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"Le crime des crimes" : les mécanismes de la disparition forcée sous la dictature civico-militaire argentine

Par Amandine Cerutti : Professeur agrégée et doctorante en Civilisation Latinoaméricaine - Université de Limoges
Publié par Elodie Pietriga le 09/05/2016
Tout au long des années de plomb en Argentine (1976-1983), une violence souterraine, clandestine et silencieuse règne dans le pays, par le biais de la généralisation de la « disparition forcée ». Cette méthodologie criminelle se cristallise en une multitude de stratégies mises en œuvre par la junte militaire au pouvoir. Le présent travail s'efforcera de mettre en lumière ces mécanismes silencieux.
« La desaparición forzada de personas es el crimen de crímenes. »
(Nora Cortiñas - Madres de Plaza de Mayo Línea Fundadora)
 

Introduction

L'Argentine de 1976, où sévit une violence politique d'un gouvernement péroniste devenu fascisant, entre dans la période la plus sombre de son histoire. Pendant sept longues années, le pays va vivre sous le joug d'une dictature civico-militaire dont les méthodes, plus totalitaires que jamais, vont laisser une marque indélébile dans l'imaginaire collectif du pays. Sous le joug du terrorisme d'État. Le 24 mars 1976, les forces armées renversent le gouvernement d'Isabel Perón par un coup d'état et s'octroient aussitôt les pleins pouvoirs. Jorge Rafael Videla, proclamé président de la junte militaire, prétend redonner au peuple argentin sa souveraineté nationale en entamant ce que les forces armées ont baptisé « Processus de Réorganisation Nationale ». Un euphémisme, qui va en réalité signifier la traque des citoyens argentins, et tout particulièrement de ceux qui sont liés de près ou de loin à des activités politiques ou syndicales de tendance socialiste, péroniste, ou marxiste-guévariste. Ce que la société de l'époque perçoit comme une mesure provisoire, le temps que de nouvelles élections soient organisées, correspond en réalité au début d'une période de répression des plus sanglantes, au nom de la défense de la « Sécurité Nationale » et des valeurs « chrétiennes et occidentales ».

L'armée et les forces de police entreprennent de semer la terreur pour pouvoir contrôler la société civile. Imprégnés de théories anti-subversives, ils sont convaincus que la population argentine est dévorée « d'ennemis internes » dont les idées mettent en danger la sécurité du pays : le gouvernement estime que tous ces ennemis potentiels doivent disparaître. La traque des Montoneros et des membres de l'ERP-PRT, deux importants mouvements révolutionnaires nés à la fin des années soixante, devient particulièrement acharnée. Mais la « psychose » militaire de la « révolution marxiste » ne connaît aucune limite : aux yeux de la junte, n'importe quel individu peut représenter un ennemi interne potentiel, sans nécessairement avoir d'activité politique connue. Sans distinction d'âge, de sexe ou encore d'activité professionnelle. En ce sens, les propos du général Ibérico Saint Jean, nommé gouverneur de la province de Buenos Aires pendant la dictature, sont très révélateurs de cette logique : « Nous éliminerons d'abord tous les subversifs, puis nous éliminerons leurs collaborateurs, puis les sympathisants, puis les indifférents, et enfin, les indécis » (Garzón et Romero, 2008, 163). Le rapport officiel argentin de la Commission Nationale sur la Disparitions de Personnes (CONADEP), Nunca Más, montre également que de nombreuses victimes de la répression en Argentine ne menaient aucune activité politique : ni au sein d'un parti, ni d'une association, ni même au sein d'un syndicat.

