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Mise en perspective historique et politique des relations Blancs/Aborigènes en Australie

Par Isabelle Bénigno : Professeur certifiée, Docteur ès Lettres
Publié par Clifford Armion le 01/05/2012
Le destin des tribus aborigènes a été scellé par l'arrivée des Européens en 1788. La première flotte de forçats transporte environ mille hommes et femmes. L'effectif britannique est à peu près identique à la tribu aborigène locale, la tribu des Eora, installée aux abords de Botany Bay.

1. Une minorité exclue de la « communauté humaine »

illustration from "Australia: the first hundred years", Andrew Garran, 1886Le destin des tribus aborigènes a été scellé par l'arrivée des Européens en 1788. La première flotte de forçats transporte environ mille hommes et femmes. L'effectif britannique est à peu près identique à la tribu aborigène locale, la tribu des Eora, installée aux abords de Botany Bay. Sur l'ensemble du continent australien, il y a environ un million d'Aborigènes. Numériquement parlant, le rapport de force n'est pas en faveur des Européens. On observe peu de rapports entre la tribu des Eora et les nouveaux venus (pour l'essentiel des prisonniers anglais et irlandais aux comportements violents). Ces derniers adoptent pourtant d'emblée une attitude méprisante vis-à-vis des Aborigènes qu'ils considèrent comme des « sauvages ». Seuls certains officiers font preuve d'une attitude plus humaine teintée de curiosité scientifique.

Les Européens ne savent pas quel type de relations engager avec les Aborigènes dont ils ne comprennent pas les valeurs, notamment l'attachement viscéral de ces derniers à la terre alors même qu'ils ne pratiquent pas l'agriculture. La société aborigène privilégie la spiritualité à l'accumulation de biens matériels. Sa gestion des ressources naturelles consiste à ne pas surexploiter l'environnement en ne prélevant que ce qui est nécessaire pour se nourrir. Cette gestion du patrimoine naturel découle d'une vision totémique du monde qui fait que chaque élément naturel occupe une place particulière dans le cosmos. Les Aborigènes considèrent qu'ils entretiennent des liens avec des espèces végétales ou animales mais aussi avec des phénomènes naturels. A ce titre, ils estiment qu'ils font partis d'un tout.

Le discours des Européens est quant à lui fortement influencé par les philosophes des lumières. Il cherche avant tout à assigner un ordre à la nature. Adam Smith est convaincu que toutes les sociétés humaines passent par quatre stades successifs: l'étape chasse-cueillette étant la première, viennent ensuite le pastoralisme, l'agriculture et enfin le commerce. Toute société humaine ne suivant pas cette évolution, présentée comme inexorable, est jugée « inférieure ». L'homme blanc est persuadé qu'il a un rôle d'éducateur envers ces sociétés dites « inférieures » à travers le processus de colonisation. « Colonia » signifie d'une part domaine foncier, ferme; d'autre part, « colonus » est celui qui cultive le sol, le fermier. De l'idée de cultiver le sol découle celle de s'y établir et de l'habiter. Coloniser implique donc que sur un espace géographique donné, des personnes venues de contrées lointaines cultivent la terre de ce pays et créent les conditions propices au développement de la civilisation. Par conséquent, tout être humain disposant d'une nature un tant soit peu fertile ne peut être un nomade.

Dans son ouvrage Black Australians and White Invaders, l'historien australien Henry Reynolds cite un éditorial publié le 8 mai 1839, dans lequel s'expriment les certitudes des Européens abordant le continent australien: We found the country in the state in which ages before the Black people had found it, its ressources underdevelopped, unappropriated! In landing here, we exercised a right which we possessed in common with them. In locating ourselves on, and cultivating particular spots, we exercised one which they might have previously exercised, but which they did not (Reynolds, H., Dispossession: Black Australians and White Invaders, Sydney, Allen§Unwin, 1989, pp.71-72)

Le processus de colonisation est indissociable de la notion de temporalité, composante essentielle pour les Européens dans leur façon d'appréhender le monde comme le souligne Bain Attwood: « History as a discourse which deploys temporality as a marker of difference, has been the means by which the Europeans have constructed Aborigines in terms of an absence or lack » (Attwood, Bain., In the Age of Mabo: History, Aborigines and Australia, Sydney: Allen§Unwin, 1996, p.24).

