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Les représentations de quelques suffixes italiens chez les Français : une étude exploratoire

Par Omar Colombo : Lecturer in Italian language & culture - Paris-Sorbonne University Abu Dhabi (UAE)
Publié par Damien Prévost le 12/07/2012
Cette contribution est consacrée aux représentations de la morphologie lexicale italienne chez les Français. Selon nos hypothèses initiales, la présence d’italianismes dans plusieurs publicités et dans les noms de produits ou de magasins français implique que ces représentations soient positives. Après avoir consulté quelques références sur le sujet, nous présenterons notre enquête exploratoire. Un questionnaire oral a été soumis à un mini-échantillon d’informateurs (trois étudiants français, non spécialistes en la matière, non apprenants en italien). Le questionnaire prévoyait des noms dérivés par des suffixes italiens : nous avons demandé aux informateurs de nous expliciter les évocations et les sentiments provoqués par un ensemble de mots dérivés et d’images de produits italiens célèbres en France.

 


Omar Colombo, Lecturer in Italian language & culture - Paris-Sorbonne University Abu Dhabi (UAE)

Sommaire
1. Pourquoi s’intéresser aux représentations des suffixes italiens chez les Français
2. Les calques et les emprunts italiens
3. Les constructions évaluées dans les noms des produits commerciaux
4. Les suffixes qui peuvent évoquer une origine lexicale et une originalité italiennes : le cas de –orama
5. Une enquête exploratrice sur les représentations des suffixes italiens : trois études de cas
Bibliographie

 

Notre contribution est consacrée aux représentations de la morphologie lexicale italienne chez les Français. Selon nos hypothèses initiales, la présence d’italianismes dans plusieurs publicités et dans les noms de produits ou de magasins français implique que ces représentations soient positives. Après avoir consulté quelques références sur le sujet, nous présenterons notre enquête exploratoire. Un questionnaire oral a été soumis à un mini-échantillon d’informateurs (trois étudiants français, non spécialistes en la matière, non apprenants en italien). Le questionnaire prévoyait des noms dérivés par des suffixes italiens : nous avons demandé aux informateurs de nous expliciter les évocations et les sentiments provoqués par un ensemble de mots dérivés et d’images de produits italiens célèbres en France.

Les informateurs affirment que les suffixes les plus familiers sont -orama et –issime, ayant la tendance à les caractériser comme des suffixes français plutôt qu’étrangers à la différence de -issimo, -ativa, -eria et des suffixes évaluatifs (diminutifs, augmentatifs, mélioratifs, péjoratifs). Cette dernière considération nous amène à distinguer, d’une part, la familiarité des morphèmes et, d’autre part, la familiarité sémantique et culturelle : le facteur familiarité s’affirmerait ainsi dans l’esprit des informateurs face aux suffixes évaluatifs. La fréquence et la familiarité des morphèmes et des mots (surtout lorsque ces derniers ont été analysés comme des unités autonomes ou globales) influenceraient vraisemblablement l’activation lexicale. Comme d’ailleurs le symbolisme phonétique qui semblerait entrer, parfois, dans les opérations mentales d’accès au lexique évaluatif.


1. Pourquoi s’intéresser aux représentations des suffixes italiens chez les Français


Sommaire

Notre contribution s’intéresse aux représentations préalables de la morphologie lexicale italienne chez les Français. Il nous semble intéressant de comprendre comment les Français se représentent les suffixes italiens connus en France : leurs opinions et leurs représentations sur les suffixes italiens peuvent s’avérer pertinentes sur le plan linguistique et culturel.

Notamment, notre recherche concerne les représentations spontanées. Pour comprendre ce qu’est une représentation, nous proposons la définition formulée par Le Ny (2005 : 57) :

« [Une représentation est une] entité cognitive dotée d’un contenu, présente dans un esprit [ndr, un cerveau], susceptible d’en déterminer le fonctionnement, mais non nécessairement consciente. [Les] représentations sont des états de la mémoire, états qui sont, selon le cas, à long terme ou à court terme (et qui sont alors tout aussi bien des événements mentaux). […] Nous allons tenter de préciser de façon simple ce rôle de la conscience des représentations contenues en mémoire [en recourant à ce que l’on appelle les] souvenirs : des représentations relevant de la mémoire dite autobiographique (ou épisodique)[1] dans les théories actuelles ».

