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La figure féminine chez Arturo Pérez Reverte

Par Emmanuelle Zolesio : Doctorante (Ancienne élève de l'ENS de Lyon) - Université Lyon 2
Publié par Christine Bini le 06/12/2008
Dans un article sur Georges Simenon, Benard Lahire invitait à analyser dans les œuvres littéraires la « sociologie implicite » de leurs auteurs et à mettre en lien celle-ci avec leur trajectoire personnelle et leurs expériences socialisatrices passées. L'interrogation sur les liens entre la « vie » et « l'œuvre » à partir des romans d'Arturo Pérez-Reverte apparaît tout à fait légitime. Dans Le peintre de batailles, qu'il considère comme la pièce angulaire de toute son œuvre, l'écrivain espagnol revient sur ses 21 ans passés comme reporter puis correspondant de guerre, s'interrogeant sur sa responsabilité morale. Il explique avoir pendant longtemps « scindé sa vie en deux » (journalisme d'un côté, littérature de l'autre), le temps était venu pour lui de la rassembler. Ce livre est en partie un témoignage (il explique qu'il n'avait jamais véritablement parlé auparavant de ces années professionnelles à son épouse, sa fille ou ses amis sinon de façon allusive), qu'il a « composé, la tête froide, prenant dans [s]on sac à dos ce qu'il [lui] fallait, juste ce qu'il fallait - en faisant le tri et en tentant de mettre chaque chose précisément à sa place ». Mais l'auteur n'avait pas attendu ce roman pour mettre de lui-même dans sa fiction...

Corpus

  • Le maître d'escrime (El maestro del esgrima, 1988), traduit par Florianne Vidal, Paris, Points Seuil, 2000, 276 p.
  • Le cimetière des bateaux sans nom (La carta esférica, 2000), traduit par François Maspero, Paris, Points Seuil, 2001, 624 p.
  • La reine du Sud (La reina del Sur, 2002), traduit par François Maspéro, Paris, Points Seuil, 2003, 592 p.

 

Résumé des oeuvres

 

  • Le maître d'escrime. A la fin du siècle dernier, dans une Espagne secouée par de graves troubles politiques, un maître d'escrime (don Jaime Astarloa) assiste à la lente disparition de son art et des valeurs auxquelles il a été fidèle toute sa vie. La belle et énigmatique Adela de Otero débarque dans sa salle d'armes et lui demande d'apprendre sa botte imparable dite « botte des 200 écus ». Don Jaime commence par refuser d'apprendre l'escrime à une femme puis se laisse convaincre en découvrant à quelle escrimeuse il a affaire. Les cours s'enchaînent, la jeune femme exerce une attraction certaine sur le vieil homme. Il ne se passera rien entre eux, et un jour où ils semblent se rapprocher sans qu'il fasse le pas, elle le quitte sans lui « [pardonner] sa lâcheté ou sa résignation ». Quelque chose est irrémédiablement brisé entre eux à partir de ce moment. Adela arrête les leçons d'escrime et on la retrouve au bras d'Ayala. Celui-ci, élève du maître d'escrime, se sentant menacé remet des documents à don Jaime (qu'il considère comme seul digne de confiance du fait de son code de l'honneur) en lui faisant promettre de ne pas les regarder. Quelque temps plus tard Ayala est retrouvé mort, tué par la botte aux 200 écus, Adela demeure introuvable. Elle voulait en réalité voler les fameux documents concernant une affaire politique. Dans la scène finale, elle apparaît au domicile de don Jaime pour un dernier duel où don Jaime est proche de succomber à ses charmes et à sa pointe de lame. C'est à ce moment qu'on a la révélation du passé d'Adela (elle doit sa réussite à un généreux donateur qui l'a complètement dominée et à qui elle a promis en retour d'aller « aux enfers » le jour où il aurait besoin de son aide, ce qu'il a fait en l'impliquant dans ce complot). Le maître d'escrime parviendra in extremis à tuer la jeune femme et se sauver.

 

