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«Qualité des temps» et diplomatie au XVIe siècle. La république florentine et Louis XII

Par Alessia Loiacono : Doctorante - Université de Strasbourg
Publié par Alison Carton-Kozak le 14/01/2021
Machiavel se rend à quatre reprises en légation en France durant les premières guerres d’Italie (1494-1515) : en 1500, 1504, 1510 et 1511. Dans leur ensemble, ces missions reflètent les problématiques hétérogènes inhérentes à l’état d’urgence. La notion de temps revêt, par exemple, une importance significative au sein de la correspondance officielle et des œuvres les plus connues du Secrétaire florentin. Tout au long de leur expérience politique et scripturaire, Machiavel et ses contemporains représentent et interprètent l’histoire de leur temps présent, cherchant entre autres à paver la voie à une action politique efficace. Ces questions seront abordées à partir d’un cas d’étude particulier.

BnF : Jean D’Auton (auteur), Guillaume II Leroy (enlumineur), Assaut à la brèche de Pise (Chroniques de Louis XII, Français 5081, Folio 62)

 

Introduction

Les guerres d’Italie (1494-1559) marquent un jalon dans l’histoire de l'Europe d'Ancien Régime. Les campagnes entreprises en 1494 par le roi de France Charles VIII dans le but de conquérir le royaume de Naples inaugurent une époque de conflits permanents, durant laquelle les monarchies de France et d’Espagne et l’Empire se battent afin d’établir leur autorité sur les territoires italiens. D’énormes bouleversements politiques, culturels et religieux frappent la péninsule. Leurs témoins directs en élaborent des analyses et des bilans qui ont marqué l’évolution de la pensée politique de l’époque.

1. Le temps des guerres d'Italie (1494-1559) et la première légation de Machiavel en France (1500)

En 1508, le jeune avocat florentin François Guichardin entreprend la rédaction de sa première œuvre historique, les Storie fiorentine, dans laquelle il décrit les guerres de son temps comme violentes et "subite" (2010, XI), c’est-à-dire rapides. Il souligne que les royaumes étaient alors dévastés et conquis "in meno tempo" que ce qu’il fallait auparavant pour une ville seule ; tandis que les villes, elles, étaient prises lors d’opérations "velocissime e condotte a fine non in mesi ma in dì ed ore"(Ibidem). De plus, Guichardin exprime le sentiment d’une rupture par rapport à "quegli tempi lieti che erano innanzi al 94" (Ivi, XXII).

Au moment où il formule ces considérations, un autre Florentin réfléchit aux événements dramatiques de son temps. Il s’agit de Bernardo Rucellai, qui, dans le De bello italico, voit originairement dans l’année 1494 le signe d’une rupture profonde. Dans son prologue, il compare l’expérience des arts figuratifs anciens, centrés sur la représentation de la beauté, et la charge qu'il assume en tant que narrateur des faits horribles et épouvantables de son époque, sans dissimuler sa réticence :

Fortunati igitur illi fuisse videntur quibus contigit ea descripsisse tempora unde virorum praeclara facinora magis quam insignia scelera illustrarentur, aut incidisse in eam vivendi rationem eosque mores hominum qui auribus aequis exciperent monumenta ingenii memoriamque rerum gestarum. Nobis autem, qui malo humani generis in ea saecula devenimus quibus omnia iura divina atque humana permiscentur, unde secuta imperia saeva, scelesta, facinorosa bella, excidia, strages, miserendum est, quippe quibus necesse habetur vel praeterire silentio huius aetatis memoriam vel pleraque omnia describere ingrato animo, horrenda posteris ac iis ipsis qui ea viderint reformidanda (Rucellai, 2011, §1)(("Fortunati dunque coloro che ebbero in sorte di descrivere tempi in cui erano celebrate illustri imprese, piuttosto che insigni delitti, o di vivere in un’epoca in cui i costumi erano tali che si accoglievano benevolmente le testimonianze dell’ingegno e la memoria delle imprese compiute! A noi invece è toccato di vivere in secoli in cui, per la malvagità degli uomini, tutti i diritti umani e divini sono sovvertiti – cosa che ha avuto come conseguenza l’avvento di imperi crudeli, guerre scellerate e malvagie, eccidi, stragi; e quindi dobbiamo essere compatiti, dal momento che è per noi inevitabile o passare sotto silenzio la memoria di questa età o descrivere con animo riluttante cose tutte che appariranno orrende ai posteri, e che sono spaventose per quelli stessi che le hanno viste" (traduit du latin par l’éditrice).))