Incapables de comprendre la structure sociale, les valeurs de la société aborigène et confortés par les études anthropologiques menées à partir de la fin du XIX° siècle qui voient dans les Aborigènes des sortes d'homo sapiens archaïques au développement intellectuel très lacunaire, les Européens vont se laisser guider par leurs préjugés ethnocentristes. Cette représentation de l'Aboriginalité va exercer une influence durable sur les opinions publiques, à tel point que la Constitution promulguée en 1901 ne reconnaît aucune existence aux Aborigènes. Ils sont totalement invisibles, à commencer pour des générations d'écoliers australiens. Voici ce qu'écrit par exemple l'historien Walter Murdoch en 1917 dans un manuel d'histoire: "Change and progress are the stuff of which history is made; these Blacks knew no change and made no progress, as far as we can tell. Men of science may peer at them and try to guess where they came from; but the historian is not concerned with them. He is concerned with Australia only as a dwelling place of white men and women" (Murdoch, Walter., The Making of Australia: An Introductory History, Melbourne, 1917).

Cette représentation négative des Aborigènes va perdurer dans la première partie du XX° siècle. Ernest Scott, professeur d'histoire à l'Université de Melbourne, publie A Short History of Australia  en 1916. L'ouvrage connaît un tel succès qu'il comptera sept rééditions, la dernière datant de 1964. Dans ce précis historique, Ernest Scott fait pourtant la part belle aux préjugés ethnocentristes, n'hésitant pas à paraphraser les constatations faites par William Dampier, premier Anglais à fouler le continent australien en 1699: "The natives were utterly repellent. They were black, ugly, fly blown, blinking creatures, the most unpleasant human-beings I have ever encountered" (Scott, Ernest., quoted by Attwood Bain, In The Age of Mabo : History, Aborigines and Australia, Sydney : Allen§Unwin, 1996, p.56).  La représentation de la minorité s'inscrit d'emblée dans un processus dichotomique où celui qui se définit le fait par opposition à l'Autre. Confrontés à une culture qu'ils ne comprennent pas, les Européens ont eu besoin de nommer, de définir la réalité qui s'offrait à eux. Comme le rappelle Michel Foucault dans Ordre du Discours, discours et pouvoir se confondent. Derrière tout discours, il y a une volonté de vérité, elle-même liée à une volonté de pouvoir. Le discours sélectionne, hiérarchise, mettant en œuvre un certain nombre de procédures d'exclusion. Ainsi, le discours sur l'Aborigène a contribué à forger une représentation perçue comme non objective par les Aborigènes. Pour ces derniers, il est évident qu'ils ont été définis comme objets et non reconnus comme sujets différents capables de se définir, et ce dans le seul but de mieux les asservir et les contrôler. D'emblée, ont été instaurées des relations de pouvoir où la minorité aborigène ne serait reconnue comme un interlocuteur légitime. Indubitablement, il est plus aisé de contrôler une minorité en la faisant entrer dans des classifications, des schémas tout faits que l'on peut défaire et remplacer par d'autres représentations si nécessaire.

2. Une minorité proche de l'extinction

Le déferlement de plus de 70 000 colons entre 1830 et 1840 sur l'ensemble du continent australien, contribue à fragiliser la situation des Aborigènes, renforçant leur statut de minorité. Face à la toute puissance du colonisateur, les Aborigènes tentent de s'organiser et de résister. L'exemple le plus célèbre est celui de Tjandawara dit « Pigeon le broussard », figure de la résistance aborigène, évoquée des décennies plus tard par le romancier Mudrooroo dans Long live Sandawarra. Cette résistance permet aux Aborigènes de ne pas être totalement anéantis, tout du moins dans un premier temps. En effet, dès 1848, on peut observer la création de la police montée indigène dans le Queensland: celle-ci a pour mission de « nettoyer le pays » des voleurs de bétail et mettre fin aux révoltes aborigènes. Souvent enrôlés de force, ils n'ont d'autre choix que de faire appliquer la loi des Blancs. Ces derniers appliquent le principe du diviser pour mieux régner. En effet, ceux qui rejoignent la Native Police, se discréditent définitivement aux yeux des leurs. Les liens qui unissent le couple policier blanc/ traqueur aborigène sont pour le moins ambigus ainsi que le souligne Deborah Bird-Rose:  "Once a man had become a police boy and had shot people, his own could no longer trust him. Should he seek to rejoin them, he might not find a ready welcome" (Rose, Deborah., Dingo makes us human: Life and Land in an Australian Aboriginal culture, Cambridge University Press, 2000, p.15). Parallèlement, le pouvoir blanc s'organise afin de protéger ses biens (terre, bétail) contre les agissements de ces « sauvages ». Eleveurs et officiers œuvrent de concert, ne rendant compte ni du nombre de personnes exécutées, ni de l'identité de ces dernières. Un officier blanc ayant exécuté un enfant aborigène d'une dizaine d'années n'hésite pas à déclarer devant la commission gouvernementale qui lui demande des explications: « Je suis seul juge et seul responsable de mes actes ».

