu'à la fin, fut envoyé sur la chaise électrique onze ans après avoir été jugé. Des étudiants qui appartenaient à SLATE, mouvement contestataire étudiant de Berkeley, manifestèrent devant la maison d'arrêt de San Quentin (Californie) où il était emprisonné. L'opinion publique fut sensibilisée, et des hommes politiques essayèrent de le faire acquitter

Ces exemples d'événements apparemment anodins démontraient clairement que des idées nouvelles étaient en gestation aux États-Unis : les jeunes réagissaient davantage face à des réalités sociales.

Aussi étrange que cela puisse paraître, ce n'est pas aux États-Unis que l'expression « Nouvelle Gauche » apparut pour la première fois. C'est dans la Grande-Bretagne des années cinquante qu'elle fut employée par de jeunes socialistes qui voulaient donner une nouvelle impulsion plus radicale au programme traditionnel du parti travailliste. En 1960, ils publièrent un document intitulé New Left Review qui intéressa particulièrement la communauté universitaire Outre-Atlantique. Des intellectuels prirent position : Paul Goodman commença à critiquer la société américaine dans son article « Growing Up Absurd » publié en 1959 dans le journal Commentary. Il fut suivi par d'autres comme William Appleman Williams ou C. Wright Mills. Des étudiants en histoire de Berkeley comme Lloyd Gardner, Lee Baxendall, Saul Landau, ou James Weinstein, s'associèrent à Williams (qui avait déjà publié « Go Left or Go Under », article teinté de gauchisme dans Liberation d'avril 1957), pour publier en 1959 une revue critique de la société américaine intitulée Studies on the Left. Mills, professeur à l'université de Columbia, estima pour sa part que les étudiants étaient exploités au même titre que n'importe quel travailleur.

Mills publia différents ouvrages qui critiquaient la société américaine de l'époque comme The New Men of Power (1948) ou White Collar (1951). Ses prises de position étaient nettes, tranchées, radicales. La révolution semblait être la seule solution pour soigner les maux de la nation. En revanche, l'Amérique des années soixante n'était pas la Russie tsariste de 1917. C'est pourquoi ces gauchistes de la nouvelle génération se devaient d'être plus nombreux pour réussir. Bien que John K. Galbraith ait intitulé son livre The Affluent Society (1958), de plus en plus d'Américains étaient déçus et amers : le rêve américain n'était pas aussi rose que certains voulaient bien le dire. Il virait au cauchemar. Ce nouveau courant contestataire arrivait donc au bon moment.

Cette Nouvelle Gauche, de même que le mouvement radical des années soixante dans son ensemble dont l'objectif était d'aller à la source, à la racine des problèmes, tout en se démarquant nettement de ce qui avait existé jusqu'alors, ne reposait sur aucune théorie politique susceptible d'expliquer la nature profonde de son fonctionnement. Par conséquent, elle dut se replier plus ou moins rapidement sur l'idéologie et les moyens d'action de la gauche traditionnelle d'obédience marxiste. La Nouvelle Gauche fut très proche d'une tradition politique favorisant la décentralisation et le non-leadership, comme ce fut le cas dans des organisations d'inspiration populiste, libertaire et anarchiste. Cette tradition est assez différente de celle des mouvements adoptant les principes d'une politique centralisée et directive, parfois de type marxiste, dans la mesure où l'objectif recherché est moins la conquête d'un pouvoir centralisé et bureaucratique que la mise en place d'un contre-pouvoir alternatif et décentralisé. En fait, les adhérents à cet idéal politique souhaitent remplacer l'ordre établi par des structures démocratiques qui donnent le pouvoir à la base militante.