La tradition poétique populaire du XVIe siècle attribue aux guerres d’Italie l’épithète de horrende. Il s’agit là d’une manière de qualifier la brutalité inédite provoquée par les récentes innovations techniques (l’usage des armes à feu en tête) et tactiques (le plus grand rôle donné à l’infanterie et au mercenariat). La guerre foudroyante à la française et la cruauté des milices mercenaires étonnent les princes et les peuples italiens. Les batailles modernes introduisent un rapport singulier au temps. Le rythme extraordinairement accéléré de ces guerres s’impose non seulement sur les champs de bataille, mais également dans la manière de penser et de raconter l’histoire en train de se faire. Les nouvelles et les premières interprétations des événements courent à travers les centres du pouvoir de l’époque, au moyen, entre autres, des correspondances privées et officielles du personnel diplomatique. L’urgence d’un échange d’informations rapide impacte de manière significative les processus de raisonnement et d’écriture des observateurs de première ligne des bouleversements politiques en cours. Les correspondances officielles et privées sont un témoin significatif de l’état d’urgence (cf. Fournel et Zancarini, 2020) catalysé par les guerres d’Italie. Par exemple, lorsqu’il est en train d'effectuer sa première mission diplomatique en France, Machiavel presse systématiquement les échanges avec Florence : "desiderrei bene", écrit-il le 11 octobre 1500, "che questo avviso volasse, per posserne avere risposta subita" (Machiavelli, 2002, 492, 20). Les quatre missions diplomatiques (dites légations) que Machiavel mène en France (en 1500, 1504, 1510 et 1511) s’ancrent précisément dans le contexte critique des guerres d’Italie, dont elles documentent certains enjeux majeurs. La première de ces légations en particulier a pour but de défendre Florence des accusations de Louis XII et de son entourage, qui lui attribuent la responsabilité d’une campagne conjointe manquée, destinée à reprendre le territoire sécessionniste de Pise. Déshonorés par cette débâcle militaire, les Français condamnent le retard des Florentins dans la rémunération des mercenaires du roi. Après que ces derniers ont abandonné le champ de bataille, Louis XII paie de sa poche 38 000 francs, dont il réclame aux Florentins le remboursement. La mission de Machiavel et de Della Casa en France en 1500 témoigne de l’asymétrie profonde entre ces deux puissances alliées.

2. Évolution de l’amitié franco-florentine

Florence était traditionnellement une ville guelfe, qui profita des appuis des Anjou et de la France au moment du déclin du pouvoir impérial des derniers Hohenstaufen. Ses liens avec la monarchie française constituent non seulement une thématique clé dans les écrits de gouvernement et dans l’historiographie florentine (notamment dans les textes de Giovanni Villani, Donato Acciaiuoli, du Poge ou de Coluccio Salutati), mais également un point solide du programme politique de Laurent le Magnifique. La république florentine du Grand Conseil (1494-1512) hérite de cette amitié ancienne, perpétuée sous Charles VIII (1483-1498) et, ensuite, sous Louis XII (1498-1515). En novembre 1494, Charles VIII est accueilli triomphalement et salué par le peuple florentin, qui s’est saisi de l’occasion des campagnes italiennes à peine entreprises par le roi pour s’affranchir des Médicis et inaugurer une période de gouvernement républicain.

