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Le 17 juin 1953 : un lieu de mémoire commun à l'Allemagne unifiée ?

Par Myriam Renaudot : Doctorante - ENS LSH
Publié par MDURAN02 le 28/04/2007
En 2003, l'Allemagne a fêté le cinquantième anniversaire des soulèvements du 17 juin 1953 en RDA comme jamais elle n'avait fêté cet événement auparavant. Durant toute l'année 2003, projets scolaires, téléfilms, conférences, publications d'historiens, inaugurations de monuments, expositions, articles de presse etc. se sont multipliés à l'Ouest et à l'Est à l'occasion du cinquantenaire. L'ampleur de ces manifestations a été d'autant plus remarquable que les événements du 17 juin 1953 tombaient depuis plusieurs années dans l'oubli. Comment caractériser le 17 juin 1953 aujourd'hui ? Comment le 17 juin est-il aujourd'hui commémoré et surtout, par qui ?

Comment caractériser le 17 juin 1953 aujourd'hui ? Peut-on parler, dans l'esprit de Pierre Nora, d'un "lieu de mémoire"[1] au sens métaphorique, c'est-à-dire d'un endroit, un monument, un événement, un concept qui condensent et cristallisent la mémoire et l'identité d'une nation ? Est-ce, au sens de Etienne François et Hagen Schulze qui ont adapté le concept à l'Allemagne, un lieu de mémoire de la RDA, ou s'agit-il d'un lieu de mémoire de l'Allemagne unifiée ? Comment le 17 juin est-il aujourd'hui commémoré et surtout, par qui ?

Volonté politique de faire du 17 juin un lieu de mémoire de l'Allemagne unifiée

L'analyse des grands organes de presse allemands, en 2003, fait apparaître au sujet des commémorations du 17 juin  une constante qui se dessine clairement : il a existé une réelle volonté de faire de cette date un lieu de mémoire positif de la RDA, voire un lieu de mémoire de l'Allemagne unifiée.

Cette volonté se lit particulièrement dans les discours des personnalités politiques. Nombreux sont ceux qui soulignent dans leurs discours que le 17 juin est une date de l'histoire commune aux deux Allemagne puisque les événements ont touché aussi bien l'Est que l'Ouest. Des historiens travaillant ou ayant beaucoup travaillé sur le 17 juin insistent sur cette même idée de mémoire commune à toute l'Allemagne (pour des références précises concernant les personnalités politiques et les historiens qui se sont exprimés sur le 17 juin et pour plus de détails sur cette étude, voir l'article : Myriam Renaudot, "Les commémorations du 17 juin dans la mémoire est-allemande". In : Allemagne d'aujourd'hui, 173/2005, pp. 121-134).

L'idée de fierté par rapport aux événements de 1953 est évoquée à de nombreuses reprises et sert d'argument pour développer une mémoire positive autour du 17 juin. Marianne Birthler, chargée des dossiers de la Stasi, s'applique à mettre en valeur le rôle des citoyens de RDA dans les soulèvements : l'exemple du 17 juin montre qu'ils n'ont pas été des suiveurs - cliché largement répandu du côté ouest-allemand (voir par exemple la série d'articles publiée dans Freitag et intitulée "Querelle des Allemands" (Krach der Deutschen) : Freitag n°21 à 25, n°27 à 29, n°31, n°32, n°34, n°45 de l'année 1991) - mais bien les véritables acteurs de ces manifestations contre le régime du SED. Pour l'historien Bernd Faulenbach, ce sens nouveau que prend le 17 juin permet même de rétablir le déséquilibre entre les deux histoires allemandes : le combat des manifestants de 1953 - ainsi que la révolution pacifique de 1989 - apparaissent comme le pendant à la réussite de la RFA dans son chemin vers la démocratie après 1945 (Flegel/Hoffmann/Overhoff, 2004).

Pour certains, rétablir le 17 juin comme fête nationale serait un moyen de commémorer le courage des opposants de 1953. Alors que le 17 juin laissa place au 3 octobre comme nouveau "Jour de l'Unité allemande" sans grand débat, les discussions autour du rétablissement du 17 juin comme fête nationale au moment du cinquantenaire de l'événement furent bien présentes. Les défenseurs de ce rétablissement en 2003 souhaitent que le 17 juin redevienne un jour férié, car il fait partie des événements historiques dont les Allemands devraient être fiers. Mais pour d'anciennes victimes de la répression en 1953 notamment, le 17 juin est avant tout synonyme de souffrances. Une fête nationale ne devrait pas correspondre à une journée de deuil. La question qui sous-tend ce débat autour du rétablissement du 17 juin à la place du 3 octobre est celle de savoir quelle mémoire doit être mise en avant lors des commémorations du 17 juin. Rend-on hommage aux victimes de la dictature du SED ? Ou alors au courage des citoyens qui se sont soulevés contre le régime ?

Réappropriation du 17 juin 1953 par la population est-allemande ?