L'engagement des membres de la Nouvelle Gauche était l'aboutissement de leurs expériences personnelles, la résultante d'intimes convictions qui relevaient du domaine moral, voire spirituel. Il ne s'agissait en aucune manière d'un engagement induit par des connaissances précises du socialisme ou des théories politiques. Cette quasi-ignorance de l'histoire politique qui présentait une alternative au marxisme ou au libéralisme à l'américaine, visant à la décentralisation du pouvoir politique, fut l'une des principales lacunes de la Nouvelle Gauche. Cette ignorance peut expliquer les raisons pour lesquelles la Nouvelle Gauche ne fut pas prête, d'un point de vue théorique, à défendre sa politique instinctuelle, fondée sur l'action directe, lorsque certains de ses membres, favorables aux idées marxistes-léninistes, envisagèrent de prendre le contrôle du courant politique. Aussi surprenant que cela puisse paraître, la Nouvelle Gauche américaine avait une connaissance toute relative des agissements de la Nouvelle Gauche britannique qui avait profité d'un regain de l'idéologie libertaire de gauche à la fin des années cinquante, et ce contrairement à d'autres nouveaux mouvements de gauche qui avaient vu le jour dans le monde à cette même période. Bien évidemment, certains activistes américains étaient informés de la tradition anarchiste et syndicaliste du mouvement ouvrier aux Etats-Unis dominé en grande partie par les Industrial Workers of the World (IWW). Vers 1965, certains membres du SDS adhérèrent aux IWW, essentiellement pour des raisons sentimentales (Sale, 283-84).

Cependant, le mouvement des années soixante aux Etats-Unis ne fut pas seulement le fruit du hasard ou une remise au goût du jour des idéaux libertaires de gauche. Le principe de non-violence lui était central. Même si d'autres mouvements sociaux américains avaient eu recours à la non-violence en politique, la Nouvelle Gauche lui donna une importance encore plus grande car ses principaux membres avaient été profondément influencés par le gandhisme et sa dimension spirituelle et politique (Cooney). Sans porter de jugements sur le gandhisme, ce courant avait donné crédibilité à un mouvement politique misant sur la non-violence pour se faire entendre et respecter par la Couronne britannique. Les activistes de la Nouvelle Gauche américaine s'en sont inspirés.

Le mouvement des années soixante fut essentiellement non-violent et libertaire, et ce jusqu'en 1968. Puisque les activistes ne défendaient pas, comme ils l'auraient dû, la tradition de changement social et politique qui allait de pair avec une approche libertaire et non-violente, la Nouvelle Gauche dévia vers le marxisme, gauchisme davantage traditionnel et matérialiste plutôt que vers la non-violence, jugée trop spirituelle. Les valeurs morales et religieuses n'ont jamais fait bon ménage avec la politique ; ni le libéralisme, ni le marxisme ne les ont prises au sérieux. Cette approche politique spirituelle et morale de la gauche libérale et marxiste a toujours été considérée avec méfiance et mépris. Cette tendance remonte à Machiavel, à Hobbes, par exemple, qui associa la notion de contrat social à celle de pouvoir absolu, ou aux prémices de la théorie politique moderne pour laquelle existaient des problèmes d'ordre moral, spirituel et politique bien distincts. Au cours des années soixante, la Nouvelle Gauche adopta une position différente aussi bien en théorie que dans ses actions directes, n'hésitant pas à associer ces trois préoccupations. Néanmoins, nombreux étaient ceux en son sein qui ne se sentaient pas à l'aise lorsque les connotations spirituelles étaient nombreuses dans un discours qu'ils auraient souhaité davantage pragmatique. Il est peu étonnant, par conséquent, qu'un langage teinté de marxisme ait pris progressivement de plus en plus d'importance dans les organisations fréquentées par des intellectuels - le SDS ou le Student Nonviolent Coordinating Committee - pour finalement devenir leur unique référence. Tous les mouvements contestataires de cette période n'étaient pas aussi intellectualisés que ces derniers. Dans des mouvements qui situaient le combat plus sur la scène contre-culturelle que politique, la rhétorique employée était nettement moins marxiste mais davantage influencée par des courants spirituels comme le bouddhisme zen.