Tout au long des années de plomb, les militaires argentins, afin que leurs agissements n'alertent ni la communauté internationale ni les organisations de défense des droits de l'homme, vont faire régner dans le pays une violence souterraine, clandestine, officieuse, silencieuse. Et ce, par la généralisation de la « disparition forcée ». Cette méthodologie criminelle se cristallise en une multitude de mécanismes minutieusement calculés, prémédités, semblables aux rouages d'une horloge, grâce auxquels les forces armées vont faire régner la désinformation et l'impunité pour mieux paralyser la société argentine dans son ensemble. Le présent travail s'efforce de mettre en lumière ces multiples mécanismes silencieux, par lesquels des dizaines de milliers de citoyens argentins vont « disparaître» pendant la dictature. Nous tenons à remercier ceux qui nous ont permis de recueillir les témoignages que nous citons dans ce travail.

1. "Disparaître"

La disparition forcée est la quintessence du terrorisme d'État. Elle constitue son illustration la plus sombre, mais aussi la plus complexe, dans la mesure où il s'agit d'un plan d'extermination massif, planifié et prémédité, réunissant en soi une multiplicité de crimes. Selon une définition des Nations Unies (2007), la disparition forcée fait référence à :

« [...] l'arrestation, séquestration, ou toute autre forme de privation de liberté exercée par des agents de l'État, ou par des personnes ou groupes de personnes agissant avec l'autorisation, le soutien ou l'acquiescement de l'État, suivie du refus de reconnaître ladite privation de liberté ou bien de l'occultation du sort ou de l'endroit où se trouve la personne disparue, en la soustrayant ainsi à la protection de la loi. »

Dès mars 1976, les disparitions se multiplient sur tout le territoire argentin, et plus particulièrement dans la capitale et ses alentours, où vit environ un tiers de la population. Cette répression systématique va de pair avec une stratégie de désinformation permanente. « ¿ Dónde están ? » Où sont les disparus ? Sont-ils en vie ? Où ont-ils été emmenés ? Ces questions hantent l'Argentine et restent sans réponse. Les détenus-disparus ne sont jamais reconnus comme prisonniers, et le pouvoir militaire nie leur existence. Toute information au sujet du lieu ou du motif de leur détention est systématiquement détournée, transformée, niée. « Por algo será » (''il doit bien y avoir une raison''), martèlent les militaires à l'intention de ceux qui cherchent à s'enquérir du sort de leurs êtres chers. Soustraits à la protection de la loi, les disparus font désormais partie, pour reprendre les termes de l'Institut Inter-américain des Droits de l'Homme, « d'un monde clandestin, où règnent l'arbitraire et le crime, et dans lequel les lois de cohésion sociale et humaine semblent n'avoir jamais existé » (Molina et Theissen, in Instituto Interamericano de Derechos Humanos, 2007, 144).

D'un point de vue étymologique et linguistique, le terme « disparaître » fait référence, de façon intrinsèque, à l'incertitude et à l'imprécision. Ainsi, le dictionnaire de la langue française Littré le définit-il comme suit :

  • Cesser de paraître, d'être visible.
  •  Par extension, cesser d'être, d'exister.
  •  (Fig.) Être éclipsé, effacé.
  • Se retirer, s'éloigner.
  • Venir à manquer subitement, en parlant des personnes.

Quant au terme de disparu, il se définit comme suit : « qui ne paraît plus, qui n'est plus visible ». Ces différentes définitions peuvent d'emblée rendre compte de la complexité de ce terme pourtant simple. Les disparus, parce qu'ils ne sont ''plus visibles'', ''n'existent plus'', pour ainsi dire. Mais ils ne sont pas morts pour autant, dans la mesure où leur décès n'est jamais reconnu et où leurs corps sont introuvables. Leur sort est donc fondé sur une grande ambivalence entre la vie et la mort, sur le mystère, l'incertitude, l'inexplicable. Les disparus ''ne sont plus là'', ne sont ''nulle part''. Ainsi, la disparition forcée de personnes remet profondément en question le rôle de l'État. L'État, en théorie garant de l'ordre social, devient le responsable silencieux de crimes de masse. C'est en ce sens que les Nations Unies ont insisté sur le fait que les délits de disparition forcée « affectent les valeurs les plus profondes de toute société respectueuse de la primauté du droit, des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et que leur pratique systématique constitue un crime contre l'humanité» (Instituto Interamericano de Derechos Humanos, 2007, 141). Cette méthodologie contribue à alimenter un climat constant de terreur et, pour reprendre les termes d'un survivant avec qui nous nous sommes entretenue en 2013, « à déchirer peu à peu le tissu social du peuple » (Enrique Mario Fukman, entretien personnel).