La réappropriation du 17 juin par l'Est de l'Allemagne - du moins dans une certaine mesure que nous allons préciser - semble être l'une des caractéristiques de ce cinquantième anniversaire. En effet, parmi les manifestations recensées par la Fondation pour l'examen de la dictature du SED au 31 mars 2003 pour toute l'Allemagne (cf. Rainer Eppelmann, Bernd Faulenbach, "Zum Geleit". In : 50 Jahre 17. Juni 1953 : Veranstaltungshinweise. Hg. von der Stiftung zur Aufarbeitung der SED-Diktatur, Berlin, 2003, pp. 6-67), près de deux cents d'entre elles eurent lieu dans les nouveaux Länder, contre une cinquantaine dans les anciens Länder. De plus, dans onze villes est-allemandes, des rues, places ou bâtiments ont été rebaptisés en mémoire du 17 juin (au 19 juin 2003, c'était le cas à Dresde, Görlitz, Halle/Saale, Leipzig, Parchim, Sandersdorf, Stralsund, Berlin-Pankow, Berlin-Friedrichshain) contre Kiel et Cologne pour l'Ouest. Le 17 juin aurait donc retrouvé son lieu d'origine.

Toutefois, face aux discours officiels - tels qu'ils sont rapportés dans la presse de juin 2003 -, un autre aspect caractérise les commémorations du cinquantième anniversaire du 17 juin 1953 : au sein de la population même, le 17 juin ne semble pas avoir le sens que certains souhaiteraient lui donner.

Si l'on en croit l'image donnée par la presse, les Allemands de l'Est n'apprécient pas cette conception du 17 juin comme une date de l'histoire allemande commune. Les soulèvements du 17 juin étaient « une révolte est-allemande originale et régionale » (Karlen Vesper, "Lehre 17. Juni". In : Neues Deutschland, 17.06.03), ce qui n'est pas compatible avec la tentative d'en faire, à l'aide de nombreuses manifestations, une histoire commune. Les Allemands de l'Est ont dû subir les conséquences des événements pendant toutes les années d'existence de la RDA tandis que les Allemands de l'Ouest ont pu le fêter pendant cette même période.

Toujours d'après la presse, la population est-allemande a l'impression d'être utilisée par l'Ouest comme "figurante" et non comme actrice principale. L'Est a le sentiment que l'Ouest cherche à lui voler son propre passé et insiste sur le caractère est-allemand de l'événement. Cette réaction correspond peut-être aussi à un phénomène de compensation de la part des Allemands de l'Est, à une réaction nostalgique : tout ce qui touche à la RDA est fréquemment dévalorisé par l'Ouest (voir : Jacques Poumet, "Mémoire collective et traitement du passé". In : Allemagne d'aujourd'hui, 24/1993, pp. 135-137). Or, dans notre cas, l'Ouest cherche au contraire à valoriser un événement est-allemand, ce qui est vécu par certains comme une intrusion, comme une tentative des Allemands de l'Ouest de s'approprier un passé qui n'est pas le leur.

Un autre type de réaction par rapport aux commémorations du 17 juin en 2003 consiste à prendre du recul face à ces manifestations, de la distance par rapport à l'engouement de l'Ouest, sentiment qui peut s'expliquer par leur expérience de l'Histoire. Les commémorations du 17 juin leur rappellent la tentative du régime est-allemand de légitimer son existence à l'aide du passé. L'antifascisme et la dénazification furent en effet érigés en principes fondateurs de la RDA par le SED. Aussi, les Allemands de l'Est, forts de cette expérience du traitement du passé nazi, sont désormais méfiants à l'égard de toute confrontation au passé, transformée en instrument pour légitimer le présent.

Les diverses expositions et manifestations commémoratives en l'honneur du cinquantenaire eurent lieu essentiellement à Berlin et dans les nouveaux Länder, mais la participation de la population est-allemande aux festivités et aux différents programmes est limitée. Nombreux sont les récits de la non-participation des écoles est-allemandes aux projets sur le 17 juin par exemple (voir par exemple Edgar Wolfrum, "Neue Erinnerungskultur? Die Massenmedialisierung des 17. Juni 1953". In : http://www.17juni53.de/home/gedenken.html). L'historien Edgar Wolfrum estime que cette réaction témoigne de la réserve que manifestent encore certains professeurs est-allemands à l'égard du 17 juin et de toute l'histoire de la RDA en général. D'un autre côté, il semblerait que les jeunes se soient individuellement intéressés à ces manifestations du cinquantenaire, que beaucoup soient venus visiter les expositions ou aient consulté les sites de l'administration Birthler ou de la Fondation pour l'examen de la dictature du SED. Les générations qui ont réellement connu la RDA semblent plus réticentes à l'idée de parler du passé.

