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«Ne crois pas avoir de droits», Librairie des Femmes de Milan (traduction de 2017)

Par Laura Maver Borges : Professeure agrégée d’Italien, ATER à l’UFR d’Etudes italiennes, Doctorante à l’UFR d’Etudes italiennes - Sorbonne Université
Publié par Alison Carton-Kozak le 23/02/2021
Recension de l'ouvrage ((Ne crois pas avoir de droits)), de La Libraire des Femmes de Milan, traduit par le Collectif Mises en Commune, La Tempête éditions, 2017. Ce livre est un témoignage théorique et historique de l'histoire du mouvement féministe italien des années 1970 à 1980 et de l'élaboration de la théorie et de la pratique différentialiste.

Initialement publié en italien sous le titre Non credere di avere dei diritti en 1987 par la Librairie des Femmes de Milan (Rosenberg&Sellier, Turin), Ne crois pas avoir de droits a été publié en français par les éditions La Tempête en 2017, dans une traduction du collectif franco-italien Mises en Commune. La Librairie des Femmes de Milan, créée en 1975, est à la fois un lieu, une librairie inspirée de la Librairie des Femmes – ouverte à Paris en 1972 sous l'impulsion d'Antoinette Fouque – et un collectif féministe italien historique. On trouve notamment parmi ses membres fondatrices la philosophe Luisa Muraro, qui a contribué d'une manière remarquable à l'élaboration de la théorie de la différence sexuelle. Ce lieu, ce collectif, est également un centre de l'élaboration théorique du féminisme italien de la deuxième vague et a permis l'émergence d'une pensée, d'une théorie et d'une pratique du féminisme qui sont toutes particulières par rapport à d'autres occurrences européennes ou américaines.

L'ouvrage Ne crois pas avoir de droits propose un retour passionnant sur les années d'élaboration de ces lieux, physiques, symboliques, théoriques, du féminisme italien. Il s'agit d'un ouvrage collectif qui entrecroise des voix très diverses venues de ce collectif, qui, parfois, prennent la parole pour se distinguer du groupe (c'est le cas dans le second chapitre explicitement écrit par quelques femmes juristes) et souvent, font émerger un "nous" collectif. L'opération d'anamnèse et de retour historique sur l'histoire de la Librairie des femmes de Milan est aussi l'occasion d'une ré-élaboration a posteriori et réflexive de l'histoire des mouvements féministes italiens des années 1960 et 1970, notamment à travers un parcours dans l'histoire de l'émergence des mouvements Demau et Rivolta Femminile.

Organisé en quatre chapitres, l'ouvrage parcourt différentes étapes théoriques, pratiques et chronologiques de ce féminisme italien de la différence sexuelle dans une écriture sans concessions, et tournée vers l'avenir du mouvement, qui a à cœur de mettre en lumière les succès autant que les échecs de ce mouvement.

Dès l’introduction, le collectif définit l'acte d'écriture comme un acte théorique, en spécifiant "Pour nous, théoriser c'est un peu comme raconter la pratique car si le raisonnement théorique fait normalement référence à des choses qui portent déjà un nom, il s'agit ici, en partie, de choses qui n'en portaient pas" (p. 25). Il s'agit pour les autrices de s'inscrire "dans une génération féminine". La présentation de l'expérience théorique et pratique est immédiatement inscrite dans un concept clé du livre, celui d'affidamento, non traduit dans le texte, et qui désigne l'acte de s'en remettre à une autre femme, plus âgée, plus avertie, pour expérimenter son être-femme, et se subjectiver au-delà de l'expérience patriarcale.