2. Les premiers rouages des disparitions forcées

Les enlèvements (secuestros), qui vont de pair avec les intenses activités de renseignement des militaires, constituent, d'une certaine manière, le premier maillon de la chaîne des disparitions forcées. Après avoir enquêté sur les suspects potentiels, l'objectif des militaires est d'agir sans témoins, ou le moins possible : ceux qui, d'aventure, assistent à des enlèvements ou à des actes de violence de la part des militaires sont eux aussi systématiquement menacés de mort ou emprisonnés. Afin d'opérer dans une plus grande clandestinité, les enlèvements se produisent la plupart du temps à des heures très tardives ou de nuit : dans 62% des cas. Ce sont les patotas, petits groupes constitués de cinq ou six militaires ou agents, vêtus quasi-systématiquement en civil, qui réalisent les opérations d'enlèvement. Plusieurs groupes peuvent parfois intervenir simultanément, et mener des opérations réunissant parfois jusqu'à cinquante militaires et policiers. Les cibles des militaires sont enlevées à leur domicile, sur la voie publique, sur leur lieu de travail, ou encore leur lieu d'étude (lycéens et étudiants).

Comme le souligne le rapport de la CONADEP, les patotas sont systématiquement en possession de tout un arsenal au moment des enlèvements, et armées de façon disproportionnée par rapport à la dangerosité supposée de leur(s) victime(s) : toutes sortes d'armes à feu, grenades, bombes, quand leurs suspects, le plus souvent, ne possèdent pas d'armes. Dans certains cas, un hélicoptère survole la zone où a lieu l'opération. Cette démesure dans l'armement a évidemment pour objet de terroriser les proches ou la famille des victimes, ainsi que l'ensemble du voisinage. Les militaires ont également pour habitude de couper l'électricité dans l'ensemble du quartier où doit intervenir une patota. À l'issue des arrestations ou des actions répressives, le quartier se retrouve généralement sous surveillance militaire, parfois pendant plusieurs mois.

Les informations relatives aux enlèvements et à la répression sont totalement contrôlées par les autorités et par les médias. Une stratégie qui contribue très fortement à la stigmatisation des victimes et de leurs familles. De nombreuses campagnes médiatiques tendent en effet à « montrer du doigt » les disparus, tout en entretenant un climat d'incertitude à leur sujet. Les militaires répandent différents discours de propagande par le biais de la presse, de la radio ou encore de la télévision, et insinuent que c'est ''parce qu'ils le méritent'' que certains citoyens disparaissent, quand il n'arrive rien à ceux qui ''se tiennent tranquilles''. Cette politique de désinformation a un impact très fort sur l'ensemble de la société : elle entretient une atmosphe?re de peur, de silence et d'incertitude ; elle vise également la subjectivité des individus en véhiculant un discours qui banalise une violence bien réelle.

Les personnes capturées par les juntes militaires sont emmenées dans des Centres Clandestins de Détention : camps de concentration, conçus essentiellement pour pratiquer la torture et arracher quelque renseignement aux détenus, si minime qu'il fût, dans l'obsession d'étendre la répression et d'anéantir, peu à peu, toute forme de résistance politique. C'est le plus souvent à bord d'une Ford Falcon dépourvue de plaque d'immatriculation que les militaires emmènent leurs victimes vers un lieu de détention. Les captifs ont généralement les yeux bandés ou sont enfermés dans le coffre de la voiture, afin qu'ils ne puissent pas identifier les alentours.