Le penchant des Florentins pour le parti français est documenté dans les chroniques de cette époque, par exemple, dans l’Historia florentinorum, œuvre inachevée du chancelier Bartolomeo Scala (1430-1497) (cf. Maissen, 2002). Lors de leur mission auprès de Louis XII, Machiavel et Della Casa réitèrent, dans leurs échanges avec le roi et son entourage, l’ancienne rhétorique de l’amitié franco-florentine. Leur discours-type est enregistré au style indirect dans une lettre adressée aux autorités florentines le 26 août. Dans ce texte, émergent nettement, par ailleurs, les difficultés naissantes de l’amitié politique entre la république et Louis XII en 1500. "Pregamo di nuovo sua Signoria", rapportent Machiavel et della Casa à Florence, "che non volessi lasciare la protezione di vostre Signorie sanza cagione e che non volessi sbigottire cotesto populo con simile parole, sendo nato e sempre mantenutosi franzese" (Machiavelli, 2002, 436-437, 27). La prière formulée ici s’inscrit dans le contexte d’un dialogue laborieux, marqué par des accusations françaises non dissimulées, auxquelles les Florentins s’efforcent de faire front en expliquant les raisons qui les mènent à freiner toute initiative militaire. Il en va, pour eux, de la sécurité de l’état républicain. Les Français sont, pour leur part, fermes dans la défense de l’honneur du roi et se dressent notamment contre leurs alliés florentins d’un ton "insolente e minaccioso" (Sasso, 1993, 62).

L’alliance entre la république florentine du Grand Conseil et la monarchie de Louis XII n’est pas dissociable du contexte des guerres d’Italie. D’un côté, Florence cherche à reconquérir les territoires pisans perdus lors du passage de Charles VIII, tandis que de l’autre Louis XII tente d’obtenir un soutien politique nécessaire au succès de ses campagnes italiennes (cf. Négociations diplomatiques, 1861, 35). Politiquement et militairement en situation de faiblesse, la république florentine dépend de l’amitié française. En face, Louis XII dirige une monarchie qui est en plein essor au début du XVIe siècle. Machiavel nous permet d’observer l’asymétrie entre Florence et la France, telle qu’elle émerge en filigrane de son examen des forces comme des faiblesses de l’une et/ou de l’autre de ces deux puissances.

Au fil des légations auprès de Louis XII, son discours évolue, pour se retrouver plus tard dans ses œuvres majeures. Machiavel critique par exemple le paradoxe visible entre la grandeur de la monarchie française et son refus de prendre en charge les dépenses de la campagne pisane. Il considère avec attention le fait que les Français réclament de façon péremptoire la restitution des deniers versés aux mercenaires, tout en s’indignant devant les appels florentins à poursuivre les initiatives militaires pour le compte de Florence. À travers les dialogues à la cour de Louis XII, Machiavel étudie les fondements de la monarchie, dont il reconnaît, du reste, les limites. Il ne fait pas fi des difficultés que Louis XII rencontre, lui aussi, à la suite des sommes engagées dans les guerres d’Italie (cf. Sasso, 1993, 66-69), partiellement financées grâce à l’argent des alliés et des territoires italiens conquis. Il se penche, par ailleurs, sur la myopie politique française (cf. Machiavel, 2014, III).

Ainsi, il met en lumière les erreurs de Louis XII dans la gestion de ses ententes avec les plus faibles des états péninsulaires, gravement menacés par le début des guerres d’Italie et donc enclins à se mettre sous la protection du roi, contribuant à sa réputation. En avril 1500, quelques mois avant le départ de Machiavel pour la France, la république Florentine envoie Piero Soderini en tant que représentant diplomatique à Milan auprès du cardinal Georges d’Amboise (le principal conseiller de la politique italienne de Louis XII). Soderini est alors choisi pour son expérience et la confiance que la république lui témoigne, "per esperienza e per fede", (Négociations diplomatiques, 1861, 34). Il doit féliciter le roi pour la récente conquête du Milanais et conforter les accords militaires franco-florentins. La Seigneurie livre alors aux Français, par l’intermédiaire de Soderini, des conseils de toute première importance concernant leur système d’alliances dans la péninsule. Dans les lettres d’instructions confiées à Soderini, elle suggère notamment : "essere a proposito grande per comune benefizio di Sua Maestà e degli altri suoi amici la conservazione di quelli signori di Lombardia, duca di Ferrara, marchese di Mantova, messer Giovanni Bentivoglio e gli altri, e pensare che loro possino profittare al Re qualche volta" (Ivi, 33). Ce type de conseils et de leçons politiques ne sont pas exceptionnels dans le récit des légations florentines. Le 26 août 1500, Machiavel et Della Casa transcrivent par exemple leurs observations adressées au cardinal Georges d’Amboise, et qui ont trait aux logiques des rapports interétatiques : "gli altri di Italia arieno poco che sperare quando e’ Fiorentini, suoi partigiani e che hanno speso e patito tanto, fussino in male termine e non bene trattati da questa Maestà" (Machiavelli, 2002, 437, 27). Il s’agit là d’une mosaïque de jugements politiques, ou plus précisément d’avertissements (avvisi), formulés dans un style limpide et efficace, qui permet à la fois d’offrir des éléments de lecture de la politique française et d’encourager une prochaine action politique florentine, elle-même ancrée dans un processus historique.