La Nouvelle Gauche avait à sa disposition des moyens d'action comme l'action directe revendicatrice pour se faire entendre. Cependant, c'est surtout sa grande diversité qui lui a permis d'attirer l'attention, car immanquablement, tout citoyen américain pouvait trouver un thème qui lui tenait à cœur dans les nombreuses organisations se réclamant de cette mouvance. Les plus en vue étaient le Mouvement pour les Droits Civiques, partisan de la résistance non-violente pour défendre la cause noire. Ses principaux porte-drapeaux étaient CORE fondé en 1943, connu pour les Freedom Rides qu'il organisa dans le Sud, la Southern Christian Leadership Conference de Martin Luther King dont l'objectif était le respect dans le Sud de la décision de la Cour suprême du 17 novembre 1956 selon laquelle la ségrégation dans les transports était anticonstitutionnelle (Browder v. Gayle, 352 U.S. 903). Dans ce but, la SCLC incita les Noirs à participer à la vie politique et tenta de les faire accepter par la communauté blanche. Le SNCC appliquait également les principes de non-violence, jusqu'en 1966, date à laquelle Stokely Carmichael décida de durcir la contestation et opta pour le Black Power pour se faire entendre. Il s'agissait d'une autre organisation soutenant la cause noire, tout comme le Black Panther Party (BPP), créé en automne 1966 à Oakland par Bobby Seale et Huey Newton. Toutefois, le BPP misait davantage sur des démonstrations de force. En dépit de ses changements stratégiques successifs, l'activisme noir a révélé les maux et les dysfonctionnements de la société américaine. Même s'il n'a que partiellement atteint ses objectifs, le mouvement noir a influencé les actions des autres mouvements contestataires.

Les femmes jouèrent également un rôle important sur la scène contestataire de la Nouvelle Gauche, essentiellement vers le milieu des années soixante. Elles souhaitaient être reconnues pour elles-mêmes et non pas en tant qu'objets sexuels par une société machiste. La National Organization for Women (NOW) fondée par Betty Friedan (auteur de The Feminine Mystique, 1963) en octobre 1966 était la plus représentée ; elle comptait 3 000 membres en 1969, 5 000 en 1970 et plus de 10 000 en 1971. Trois autres groupes occupaient le devant de la scène du Women's Liberation Movement (WLM) : les Women's International Conspiracy from Hell (WITCH), féministes révolutionnaires, les Redstockings, organisation modérée et la Society for Cutting Up Men (SCUM) de Valerie Solanas, organisation très radicale et fortement engagée, favorable à l'extermination pure et simple de la gent masculine ! Il s'agit des groupes les plus vocaux en termes d'exposition médiatique. Malgré un activisme féministe très diversifié, on ne peut pas dire que les femmes aient réussi à démasculiniser la société américaine (Ferree). Comme le mouvement de libération de la femme, le Gay Movement fut aussi au centre de la contestation de type sexuel de la Nouvelle Gauche. Par l'intermédiaire du Gay Liberation Front (GLF) fondé en juillet 1969, les homosexuels souhaitaient l'avènement d'un Gay Power reconnu dans le pays tout entier et non plus cantonné dans des villes comme New York, San Francisco ou Los Angeles. Néanmoins, dans une Amérique encore puritaine et conservatrice, il leur était très difficile de faire admettre et accepter leurs modes de vie (Smith).

Enfin, une autre composante essentielle de la Nouvelle Gauche était le mouvement des minorités ethniques. Les Indiens se faisaient entendre par le biais du National Indian Youth Council inspiré des manifestations des Noirs ou de l'American Indian Movement (AIM)  qui fut à l'origine de la prise d'Alcatraz en novembre 1969. Les Chicanos, quant à eux, étaient défendus par l'United Farm Workers Organizing Committee (UFWOC) dirigé par Cesar Chavez en 1966 et qui compta plus de 58 000 adhérents lorsqu'elle rejoignit l'AFL-CIO, (American Federation of Labor - Congress of Industrial Organizations), plus grosse organisation syndicale (fondée en 1886), en 1972 pour devenir l'United Farm Workers Union (UFWU). Les minorités ethniques, par manque de structure, de cohésion et de collaboration, ne sont pas parvenues à perdurer sur la scène contestataire.