Selon le rapport officiel de la CONADEP, Nunca Más, il y aurait eu près de cinq cents centres clandestins de détention sur l'ensemble du territoire argentin. Le plus souvent, ils sont établis dans les casernes militaires ou près de celles-ci, et plus particulièrement dans les villes les plus importantes d'Argentine : Buenos Aires, La Plata, Córdoba (ville où a fonctionné l'important centre clandestin « La Perla »), Rosario, Corrientes, Tucumán, Mendoza, Neuquén. L'activité répressive et concentrationnaire est particulièrement féroce à Buenos Aires (Capitale Fédérale et Province). L'ESMA (Escuela Superior de Mecánica de la Armada), ''El Atlético'', ''Automotores Orletti'' et ''El Olimpo'' sont les principaux centres clandestins de la Capitale Fédérale. Quant à la province de Buenos Aires, elle en compte également un très grand nombre : ''El Banco'', ''Campo de Mayo'', ''El Vesuvio'', ou ''La Cacha'', pour ne citer que certains d'entre eux.

L'ESMA, plus grand centre clandestin de tout le pays, est tristement célèbre en Argentine. Cette structure, qui fonctionne comme un lieu de formation pour les militaires, va devenir le centre névralgique des activités de renseignement de la junte. À partir de 1976, l'endroit fonctionne à la fois comme école militaire et comme camp de concentration. Plus de cinq mille personnes y seront retenues prisonnières, y compris des femmes enceintes (plusieurs centaines).

3. La disparition en tant que système concentrationnaire

L'étude des espaces concentrationnaires dépend presque exclusivement des témoignages. La plupart des tortionnaires se sont tus à ce sujet, ou ont constamment nié les faits. Les survivants ont hérité de la tâche extrêmement ardue de devoir raconter l'horreur et l'indicible. Si de nombreux survivants ont témoigné, d'autres n'y sont pas parvenus. Comme le souligne Miriam Lewin, ex-détenue et auteure de plusieurs ouvrages sur le système concentrationnaire argentin, chaque expérience de détention est différente, et il existe, d'une certaine manière, autant de camps de concentration que de personnes qui y ont été détenues (Lewin, 2014, 543). Nous ne dressons pas ici une étude exhaustive du quotidien des centres clandestins de détention.

La constance de la torture et de son caractère déshumanisant

Dans les espaces concentrationnaires argentins, les tortures sont à la fois physiques, biologiques, sexuelles et psychologiques. Si elle est d'une violence dépassant l'entendement au moment des séances d'interrogatoires, la torture n'est pas employée uniquement à ces moments précis : elle est quotidienne, tout au long de la détention. De nombreux survivants le soulignent, soucieux d'insister sur l'horreur permanente de l'univers concentrationnaire : « La torture, ce n'est pas simplement la gégène. Le seul fait d'être détenu est une torture, être là-dedans est une torture » (Enrique Mario Fukman, entretien personnel).

Les tortionnaires des centres clandestins repoussent les limites de l'humanité jusque dans ses tréfonds, dans le but de briser physiquement et psychologiquement leurs victimes. Le quotidien des centres clandestins se décline ainsi en une multitude de stratégies visant à créer chez les détenus un profond sentiment de défaite, tant sur le plan politique que sur le plan personnel, à détruire leur individualité et leur identité toute entière.

Humiliations, isolement, hygiène déplorable, violences, tout est mis en œuvre pour que les détenus ne se sentent plus comme des personnes à part entière dès qu'ils se retrouvent à la merci des militaires. Comme nous l'a confié Enrique Mario Fukman, dans les camps de concentration argentin, un numéro est attribué à chaque détenu : les bourreaux prétendent réduire son identité à ce numéro (pratique qui n'est pas sans rappeler les camps de concentration nazis) :

« En général ils me disaient, « qu'est-ce que tu fais, 252 ? Car à partir du moment où tu es détenu tu as un numéro. Toi, ta cagoule sur la tête et ton numéro, autrement dit la dépersonnalisation. Le numéro, c'est la suppression de l'identité. »