Cette enquête exploratoire se veut descriptive et sommaire : elle repose sur la volonté de décrire les représentations et la perception des suffixes de l’italien du point de vue de leur familiarité et, éventuellement, de l’affectivité. Il s’agit de prendre en compte, selon une approche contrastive, la parenté morphologique français / italien des suffixes italiens les plus diffusés en français. Nous prendrons aussi en compte ceux qui ont subi une francisation dont nous vérifierons également l’impact affectif et perceptif pour un Français.

Nous constatons la présence d’italianismes dans plusieurs publicités et dans les noms de produits ou de magasins français, ce qui implique probablement que les représentations des suffixes soient positives. Il est intéressant de vérifier aussi si cette perception positive est associée à une idée d’italianité. Dans la mini-enquête que nous avons réalisée pour rendre compte de ces perceptions, nous avons pris en considération les calques et les emprunts italiens, l’emploi des constructions évaluées dans les noms de produits et des magasins commerciaux, les suffixes étrangers mais non italiens qui peuvent évoquer, toutefois, une certaine idée d’italianité. Quelques principes théoriques clarifiant les notions d’emprunt et de calque linguistiques, ainsi que quelques observations sur le rôle des noms des produits Made in Italy dans le monde, notamment en France s’avèrent nécessaires pour un encadrement correct de la problématique abordée ici.

2. Les calques et les emprunts italiens


Sommaire

Un emprunt est un mot qui passe d’une langue à l’autre (Antonelli & Serianni, 2006 : 86)[2]. L’emprunt peut être phonétique (le passage de phonèmes d’une langue à l’autre), morphologique (grammatical : désinences, affixes, etc.), syntaxique (concernant les expressions et les suites de mots comme l’italien chi suona che « qui sonne quoi », emprunté par l’anglais – Antonelli & Serianni, 2006 : 87), lexical qui concerne des simples mots ou locutions. Parmi les emprunts lexicaux italiens, nous rappelons des noms de produits culinaires commerciaux en provenance d’Italie (par exemple, spaghetti / spaghettis). À leur tour, les lexicaux peuvent être des emprunts intégraux (par exemple, spaghetti ou ghetto) ou adaptés à la langue d’arrivée (c’est-à-dire qu’ils ne sont pas reconnaissables comme des emprunts étrangers à moins que l’on remonte à leur origine).

Lorsque les locuteurs de la langue d’arrivée n’adoptent pas un mot ou une locution étrangers mais les adaptent en utilisant des structures de leur propre langue maternelle (phonologique, orthographique), nous ne parlons plus d’emprunt mais de calques structuraux ou sémantiques[3].

Melchiorre Cesarotti[4], en opposition à l’idée puriste de la langue, affirmait en 1785 que « nessuna lingua è pura » (aucune langue n’est pure) car toutes les langues naturelles sont nées de la rencontre de plusieurs composantes linguistiques : l’entrée de mots étrangers (par exemple, italiens) dans le dictionnaire d’une langue donnée (par exemple, le français), avec ou sans ajustement phonologique et morphologique en direction de la langue d’arrivée[5] ne doit pas être considéré comme une menace à l’intégrité d’un système linguistique. Au contraire, ce procédé lexical enrichit une langue donnée. Ainsi, les emprunts étrangers, et notamment français, sont entrés dans la langue italienne depuis les premiers siècles, lorsque la culture française était particulièrement prestigieuse. L’attitude opposée aux emprunts remonte aux périodes des échanges commerciaux et culturels du XVIe siècle, surtout dans le cadre du nationalisme politique. D’après Bruno Migliorini, linguiste néo-puriste, il ne fallait pas s’arrêter aux principes de la beauté et de la provenance d’un mot, mais accepter tous les emprunts capables de combler un manque dans la langue d’arrivée, pourvu qu’ils ne soient pas en contraste avec la structure phonologique et morphologique cette dernière. Toutefois, à côté des emprunts de nécessité (lorsque le mot n’a pas d’équivalents dans la langue d’arrivée[6]), il y a des emprunts de luxe (ou de mode), c’est-à-dire ceux qui se juxtaposent aux mots équivalents et préexistants dans la langue d’arrivée : en général, leur introduction est due au prestige de la langue d’origine[7]. Le passage d’une langue à l’autre est permis grâce au contact entre les deux langues :