Toutes ces organisations aux intérêts divers formaient ce qui était plus communément appelé le Movement avec une majuscule. En dépit des tiraillements perceptibles entre elles, elles constituèrent un contre-pouvoir politique fort. Leur principal dénominateur commun était le mouvement contre-culturel, essentiellement animé par les hippies, dans lequel les drogues psychédéliques, la musique rock et la presse underground étaient devenues de nouveaux moyens d'expression qui permettaient aux participants de prendre leurs distances par rapport à une société qu'ils reniaient. Les Américains se souviennent plus de la Nouvelle Gauche pour son approche spirituelle, pour ses marches comme celle organisée par le SDS le 17 avril 1965 et intitulée March on Washington to End the War in Vietnam, pour ses rassemblements colorés (les Human Be-Ins) comme celui de San Francisco en janvier 1967, pour les vestiges qu'elle a laissés comme People's Park à Berkeley, que pour son approche idéologique marxiste stricto sensu ou la démocratie de participation qu'elle souhaitait instaurer dans le pays.

Conclusion

Même si la société américaine fut violemment critiquée pendant cette période, le bilan des années soixante était légèrement plus positif que les contestataires ne voulaient bien le faire croire. En effet, la pauvreté avait reculé, les femmes étaient plus indépendantes (par leur travail), le racisme ambiant diminuait nettement : les classes moyennes noires se développaient, leurs revenus augmentaient plus rapidement que ceux des Blancs, les universités s'ouvraient aux étudiants de couleur. La présence américaine dans le monde se faisait sentir en Iran, en République Dominicaine, à Cuba, au Vietnam, pour ne citer que les points névralgiques les plus importants.

La Nouvelle Gauche s'opposa à l'ancienne gauche dans la mesure où elle se refusa le plus possible à toute théorie politique et philosophique qui, d'après ses membres, faisait perdre beaucoup de temps. Le moment de l'action directe était venu. L'âge fut également un facteur-clé qui différenciait ces deux tendances. La moyenne d'âge des membres de la Nouvelle Gauche était beaucoup moins élevée que celle des sympathisants de l'ancienne gauche : on trouvait très peu de radicaux nés avant la fin des années trente. L'éclosion d'une nouvelle mouvance composée de jeunes gens instruits, dynamiques, idéalistes, déterminés à remettre en cause les fondements-mêmes du système politique américain n'allait pas seulement changer le courant radical traditionnaliste, mais également fortement modifier et réorganiser l'échiquier politique américain dans son ensemble jusqu'au tout début des années soixante-dix.

Notes

[1] 1st Amendment: Congress shall make no law respecting an establishment of religion, or prohibiting the free exercise thereof; or abridging the freedom of speech, or of the press; or the right of the people peaceably to assemble, and to petition the Government for a redress of grievances.

5th Amendment: No person shall be held to answer for a capital, or otherwise infamous crime, unless on a presentment or indictment of a Grand Jury, except in cases arising in the land or naval forces, or in the Militia, when in actual service in time of War or public danger; nor shall any person be subject for the same offence to be twice put in jeopardy of life or limb; nor shall be compelled in any criminal case to be a witness against himself, nor be deprived of life, liberty, or property, without due process of law; nor shall private property be taken for public use, without just compensation.

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Pour citer cette ressource :

Frédéric Robert, "Différences idéologiques entre « New Left » idéaliste et « Old Left » socialiste et marxiste aux Etats-Unis dans les années soixante", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), avril 2010. Consulté le 19/11/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/civilisation/domaine-americain/les-grands-courants-politiques/differences-ideologiques-entre-new-left-idealiste-et-old-left-socialiste-et-marxiste-aux-etats-unis-dans-les-annees-soixante