  • La Reine du Sud. La mort du Güero, narco mexicain, contraint sa petite amie Teresa Mendoza à fuir. Son monde s'effondre : elle a perdu son homme, une vie de luxe. Pour sauver sa peau, elle livre l'agenda du Güero à don Epifanio (parrain du Güero) et gagne le Maroc (le Güero l'avait avertie de ne pas l'ouvrir, mais elle enfreint son ordre avant de le remettre). Là elle se lie à un autre homme, Santiago (le Galicien), avec qui elle organise un trafic de haschich par voie marine. Après un accident de chris-craft, Santiago meurt et elle est incarcérée. En prison elle rencontre Patricia O'Farrell (Pati) qui l'éduque (lecture, bonnes manières) et lui révèle l'existence d'un stock de cocaïne cachée dans une grotte. A leur sortie les deux femmes se lancent dans le trafic. Teresa mène l'affaire et devient progressivement « la reine du Sud », s'imposant dans le milieu. Teresa entretient une relation avec Teo pendant que Pati, amoureuse d'elle, décline avant de mettre fin à ses jours. L'ascension de Teresa ne reste pas inaperçue, même au Mexique et des hommes de don Epifanio qui avaient déjà voulu la tuer à la mort du Güero la poursuivent. Finalement un agent de la DEA (agence anti-drogue américaine) la contacte et lui révèle l'identité réelle du Güero : il était lui-même agent de la DEA. On découvre alors que Teresa ne l'ignorait pas (elle avait ouvert l'agenda et « donné le change » à don Epifanio pour sauver sa vie : don Epifanio était le commanditaire de l'exécution du Güero). Alors qu'elle est sur le point d'avoir des démêlées avec la justice, elle négocie sa paix et sa liberté contre sa comparution devant le tribunal mexicain pour faire tomber don Epifanio (qui s'était lancé dans la politique). La figure du Güero est centrale dans tout l'ouvrage : les différentes expériences sentimentales sont comparées à celle avec son premier homme (comparaison Güero/Santiago notamment). On s'aperçoit qu'à 23 ans, Teresa était entièrement liée au Güero, totalement dépendante de lui. A partir de sa mort, elle remet en cause progressivement cette soumission passée : elle réalise que le Güero s'était trompé, qu'il l'a sacrifiée par son égoïsme, que sa vie de luxe a été brisée par la mort de cet homme. Elle met beaucoup moins d'elle-même dans ses relations suivantes (déjà avec Santiago et encore moins avec Teo, homme marié de surcroît). Elle gagne son indépendance, revendiquant sa solitude au final (elle n'annonce même pas à Teo qu'elle est enceinte). Alors qu'elle ignorait les activités du Güero, elle devient collaboratrice d'un nouveau trafiquant puis dirige elle-même une grosse organisation de trafic. De sa première expérience avec celui qu'elle appelle « le salaud », elle retire la nécessité de ne pas dépendre d'un homme. On assiste à un dédoublement de son personnage : on a bien affaire à 2 femmes à 2 époques différentes tant elle a évolué (l'une observe parfois l'autre dans la narration).

 

  • Le cimetière des bateaux sans nom. Coy, marin sans bateau et désoeuvré, se rend à une vente aux enchères à Barcelone. Là une femme (Tanger Soto) et un homme (Nino Palermo) se battent pour obtenir un atlas marin du 18°s., la femme l'obtient. A la sortie Coy est témoin d'une altercation entre la femme et l'homme, il défend la femme et l'invite à prendre un verre. Il tombe sous le charme. La jeune femme travaille au musée naval de Madrid, comme elle lui a donné sa carte, il s'y rend quelque temps après pour la revoir. Elle n'est pas particulièrement heureuse de le revoir, mais découvrant qu'il est marin, qu'il saurait lire des cartes anciennes, elle lui propose un emploi (à condition que ce soit elle qui pose les règles et qu'il ne pose pas de question). Au fur et à mesure on comprend qu'elle est à la recherche d'un trésor enfoui (des émeraudes) dans une épave. Nino aurait découvert l'existence de ce trésor et elle aurait tout fait pour le « doubler ». Alors celui-ci propose de s'associer, elle refuse, faisant de cette quête quelque chose de personnel. Coy l'aide dans ses recherches de l'épave, guettant les attentions de sa part. Une relation semble s'instaurer entre eux, mais asymétrique (Coy perçoit bien qu'elle n'est pas entièrement à lui, qu'elle trouve un refuge auprès de lui quand les circonstances ne vont pas). Lui est prêt pourtant à la suivre jusqu'au bout, pour qu'elle ne se retrouve pas seule devant la mort (sa plus grande crainte). Suite à une première recherche infructueuse (ils avaient fait une erreur d'interprétation des repères cartographiques), ils retrouvent l'épave et les émeraudes. Nino réapparaît avec son employé, Horacio. Mais là, retournement de situation, Horacio se retourne contre Nino et les retient tous dans le bateau pendant que Tanger s'en va. On comprend que Tanger a payé Horacio pour qu'il trahisse Nino. Elle le trahit à nouveau car en réalité elle s'enfuit seule. Lorsque Coy la retrouve, Nino surgit et les coups de feu fusent. Nino meurt, Tanger est à terre sanglante. Elle réclame la main de Coy qui ne la lui donne pas, il a été trahi, lui le seul qui n'ait pas trahi (Tanger lui dira qu'il est arrivé trop tard sur cette île où il n'y a pas de chevalier mais que des écuyers qui mentent, cf. l'énigme).