« si parla di un rapporto di superstrato se la lingua del popolo invasore, pur non soppiantando la lingua del popolo conquistato, ne influenza alcuni tratti (quasi sempre lessicali) [...]. Si definisce, invece, azione di sostrato l’influenza di una lingua scomparsa sulla lingua dei dominatori che [...] è venuta a sostituirla [...].» (Antonelli & Serianni, 2006 : 88).

Un troisième type de contact, l’adstrat, concerne l’action exercée par une langue frontalière (Marazzini, 2002 ; Antonelli & Serianni, 2006 : 88).

Le lexique est le domaine du système linguistique le plus exposé à la mutation étant donné ses liens avec la réalité extralinguistique par l’effet des changements socioéconomiques, de la transformation culturelle, scientifique et technique, des échanges avec les autres communautés (D’Achille, 2001 : 113). Autrefois l’emprunt était favorisé par les déplacements de personnes d’un pays à l’autre qu’impliquaient les conquêtes, les échanges commerciaux-culturels, les pèlerinages, etc. Aujourd’hui, ces processus d’échange linguistique ont lieu surtout grâce à la médiation des moyens de communication de masse. L’entrée des italianismes en français et dans les autres langues remonte donc aux siècles qui ont connu le prestige surtout culturel et littéraire de l’Italie. Au Moyen-Âge, le prestige des commerçants italiens et des banquiers toscans a favorisé l’emprunt de termes économiques italiens (par exemple, it. ducato, fr. « ducat » ; it. bancarotta, fr. « banqueroute ») ou les conquêtes des Républiques Maritimes (Amalfi, Gênes, Pise et Venise), entre les XIe et XIIIe siècles ont permis l’emprunt de termes de la marine (par exemple, les termes français arsenal, corsaire et pilote). Pendant la Renaissance la cour italienne était un modèle littéraire et artistique international, tout particulièrement dans la musique et l’opéra (concerto, soprano, piano, mandolino, adagio, allegro, pour n’en citer que quelques uns). Récemment le Made in Italy a diffusé quelques néo-italianismes dans la gastronomie, dans la haute couture et dans la terminologie de la production automobile (comme dans le cas de la voiture Laguna produite par Renault ; Antonelli & Serianni, 2006 : 103). Tous ces mots coexistent avec ceux qui renvoient depuis longtemps à des stéréotypes ancrés dans l’imaginaire collectif international sur l’Italie et l’italianité (par exemple, Mafia, pâtes et mandolino).

La notion de stéréotype est à sont tour intimement liée à celle d’interculturalité. Porcher (1995 : 58) nous rappelle que selon Serres, par effet des migrations, des moyens de communications et de transport, de l’internationalisation du marché et actuellement de la globalisation, les cultures sont nécessairement métissées : une culture change continuellement, échange avec les autres cultures en transformant l’homogénéité en hétérogénéité culturelle. Il s’agit, ici, de savoir se mettre à la place de l’autre, de raisonner et d’agir comme lui, sans a priori et sans vouloir ni abandonner ni renier ses propres valeurs. Ainsi, l’individu apprend à pratiquer l’interculturalité, de plus en plus nécessaire dans la société contemporaine. Cette pratique requiert logiquement de passer par des stéréotypes sur l’autre, de regarder et d’interpréter l’autre culture, tout en étant capable d’éviter ce qui est une impasse culturelle, le préjugé. Comme nous le décrit magistralement Porcher :

« Il y a donc des auto-stéréotypes et des hétéro-stéréotypes, c’est-à-dire des manières figées de se représenter et de voir l’étranger. Ces stéréotypes servent le plus souvent de grilles d’analyse, le sujet décode la réalité sociale à laquelle il se trouve confronté à travers eux. Les stéréotypes sont nos lunettes sociologiques : ils font ressembler le monde à ce que nous croyons qu’il est » (Porcher, 1995 : 63-64).