Dès le début de sa première légation en France, Machiavel témoigne, à travers son écriture, l’existence d’un lien serré entre pensée, action et conjoncture. Ses instructions, qui lui sont adressées le 17 juillet 1500, laissent apparaître l’état d’urgence dans lequel s’ancre l’opération diplomatique à laquelle il est appelé. Avec Francesco Della Casa, il est invité à voyager le plus vite possible, "con omni prestezza possibile a voi", sans lésiner ses forces, "per quanto vi sopporteranno le forze" (Ivi, 388, 1). Arrivés à Lyon le 26 juillet, Machiavel et della Casa se remettent aussitôt en route pour rejoindre la cour itinérante de Louis XII. Le 29 juillet, Machiavel annonce au gouvernement : "domani ad ogni modo ci partireno per seguitare la Corte" (Ivi, 402, 13), et explique les causes de leur retard. Rassembler l’équipement diplomatique de base (chevaux, habits et serviteurs) leur a fait perdre du temps. En effet, Machiavel et Della Casa arrivent en France dépourvus de tout le nécessaire ("ignudi", Ibidem). La manque de moyens de ces deux "omini sanza danari e sanza credito" (Ivi, 403, 6) perdure tout au long de leur mission, et constitue un obstacle notable à la poursuite de leurs objectifs diplomatiques. Machiavel le souligne avec ironie par cette litote : "restiamo in travaglio non piccolo" (Ivi, 402, 13).

Dans une autre lettre, il insiste davantage sur la description de la conjoncture particulière de leur mission, à savoir sur la difficulté extrême et l’énorme dépense (d’argent, mais aussi d’énergie, cf. Ivi, 403, 5) auxquelles les deux commissaires ont dû faire face. Il invite à ce titre la Seigneurie à leur témoigner "avvertenza e compassione" (Ivi, 404, 7). Machiavel et Della Casa repartent finalement vers la cour le soir du 30 juillet, en assurant à la Seigneurie qu'ils s’efforcent de rattraper le temps perdu. L’accélération est une urgence exprimée à plusieurs reprises : "domani sanza manco le crediamo essere appresso" (Ivi, 405, 4), dit Machiavel après six jours de voyage, depuis Saint-Pierre-Le-Moûtier et alors que le roi se trouve à Nevers. Et encore "come prima potreno, esequiremo la commissione di vostre Eccelse Signorie" (Ivi, 405, 5), puis : "La quale cosa esequita che areno, vi si darà subito notizia del successo" (Ivi, 405, 6).

Le temps s’impose dès les premiers moments comme une variable clé de cette mission diplomatique et comme un thème récurrent de la correspondance officielle florentine. Il s’agit là d’un facteur tellement central qu’il dicte le rythme et la forme même des échanges diplomatiques : "Perché in questo punto ci è fatto intendere la partita di questo corriere, noi non aviamo tempo a scrivere alle Signorie vostre altro che, sotto brevità, significare a quelle come […]" (Ivi, 398, 3), "Ieri si scrisse alle Signorie vostre brevemente rispetto al corriere che non posseva soprastare" (Ivi, 399, 3), "noi li dicemo […] summarie la causa della nostra venuta" (Ivi, 409, 5), "Rispose sua Signoria brevemente" (Ivi, 409, 6). Plus généralement, la notion de temps tient une place significative dans la narration des guerres d’Italie : la qualité des temps (expression florentine faisant allusion à la conjoncture en cours) révolutionne les formes, les rythmes et les contenus de la pensée et de l’écriture après 1494. Le rapport au temps constitue, en effet, un enjeu crucial dans la vie politique de la première modernité. Machiavel suggère de diverses façons dans son écriture l’importance de l’occasion, de la célérité, ainsi que de l’accommodation (riscontro) des actions politiques aux circonstances (cf. Figorilli, 2014 ; Fournel et Zancarini, 2020). Les écrits dits de gouvernement constituent un genre de discours au sein duquel l’importance politique du facteur temps est particulièrement palpable. Non seulement ces documents représentent, de manière directe ou indirecte, les effets et la gravité de la conjoncture, c'est-à-dire la qualité des temps, mais il s'agit aussi, comme la critique l’a souligné (cf. Fournel, 2006), de textes prescriptifs, conçus pour agir dans l’ici et maintenant, et profondément liés, par conséquent, au déroulement du temps.