 

Introduction

  Dans un article sur Georges Simenon, Benard Lahire invitait à analyser dans les œuvres littéraires la « sociologie implicite » de leurs auteurs et à mettre en lien celle-ci avec leur trajectoire personnelle et leurs expériences socialisatrices passées (1). L'interrogation sur les liens entre la « vie » et « l'œuvre » à partir des romans d'Arturo Pérez-Reverte apparaît tout à fait légitime. Dans Le peintre de batailles, qu'il considère comme la pièce angulaire de toute son œuvre, l'écrivain espagnol revient sur ses 21 ans passés comme reporter puis correspondant de guerre, s'interrogeant sur sa responsabilité morale. Il explique avoir pendant longtemps « scindé sa vie en deux » (journalisme d'un côté, littérature de l'autre), le temps était venu pour lui de la rassembler (2). Ce livre est en partie un témoignage (il explique qu'il n'avait jamais véritablement parlé auparavant de ces années professionnelles à son épouse, sa fille ou ses amis sinon de façon allusive), qu'il a « composé, la tête froide, prenant dans [s]on sac à dos ce qu'il [lui] fallait, juste ce qu'il fallait - en faisant le tri et en tentant de mettre chaque chose précisément à sa place » (dernière page même interview). Mais l'auteur n'avait pas attendu ce roman pour mettre de lui-même dans sa fiction. Il affirmait déjà en interview au sujet du Cimetière des bateaux sans nom : « Coy, c'est moi »(3). Les parallèles entre les habitudes de l'auteur et celles de son personnage sont nombreux : l'un comme l'autre plongent adolescents pour retrouver des amphores dans les vestiges maritimes et les offrir aux filles, ils ont toujours un livre à portée de main, ils ont grandi l'un comme l'autre dans un univers entièrement féminin, les hommes de leur famille étant partis en mer. Si Le cimetière des bateaux sans nom est le « livre le plus personnel » de l'auteur, celui où « [il a] mis [s]es plus beaux souvenirs, [s]es plus belles lectures, [s]es expériences les plus importantes par rapport au monde, à la vie, à la mer, à la femme » (p.98), il apparaît intéressant de s'interroger justement sur les expériences socialisatrices de l'auteur pour comprendre les schèmes interprétatifs de son œuvre. Malheureusement, le matériau biographique manque (on s'en tiendra ici à quelques interviews traduites en français) et l'on ne peut que formuler des hypothèses pour l'analyse des rapports sociaux de genre qui nous intéresse ici. Nous avons centré l'analyse de l'œuvre d'Arturo Pérez-Reverte sur trois de ses romans, à savoir : Le maître d'escrime (El maestro del esgrima, 1988), Le cimetière des bateaux sans nom (La carta esférica, 2000) et La reine du Sud (La reina del Sur, 2002). Il s'agit d'étudier : - d'une part les figures féminines que Arturo-Pérez-Reverte met en scène, leur trajectoire et les schèmes récurrents mis en œuvre dans leur description physique, comportementale et émotionnelle. - d'autre part la sociologie implicite des rapports sociaux de sexe construite par l'auteur. La trajectoire de ces personnages féminins s'interprète en effet toujours, directement ou indirectement, au regard de leurs relations passées avec les hommes. Dans l'intrigue, elles sont en interaction avec un personnage masculin principal (Teresa avec plusieurs, mais l'un après l'autre). Le face-à-face femme-homme est d'une nature particulière, qu'il convient de déchiffrer.  

Les personnages féminins

  Chacun des romans étudiés met en scène un personnage féminin central dans le roman. Ces héroïnes apparaissent comme très isolées dans les intrigues (Adela et Tanger sont les seules femmes du roman, et la co-détenue de Teresa n'a qu'une importance ponctuelle et mineure dans le récit).

