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Art, langue et économie : intérêt de l'interdisciplinarité en cours d'espagnol des affaires

Par Esther Ferrer Montoliu : Maître de Conférences - Université Jean Moulin Lyon 3
Publié par Elodie Pietriga le 14/11/2017
L'objectif de ce travail est d'examiner les possibilités qu'offre l'utilisation de l'histoire des arts comme outil pédagogique dans l'enseignement de l'espagnol des affaires.
Une journée d'étude organisée par Virginie Privas-Bréauté, en partenariat avec l'université Lyon 3, l'IETT et la MILC , et consacrée à l'art et à la transmission des langues et des cultures étrangères s'est tenue le 12 novembre 2015 à la Maison Internationale des Langues et des Cultures (MILC).

Suite à cette journée d'étude, nous publions cet article.

 

L'objectif de ce travail est d'examiner les possibilités qu'offre l'utilisation de l'histoire des arts comme outil pédagogique dans l'enseignement de l'espagnol des affaires.

Prenant pour point de départ le contexte pluridisciplinaire de la formation LEA, on analysera comment la coopération entre disciplines contribue à la créativité, à l'apprentissage culturel et linguistique, et permet d'aborder autrement la résolution des problèmes économiques qui se posent dans la société et les institutions espagnoles. Pour ce faire, on réfléchira à la valeur économique de l'espagnol et on présentera l'exemple de l'art contemporain comme support didactique dans la compréhension de la construction de l'image « made in Spain » .

1. Valeurs pédagogiques de l'art dans l'enseignement de la langue des affaires

Je propose d'étudier l'image de l'Espagne et de son effet « made in » dans le monde dans un cours de langues des affaires de la filière de Langues Étrangères Appliquées (LEA).

Les étudiants de ces formations pluridisciplinaires sont moins attirés par les activités académiques traditionnelles. Ils ont généralement des attentes et des compétences différentes[1] de ceux des filières plus littéraires.

L'atout majeur de la formation L.E.A est sa pluridisciplinarité qui développe des compétences en langues et dans des matières d'application.

La maîtrise de ces matières d’application doit conduire les étudiants à une compréhension approfondie des sociétés respectives des langues étudiées.

Pour les étudiants d’Espagnol-LEA, les aires culturelles concernées sont l’Espagne et l’Amérique latine. Le programme « Espagnol - Langues et Affaires» de l'Université Jean Moulin présenté dans cet article,

« vise à l’acquisition des connaissances des réalités socio-économiques et politico-institutionnelles de l’Espagne auxquelles les entreprises sont confrontées. L’étude de ces dimensions exige de la part des étudiants une maîtrise de la langue espagnole, ainsi que des notions et des théories indispensables pour mener à bien l’analyse. Il s’agit des connaissances qui portent sur l’étude du macro-environnement auquel sont soumises les entreprises qui développent ou vont réaliser leurs activités en Espagne »[2].

Ces études nécessitent donc de promouvoir des compétences qui stimulent la réflexion, l'analyse critique, l'interprétation de la réalité économique et l'anticipation du changement, qui sont fondamentales pour l'apprentissage des matières économiques et commerciales.

En tenant compte de ce contexte, l'objectif de mon travail est de montrer les possibilités qu'offre l'utilisation de l'histoire des arts comme support pédagogique dans l'enseignement de l'espagnol des affaires.

Pour ce faire, je voudrais souligner les atouts des valeurs de l'art dans l'enseignement[3] d'une matière de contenu économique[4]. Il va de soi que l'art aide à comprendre le monde d'une manière émotive, reconnaissant dans chaque auteur et mouvement, les aspects sociaux, culturels et esthétiques qui définissent et caractérisent chaque manifestation artistique. Observer et analyser à chaque époque quel est le comportement et l'attitude des individus et des institutions vers l'art devient une ressource précieuse pour notre objectif.

L'art a la capacité de regrouper des modèles des paradigmes interdisciplinaires dans une perspective multiculturelle qui aident à comprendre les messages des formes symboliques de la culture et de la société. C'est pourquoi, utiliser l'histoire de l'art comme outil didactique dans l'enseignement des réalités socio-économiques apparaît comme un complément pertinent.

Le regard de l'art est capable de relever avec succès les défis de la société et de résoudre avec un esprit critique de nombreux phénomènes de notre culture, jusqu'à leurs propres contradictions.