3. Le dialogue franco-florentin au prisme du temps

Dans les rapports diplomatiques franco-florentins de 1500, le temps est non seulement une variable structurante de l’action et du dialogue mais aussi un paramètre pour mesurer l’asymétrie entre la république florentine et la monarchie de Louis XII. Le 5 août 1500, Machiavel souligne que la célérité avec laquelle il a pu avancer avec Della Casa ne suffit pas pour répondre aux attentes de la Seigneurie florentine ni aux espoirs que lui-même exprime dans ses messages du 28 et du 30 juillet, c'est-à-dire avant que la rencontre avec la cour ne soit effectivement imminente. Leur rythme est plutôt celui dicté par la nécessité de rejoindre, avec des moyens inadaptés, des désordres et des difficultés notables, une cour française qui est, pour sa part, extraordinairement accélérée, entre autres en raison d’une épidémie de peste que fuit la cour. Dans ses justifications à la Seigneurie, Machiavel met en évidence cette bataille de temporalités mouvantes, avec son choix de temps et de modes verbaux qui relèvent tour à tour du présent, du passé, de la réalité ou de l’impossibilité : "[…] addì xxx del passato partimo da Lione e con quella celerità che ci hanno permessa li cattivi nostri cavalli, che per necessità fumo costretti comperarli così, ci siamo forzati raggiungere la Corte; il che ci sarebbe digià riuscito se non ci si fussi opposto e lo avere quella Maestà camminato più presto che la consuetudine, e così lo avere variata la via per essere il paese infetto di morbo; in modo che molte volte credendole tagliare il cammino per avanzare tempo ci siamo discostati da quella" (Machiavelli, 2002, 405, 3).

Les annotations et les descriptions concernant la dynamique et le rythme du dialogue franco-florentin, telles qu’elles émergent du récit des légations florentines, offrent des informations notables sur les deux cultures et les forces politiques impliquées dans ce dialogue diplomatique. La république du Grand Conseil et la monarchie de Louis XII se retrouvent l’une à côté de l’autre dans le but respectif de regagner les anciens territoire florentins et de poursuivre efficacement la campagne pour la conquête des territoires italiens. Elles montrent des divergences significatives, entre autres dans leur code rhétorique, dans l’approche plus ou moins pragmatique des questions de la politique, et dans l’orientation vis-à-vis du temps. L’asynchronie entre le temps florentin et le temps français mérite tout particulièrement d’être soulignée, au vu de son importance politique dans le conflit qui se produit entre ces deux puissances alliées. Ce genre d’asymétrie est suggéré, par exemple, lorsque Machiavel décrit la vanité des efforts florentins dans la recherche de raccourcis pour rejoindre Louis XII et son entourage (c’est la conclusion de la citation ci-dessus) : "credendole tagliare il cammino per avanzare tempo ci siamo discostati da quella" (Ibidem). On y observe d’une part la nécessité pour les Florentins d’accélérer, afin de soutenir le rythme imposé par la cour de France, et, de l’autre, leur désavantage très ardu à combler. Le décalage franco-florentin se discerne davantage encore au fil de deux observations de Machiavel, qui dit que la cour de Louis XII avait quitté Lyon et "camminato più presto che la consuetudine" (Ibidem), tout en soulignant, à propos de leur propre arrivée sur place, qu’elle s’était concrétisée "forse più tardi che le Signorie vostre non desideravono" (Ivi, 399, 3).