Le premier chapitre de l’ouvrage retrace les premières expériences des collectifs Demau et Rivolta Femminile. Il permet de présenter et d'éclairer la pratique de l'auto-conscience très répandue dans les milieux italiens, d'en retracer la généalogie américaine et les spécificités italiennes. Dès la présentation de cette pratique, les autrices mettent en évidence la tension qui existe entre deux plans à articuler : d'une part, la recherche, par le biais des groupes d'auto-conscience, d'une subjectivation qui passe par les relations entre femmes, d'autre part, la nécessité de répondre à "l'exigence d'agir au sein de la réalité dans laquelle nous vivons" (p. 56). Cette tension n'est pas résolue, et les autrices mettent en évidence les choix "séparatistes" (pour reprendre le terme de Teresa de Lauretis) de figures de Rivolta Femminile telles que Carla Lonzi. Les limites de l'auto-conscience, qui a le désavantage de laisser les femmes à l'extérieur de la sphère publique et de ne pas proposer de solutions politiques à leur mise en marge de la société - sont très rapidement évoquées et illustrées et la Librairie des Femmes de Milan montre comment c'est la rencontre avec les féministes françaises, dont les pratiques étaient très différentes, qui a permis de redonner une impulsion au mouvement et de le confronter avec d'autres champs théoriques, notamment le marxisme et la psychanalyse. C'est ainsi que les autrices introduisent un second temps et une nouvelle expérience, celle de la "pratique du faire entre femmes" (p. 79), qui devait être une pratique "transformatrice" pour les féministes.

Le second chapitre traite en profondeur de la position des collectifs féministes des années 70 sur les questions centrales de l'avortement et des violences sexuelles. Il pose immédiatement la question de l'avortement comme un problème central et clivant au sein de la société italienne, non sans avoir rappelé qu'en Italie, "il était le moyen principal de contrôler les naissances" (p. 85). Les autrices rappellent les raisons profondes qui ont éloigné Rivolta Femminile de la lutte pour sa légalisation et de la campagne politique lancée par le Partito Radicale – qui était également le fer de lance de la lutte pour les droits politiques des homosexuel.les - en citant un texte du groupe  : "Nous refusons aujourd'hui de subir l'affront de quelques milliers de signatures, masculines et féminines, qui servent de prétexte pour mendier auprès des hommes du pouvoir, des législateurs, ce qui en réalité a été l'expérience exprimée par des milliards de vies de femmes qui ont connu la boucherie de l'avortement clandestin" (p. 86). Le clivage existe sur deux plans : d'une part, le refus de Rivolta Femminile et d'autres féministes de s'inscrire dans le cadre institutionnel de la société patriarcale, d'autre part, sur le plan de la loi qui a effectivement été votée et dont les limites se font cruellement sentir aujourd'hui, notamment à cause de l'autorisation de l'objection de conscience pour les médecins, mais surtout parce qu'elle prohibe et criminalise l'avortement en dehors du cadre hospitalier, mettant les femmes dans une difficile position de sujétion face à un monde médical patriarcal, traditionaliste et très fermé. Ce clivage entre l’institution, qu’elle soit sociale, politique ou médicale, et la réalité l'avortement, est clairement exprimé dans cette citation du collectif de via Cherubini du 22 février 1973 que mentionnent par les autrices : "Pour les hommes, l'avortement est une question de science, de lois, de morale, pour nous les femmes, c'est une question de violence et de souffrance" (p. 88). Les autrices rappellent à quel point la structure institutionnelle patriarcale l'a emporté : "la loi sur l'avortement tient compte essentiellement des exigences sexuelles masculines, de la réglementation des naissances, de l'ordre public [...]" (p. 98). Ce chapitre, qui interroge la question de la législation sur des "questions féminines" (pour reprendre le vocabulaire marxiste), n’interroge pas que la question de l’avortement, mais aussi celle des violences sexuelles, et il propose aussi des possibilités de bonnes pratiques, notamment à travers l’action en justice (d’une femme contre son violeur, par exemple) et le procès, présenté comme lieu et moyen de créer des espaces de dialogue entre femmes au sein de l’institution. Les actrices défendent la possibilité pour les femmes d’investir le champ judiciaire en tant qu’actrices de cette institution (juges, procureurs, avocates) pour en subvertir la mécanique patriarcale. Néanmoins, ce chapitre présente globalement la question législative sous un jour sombre, comme un espace qui annule les différences entre les femmes, et les place, encore, dans une sphère d'action et de subjectivation patriarcale.