L'expérience pédagogique abordée dans les lignes qui suivent montre comment l'histoire des arts peut stimuler l'intérêt et inciter à la créativité dans le processus d'apprentissage d'une matière de nature économique.

L'art joue et a toujours joué un rôle éducatif dans l'histoire en offrant des manières de voir inédites. Sa valeur en tant que paradigme éducatif et phénomène de communication s'appuie sur la diffusion des images. Or, aujourd'hui, les images occupent une place importante dans la culture des pays développés. Adopter des contenus artistiques dans des matières non artistiques peut améliorer les habilités pour l’innovation comme le congrès de l'OCDE[5] « OECD Workshop on Education Workshop on Education for innovation: the role of arts and STEM education », organisé à Paris en 2011, l'a préconisé. Cela contribue à la créativité, à l'apprentissage culturel et linguistique, et permet d'aborder autrement la résolution des problèmes économiques qui se posent dans la société et les institutions espagnoles.

2. L'art d'enseigner l'espagnol des affaires : l'exemple des arts plastiques comme support didactique pour la compréhension de l'effet « made in Spain »

Prenant pour point de départ le programme d'espagnol Langue et Affaires de 3ème année de licence de l'Université Lyon 3 (fig.1) qui repose sur l'analyse PESTEL[6] (fig.2) et ses six dimensions (politique, économique, socioculturelle, légale, technologique et écologique) et qui est consacré à l'étude du macro-environnement de l'entreprise et de la réalité socio-économique de l'Espagne contemporaine. J'aborderai la partie cinq du programme, l’effet « made in Spain », les limites internes de l’internationalisation et l’image de l’Espagne dans le monde[7]. Plus concrètement, je présenterai une réflexion autour de la valeur ajoutée de l'art contemporain dans la construction de l'image « made in Spain » et de sa projection à l'étranger.

La thématique choisie a été programmée pour un cours magistral mais peut s'adapter aussi à une séance de TD. L'objectif principal a été de promouvoir la construction du savoir non par la mémorisation de contenus mais par la corrélation de concepts. Il s’agit de comprendre l’information socio-économique, culturelle et politico-économique, de la sélectionner, de l’analyser à l’aide de quelques repères théoriques et d’en cerner les effets et enjeux. La présentation magistrale vise à expliquer les concepts, les interdépendances analytiques ainsi que les données clés que les élèves doivent apprendre à gérer.
Le sujet abordé est axé sur la compréhension des facteurs socio-économiques, culturels et artistiques agissant sur l'effet « made in Spain » dans le monde. Cette lecture doit être effectuée en tenant compte de l'action culturelle promue à l'extérieur. Les paragraphes qui suivent présentent les concepts clés étudiés pour aborder le sujet.

2.1. Le pouvoir intangible de la culture et la valeur économique de l'espagnol

L’Espagne joue un rôle très dynamique à l'étranger grâce à sa modernisation, notamment après la transition démocratique et son développement économique. Ces éléments lui ont permis d'améliorer sa valeur à l'étranger. Cependant, malgré l'internationalisation de sa politique et de son économie, certains aspects restent encore méconnus à l'étranger. Disons qu'il n'y a pas de véritable correspondance entre l'image réelle et l'image que nous avons de l'Espagne à l'étranger, surtout dans sa dimension économique[8].

Mais il y a une exception : sa culture. La dimension culturelle apparaît en effet comme un facteur stratégique dans la perception de l'Espagne dans le monde. Une simple comparaison le montre. Si nous pensons à l'Allemagne, nous l’identifions avec sa technologie, l'efficacité de ses voitures et de ses appareils électriques. Par contre, si nous pensons à l'Espagne, l'image la plus significative qui la représente, c'est sa culture dans ses différentes manifestations.

Le dernier index de réputation et des études récentes[9] montrent que, malgré la situation de crise actuelle, son image en tant que puissance culturelle reste intacte, l'Espagne occupant la sixième place dans le classement mondial des cultures les mieux évaluées.

Il faut considérer alors la culture comme un véritable actif-pays pour internationaliser et améliorer l'image de l'Espagne à l'étranger.

Dans le secteur culturel, l'art et en particulier les arts plastiques, s'annoncent comme une valeur ajoutée sûre pour la marque Espagne , étant donné que la production artistique espagnole dans ses différentes facettes a toujours contribué à créer une image de l'Espagne au prestige international, car exporter la créativité et l'excellence signifie délivrer un message positif pour la projection de son image à l'extérieur[10].