De manière générale, les premières phases de cette légation suivent un rythme insolite vis-à-vis de l’usage diplomatique : c’est le rythme imposé par la qualité des temps. Du côté florentin, le retard est justifié par la nécessité de se procurer rapidement les instruments indispensables à la poursuite de la mission, et notamment de le faire malgré les difficultés financières des deux commissaires, miroir de celles de Florence. Les Français, pour leur part, accélèrent sous la menace de la peste, ainsi que dans le but de trouver rapidement une solution aux dégâts et au déshonneur causé au roi suite à la déroute de Ripafratta. Les lettres échangées avec les autorités florentines retracent un scénario agité. Machiavel et Della Casa soulignent, le 12 août 1500, que les déplacements permanents de la cour empêchent d’asseoir un calendrier précis des rencontres avec le roi et son conseil, et imposent de s’adapter à des changements d’interlocuteurs inattendus et dus à l’indisponibilité, plus ou moins orchestrée, de certains membres de l’entourage royal : "[…] sanza differire ci presentamo alla Reverendissima Signoria di Roano, perché la Maestà del Re, di tre ore avanti, s’era partito per ire a caccia discosto tre leghe di qui: donde, secondo alcuni si trasferirà più là sette leghe ad un luogo del Grande Ammiraglio, per starvi qualche giorno a suo piacere e dipoi ritornare qui, benché non se ne possa facilmente scrivere el vero, per le naturali variazioni della Corte" (Ivi, 422, 4). Un autre moment digne d’être évoqué ici est celui des dialogues nantais que Machiavel entretient avec Louis XII, d’une part, puis avec Georges d’Amboise, de l’autre. Dans ces échanges, il est possible d’apprécier un rythme frénétique, voire l’attitude évasive du côté français, ainsi que la tentative de la part de Machiavel de se conformer au temps syncopé qui caractérise ses discussions avec la cour : "Sua Maestà, per essere occupata, non rispose altro se non ch’io ne parlassi a Roano; transferi’mmi subito da sua Reverendissima Signoria e parla’li nella medesima sentenzia che al Re, aggiugnendovi quelle parole in raccomandazione vostra che ‘l tempo mi concedé" (Ivi, 506, 4).

L’étude de ce rapport dissymétrique au temps dévoile la disparité profonde entre la république du Grand Conseil et la monarchie de Louis XII : Florence est une république en crise, financièrement sinistrée et empêtrée dans un profond désordre politique ; la France, à l'inverse, est une monarchie fondée sur un appareil étatique de plus en plus solide, guidée par un roi qui, grâce à un système de propagande sophistiquée, peut s’assurer le consensus nécessaire à la poursuite de ses prétentions italiennes. Leur dialogue diplomatique, et donc la correspondance officielle qui raconte les légations florentines en France, permet d’étudier ces disparités de manière dynamique, et de toucher du doigt, à travers un cas d’étude particulier, l’écart entre les puissances majeures de l’Europe d’Ancien Régime et les états italiens, durement mis à l’épreuve par les guerres d’Italie. Au cours de sa première mission en France, Machiavel mène, d’abord avec Francesco Della Casa, puis seul, des efforts rhétoriques considérables dans le but d’apaiser les tensions diplomatiques et de permettre aux deux alliés de trouver un terrain d’entente. En octobre 1500, Machiavel convainc finalement Florence de contourner les difficultés liées au "stato della città circa il denaio" (Ivi, 509, 5) (c'est-à-dire à ses disponibilités financières, cf. Ivi, 527, 7) et de nommer un véritable ambassadeur – lui n’est que commissaire – chargé de se rendre en France avec le remboursement réclamé par les Français. L’amitié franco-florentine demeure, pourtant, précaire.