Des femmes à la frontière entre genre féminin et genre masculin

L'auteur prend soin de les décrire sur le plan physique et dans leur caractère. De la description de ces traits physiques et des traits de caractère ressort une ambiguïté sur le genre d'appartenance. Féminines par certains côtés (par la beauté notamment), elles apparaissent associées aussi au genre masculin à certains égards (explicitement dans la description de l'auteur) : - Adela : « excessivement belle » (beauté fatale, jeu de séduction permanent), jupe sans ornements, ongles courts « comme ceux d'un homme », sans vernis. « Légère touche masculine » du fait d'une petite cicatrice à la commissure droite de la bouche. « stature haute pour une femme ». Voix rauque. Pratique l'escrime. « Vos mouvements sont tranquilles et assurés, trop agiles pour une femme, trop gracieux pour un homme » (p.122) - Tanger : belle femme, en jean ou en jupe. Plaque de militaire autour du cou, « montre masculine ». - Teresa : ni jolie ni laide, peu de bijoux, pantalon et veste, suscite le désir de sa co-détenue, dirigeante de réseau de drogue, « a des couilles ». Toutes les trois partagent (qu'elles en soient pourvues dès le début du roman ou qu'elles apprennent à le construire) le sang-froid, qualité socialement construite et perçue comme masculine. Loin de correspondre à l'image de la femme bavarde et futile, elles « manient le silence comme personne » (expression au sujet de Tanger s'appliquant aussi aux autres) et apparaissent particulièrement calculatrices (du côté de la raison plutôt que des sentiments). Le mystère les entoure, elles se livrent peu et tirent du pouvoir de la maîtrise des informations. Tanger : « Aucune femme, aucun homme de ma connaissance ne pourrait être aussi maître d'elle-même qu'elle semble l'être » (p.169). « sang-froid du chirurgien qui manie le bistouri ». (alors que Coy, élevé dans un milieu féminin, développe l'intuition / elle maîtrise beaucoup mieux le silence que lui...)  

Des femmes à la position sociale dominante

Ces jeunes femmes ont toutes les trois, à la trentaine, acquis une position sociale dominante. Tanger semble l'avoir héritée familialement (fille d'un colonel) et l'avoir consolidée par les études (d'histoire, poste au musée naval de Madrid). Les deux autres ont eu une ascension sociale notable. On sait peu de choses d'Adela mais on apprend qu'elle n'a pas connu son père et qu'elle doit toute sa richesse et son éducation à un généreux donateur. Teresa quant à elle a grandi dans un quartier pauvre du Mexique, a connu la misère avant de s'élever socialement en se mariant à un pilote narco. La mort de celui-ci la replonge dans une situation de misère (obligée de fuir elle retrouve des petits boulots en Espagne alors qu'elle s'était habituée à vivre dans la dépendance du conjoint). Toute sa trajectoire dans le trafic de la drogue la conduit à prendre de plus en plus de pouvoir puisqu'elle deviendra au final la « reine du Sud », dirigeante de tout un réseau.  

Des femmes seules, indépendantes et autonomes

La solitude de ces femmes est un thème qui revient souvent. Aucune n'est liée par le mariage (si Teresa l'a été, comme on le verra, elle s'est résolue à ne plus reproduire cette dépendance). La maternité ne semble pas faire partie de leur destin (si Teresa est enceinte à la fin du roman, elle ne l'a pas désiré ni ne semble décidée à garder l'enfant, semble n'avoir aucune émotion à l'annonce de cette nouvelle). Si l'auteur fait allusion très subrepticement à des données familiales, elles sont complètement déconnectées de toute vie familiale dans les faits. Elles vivent seules. Adela qui entretiendra une liaison continue d'habiter seule chez elle (sa situation interroge : on se demande si elle est veuve ou célibataire). Tanger s'abandonnera à Coy une fois mais demeure profondément seule et libre. Teresa, après son veuvage, entretiendra une première relation avec un homme avec lequel elle s'investira émotionnellement, mais lorsqu'il meurt, après avoir fait de la prison, elle recommencera une relation avec Teo dans laquelle elle est profondément autonome (lui est marié, elle ne cherche pas à se lier, au contraire). Solitude rime avec liberté et autonomie pour elles. Alors qu'elles ne sont quasiment qu'en relation avec des hommes, elles les déstabilisent souvent en ce qu'elles ne semblent pas répondre aux stéréotypes de sexe. Quand l'auteur revient sur Le cimetière des bateaux sans nom, son ouvrage « le plus personnel » dit-il, il dit de Tanger : « C'est un personnage imaginaire qui ressemble à toutes les femmes que j'ai connues. Je ne parle pas de mes partenaires mais celles qui ont compté pour moi : ma mère, mes sœurs, mes tantes, ma fille, ma femme. Tanger Solo rassemble toutes les femmes de ma mémoire. Voilà pourquoi je considère que ce roman comporte une part très infime de fiction. Il recompose une réalité à partir d'une multitude de réalités rapportées, gardées, triées par la mémoire » (p.100).  