Intéressons-nous de plus près à présent à l'image de l'art contemporain espagnol, à sa visibilité à l'extérieur, et précisons son rôle comme actif-pays[11].

Je voudrais commencer par une réflexion préliminaire sur le pouvoir intangible de la culture en le rapprochant de l'économie.

Aujourd'hui, la culture est une partie essentielle des économies développées, et le développement culturel va de pair avec le développement économique. La culture peut constituer un facteur stratégique de premier ordre. C'est le « soft power » (pouvoir en douceur) établi par Joseph Nye[12]. Dans notre contexte, il s'agit d'une manière indirecte d'exercer le pouvoir à partir de la popularité de la production artistique, cinématographique, gastronomique ou scientifique.

Un exemple du « soft power » espagnol, c'est le nouveau prestige international de la langue espagnole et l'importance de sa valeur économique dans le monde[13]. La langue représente bien plus qu'un signe d’identité et de civilisation. C'est un facteur économique fort. L'intérêt pour l'apprentissage de l'espagnol par un public grandissant, dont de nombreux cadres, a été un avantage à l'heure d'internationaliser son économie.

Le rapport de cette année de l'Institut Cervantes : L'espagnol, une Langue Vivante[14], le montre. Il reconnaît les trois fonctions économiques de la langue : la langue comme marché (concernant l'enseignement de la langue et les activités commerciales associées) ; la langue comme support de communication et de création (les industries culturelles) ; enfin la langue pour le commerce, puisqu'elle facilite les investissements internationaux. La langue est ainsi devenue un puissant argument que nous pouvons aborder de façon multifocale.

Dès la diffusion par l'Institut Cervantes de la compétitivité des écoles de commerce espagnoles, ces écoles connaissent alors un afflux d'étudiants étrangers qui viennent suivrent des cursus en espagnol. Le secteur de l'édition est également représentatif. En 2006, selon le classement publié par la New York Times Review, entre les livres les plus lus du monde, trois étaient espagnols sur une liste de dix[15]. Cela montre que la promotion de la langue espagnole apporte des avantages économiques avec les diverses industries liées à la langue et à la culture espagnoles. Elle génère autour du 15 % du PIB espagnol. Cela confirme que la culture est bel et bien l'une des dimensions dans lesquelles l'image de l'Espagne se forge.

L’Espagne est connue par son patrimoine artistique et par les grands artistes qui l'ont représentée. C'est pourquoi on l'associe fréquemment à ses peintres renommés comme Velázquez, Miró, Picasso, Goya ou Dalí.

De ce point de vue, l'art apparaît comme un facteur clé pour la diffusion de l'image de l'Espagne à l'étranger. Dans le panorama de l'art espagnol contemporain, la création et l'innovation sont devenues des éléments clés. Et cette nouvelle image moderne de l'Espagne, éloignée des vieux clichés, est en lien avec une autre des dimensions de l'art contemporain qui, peu à peu, gagne du terrain : la dimension économique[16].

L'art a cessé d'être une espèce d'île autonome et est devenu l'une des principales ressources économiques de l'Espagne. L'art espagnol se vend bien sur le marché international de l'art.

La mise en place d'espaces et d'initiatives interculturels ont permis de relier la créativité avec d'autres niveaux de la chaîne de production culturelle. Il est vrai que les arts plastiques ont toujours fonctionné de manière plus indépendante et éloignées de la notion d'industrie culturelle que d'autres domaines de la culture comme le cinéma ou les maisons d'édition. Mais au cours des dernières décennies, la situation a changé. Les nouveaux modes du marché de l'art ont conditionné la confusion entre la valeur économique de l'art et la valeur plastique et artistique. Nous vivons dans une époque où le plus important, c'est l'esthétique, où tout peut être considéré comme « Art » (la mode, la bande dessinée, la cuisine, la publicité) et où il n'est plus demandé à l'artiste de transmettre un contenu philosophique ou social[17].

L'important est ce qui est ludique, bien qu'il y ait parallèlement des discours esthétiques profonds et intéressants.

Par conséquent, l'augmentation de la consommation de la culture facilite l’accroissement du marché et d'une offre de propositions qui, d'une certaine manière et par le biais de divers moyens d'expression, interprètent l'essence de l'Espagne et de l'espagnol.