Au fur et à mesure de la « pacification » (c'est-à-dire de l'occupation définitive des terres par les colons), les Aborigènes qui ont survécu notamment aux épidémies (on estime que la variole a décimé la moitié de la population autochtone) et aux affrontements avec les colons, se mettent à travailler pour les Blancs et tentent même parfois de créer leurs propres exploitations agricoles. Toutefois, les colons, s'ils reconnaissent des capacités aux Aborigènes, entendent faire comprendre à ces derniers qu'ils doivent rester à « leur place », c'est-à-dire au service des colons. Leur force de travail est exploitée à moindre coût (paiement en nature). Plus de 10 000 Aborigènes entre 1900 et 1960 vont travailler dans des ranchs où ils sont souvent traités de façon inhumaine. Lorsqu'un ranch se vend, son prix est d'autant plus élevé qu'il dispose d'un « bon cheptel d'Abos ». Des relations d'interdépendance s'établissent entre colons et Aborigènes, comme employés ou partenaires sexuels. Il n'est pas rare en effet, que des fillettes très vulnérables deviennent les concubines des hommes du ranch. Ce qui prédomine c'est l'intérêt (économique, sexuel) des colons et l'assujettissement des Aborigènes.

Cette logique est d'ailleurs renforcée par le principe d'exclusion raciale entériné par le Commonwealth d'Australie qui voit le jour en janvier 1901. Les Aborigènes sont d'emblée considérés comme des citoyens de « seconde zone », dépourvus de tout droit civique. En effet, il est décidé que la représentation au Parlement sera accordée en fonction du nombre d'habitants, lui-même déterminé par les recensements. Or, les constituants, partant du principe qu'il est impossible de recenser avec précision les Aborigènes vivant dans les régions reculées, les excluent du recensement, les privant de toute représentativité politique. Parallèlement à la mise en place de cette politique d'homogénéisation de la population et d'exclusion des Aborigènes (ils n'existent pas en tant que citoyens et sont donc invisibles sur le plan politique), on assiste à la multiplication des déplacements forcés des populations aborigènes vers des missions ou des réserves. Les buts poursuivis par les autorités fédérales australiennes sont d'une part un regroupement des communautés afin de mieux les contrôler, d'autre part une marginalisation économique et sociale des populations aborigènes visant à « dissoudre » ces dernières. Leur sédentarisation forcée détruit le lien vital les unissant à la terre.

Traditionnellement, les Aborigènes se déplacent dans le but de se procurer de la nourriture mais également de mettre leurs pas dans ceux des Ancêtres du Temps du Rêve, ainsi que l'écrit Colin Bourke: « The continent is dotted with significant sites associated with the stories, for example, places where the Spirit Beings first emerged or where they died and re-entered the earth. It is crisscrossed with the tracks of the Spirit Beings as they travelled from site to site »(Bourke, C and E§Edwards, B., Aboriginal Australia, An Introductory Reader in Aboriginal Studies, Second Edition, ST.Lucia: UQP, 1998, p.81). Cette conception spirituelle est aux antipodes de celle des Blancs pour qui la terre est un bien divisible et exploitable.