Sortant de la question judiciaire, le troisième chapitre illustre la pratique du faire à travers des exemples, et notamment celui de la création de la Librairie des femmes de Milan. Il met en évidence les difficultés rencontrées par le noyau dur des militantes féministes pour donner une véritable impulsion collective et politique au mouvement et pour lui imprimer un certain dynamisme. Ce chapitre explore divers aspects de la pratique féministe et ne manque pas d'illustrer ses échecs pour en tirer des leçons. La "pratique du faire" telle qu'elle est présentée dans l'ouvrage cherche à se détourner d'une parole (dans le cas de l’auto-conscience)  qui peut être perçue comme inefficace  pour entrer dans l'action, sur le plan quotidien et sur le plan politique. Elle a pour but de développer les relations entre femmes et de favoriser l'émergence d'un nouveau terrain culturel et symbolique. À l'expérience de la création de librairies et de centres culturels s'ajoute une sous-partie sur l'expérience de "l'école des 150 heures" qui permettait aux femmes adultes de reprendre leur éducation. Les autrices montrent bien comment cela débouche pour certaines femmes, pour la première fois de leur vie, sur l'appropriation d'une voix qu’elles perçoivent comme légitime. C'est à partir de cette expérience positive que s'ouvre le quatrième chapitre du livre. 

Ce dernier chapitre commence par le récit de deux expériences : la création du Catalogo giallo et celle du Sottosopra verde. Le Catalogo giallo, écrit et publié en 1982 par la Librairie des Femmes de Milan et la Bibliothèque de Parme (dont la création est relatée dans le chapitre précédent), se fixait pour objectif de faire émerger "une symbolique des femmes" (p. 165). Il s'agissait de répondre au besoin d'un "langage sexué féminin" en explorant la littérature produite par des femmes. L'expérience relatée a pris un tour imprévu puisqu'elle a permis de rendre manifeste un phénomène de disparité entre les femmes qui élaboraient le catalogue, qui est devenu un point central de la réflexion du collectif des femmes de Milan. Cette découverte à l'"effet libérateur" (p. 170) allait ouvrir l'accès à "la puissance symbolique de nos diversités" (p. 172) en permettant aux femmes de puiser l'une chez l'autre ce qui leur manquait. Avec le Sottosopra verde, un autre pas est franchi avec la formulation du manque d'une "médiation symbolique adéquate et fidèle" (p. 175). Cet ensemble de textes a suscité de vives critiques portant sur la pratique de la "disparité entre femmes pour se donner de la valeur" (p. 179). Pour les autrices, ces critiques viennent d'une "économie de la survie féminine" (p. 182). La pratique de la disparité ne consiste pas, expliquent-elles, en l'affirmation de la supériorité d'une femme sur une autre, mais bien plutôt en l'établissement d'un rapport de confiance [affidamento] qui permet à une femme de se placer sous l'égide d'une autre afin d'en tirer le plus qui lui manque, et donc de travailler sur la notion de complémentarité. Les autrices font, à cet égard, plusieurs fois référence à la relation entre Madame du Deffand et Mademoiselle de l'Espinasse. L'une des clés du projet de "politique féminine" est la capacité, via la transgression, de "transformer en savoir" et en "compétence sur la réalité" la différence vécue par toute femme ; ce savoir devient "tant [une] potentialité humaine qu'[un] plus social" (p. 219). Le livre s'achève sur une réflexion à propos de la notion de liberté, opposée à celle de survie. La posture "modérée"  que l'on pourrait qualifier de réformiste  de certaines féministes se voit opposer une réflexion qui est également commune à Simone de Beauvoir dans Le Deuxième sexe sur la précarité des acquis institutionnels féministes. Il s'agit donc de créer les "conditions matérielles nécessaires à [l']exercice" de la liberté (p. 223), la première de ces conditions étant la création d'un lien de confiance entre les femmes pour conquérir leur liberté en dehors du champ de la volonté masculine.

Pour aller plus loin

 

Pour citer cette ressource :

Laura Maver Borges, "«Ne crois pas avoir de droits», Librairie des Femmes de Milan (traduction de 2017)", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), février 2021. Consulté le 15/05/2021. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/civilisation/bibliotheque/ne-crois-pas-avoir-de-droits-librairie-des-femmes-de-milan-2017