2.2. L''image de l'art contemporain espagnol dans le monde

Quelle est l'image de l'art contemporain espagnol à l'étranger[18] ? Quel rôle joue l'art contemporain dans la construction de l'image de l'Espagne? La clé de lecture pour comprendre l'image de l'art contemporain espagnol à l'extérieur repose sur deux considérations. D'un côté, le spectateur international a une vision imprécise de l'horizon de la création espagnole au XXe et XXIe siècles. De l'autre, son image est conditionnée par le rapport que l'Espagne a toujours entretenu avec la modernité.

Sur cette base, je vais essayer d'offrir une lecture synthétique de la contemporanéité et des aspects les plus originaux de l'art espagnol en fonction des courants artistiques internationaux les plus remarquables qui ont marqué la réalité artistique de l'Espagne au cours des deux derniers siècles. Cette lecture doit être effectuée en tenant compte de l'action culturelle promue à l'extérieur[19].

Avec les processus de mondialisation se sont multipliés les projets et les manifestations artistiques. Pour l'Espagne, exposer le travail de ses meilleurs créateurs a des précédents historiques.

À l'Exposition Universelle de Paris de 1937, le pavillon de l’Espagne fut particulièrement riche et marquant. Dans le même espace étaient présentées des œuvres comme Guernica de Picasso, le « mural » aujourd'hui disparu de Joan Miró, Pagès catalan en révolte, ainsi que d'autres œuvres majeures. L'objectif était d'attirer l'attention sur la situation espagnole.

Cette exposition représente deux choses : d'une part, elle met en évidence l'un des événements qui ont marqué l'image de l'Espagne à l'extérieur : la guerre civile. De l'autre, elle met en valeur des artistes qui ont joué un rôle important dans le développement de l'art moderne pendant les premières décennies du XXème siècle.

Et cela nous donne la principale clé de lecture qui a pesé sur l'image extérieure de l'art espagnol : les relations difficiles établies entre l'Espagne et la modernité. Voilà pourquoi il est nécessaire, pour bien comprendre et voir l’œuvre des artistes espagnols, de prendre en compte également le contexte socio-historique qui a marqué et la vie et l'œuvre de ces artistes.

Mais après la « sécheresse » des années de guerre et d'après-guerre, on peut analyser la politique artistique des années 1950 et 1960[20] à travers deux faits fondamentaux : d'une part, certains secteurs intellectuels historiquement liés à la Phalange espagnole continuent à organiser des expositions sur les grands maîtres historiques de la peinture espagnole.

D'autre part, l'organisation d'une série d'expositions plus proches de l'art abstrait ; trois biennales latino-américaines (Madrid en 1951, La Havane en 1953 et Barcelone en 1955) seront utilisées par le régime franquiste comme lettre de présentation pour tenter de gagner le soutien des États-Unis et la participation aux biennales de Venise et de Sao-Paulo.

De cette façon, les principales institutions culturelles américaines commencent à prêter attention aux travaux des groupes “Le Paso” à Madrid ou le “Dau au Set” à Barcelone, dont les membres font un art abstrait, tourné vers l'extérieur, individualiste, et par lequel ils ne peuvent être accusés de transmettre des messages politiques[21]. C'est ainsi qu'à la Biennale de Venise de 1958 le pavillon espagnol est consacré comme une étoile incontestable par sa modernité et son innovation, surprenant les critiques d'art du monde entier. Eduardo Chillida et Antoni Tàpies obtiennent alors les premiers prix.

La Biennale de Venise de 1958 a été un succès historique en ce qui concerne l'image de l'art espagnol à l'étranger et a ouvert une étape de protection officielle de l'art abstrait qui s'est manifesté dans toute une série d'expositions tenues dans le monde entier à partir de 1959.

En 1960, sont organisées trois autres grandes expositions à New York auxquelles participent les artistes espagnols les plus représentatifs de l'époque, en diffusant l'idée que l'Espagne a réussi à triompher dans la capitale de l'art moderne. D'autres expositions d'art espagnol sont alors organisées à travers l'Europe.

De cette manière, le gouvernement franquiste avait réussi son principal objectif : développer un processus d'internationalisation de l'art espagnol par des propositions esthétiques dépolitisées, qui, en outre, étaient facilement assimilables par le marché commercial international.