Tout stéréotype est partiel, indéracinable et change très lentement ; il est donc réducteur de la réalité de l’autre en faisant de ce dernier une caricature, très souvent péjorative, au risque de tomber de nouveau dans le préjugé. Cependant, le stéréotype peut fonctionner aussi comme un repère capable d’aider l’individu à réduire la complexité culturelle de l’autre, à réduire très souvent l’inconnu qui peut faire peur : si le stéréotype est partiel, il n’est pas nécessairement faux. Dans leur forme modérée, les stéréotypes représentent une partie de la réalité sociale et culturelle.

Aux yeux des Français, les éléments emblématiques de l’Italie (les villes, les monuments…) s’accompagnent également d’une image très souvent stéréotypée et partielle de la culture italienne, qui se reflète, comme nous l’avons déjà souligné, dans la gastronomie, la mode ou les produits commerciaux. Depuis longtemps, en effet, nous assistons dans le langage publicitaire français à une croissance de l’utilisation d’éléments linguistiques italiens, souvent adaptés et tout particulièrement de suffixes. La dérivation semble devenir l’un des procédés les plus productifs pour dénommer des marques d’entreprise, des produits commerciaux, des noms de magasins et de commerces. L’ampleur de ce phénomène linguistico-commercial est attestée par la naissance, en Italie, d’une nouvelle branche de la linguistique appelée Econimia, selon la désignation proposée par Platen en 1997 et par Weyers en 1999 (Thornton, 2004 : 609). L’Econimia s’intéresse donc, et à juste titre, à la formation de ces noms commerciaux dans le domaine de la publicité et des secteurs productifs (alimentaire, pharmaceutique, etc.) :

« Naturalmente non bisogna dimenticare che questi italianismi sono impiegati in ambiti d’uso limitati – la moda, l’abbigliamento, il design in genere, le automobili, la gastronomia, i prodotti alimentari – e costituiscono per lo più denominazioni di negozi, locali e singoli prodotti » (Grassi, 1987 : 169).

L’Econimia montre que la productivité des morphèmes italiens ne se limite plus à rappeler les stéréotypes classiques de l’Italie :

« [L’] utilizzazione dell’elemento italiano [...] nel linguaggio pubblicitario [...] ci appare [...] come un fenomeno legato all’osmosi di lingue e di culture cui oggi assistiamo nella grande area adstratica costituita dall’Europa Occidentale » (ibidem : 171).

Parmi les suffixes italiens qui se sont imposés en français de France (dont il est ici question), rappelons d’abord le productif -issimo (< lat. -issimus). L’étymologie du suffixe français -issime reste incertaine : d’après le dictionnaire de Rey, Tomi & al. (1998 ; sous : -issime) et le TLF Informatisé[8], -issime est né soit du lat. -ISSIMUS, soit de l’it. –issimo. -issime forme soit des adjectifs à partir d’autres adjectifs (avec une valeur superlative, nuancée souvent d’une certaine ironie ou plaisanterie : illustrissime), soit des noms à partir d’autres noms (le généralissime). En français, les deux formes se sont imposées côte à côte, -issime et -issimo (à son tour utilisé parfois pour évoquer une certaine italianité, avec la fonction de superlatif et d’augmentatif d’adjectifs - rarissime - et même avec des noms en apportant parfois une valeur augmentative - le vinissime). D’ailleurs, des noms comme le grandissime et le rarissime sont des emprunts purement italiens mais adaptés, ainsi que des termes d'étiquettes tels que éminentissime, excellentissime, illustrissime, révérendissime, sérénissime. L’emploi de ces deux suffixes est très productif dans le français de France dans plusieurs secteurs :