Les rapports sociaux de sexe

 

Des femmes manipulatrices

Adela, Tanger comme Teresa apparaissent comme des « manipulatrices ». Adela par dette pour son bienfaiteur, Tanger par poursuite d'une quête personnelle, Teresa pour sauver sa peau. Pour parvenir à leur fin, Adela apprendra de dom Jaime sa botte secrète et jouera de ses charmes auprès de lui tandis que Tanger utilisera Coy et profitera sur son dévouement amoureux. Adela est qualifiée de « jeune femme diabolique », « l'incarnation du diable » comparée à un « félin » ou à un serpent. Tanger est qualifiée de « garce avec beaucoup de classe », elle dit d'elle-même qu'elle est une « mauvaise fille ». Il y a moins de malice dans le personnage de Teresa, mais elle ne manipule pas moins certains personnages masculins (au début de l'intrigue lorsqu'elle remet l'agenda, elle dissimule ce qu'elle sait et exploitera ces informations pour monter son empire) et dirige son monde. Bref, c'est la figure de Milady qui pourrait être mobilisée et que l'auteur mobilise lui-même pour caractériser ces femmes : « La présence de Milady est constante, dans ma vie et dans mon œuvre. Tous mes personnages féminins ressemblent peu ou prou à Milady. C'est ma douce obsession » (p.101). On sait l'importance que l'œuvre de Dumas a eu pour l'auteur, dès son enfance (il l'appelle « son Coran, sa Bible », il explique que s'il a été un bon journaliste c'est parce qu'il a beaucoup lu avant, c'est la littérature qui lui aurait donné le sens de la réalité et pas l'inverse). Cette socialisation lectorale lui a sans doute permis de mettre en forme ou de consolider des schèmes de perception qu'il réinvestit dans son oeuvre. (Parallèles à faire avec le personnage dumassien : Adela, comme Milady, a été bénéficiaire d'un donateur mais pas sans contrepartie ; sa cicatrice à la commissure de la lèvre rappelle la flétrissure de la fleur de lys (4)).  