L'image des arts plastiques espagnols à l'extérieur a changé au fur et à mesure qu'ils se faisaient connaître dans le paysage artistique international. La production artistique espagnole était reçue parfois avec étonnement, étant donné qu'elle provenait d'un pays qui était alors une dictature.

À la fin des années 60 et de la décennie des années 70 s'opère un changement radical dans l'art espagnol mené par une génération représentée essentiellement par l’œuvre de “El Equipo Crónica”, d’Eduardo Arroyo et d'autres figures comme le peintre Juan Genovés qui marquent une rupture esthétique radicale avec l'avant-garde précédente. Ils ne se libèrent pas toutefois de l'engagement politique. Ils utilisent un langage de dénonciation politique et sociale favorisant un art proche du peuple. C'est une peinture réaliste-figurative très proche du Pop Art américain et européen.

“El Equipo Crónica” était à peine connu en Europe. Sa première exposition hors d'Espagne a eu lieu en 1965 à Paris. Ils on participé plus tard à d'autres expositions. Le groupe représente le point culminant de l'art de la guerre. La crainte d'une intervention américaine dans la politique espagnole avait diminué l'appréciation de tout le Pop Art en Espagne.

Toutefois, la motivation et l'intention du Pop Art américain n'était pas d'encourager la consommation et la culture de masse, mais plutôt de les critiquer. Ils étaient considérés encore comme des clichés aussi erronés que l'idée que l'Espagne était totalement découplée de l'Occident pendant la dictature, même dans ses derniers temps de transition vers la démocratie.

Les années 70 ont été une époque de grande activité dans laquelle l'artiste est pour ainsi dire rentré dans la normalité. Les artistes ont commencé à peindre par plaisir et non plus par protestation. Cette nouvelle manière de sentir et de voir la peinture, qu'on a appelée post-moderniste, et qui dans une certaine mesure est restée cachée hors d'Espagne, a favorisé plutôt un retour à la peinture figurative. Parmi les artistes les plus internationaux de l'époque, il y a, entre autres, Luis Gordillo et Carlos Alcolea.

Évidemment, on ne peut limiter à eux seuls tout ce qu'il y a eu d'intéressant et de nouveau à l'époque. L'important, c'est de souligner que s'est produit un changement du public et des institutions espagnoles concernant l'art actuel, national et international. Cela a facilité la diffusion et l'ouverture des années 80.

L'intérêt qu'a suscité à l'étranger la transition démocratique a également touché l'art espagnol. Dans les années 80, on a tenté de mettre en place un autre processus d'internationalisation de l'art espagnol.

C'est pourquoi il a fallu le désactiver de la charge idéologique et politique de la décennie des années soixante-dix. Après la victoire du PSOE (Parti Socialiste ouvrier espagnol) en 1982[22], le budget du Ministère de la culture s'est accru. Mais cette augmentation, au lieu de promouvoir la production esthétique, a servi à financer la carrière de certains artistes et a permis la création de nouveaux musées et de nouvelles institutions artistiques.

Trois expositions internationales sont importantes à l'époque : Art espagnol actuel, Europalia et Kaléidoscope espagnol qui ont été présentées dans différentes régions du monde. Grâce à ces expositions, s'exportait une idée très concrète. Au niveau officiel, on voulait associer à l'Espagne l'image d'un art de grande qualité. Un modèle profondément stéréotypé qui reposait sur trois grandes valeurs : le mythe de la jeunesse, le mythe de la modernité (ce qui était « in ») et le mythe de ce qui était espagnol.

Cette construction stéréotypée d'un modèle d'art espagnol contemporain de qualité correspondait à la conjoncture historique que le pays traversait à ce moment : l'accès à la Communauté Économique Européenne. Cette manière de comprendre l'art et les artistes a engendré ce qu'on pourrait appeler une culture-slogan, à la fois commerciale, médiatique et idéologique[23].

Il est intéressant de remarquer également que les premières éditions d'ARCO (Salon International d'Art contemporain), qui représente le tissu commercial et industriel des pratiques artistiques, s'exportent à l'international. Miquel Barceló, José Mª Sicilia, Miguel Solano et Juan Muñoz peuvent être considérés comme la première génération de jeunes artistes pleinement intégrés dans le circuit international. C'est pourquoi aujourd'hui le public étranger peut se sentir proche d'eux.