La sédentarisation s'accompagne au sein des missions d'un travail d'éradication de pratiques jugées « primitives » telles que l'initiation des jeunes garçons ou des jeunes filles. Il est également interdit de pratiquer les langues aborigènes ou de célébrer les cérémonies traditionnelles. L'érosion progressive des valeurs aborigènes au profit de celles véhiculées par la culture blanche contribue à assujettir davantage les Aborigènes. A la fin du XIX° siècle, les Etats remplacent les missionnaires par des « protecteurs » travaillant pour le Ministère des Affaires indigènes. Ils ont pour mission de mettre en œuvre la politique d'assimilation voulue par les autorités australiennes.

Le regroupement des Aborigènes dans des réserves ou missions favorise en effet la natalité, qui devient rapidement un sujet d'inquiétude pour les autorités. Ne parvenant pas à contrôler celle-ci, elles décident d'avoir recours au métissage systématique. Concrètement, on marie les jeunes filles aborigènes à des hommes dont la peau est plus claire afin de faire disparaître en quelques générations, toute trace d'ascendance aborigène. L'écrivain aborigène Kim Scott met en scène dans son roman Benang l'un des artisans de ce projet eugéniste, le Protecteur en chef des Aborigènes, A.O Neville. L'objectif n'est plus seulement de contrôler ou d'assujetir une minorité. Il y a de la part des autorités australiennes une volonté d'anéantir la minorité aborigène. Au demeurant, durant toute la première moitié du XX° siècle, une majorité d'Australiens blancs est convaincue qu'elle assiste à la disparition d'une race et d'une culture « inférieures », un processus jugé inéluctable en raison de « l'infériorité intrinsèque » des Aborigènes.

Comment ces derniers, après deux siècles de négation et de violence, sont-ils parvenus à faire entendre leurs voix face à un pouvoir fédéral ne les reconnaissant pas en tant que personnes? En l'espace d'une trentaine d'années, les Aborigènes ont pourtant su retourner une situation désespérée à travers le combat qu'ils ont mené pour la reconquête de leurs droits civiques et la reconnaissance du lien vital qui les unit à la terre.

3. La lente reconquête des droits civiques et fonciers

3.1 Droits civiques

Les années 1930 marquent un premier tournant dans les relations entre la majorité blanche et la minorité aborigène. Celle-ci conteste de plus en plus ouvertement le carcan des missions et les politiques d'assimilation. Les Aborigènes refusent de se comporter en victimes consentantes et se regroupent au sein d'associations à caractère politique.

Le premier de ces mouvements voit le jour au milieu des années 1920 en Nouvelle-Galles du Sud: il s'agit de l'Australian Aboriginal Progressive Association (La Ligue pour le Progrès et l'Avancement des Aborigènes). Ce type de mouvement se multiplie grâce aux contacts noués avec les syndicats mais également certains membres du parti travailliste australien et même du parti communiste. C'est ainsi que l'Australian Aboriginal League (La Ligue des Aborigènes australiens) voit le jour en 1935 à Victoria, un mouvement qui restera actif jusque dans les années 1960.

Ce type d'activisme politique culmine avec « The Day of Mourning » (journée de deuil) symboliquement décrété le 26 janvier 1938. Il s'agit de la toute première manifestation jamais organisée pour la défense des droits aborigènes, un premier pas important dans un souci de « visibilité » de la minorité aborigène. Jack Patten, l'un des principaux dirigeants de l'APA et organisateurs de cette manifestation, dénonce dans son discours « les cent cinquante ans de malheur et d'avilissement imposés aux premiers habitants autochtones par les envahisseurs blancs de ce pays (Stephen Muecke§Shoemaker Adam., ibid, p.80) et revendique pour les Aborigènes l'égalité des droits et l'octroi de la pleine citoyenneté.

La fin de la Seconde Guerre Mondiale constitue un second tournant dans les relationsBlancs/Aborigènes, ravivant la fibre revendicatrice de cette dernière. Plusieurs milliers de soldats aborigènes ont été mobilisés et ce en dépit de la réglementation militaire de l'époque qui ne permet pas la conscription des Aborigènes. Sur le front, ces soldats « invisibles » ne sont pas traités de la même façon que les soldats non-aborigènes: ils ne perçoivent qu'une toute petite part de la solde versée aux autres soldats. De retour au pays, les Black Diggers (« Les Poilus Noirs ») qui ont combattu aux côtés des Blancs, décident de revendiquer les mêmes pensions et autres avantages que les soldats blancs. Ces revendications ouvrent une première brèche dans la politique conduite par la majorité (les autorités australiennes).