La recherche de la déshumanisation des individus, qui facilite la tâche des bourreaux, se cristallise à travers les supplices à la fois physiques et psychologiques systématiquement infligés aux détenus dans les espaces concentrationnaires. Différents témoignages de survivants ont permis d'en rendre compte : tous types de coups, application d'électricité (picana), torture sexuelle, positions forcées, torture par asphyxie, suspension du détenu avec application d'électricité, brûlures, privation de nourriture et d'eau pendant de longues durées, privation de sommeil, privation de la vue (yeux bandés en permanence), isolement, forcer la victime à rester nue, cruauté et insultes obscènes, humiliations en tout genre, musique stridente en permanence, menaces de mort, (sur le détenu lui-même, sur sa famille ou ses amis), menaces de tortures ou de viol sur le détenu lui-même ou sur ses proches, simulacres d'exécutions, forcer le détenu à assister à la torture ou à la mise à mort d'un autre détenu.

Les interrogatoires

Toutes les personnes retenues dans les centres clandestins de détention subissent des interrogatoires d'une violence inouïe, au cours desquels les militaires prétendent obtenir par le biais de la torture des informations au sujet d'organisations jugées « subversives » ou au sujet d'autres suspects potentiels pour les militaires : compagnons de militance, collègues de travail, famille. Afin d'étendre l'action répressive, mais aussi de briser toute une génération : « pour eux, il fallait obtenir des informations pour pouvoir séquestrer une autre personne » ; « la torture physique était très souvent destinée à torturer pour torturer, autrement dit à nous détruire, à nous faire craquer » (Enrique Mario Fukman, entretiens personnels). Les interrogatoires sont souvent très longs : ils n'ont pas de limite de temps.

La « gégène», (méthode de torture très fréquemment utilisée par les militaires français lors de la Guerre d'Algérie), appelée en espagnol ''picana eléctrica'', est très certainement la méthode la plus usitée dans les espaces concentrationnaires. Elle consiste à appliquer de très violentes décharges électriques sur la personne interrogée. La victime est attachée, nue, à une sorte de sommier métallique. Les tortionnaires appliquent notamment les chocs électriques sur les parties du corps les plus sensibles et les plus intimes : bouche, cou, ventre, oreilles, organes génitaux, poitrine, langue, gencives, yeux... Cette méthode a souvent entraîné de graves séquelles chez les survivants. Dans certains cas, les tortionnaires jettent de l'eau sur le corps de leurs victimes, afin d'intensifier la violence des décharges. Ce supplice est réalisé la plupart du temps avec la complicité d'un médecin, dont le rôle est de contrôler jusqu'à quel point la personne interrogée peut supporter la torture sans succomber. Les victimes qui perdent connaissance pendant l'interrogatoire sont réanimées, puis torturées à nouveau, sans répit.

Les tortionnaires argentins, en véritables ''bureaucrates de la douleur'', pour reprendre les termes de l'écrivain uruguayen Eduardo Galeano, démultiplient la violence de la torture lors des interrogatoires : les détenus assistent directement ou indirectement aux séances de torture des uns et des autres. Les militaires convertissent ainsi les détenus eux-mêmes en un moyen de pression, en un instrument de torture psychologique pour autrui. Dans cette instrumentalisation des individus, il est fréquent que le détenu principal devienne témoin à son tour, et que des membres de sa famille ou amis soient également torturés, dans le but de les ''faire parler'', les uns et les autres. La torture n'est plus individuelle, elle affecte simultanément et profondément l'ensemble des détenus. Manuel Alonso nous a en ce sens fait part de son expérience et de celle de sa compagne, torturée dans une pièce juste à côté de la sienne. « Cela faisait partie de la torture, pour qu'elle m'entende et que je l'entende », dira-t-il (Manuel Alonso, entretien personnel, octobre 2013).