Et nous arrivons à l'heure actuelle. Les artistes les plus représentatifs de ces dernières années expriment clairement dans leur production cette mondialisation en tant que thématique et proposition. Ils sont entièrement en phase avec la production artistique mondiale. Cette nouvelle génération d'artistes, qu'on nomme “incroyante” - Descreída -, née à la fin des années 90, pratique l'hybridation en mélangeant diverses techniques : la peinture, la photographie, la vidéo et les installations.

Beaucoup parmi ces artistes ont exposé à l'étranger, surtout dans des expositions collectives. L'exposition la plus importante du moment a été Big Sud, organisée à Berlin en 2001 et qui a consacré au niveau international cette nouvelle génération après celle de Miguel Barceló.

Les premières expositions individuelles institutionnelles de cette génération, organisées à l'étranger, ont été celles de Javier Pérez à Strasbourg en 1997, de Susy Gómez à Nice en 1999 et d'Eulàlia Valldosera à Rotterdam en 2000. Elles ont marqué une changement de génération, bien que, comme nous le disions juste avant, aucun d'eux ne s'est vu proposer de grande rétrospective itinérante.

Outre les artistes cités, nous pouvons en ajouter d'autres vivant à l'étranger comme Dora García en Belgique qui, dans la plupart des cas, ont développé leur carrière dans ces pays en travaillant avec des galeries sur place.

Certains artistes espagnols encore plus jeunes ont commencé leur carrière directement à l'étranger, en s'installant dans les villes où ils ont étudié, comme Londres ou Berlin.

2.3. La valeur ajoutée de l'art dans l'internationalisation de l'économie espagnole

Dans ce travail consistant à mettre en relief l'importance de l'art dans la construction de l'image de l'Espagne, nous avons constaté que perception et réalité ne coïncidaient pas pleinement.

L’Espagne a toujours été une puissance culturelle indépendante de ses réussites et échecs politiques ou économiques. Nous avons vu comment l'art a contribué et contribue à une perception positive de l'Espagne à l'étranger, renforçant à son tour son image en tant que pays singulier.

C'est paradoxal, mais le poids réel de la culture et des arts plastiques au niveau macroéconomique est énorme. Selon les mises à jour du Compte satellite de la culture publié par le Ministère de la Culture espagnol en 2012[24], la contribution des arts plastiques au PIB est de 15,1 %, ce qui représente un pourcentage important pour un secteur qui subit de constantes transformations.

Mon analyse a insisté sur le fait qu'on doit commencer à considérer les arts plastiques comme un secteur émergeant, comme un territoire stratégique, capable de générer de la richesse et de l'innovation, avec un énorme potentiel via le MEC (Ministère de la Culture) et l'Institut d'Art Contemporain[25]. Ces deux acteurs ont déjà commencé à travailler ensemble en rapprochant le monde professionnel de l'art et de l'Université.
Ils appellent à la conception d'une stratégie cohérente pour le secteur créatif et ont établi une série de recommandations qui visent à encourager le potentiel de l'économie culturelle en se rapprochant du monde de l'entreprise[26].

Comment faut-il travailler pour améliorer l'image de l'Espagne à l'étranger à partir de son image artistique?

Il y a encore certains obstacles à surmonter pour améliorer la perception de l'Espagne à l'étranger depuis son image artistique. Et le principal, c'est la visibilité des artistes espagnols, dont beaucoup sont trop méconnus sur la scène internationale.

Tout d'abord, le problème, c'est qu'en Espagne, on manque d'une tradition d'internationalisation, et cela est lié à un deuxième problème qui vient de son traditionnel complexe d'infériorité pour prétendre à l'international. On l'appelle “le mal de l'autre”. On pense que tout ce qui est fait hors d'Espagne est beaucoup mieux. En outre, on vend mal l'image de l'espagnol. Par conséquent, il faut améliorer la nécessité d'améliorer les projets que nous présentons pour nous internationaliser.

Ces problèmes de définition des objectifs génèrent des problèmes ayant des répercussions négatives sur notre image dans le contexte international. Par conséquent, pour améliorer l'image et la présence de l'art espagnol à l'étranger, il est nécessaire de disposer d'une structure et d'une communication forte pour être capable de traverser sans mal les changements des gouvernements et des administrations. Cela suppose une bonne gestion des politiques publiques.