  • le langage de la télévision : par exemple Drôlissimo, titre d’une émission sur une chaîne privée ;
  • les manifestations et les associations culturelles ; les loisirs : par exemple, Insect’issimo, exposition artistique et scientifique sur le thème des insectes organisée à Dijon ; Marionettissimo, festival des compagnies de théâtre de marionnettes organisé à – Tournefeuille ; Pop-issimo, soirée musicale organisée dans un club privé de Toulouse ;
  • les commerces : par exemple, Moulissimo, restaurant belge de Grenoble dont la spécialité culinaire est la moule, (le -issimo apporte une valeur méliorative, au sens de la meilleure moule) ; Logissimo, chaîne d’agences immobilières ;
  • les produits et les services publics ou commerciaux : par exemple, Colissimo, pour l’envoi des colis à la poste ; Predissime, assurance du Crédit Agricole ; Contractuel’issimo, nom-spot de la Fédération Syndicale Activités Postales et Télécommunications.

À côté des suffixes –issimo / -issime, nous observons également deux autres emprunts italiens présents en français : -eria et -(a)tivo. Le suffixe -eria (< lat. -arius) dérive des noms à partir d’autres noms pour dénommer des magasins et des activités commerciales : il évoque le produit élaboré, par exemple, latte > latteria, « magasin spécialisé dans la vente du lait et des produits laitiers » ou l’activité du producteur, par exemple, falegname > falegnameria « menuiserie » ; parfois il forme des noms collectifs, comme dans le cas de fanteria « infanterie », tifoseria « supporteurs » ; il dérive également des noms abstraits (et souvent péjoratifs) à partir de bases adjectivales : tirchio > tirchieria « radinerie », porco > porcheria « saleté, cochonnerie ». Le sémantisme lié à la relation produit / magasin est présent également dans des noms commerciaux français, comme pour (La) Chausseria (magasins de chaussures à Lyon, entre autres). Le suffixe -(a)tivo est le résultat du cumul de -ato (désinence du participe passé de la 1ère conjugaison de l’italien) et du suffixe adjectival -ivo (it. -ivo < lat -ivus) : par exemple, vezzeggi-at-ivo « mélioratif ». Nous le retrouvons en français, par exemple, dans Creativa, le nom d’une manifestation nationale (salon annuel organisé à Paris).

3. Les constructions évaluées dans les noms des produits commerciaux

Sommaire
Le domaine de la gastronomie et, plus généralement, des aliments est par tradition le secteur dans lequel l’Italie jouit d’une reconnaissance internationale : l’exportation des spécialités culinaires et de leurs noms se fait dans le monde entier. Dès le XVIe siècle, plusieurs spécialités italiennes commencent à être renommées en Europe : les pâtes comme maccheroni (en France depuis 1599) et vermicelli (fr. vermicelle, 1553), la mortadella (fr. mortadelle, siècle XV), le risotto (en 1800), etc. ; des légumes, comme les sedani (fr. céleri, 1651, dérivé du romanesque sèlleri). En outre, « tra gli italianismi novecenteschi più noti nel mondo vanno certo inseriti pizza e spaghetti, espresso e cappuccino, oltre ai nomi di alcuni piatti regionali, come il toscano caciucco e il ligure cioppino » (Antonelli & Serianni, 2006 : 103).

Les exemples précédents montrent très clairement que la morphologie évaluative est très productive dans ce domaine. Les suffixes évaluatifs, altératifs ou modificatifs (Mutz, 1999) de l’italien sont dénommés ainsi car ils altèrent le signifié du mot. Notamment, la modification relève soit de la quantité ou de la dimension au moyen des diminutifs (tavol-ino, « (une) petite table ») et des augmentatifs (tavol-one, « (une) grande table »), soit de la qualité (d’après l’intentionnalité discursive du locuteur) au moyen des suffixes mélioratifs (cas-uccia, « (une) petite maison gracieuse ») ou des péjoratifs (ragazz-accia, « une mauvaise/méchante fille ») (Colombo, 2009 : 61-62). Dans les italianismes commerciaux que nous avons analysés, le sémantisme apporté par le suffixe évaluatif au nom dérivé semble être principalement la petitesse. Notamment, en français, nous comptons de nombreuses constructions évaluées dans les noms de produits ou de services commerciaux. Dans la plupart des cas, il s’agit de constructions évaluées et lexicalisées (des expressions désormais figées dans la langue française). Voici quelques exemples : noms de pâtes (les Pennette, les « Piccolini » de Barilla, les Spaghetti(s), les Tortelloni, etc.), noms d’autres spécialités traditionnelles (risotto, cappuccino, paninis, grissini, etc.), noms d’autres types de produits commerciaux (Raupino, un jouet ; Vaporella, un fer à repasser ; etc.), noms de services (Vivaccio, assurance de La Poste ; Quadreto, avec un seul -t- par rapport à l’attendu Quadretto, assurance de la Caisse d’Epargne).