La domination féminine

Les héroïnes dominent même clairement les hommes (mais pas par l'âge la plupart du temps). Adela et Tanger par leur situation sociale déjà : elles sont l'employeur du personnage masculin principal. Là où don Jaime et Coy ont encore plein d'illusions, elles les dominent par leur lucidité et leur perte de toute innocence (« dominent » parce qu'il y a l'idée qu'elles ont dépassé ces illusions). L'inversion du schéma habituel de l'homme dominant sur la femme est le plus fort dans Le cimetière des bateaux sans nom : en tous points Coy apparaît comme inférieur (par sa taille, son habillement, sa disgrâce physique, sa situation professionnelle, ses manières) et il en éprouve une grande honte. La domination de Teresa sur les hommes est plus progressive. Elle s'affranchit progressivement de ses relations amoureuses à mesure qu'elle s'élève socialement. Elle n'en arrive pas moins à la fin de l'ouvrage à être l'employeur de nombres d'hommes, dont celui avec qui elle entretient une relation. Dans les deux premiers romans au moins, les hommes souffrent clairement de cette relation subordonnée qu'ils ont avec ces femmes (parce qu'il y a de l'amour de leur côté, que non seulement il ne leur est pas rendu, mais que surtout il est exploité). Le cimetière..., pp.270-271 : « elles démontent pour toujours le mécanisme d'hommes en parfait état de marche, d'un geste, d'un regard ou d'un simple mot ». Tanger parle affectueusement « Comme quand on explique quelque chose de compliqué à un gosse pas très futé » (p.276). – Schème d'interprétation : elles font souffrir les hommes parce qu'elles en ont souffert Une idée sous-jacente (qui apparaît au fil de la narration ou par le jugement des personnages fictifs sur l'héroïne) traverse les trois romans, à savoir que l'on peut expliquer (et comprendre) l'attitude de ces femmes égoïstes, désillusionnées, manipulatrices des hommes par leur trajectoire et en particulier par la dynamique passée de leurs relations masculines. C'est l'intuition que nourrit don Jaime dans son dialogue intérieur (au style indirect libre) au fil des cours d'escrime qu'il donne à Adela : « La désinvolture d'Alela de Otero, le scepticisme qui semblaient envelopper toutes ses remarques sur la condition masculine, n'auraient pas été compréhensibles venant de la part d'une jeune femme célibataire. Il paraissait évident que cette femme avait aimé et souffert » (p.116). Celui-ci essaie de percer le secret de la jeune femme, mais sans succès : « il émane de vous (...) un obscur et inexprimable ressentiment, j'ignore contre qui. Ou contre quoi. Peut-être la réponse se trouve-t-elle sous les cendres de cette Troie que vous semblez si bien connaître » (p.122). Ce n'est qu'au moment du dénouement que l'on apprend le passé d'Adela, comment elle a souffert d'un premier amour et s'en est sortie par l'aide d'un généreux bienfaiteur. Elle n'est pas dupe de la domination dont elle a été victime de la part de celui-ci : celui à qui elle doit tout, ce qu'elle est et ce qu'elle a (il devient « le père qu'elle n'a pas connu, le frère qu'elle n'eut jamais et l'époux qu'elle n'aurait jamais », l'éduque, la façonne et l'émancipe en même temps qu'il lui lègue une maison) poursuivait sans doute « la satisfaction d'une ambition personnelle, l'orgueil d'éprouver une sorte de sentiment de possession qu'il n'exerçait pas mais qui existait bel et bien, quelque part » (p.247). Elle lui dit être prête en retour à « aller aux enfers » pour lui et acquitte sa dette en manipulant à son tour don Jaime. Teresa fut sans conteste la plus dominée des trois héroïnes. Violée à plusieurs reprises : dès son adolescence par des voyous puis par son patron avant de l'être par les trafiquants qui la poursuivent pour la tuer. Toute sa trajectoire consistera à s'affranchir de la domination des hommes dans ses relations amoureuses. Elle vivait une vie confortable de femme au foyer entretenue par le Güero mais elle s'aperçoit avec sa mort (qui l'oblige à fuir pour échapper au réseau de narco qui ont supprimé son époux) que cette dépendance était empreinte d'un rapport de domination. Lui l'appelait « ma douce », « ma belle », « ma poupée » et attendait d'elle qu'elle soit douce et totalement dépendante. p.60 : « Ne te fais pas de souci, ma poupée - tel était le principe. Contente-toi de m'aimer. C'était doux et confortable, ce sentiment de sécurité quand elle se réveillait la nuit et sentait la respiration tranquille de l'homme » p.86-87 : « tu n'es pas faite pour vivre seule, ce n'est pas ton genre. Ce qu'il te faut c'est un homme qui tienne les rênes, et ferme. Et toi, tu dois rester ce que tu es : toute douce et toute mignonne. Bien tranquille. Bien gentille. Toi, on doit te traiter comme une reine, ou alors pas question. Tu ne dois même pas faire la tambouille ; les restaurants ne sont pas là pour des chiens. Et en plus tu aimes ça, mon amour. Tu aimes ce que je te fais et comment je te le fais et tu me regretteras - il riait en chuchotant cela, ce maudit salaud de Güero, tandis que ses lèvres parcouraient son ventre - quand ils me donneront mon compte et m'expédieront sans ticket de retour. Bang ! Alors viens, prends ma bouche et cramponne-toi à moi, ne me laisse pas m'échapper, parce qu'un jour je serai mort et plus personne ne me serrera dans ses bras. Quel malheur pour toi, ma gosse. Tu seras si seule. Je veux dire quand je ne serai plus là, quand tu te souviendras de moi, quand tu auras envie de ça et que, tu verras, personne ne pourra jamais te le faire comme je te le faisais. » Elle évitera désormais de s'attacher aux hommes qu'elle rencontrera, le faisant de moins en moins (jusqu'à être très détachée de sa liaison avec un homme marié). La figure du Güero continuera de la hanter un moment (elle comparera sans cesse le second homme avec qui elle est avec lui). Si elle appelle le Güero « le salaud », c'est semble-t-il initialement un nom empreint d'affection (elle appellera aussi ainsi son second amant, Santiago). Mais il apparaît au fil de la lecture que c'est au sens propre qu'elle lui donne cette étiquette, considérant qu'il a été très égoïste et l'a impliquée malgré elle dans une situation délicate. Par extension, c'est tous les hommes qui deviennent des salauds. p.27 : Salaud de Güero, pensa-t-elle de nouveau, et elle prononça ces mots presque à haute voix, pour réprimer le sanglot qui montait dans sa gorge. p.29 : J'espère tenir le temps qu'il faudra pour que tu prennes le fric et que tu disparaisses avant qu'ils débarquent. Mais je ne te promets rien, ma poupée - il continuait de rire en disant cela, le salaud. - Non, je ne te promets rien. p.57 : Parce que don Epi est le seul à qui tu puisses te fier, assurait le Güero. C'est un homme bien et un homme d'honneur, il a été un bon patron et puis c'est mon parrain. Salaud de Güero. Il avait dit ça avant que tout foute le camp, avant que sonne le téléphone qui n'aurait jamais dû sonner et qu'elle se voie dans l'état où elle se voyait. J'espère bien, murmura-t-elle, que tu rôtis en enfer. Fumier. Pour m'avoir mise dans la chaudière où tu me mets. Elle savait maintenant qu'elle ne pouvait se confier à personne ; pas même à don Epifanio. p.64 : (annonce de massacre de famille de Chino) De vrais porcs. Des salauds, les hommes. Elle avala une grande bouffée d'air et la relâcha peu à peu pour que don Epifanio ne la voie pas pleurer. Puis elle maudit en silence Chino Parra, avant de maudire encore plus le Güero. Chino était téméraire, comme la plupart de ceux qui tuaient ou trafiquaient : par pure ignorance, parce qu'il ne pensait pas. Il s'embarquait dans de sales histoires par absence de jugeote, sans se rendre compte que ce n'était pas seulement lui qu'il mettait en danger, mais toute sa famille. Le Güero n'était pas comme son cousin : lui, il était intelligent, il avait ce qu'il faisait. Il connaissait tous les risques et il avait toujours su lui dire ce qui allait arriver, à elle, s'il se faisait prendre ; mais ça lui faisait une belle jambe, maintenant. Salopard d'agenda. Le l'ouvre pas, avait-il dit. Prends-le et ne l'ouvre pas. Le salaud, murmura-t-elle. Encore une fois. Maudit salaud de Güero. p.65 : à don Epifanio qui parle de Güero en disant « le pauvre », elle réplique : « Le pauvre ? Le salaud, oui ! Un salaud qui n'a pas pensé à moi ! » Beaucoup plus allusif sur les relations concrètes passées que Tanger a pu avoir avec des hommes, Le cimetière des bateaux sans nom n'en déploie cependant pas moins le même schème interprétatif. C'est en filigrane que l'on voit que l'héroïne a dû souffrir de sa relation avec les hommes au travers des répliques qu'elle peut faire à Coy : « tu exiges ? (...) Ne me dis pas ce que je dois faire ou ne pas faire... Tous les hommes que j'ai connus ont toujours prétendu me dire ce que je devais faire ou ne pas faire » (p.134) ; « tu n'es pas pire que la plupart des hommes que je connais (...) Tu es meilleur que certains d'entre eux » (p.220). L'expérience de la domination masculine est renvoyée à une expérience générale et n'est pas incarnée, contextualisée au travers de relations particulières. C'est également dans une perspective plus générale, historicisante, que Coy s'interroge : « combien de générations de femmes étaient nécessaires pour parvenir à regarder ainsi » (pp.82-83).  