Toutefois, le pays n'est pas encore prêt à renoncer au crédo de « l'Australie blanche ». En 1947, le gouvernement australien lance un vaste programme d'immigration afin de suppléer à la perte de nombreux hommes sur les champs de bataille. Ce programme prévoit que la population d'origine anglo-saxonne doit rester majoritaire. Devant l'échec de ce programme et l'urgence à se repeupler, l'Australie se voit contrainte d'ouvrir sa porte à d'autres populations en provenance de toute l'Europe puis de l'Asie du Sud-Est et du Moyen-Orient à partir des années 1970.

L'évolution démographique et culturelle radicale que connaît l'Australie au cours des années 1960, va contraindre les autorités à modifier leur politique en direction de la minorité aborigène. S'inspirant des grands mouvements contestataires noirs aux Etats-Unis, les Aborigènes commencent au milieu des années 1960 à revendiquer de « vrais » salaires et non plus seulement des paiements en nature (nourriture, tabac ou vêtements). En 1961 est élu Joe McGuiness, premier président aborigène à la tête du Conseil fédéral pour la défense des droits des Aborigènes et des Insulaires du détroit de Torres. Pour la première fois, un Aborigène occupe un poste de premier plan au sein d'une instance politique oeuvrant pour la suppression des lois discriminatoires et des atteintes aux libertés individuelles des Aborigènes.

Des personnalités aborigènes émergent également sur le devant de la scène, à l'instar du jeune leader Charles Perkins, initiateur du Freedom Ride (La Marche pour la Liberté) en 1965. Avec un groupe d'étudiants non-aborigènes et des militants aborigènes, il sillonne le pays afin de dénoncer la ségrégation et les injustices. Cette marche qui est un acte fort sur le plan politique, incite les autorités australiennes à organiser un référendum en 1967. A plus de 90%, les votants se prononcent en faveur de la prise en compte des Aborigènes dans le recensement national. La 'minorité' devient enfin visible et se voit ainsi octroyé une citoyenneté sans restriction. Il faut en effet rappeler que dans les années 1950, le gouvernement australien avait instauré un certificat de citoyenneté partielle à certains Aborigènes à la condition expresse qu'ils renoncent purement et simplement à leur culture pour adopter « des coutûmes de vie civilisées ».

3.2 Droits fonciers

Le combat pour une reconnaissance citoyenne ne constitue qu'une première étape. Au début des années 1970, sous l'impulsion des militants aborigènes Gary Foley et Denis Walker, les communautés aborigènes s'engagent dans une entreprise de longue haleine, la reconquête des droits fonciers: « Le gouvernement australien réduit les Aborigènes à un statut comparable à celui de la flore et de la faune en disant que nous appartenons à la terre mais que la terre ne nous appartient pas. Nous voulons des droits fonciers maintenant; ensuite, l'homme noir pourra s'assimiler, s'intégrer ou vivre séparément. Mais il doit être libre de choisir » (propos de Gary Foley et Denis Walker cités par Muecke Stephen§Shoemaker Adam, Les Aborigènes d'Australie, Découvertes Gallimard, Paris, 2002, p.80). Ce combat dans lequel s'engage les aborigènes les met aux prises non seulement avec les instances politiques fédérales mais également avec les compagnies minières qui représentent un pouvoir économique certain. Si cette reconquête revêt autant d'importance aux yeux des Aborigènes, c'est parce que la terre est pour ces derniers une entité vivante dont chaque initié « possède » un morceau.

Pour satisfaire ces revendications, certains Etats restituent aux Aborigènes quelques étendues. Mais il s'agit de gestes à portée symbolique qui ne peuvent en aucun cas masquer des indicateurs économiques et sociaux au rouge: pauvreté endémique, chômage élevé, conditions sanitaires épouvantables. C'est dans ce contexte plutôt explosif qu'est érigé le 27 janvier 1972 une tente-ambassade sur les pelouses de l'ancien Parlement à Canberra.  Certes les Aborigènes sont désormais des citoyens à part entière mais des citoyens sans nation propre. La portée de cette initiative est énorme comme le souligne à l'époque la militante aborigène Roberta Sykes: « Cette ambassade était une initiative de Noirs exclusivement; pas de Noirs guidés par des Blancs, on déclarait pour la première fois à l'échelon national qu'il n'était plus question de se laisser marcher sur les pieds » (Stephen Muecke§ Shoemaker Adam., ibid, p.80).