4. Les suffixes qui peuvent évoquer une origine lexicale et une originalité italiennes : le cas de –orama


Sommaire

Dans notre enquête exploratoire nous avons posé également des questions concernant quelques noms dérivés par des suffixes d’origine étrangère ou non latine (ou même non romane), mais non italienne. Notre décision repose sur le fait que ces suffixes peuvent évoquer une certaine italianité compte tenu de leur structure sonore que l’on pourrait considérer comme italianisante.

Un cas emblématique dans ce sens est celui du suffixe -orama d’origine grecque : -orama < gr. hórama « vision, spectacle », de horân « voir ». Nous le retrouvons en français dans des noms commerciaux comme Conforama, au sens de « vision du confort » (avec l’élision du -t de confort qui disparaît devant la consonne suivante), ou encore dans d’autres noms comme panorama analysé comme « vision (-orama) totale (pan-) ».

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Notes

[1] Similairement, Tulvig (1972) définit la mémoire épisodique / autobiographique comme étant constituée par les souvenirs subjectifs de l’individu.

[2] Antonelli & Serianni (2006 : 86) remarquent à quel point le choix du terme emprunt est peu pertinent, étant donné qu’en général l’emprunt est définitif et ne se prête donc pas à être restitué à la langue emprunteuse.

[3] Le calque sémantique consiste à donner un nouveau signifié à un terme préexistant : par exemple, pour le verbe salvare à côté du sens de base « sauver », il y a le sens périphérique « sauvegarder (des données informatisées) » qui est né sur un calque sémantique de l’anglais to save qui prévoit la même acception. Le calque structural (ou morphologique) consiste à mettre ensemble deux éléments inconnus à la langue d’arrivée : par exemple, l’italien fine settimana est né sur un calque morphologique de l’anglais week (it. « settimana », fr. « semaine ») et end (it. « fine », fr. « fin »).

[4] Cesarotti, Melchiorre, 1785, Saggio sopra la filosofia delle lingue, cité dans Antonelli & Serianni (2006 : 85).

[5] Un exemple de non-ajustement est l’emprunt intégral italien ghetto. Lorsqu’on parle d’ajustement, nous pensons soit à un emprunt adapté (par exemple, le -s final dans spaghettis), soit à un calque (comme le fr. risque calqué de l’it. rischio en 1557 ; cité par Antonelli & Serianni 2006 : 102).

[6] Par exemple, le français blasé est un emprunt intégral et de nécessité pour l’italien ; vice-versa, le suffixe italien -issimo est un emprunt intégral pour le français.

[7] Par exemple, les fr. rendez-vous et défilé insérés dans le lexique de l’italien malgré l’existence des it. appuntamento et sfilata. Des anglicismes comme short pour pantaloncini ou T-shirt pour maglietta peuvent être interprétés comme des emprunts à la fois intégraux et de mode.

[8] TLF Informatisé : http://atilf.atilf.fr ; sous : - issime.

 

Pour citer cette ressource :

Omar Colombo, "Les représentations de quelques suffixes italiens chez les Français : une étude exploratoire", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), juillet 2012. Consulté le 21/08/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/langue/la-traduction-1/les-representations-de-quelques-suffixes-italiens-chez-les-francais-une-etude-exploratoire