Quelques hypothèses à mettre à l'épreuve de la biographie de l'auteur

Nous nous sommes attachée ici à dégager la sociologie implicite des œuvres d'Arturo Pérez-Reverte en matière de rapports sociaux de genre. Pour aller au bout du programme proposé par Bernard Lahire, il faudrait articuler cette vision du monde avec les expériences socialisatrices passées de l'auteur. Si le matériau biographique manque, surtout sur ces questions touchant au domaine intime, on peut toutefois formuler quelques hypothèses ou pistes de questionnement : y avait-il essentiellement des « femmes fortes » dans l'entourage d'Arturo Pérez-Reverte ? Il faudrait en connaître davantage sur les figures féminines qui l'entourent et qui ont inspiré Tanger : sa mère, sa femme, ses sœurs. On sait que l'auteur a grandi dans un milieu de marins. On peut supposer (mais ceci serait à vérifier auprès de l'auteur) que l'absence des hommes a contribué à façonner des femmes indépendantes et assumant les domaines habituellement réservés au masculin (5). Quelle a été la propre trajectoire sentimentale et affective d'Arturo Pérez-Reverte et ses rapports avec les femmes ? Telle est l'autre question (à laquelle les biographies ne répondent généralement pas) qui permettrait sans doute de comprendre sa sociologie implicite.  

Notes

1 - Lahire B., « Sociologie et littérature », in L'esprit sociologique, Paris, Editions La Découverte, 2005, pp.172-257. 2 - « Pérez-Reverte, capitaine Alapeine », avec Jean-Maurice de Montrémy, Livres Hebdo, décembre 2006, n°670, p.68. 3 - « Ma vraie patrie c'est mon enfance », avec Gérard de Cortanze, Le magazine littéraire, juin 2001, n°399, p.98. 4 - Voir l'analyse que fait Marie-Thérèse Garcia dans sa thèse : Le territoire d'Arturo Pérez-Reverte : entre littérature populaire et littérature érudite, thèse de doctorat de langues et littératures hispaniques, sous la dir de Marie Stéphane Bourjac, université du Sud Toulon, mars 2005, 2t. 5 - Dufoulon S. (en collaboration avec P. Trompette et J. Saglio), Les gars de la marine. Ethnographie d'un navire de guerre, Paris, Editions Métailié, 1998, 257 p.