L'arrivée au pouvoir en 1972 du travailliste Gough Whitlam suscite beaucoup d'espoirs chez les Aborigènes. Il est le premier homme politique appartenant à la majorité blanche qui s'attache à créer les conditions d'un véritable dialogue entre Blancs et Aborigènes. En 1975, il crée un ministère des Affaires aborigènes; il est également à l'origine un an plus tard d'une loi sur le droit à la terre aborigène (Aboriginal Land Right Act). Cette Loi permet enfin aux Aborigènes du Territoire du Nord de revendiquer en justice les terres ancestrales, en théorie tout du moins car pour que leurs revendications puissent aboutir, ces derniers doivent encore apporter la preuve que le lien les unissant à la terre qu'ils revendiquent, n'a jamais été interrompu...

Ce premier pas dans la reconquête des droits fonciers annonce le jugement historique rendu en juin 1992 par la Haute Cour australienne dans l'Affaire Eddie Mabo. Celui-ci appartient à la tribu des Meriam (propriétaires traditionnels de l'île de Murray dans le Détroit de Torres). Il  intente un procès au gouvernement du Queensland afin de faire reconnaître les droits fonciers traditionnels des Meriams sur l'île de Murray, annexée par la colonie du Queensland en 1879. Le 3 juin 1992, les juges de la Haute Cour reconnaissent le bien fondé de ces revendications et mettent un terme au principe de Terra Nullius, décrété par les Européens au XIX° siècle (ceux-ci n'ayant décelé aucun signe d'un « pouvoir souverain », ni aucune trace de mise en valeur agricole, ont décrété que le continent australien était une terre vide dont la Couronne britannique pouvait prendre possession). Les juges Deane et Gaudron déclarent: the acts and events by which dispossession was carried into practical effect constitute the darkest aspect of the history of this nation and have left a national legacy of unutterable shame (Attwood, Bain., ibid, pxxxiii). Le Premier Ministre de l'époque Paul Keating salue ce jugement historique. Dans une allocution télévisuelle à la nation, il estime que la Haute Cour : rejected a lie and acknowledged a thruth. The lie was Terra Nullius, the convenient fiction that Australia had been a land of no-one. The truth was native title (Attwood, Bain., ibid, p.xxxiii). Suite à l'arrêt Mabo, la Loi sur les titres fonciers autochtones voit le jour en 1993 (Native Title Act).

Mais ces droits ne concernent que la minorité d'Aborigènes ayant conservé un lien effectif avec leurs terres ancestrales. S'ensuivent des procédures interminables qui n'aboutissent pas toujours. Les sociétés privées d'exploitations minières n'hésitent pas à contourner la loi en négociant directement avec les requérants aborigènes. Les royalties obtenues par ceux-ci confèrent certes aux communautés qui en bénéficient une certaine indépendance financière; mais il n'en demeure pas moins que pour une grande majorité d'entre eux, les difficultés persistent. Le pouvoir économique qu'incarnent les compagnies minières mais également les grands propriétaires blancs, s'est trouvé très largement renforcé sous l'ère John Howard qui n'a eu de cesse de critiquer les droits accordés à aux aborigènes qui ne représentaient que 2,2% de la population australienne en 2001.

Sous la pression des milieux agricoles, les propriétaires et fermiers blancs obtiennent du gouvernement de John Howard qu'il restreigne les droits que les Aborigènes ont obtenus cinq ans plus tôt tandis que le parti d'extrême droite One Nation dirigé par Pauline Hanson stigmatise les avantages dont sont censés bénéficier les Aborigènes: des prestations sociales réservées aux Aborigènes qui sont loin de compenser le désarroi tant matériel que spirituel auxquels est confronté une majorité d'Aborigènes, notamment ceux qui vivent en milieu urbain, c'est-à-dire près des trois quarts de la population indigène.