Comme nous l'avons mentionné dans l'article concernant les interprétations du 17 juin 1953 pendant les années du Mur, il n'existait pas véritablement de mémoire vive du 17 juin, de tradition du 17 juin en RDA. Dans certains milieux, on entendait peu parler de cet événement avant 1989, ce qui peut expliquer le manque de résonance des commémorations à l'Est aujourd'hui. On ne peut pas parler de véritable mémoire collective du 17 juin dans les nouveaux Länder aujourd'hui. Il faut encore du temps pour que la population est-allemande se réapproprie vraiment cette date. Qui plus est, il existe de grandes divergences dans l'appréhension du 17 juin au sein même de la population est-allemande, entre les générations qui ont vécu le 17 juin 1953 et pour qui le souvenir est éventuellement encore douloureux, et les générations suivantes qui en ont seulement entendu parler. Le 17 juin est un exemple où se cristallisent les problèmes de "mémoire positive", "mémoire négative" et "mémoire sélective".

  A l'exemple des commémorations du 17 juin, il semble que la population est-allemande refuse encore en grande partie de traiter du passé de la RDA et de l'expérience du communisme, car elle a l'impression que l'Ouest dirige le débat et réinterprète le passé à sa façon. Allemands de l'Est et Allemands de l'Ouest n'associent pas au 17 juin les mêmes souvenirs, il paraît donc encore difficile de parler de lieu de mémoire commun aux deux parties de l'Allemagne.

En outre, un fossé semble se dessiner entre la volonté politique d'une part, où l'Est et l'Ouest trouvent visiblement un terrain d'entente à propos du sens du 17 juin, et la population de l'autre. L'analyse des commémorations du 17 juin 1953 met en valeur, plus qu'une opposition entre l'Est et l'Ouest de l'Allemagne comme c'était le cas du temps du Mur, une opposition entre "mémoire d'en haut" et "mémoire d'en bas". La volonté de mémoire autour du 17 juin semble avoir du mal à fonctionner car elle s'impose par le haut.

Au lendemain des commémorations du cinquantième anniversaire, il faut se poser la question de la continuité autour du 17 juin. Que faire du 17 juin aujourd'hui ? Les risques que cette date tombe à nouveau dans l'oubli, alors qu'on en a tant parlé en 2003, sont grands si le travail effectué en 2003 n'est pas prolongé. Parviendra-t-on, comme certains le souhaitaient en 2003, à ancrer les événements du 17 juin 1953 dans la culture mémorielle allemande, et à en faire un lieu de mémoire qui fonctionne ?

Note

[1] Nous faisons référence ici à la théorie des « lieux de mémoire » de Pierre Nora. Celui-ci fait le constat de la mort des « milieux de mémoire » traditionnels, de la mort de la mémoire « authentique » c'est-à-dire vive et spontanée. Celle-ci a fait place, selon Nora, à un nouveau type de mémoire comme activité consciente de reconstruction du passé, activité qui s'est fortement démocratisée et prend souvent la forme d'un travail d'archive. Dans ce contexte, il s'agit, pour Nora, de repenser l'histoire comme histoire des « lieux de mémoire ». Par « lieu de mémoire », il comprend tout lieu dans lequel se cristallise une mémoire. Ces lieux ont une dimension matérielle, mais aussi symbolique et fonctionnelle. En outre, leur signification est amenée à évoluer, à être réécrite au fil du temps puisque la mémoire est toujours la reconstruction du passé à partir d'un présent particulier. C'est ce qui justifie le projet d'une histoire des « lieux de mémoire ». Celui-ci fut appliqué, avec quelques modifications, par Etienne François et Hagen Schulze au contexte allemand. C'est dans ce cadre-là que fut posée, en terme de « lieu de mémoire », la question de la place du sujet « fuite et expulsion » dans la mémoire culturelle allemande. Cf. Nora : Zwischen Geschichte und Gedächtnis : Die Gedächtnisorte. 1990 et François, Etienne / Schulze, Hagen (dir.) : Deutsche Erinnerungsorte. München : Beck Verlag, 2001.

Bibliographie indicative

EISENFELD Bernd, KOWALCZUK, Ilko-Sascha, NEUBERT, Ehrhart, Die verdrängte Revolution. Der Platz des 17. Juni 1953 in der deutschen Geschichte, Bremen, Temmen, 2004.

FLEGEL, Silke, HOFFMANN, Frank, OVERHOFF, Evelyn (dir.), Der Volksaufstand am 17. Juni 1953 - ein gesamtdeutsches Ereignis?, Bochum, IDF, 2004.

FRANCOIS, Etienne, SCHULZE, Hagen (dir.), Deutsche Erinnerungsorte, München, Beck, 2001.

KAMINSKY, Annette (dir.), Orte des Erinnerns. Gedenkzeichen, Gedenkstätten und Museen zur Diktatur in SBZ und DDR, Bonn, Bundeszentrale für politische Bildung, 2004.

NORA, Pierre (dir.), Les lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1997.

 

Pour citer cette ressource :

Myriam Renaudot, "Le 17 juin 1953 : un lieu de mémoire commun à l'Allemagne unifiée ?", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), avril 2007. Consulté le 13/11/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/allemand/civilisation/histoire/les-deux-allemagne-1949-1990/le-17-juin-1953-un-lieu-de-memoire-commun-a-l-allemagne-unifiee-