Il serait également souhaitable de favoriser les projets de moindre envergure mais avec plus de continuité au lieu de privilégier systématiquement des événements à grande échelle, plus spectaculaires, mais qui sont plus coûteux.

Pour terminer, peut-être qu’une solution pour le renforcement de l'image de l'art espagnol, c'est d'oublier de vouloir imiter ce qu'on fait dans les grands centres culturels ailleurs et regarder vers l'intérieur, car cela signifie savoir exporter ce que l'on est, reconnaître son identité, assurer une image unitaire qui bénéficiera sans aucun doute à la projection de la marque Espagne à l'étranger.

En conclusion, j'espère avoir montré l'intérêt d'utiliser l'histoire de l'art comme support pédagogique dans l'enseignement de l'espagnol des affaires dans un cours de la licence LEA.

Notre expérience a mis en évidence que l'art favorise l'analyse critique, l'identification des relations entre les dimensions économiques, sociales, politiques et culturelles dans la résolution d'un problème de développement économique (dans notre cas, l'internationalisation et l'effet « made in » de l'économie espagnole) et en outre, stimule la créativité, la capacité d'appliquer des stratégies alternatives, et favorise la découverte de contextes de remplacement pour la résolution de problèmes économiques. En bref, cette démarche peut susciter la motivation parmi un public d'étudiants peu intéressés d'ordinaire par les thématiques culturelles et artistiques.

Figures

Fig.2. Analyse PESTEL

Notes

[1] Voir Rault (2014)

[2] Cité par Elíes Furió dans le programme du cours: URL: http://facdeslangues.univ-lyon3.fr/formation/1416061-espagnol-langues-et-affaires-152343.kjsp?RH=LAN-FORM

[3] Pour une réflexion à ce propos voir Huerta (2002)

[4] Le rapport entre l'art et l'enseignement de l'économie a été traité par Arriba (2014)

[5] OECD (2011)

[6] La méthode PESTEL est utilisée lors de l'analyse d'un environnement ou encore pour réaliser une étude pays. PESTEL est l'acronyme des différents domaines de l'environnement à étudier pour réaliser une étude pays complète. L'analyse PEST peut être utilisée pour l'entreprise et la planification stratégique, la planification Marketing, le développement d'activités et de produits, ainsi que la recherche

[7] Sur le sujet voir le travail de Alonso (2014)

[8] La dimensión économique de l'espagnol a été étudié par Alonso (2005)

[9] Cité dans Espinosa de los Monteros, E. (2012)

[10] Voir mon travail précédent Ferrer (2014)

[11] Le terme actif-pays fait référence aux valeurs intangibles qu'un pays possède et qui peuvent générer des atouts et des bénefices.

[12] Concept développé par le professeur Joseph Nye et utilisé en relations internationales. Ici entendu comme la capacité d'un acteur politique d'influencer indirectement le comportement d'un autre acteur à travers des moyens non coercitifs (dans notre cas, la culture)

[13] Sur la valeur de la langue comme instrument pour l'internationalisation voir Jiménez (2012)

[14] Consulter le dernier rapport de l'Instituto Cervantes (2015)

[15] Cité dans Miranda (2010), p. 160

[16] Pour avoir un horizon de la dimension économique des arts visuelles en Espagne voir AAVC (2006)

[17] Lire l'article de (Voz, 2008)

[18] Une réfléxion plus approfondie a été faite dans mon travail cité Ferrer (2014)

[19] Voir Bonet, (2003)

[20] Voir Marzo, (2006)

[21] Étudié dans Desacuerdos, (2003).

[22] Comme travail de référence consulter : Rubio (2003).

[23] Concepts traités dans Desacuerdos, (2003)

[24] Consulter le rapport du MCE (2012)

[25] Voir le projet détaillé dans IAC (2011)

[26] Voir le projet « Art et entreprise » de la Fundación Lázaro Galdiano et Arts Partners URL : http://www.culturayalianzas.es/arte-y-empresa-colaboracion-con-la-fundacion-lazaro-galdiano-2/

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Pour citer cette ressource :

Esther Ferrer Montoliu, "Art, langue et économie : intérêt de l'interdisciplinarité en cours d'espagnol des affaires", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), novembre 2017. Consulté le 23/09/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/langue/didactique/enseignement-de-lespagnol/art-langue-et-economie-interet-de-l-interdisciplinarite-en-cours-d-espagnol-des-affaires