Les Français reprochent aux Florentins leur tardità (cf. Machiavelli, 2016, II, xv, 13) invétérée, "che sempre eri suti tardi in ogni cosa" (Machiavelli, 2002, 490, 11), écrit Machiavel le 11 octobre ; et le 24 novembre le roi lui-même s’adresse à Machiavel, qui vient de lui annoncer le départ de Pier Francesco Tosinghi, l’ambassadeur que nous avons déjà évoqué ici, et observe d’un ton caustique que celui-ci "sarà forse venuto troppo tardi" (Ivi, 528, 10). Les Français avaient fait entendre aux Florentins souvent, et à plusieurs reprises, qu’il était nécessaire de se résoudre rapidement à rembourser ou non le roi : "scrivi subito", intime le cardinal d’Amboise dans un discours que Machiavel transcrit au style direct, tout en accentuant sa gravité, "perché ne vogliamo subito risposta, né possiamo, né vogliamo stare più così sospesi" (Ivi, 490, 13). La question du remboursement n’est que le sommet de l’iceberg des enjeux de cette mission. Comme Machiavel le déclare ouvertement, la restitution des deniers royaux implique un choix pragmatique dans l’orientation de la politique étrangère florentine "nel pagarli consisteva l’amicizia del Re, e nel negarli la nimicizia" (Ivi, 492, 17). Il s’agit, plus précisément, de prendre parti dans un équilibre interétatique complexe et changeant, au moment où la France craint la réputation impériale et sonde les intentions des territoires italiens afin de renforcer ses propres ressources politiques et financières. Machiavel décrit notamment la position française dans son message du 11 octobre  : "le cose della Magna son temute da costoro, come per altra vi scrissi, e’ sonsi ristretti con Viniziani e Papa, e voglion vedere ora come s’hanno a governare con voi: e parte varlersi o de’ danari vi addimandano o di quelli che altri dessi loro" (Ivi, 492, 23).

Conclusion

Dans le bouleversement des guerres d’Italie, Florence se montre souvent désorientée et irrésolue quant à la direction de sa politique étrangère. Si quelques membres de l’oligarchie prônent la rupture de l’ancienne alliance avec la France, en raison de laquelle Florence se retrouve isolée des autres états italiens, les représentants du peuple considèrent cette alliance française comme indispensable à la conservation de l’état républicain constitué en 1494. Par ailleurs, l’amitié avec Charles VIII, puis Louis XII, est indispensable à la tutelle de la nation des marchands florentins installés en France. En vérité, la position florentine au sein du jeu d’alliances complexe et mouvant du XVIe siècle dépend tour à tour des risques possibles et des bénéfices envisagés, ainsi que de l’engagement politique et militaire actif du roi de France dans la péninsule. Les hésitations politiques des Florentins constituent le symptôme d’une inquiétude fondée, celle de devenir la victime passive des mouvements de la grande politique internationale du XVIe siècle. La république cherche à esquiver les menaces politiques qui l’entourent, et dans sa politique étrangère elle adopte souvent les stratégies de la temporisation et de la neutralité. Or, l’état d’urgence et de guerre impose au contraire des choix résolus et adaptés aux temps. Tout prince, toute république, doit se monter "vero amico e vero inimico [...]. El quale partito fia sempre più utile che stare neutrale" (Machiavel, 2014, xxi, 11-12), et savoir conformer son initiative aux exigences de la conjoncture, "riscontrare il modo del procedere suo con i tempi" (Machiavelli, 2016, III, ix, 2), comme Machiavel l’écrit une décennie après sa première légation française. La variable temps s’avère cruciale dans l’évolution des amitiés politiques au début du XVIe siècle, et durant la première expérience française de Machiavel cette problématique émerge nettement. Refusant, comme on l’a vu, de stare sospesi, c'est-à-dire de tolérer l’hésitation florentine, les Français demandent subito aux autorités républicaines de déclarer leurs intentions quant au remboursement. La capacité de Florence à s’adapter au rythme français et aux exigences d’une conjoncture qui impose des choix courageux s’avère indispensable pour maintenir son amitié avec Louis XII, et pour assurer, par conséquent, la sécurité de l’état républicain.

Références bibliographiques

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Note

Pour citer cette ressource :

Alessia Loiacono, "«Qualité des temps» et diplomatie au XVIe siècle. La république florentine et Louis XII", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), janvier 2021. Consulté le 27/07/2021. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/civilisation/moyen-age-renaissance/qualite-des-temps-et-diplomatie-au-xvie-siecle-la-republique-florentine-et-louis-xii

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