4. La période récente : entre espoirs et désillusions

L'arrivée au pouvoir du travailliste Kevin Rudd après onze années de John Howard, peut-elle redonner espoir à la minorité aborigène? Celle-ci représente  non seulement le groupe de population la plus jeune (moyenne d'âge 20 ans) avec un accroissement rapide par le biais de mariages mixtes mais également le groupe qui rencontre toujours le plus de difficultés sur le plan économique (taux de chômage, pauvreté) et social (abus de drogues, taux de suicide plus élevé que dans le reste de la population). Lors de son discours du 12 février 2008 au parlement de Canberra, Kevin Rudd a présenté des excuses au peuple aborigène au nom du gouvernement australien pour les souffrances qui leur ont été infligées depuis les débuts de la colonisation: « We apologise for the laws and policies of successive Parliaments and governments that have inflicted profound grief, suffering, and loss on these our fellow Australians »(www.pm.gov.au: Apology to Australia's Indigenous peoples. House of Representatives, Parliament House, Canberra, February, 12th, 2008).

Kevin Rudd n'hésite pas à utiliser les termes « apology » et « sorry » à plusieurs reprises dans son allocution, rompant ainsi définitivement avec la volonté plus ou moins affichée de son prédécesseur de minimiser les souffrances subies par les Aborigènes. John Howard s'était toujours refusé à présenter des excuses aux Aborigènes, notamment en ce qui concernait l'ampleur des rapts d'enfants. En 2001, il déclarait: « It's time to stop this navel gazing about the past. We achieve nothing by that except continuing personal pain and discomfort » (Rintoul, S., O'Donoghue's 'Tears of Regret', Weekend Australian, February 2001, pp.24-25).

Kevin Rudd s'engage également à tout mettre en oeuvre pour combler le fossé économique et social entre majorité et minorité afin que cette dernière trouve enfin sa juste place au sein de la société australienne (qu'ils ne vivent plus à la marge): « A future where we harness the determination of all Australians, Indigenous and non-Indigenous, to close the gap that lies between us in life expectancy, educational achievement and economic opportunity »(Apology to Indigenous peoples. House of Representatives, Parliament House, Canberra, February, 12th, 2008).

Au-delà de l'émotion suscitée par ce discours, il est évident que les Aborigènes ne peuvent se contenter de promesses. En 1992 déjà, Paul Keating Premier Ministre prononçait le discours de Redfern dans lequel il dénonçait les injustices commises par les Blancs et proposait d'ouvrir la voie à une véritable réconciliation, placée sous la tutelle du Conseil de la Réconciliation aborigène. Ce dernier proposait comme définition de la réconciliation: A united Australia which respects this land of ours; values the Aboriginal and Torres Strait Islander heritage; and provides justice and equity of all (Royer, L., 'Quand les héritages se rencontrent et se confondent' Cultures of Commonwealth Heritage, n°11, Winter 2004-2005, p.60).Ce processus inabouti suscita en son temps beaucoup d'amertume.

Le discours de Kevin Rudd a fait naître beaucoup d'espoir notamment dans la prise en compte  d'un certain nombre de revendications concrètes en matière d'accès à l'éducation et à la santé mais également en matière de représentativité au sein des instances fédérales. Toutefois, mis en minorité dans son propre parti (son projet de surtaxe de l'industrie minière, secteur vital de l'économie lui a valu beaucoup de critiques) et impopulaire dans la population, Kevin Rudd démissionne brutalement. Le 24 juin 2010, il est remplacé par Julia Gillard (vice-Premier Ministre depuis 2007), présentée comme l'héritière légitime de Kevin Rudd.