   Le maître d'escrime (1988  Le cimetière des bateaux sans nom (2000) La reine du Sud (2003) 
Nom héroïne   Adela de Otero  Tanger Soto  Teresa Mendoza
 Age  27 ans.  La trentaine.  23 ans au début du récit, 35 ans à la fin
 23 ans au début du récit, 35 ans à la fin  Seule (a eu un amour déçu au moins), liaison (calculatrice) avec l'homme qu'elle va tuer  Seule (s'abandonne une fois à Coy)  Veuve d'un narco. Elle se remet en couple une première fois avec un trafiquant de haschisch, qui meurt. Elle aura ensuite une liaison avec un homme marié (de plus en plus indépendante et autonome en fait dans sa trajectoire conjugale)
 Physique  « Excessivement belle », cheveux noirs et yeux violets, ongles courts « comme ceux d'un homme », sans vernis, stature haute pour une femme, jupe sans ornements. Légère touche masculine en elle du fait notamment d'une petite cicatrice à la commissure droite de la bouche. Voix rauque, accent étranger.  Belle femme, blonde à la coupe asymétrique, tâches de rousseur. En jean ou en jupe, avec une plaque de militaire autour du cou, montre masculine. « Manie le silence comme personne ».  Ni jolie ni laide (début) puis jugée comme une des femmes les plus élégantes d'Espagne à la fin par son allure distinguée. Cheveux sombres, yeux noirs. Au début elle a un maquillage outrancier. Elle apprendra en prison et à sa sortie les bonnes manières avec sa co-détenue. Apprend à s'habiller de façon distinguée, vestes sombres avec jean et talons plats
 Impressions laissées  Beauté envoûtante. Mystérieuse (comparaison avec le félin, « jeune femme diabolique »). Manipulatrice. Sang-froid  Seule, isolée, égoïste, manipulatrice. Sang-froid. Une « garce avec beaucoup de classe »  Femme fragile et angoissée au début du roman. Apprend à gérer inquiétude. Sobre, maîtrise d'elle-même. Sang-froid.
 Origine sociale  Son passé est révélé à la toute fin du roman. Elle raconte que 10 ans auparavant après un amour brisé elle rencontre un homme qui mû par un sentiment de pitié, lui rendit son sourire. Il devient « le père qu'elle n'avait pas connu, le frère qu'elle n'eut jamais, l'époux qu'elle n'aurait jamais ». Pendant 2 ans cet homme bon modèle une femme nouvelle, loin de la petite fille qui pleurait. Il rejoint son pays (marié) mais continue de veiller sur elle, lui laissant une maison. Elle lui doit tout ce qu'elle a et ce qu'elle est. 7 ans passent. Elle avait exprimé l'immensité de sa dette (prête à descendre aux enfers pour lui).  Fille de militaire (colonel en Afrique), « éducation de bonne famille  A vécu dans quartier pauvre de Culiacan (trafic de drogue), au Mexique d'un père espagnol et d'une mère mexicaine. Elle n'a pas été plus loin que l'école primaire. Employée dans une boutique de chapeaux du marché puis changeuse de pesos (violée à 15 ans par des voyous puis par son patron). Elle rencontre un pilote (« le Güero ») et devient sa femme. Ils habitent un quartier fréquenté par les narcos de la classe moyenne. Elle n'a rien à voir avec les trafics de son homme.
 Situation de l'héroïne au moment de la narration  Grande escrimeuse. Quand elle arrive dans la ville, elle s'installe seule, sans parents, en marge de la société mondaine, fortunée mais zones d'ombre : on ignore sa situation matrimoniale...  Etudes d'histoire. Chargée des recherches et acquisitions pour le musée naval de Madrid.  A l'incipit on apprend qu'elle est passée de la misère à l'ascension sociale par son mariage avec un narco, mais celui-ci meurt à l'ouverture du roman, la replaçant dans une situation de relative misère (fuite, employée de bar au Maroc). Toute sa trajectoire pendant le roman ensuite sera une trajectoire d'ascension sociale : elle participe au trafic de haschisch puis dirige un gros trafic de coke à sa sortie de prison (où elle rencontre une autre femme, Pati, qui se charge de son éducation et lui donne des perspectives). Elle devient la « reine du Sud », à la tête d'une organisation.
 A souffert des hommes et de leur domination...  Amour déçu, a souffert. Donateur : situation en réalité de domination  De la domination masculine en général «  tous les hommes que j'ai connus ont toujours prétendu me dire ce que je devais faire ou ne pas faire », « tu n'es pas pire que la plupart des hommes que je connais »  Violée à plusieurs reprises Situation de forte dépendance et de domination du Güero (« le salaud »)
 Les hommes qu'elles font souffrir, qu'elles dominent  Don Jaime Astarloa (maître d'escrime décadent)  Coy (marin désoeuvré)  Devient autonome dans ses relations amoureuses (mais situation dont les partenaires ne semblent pas souffrir). Est avec des partenaires qu'elle domine de plus en plus (collaboratrice de Santiago mais « patronne » de Teo)
Pour citer cette ressource :

Emmanuelle Zolesio, "La figure féminine chez Arturo Pérez Reverte", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), décembre 2008. Consulté le 26/05/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/litterature/litterature-espagnole/auteurs-contemporains/la-figure-feminine-chez-arturo-perez-reverte

Mots-Clés
  • Le maître d'escrime
  • La Reine du Sud
  • Le cimetière des bateaux sans nom
  • personnage féminin
  • rapports sociaux
  • héroïne
  • manipulation
  • domination
  • sociologie