Fin 2010, cette dernière annonce la mise en place d'une commission composée de parlementaires, d'Aborigènes et d'universitaires spécialisés dans les questions juridiques et constitutionnelles. La commission a pour mission de réfléchir à la tenue en 2012 d'un référendum permettant aux Aborigènes d'être reconnus à part entière dans la Constitution australienne. En effet, la section 51 alinéa XXXVI stipule : « The people of any race, for whom it is deemed necessary to make special laws ». La Constitution entérine de fait la discrimination raciale à l'encontre des populations aborigènes. Un meilleur accès aux soins et à l'éducation figuraient parmi les six priorités définies par le gouvernement précédent. Depuis l'accession au pouvoir de Julia Gillard, malgré la volonté affichée de s'attaquer, notamment, à la réduction de l'écart d'espérance de vie entre les Aborigènes et le reste de la population australienne, force est de constater que les indicateurs socio-économiques sont toujours défavorables aux communautés aborigènes. Dans un éditorial daté du 28 janvier 2011, l'écrivain et professeur aborigène Larissa Behrendt analyse les raisons de cet échec : "The 'closing the gap' approach policy has been ineffective for two key reasons. Firstly, the individual strategies that are used in different areas too often do not look at what the evidence shows. Secondly, these approaches also seem too often to be confused on intervention rather than on the underlying causes of disadvantage and dysfunction(....). Addressing underlying disadvantage would require resourcing the adequate provision of infrastructure and the investment in human capital so that communities are developing the capacity to deal with their own issues and problems" (www.abc.net.au/indigenous/stories/'Close the gap and other rhetoric in the place of real policies').

En ne s'attaquant pas aux raisons profondes du mal, le gouvernement Gillard n'échappe pas aux critiques. Les propos récemment tenus par cette dernière lors d'un déplacement, ont été jugés déplacés par la Sénatrice écologiste Rachel Siewert. Celle-ci s'est déclarée profondément choquée par le ton paternaliste et moralisateur du Premier Ministre : "Prime Minister Gillard called on indigenous communities to take care of their children, to take a job when they can find one, to create a safe environment, to send their kids to school, pay their rent, save up for a home" (www.theepochtimes.au/ March, 14th, 2011, 'Closing the Gap requires input from both sides').

Selon l'écrivain aborigène Alexis Wright, le refus persistant des autorités australiennes d'aborder la question aborigène dans une approche globale prenant en compte la complexité et la diversité de cette culture explique l'échec de toutes les politiques mises en oeuvre jusqu'ici. Le futur de l'Australie ne saurait s'écrire en faisant table rase du passé. Il est une donnée incontournable dans la perspective de relations apaisées et la construction d'un avenir commun dans le respect des droits de chaque citoyen : "We want to respect our ancestors and their Law but we also want to be equal citizens and we want human rights(....). We really need the support of governments and our fellow citizens. You need to listen to the voices that are usually drowned out by the strong, the noisy and the powerful" (Beth Price, The Australian Alliance of Lawyers, October, 22nd, 2010).

Bibliographie

Ouvrages d'histoire australienne (en anglais)

Atkinson, A., The Europeans in Australia, O.U.P, Melbourne, 1996

Attwood, B.,(ed) In the Age of Mabo: History, Aborigines and Australia, Sydney: Allen§Unwin, 1996

Bourke, C., Aboriginal Australia: An Introductory Reader in Aboriginal Studies, StLucia: U.Q.P, 1998

Clendinnen, I., Dancing with Strangers, Melbourne: The Text Publishing Company, 2003

Elder, B., Blood on the Wattle: Massacres and Maltreatment of Australian Aborigines since 1788, Frenchs Forest: Childs and Associates, 1988

Reynolds, H., Dispossession: Black Australians and White Invaders, Sydney: Allen§Unwin, 1989

Rose,D.B., Dingo Makes Us Human: Life and Land in An Australian Aboriginal Culture, Australian National University: Cambridge University Press, 2000

Ouvrages d'histoire australienne (en français)

Lacour-Gayet, R., Histoire de L'Australie, Paris : Fayard, 1973

Shoemaker, A et Muecke S., Les Aborigènes d'Australie, Paris: Découvertes Gallimard, 2002

Rapports et compte-rendus

Keating, P., Australian Launch of the International Year for the World's Indigenous People, Redfern, 10 December 1992, Aboriginal Law Bulletin, vol.3, n°61, pp.4-5

Mabo versus Queensland n°2, Australian Law Journal Reports, vol.66, 1992, pp.449-451 per Deane and Gaudron J.J

 

Pour citer cette ressource :

Isabelle Bénigno, "Mise en perspective historique et politique des relations Blancs/Aborigènes en Australie", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mai 2012. Consulté le 20/05/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/civilisation/commonwealth/mise-en-perspective-historique-et-politique-des-relations-blancs-aborigenes-en-australie