Les espaces concentrationnaires étaient donc ces infra-mondes où étaient retenus ceux que la société commençait déjà à appeler « les disparus ». Ceux qui ont été libérés des camps et ont pu avoir la vie sauve après un temps de détention plus ou moins long étaient surveillés en permanence par les forces armées et les services de renseignement, ou constamment victimes de différentes formes d'intimidation ou de chantage. Ils porteront toute leur vie le poids d'une expérience hautement traumatisante. Mais la plupart des détenus-disparus ne reviendront jamais des camps de concentration. En ce sens, le terme de ''disparition'' fait référence à une extermination préméditée.

4. "L'après" des centres clandestins : la disparition en tant qu'extermination

À l'issue de leur détention, les victimes des centres clandestins vont, pour la plupart, perdre la vie dans différentes circonstances. Si la torture et les mauvais traitements ont raison de certains détenus, la plupart d'entre eux sont maintenus en vie et sont exécutés selon un procédé précis, sur décision de leurs tortionnaires, lorsque ces derniers jugent ''inutile'' de continuer à les interroger.

Le recours aux mensonges, aux détours de langage et aux euphémismes sont une constante pour les militaires jusqu'au moment de l'exécution de leurs captifs. En premier lieu, le terme de ''transfert'' (traslado) particulièrement usité par les tortionnaires au sein des centres clandestins. Il correspond en réalité à l'exécution des détenus. Par ce terme, les militaires minimisent la gravité de leurs actes et cachent aux détenus la réalité de leur situation. De vagues explications, toutes mensongères, leur sont fournies. Les militaires expliquent aux prisonniers qu'ils vont être emmenés dans une autre prison, ou leur promettent qu'ils seront libérés après leur ''transfert''. Bon nombre de survivants ont pu entendre, par hasard, les militaires employer ce terme et comprenaient très bien sa signification :

« Au sujet de nos camarades que, du jour au lendemain, nous ne voyions plus, ils nous disaient qu'ils avaient été transférés ailleurs, quelque part où ils seraient mieux. C'est là que nous avons commencé à savoir ce que voulait dire le mot « transfert » : cela signifiait que nous ne les reverrions plus  jamais ». (Enrique Mario Fukman in Garzón et Romero, 2008, 182).

Commode euphémisme que ce terme de ''transfert'', employé par les militaires y compris en présence des détenus. Il renvoie à la méthode d'extermination massive par laquelle les militaires se débarrassent de ceux qu'ils ont retenu en détention et de leur corps. Afin que les atrocités commises sur les disparus restent niées et impunies, afin d'effacer leur nom et leur existence : pour les bourreaux, l'absence de corps permet de continuer à nier les crimes et à paralyser la société argentine.

Cette méthode d'extermination est aujourd'hui tristement connue sous le nom de « vols de la mort ». Les détenus informés de leur ''transfert'' s'entendent dire qu'on va leur effectuer une injection, destinée à « les tranquilliser pendant le long voyage qui les attend ». Cette mystérieuse injection contient en réalité une puissante drogue, le Penthotal, qui va les rendre inconscients. Ils sont ensuite jetés en pleine mer depuis des avions militaires. Lors de l'entretien qu'il a accordé au juge espagnol Baltasar Garzón et au journaliste Vicente Romero, Carlos Lordkipanidse, l'un des survivants de l'ESMA, a insisté sur le caratère planifié des vols de la mort :

« On considère que cinq mille personnes ont été détenues à l'ESMA et ont disparu. Cinq mille cadavres jetés à la mer qui à un moment ou un autre allaient être retrouvés. Cependant, ces gens ont tout planifié, en allant jusqu'à étudier les niveaux de profondeur, les courants marins, et toute une série de données techniques pour tracer une route aérienne qui leur permettrait de jeter les corps à la mer, à un endroit précis où il était certain que les cadavres ne remonteraient pas. Ils ont agi de façon tellement préméditée qu'ils ont même pensé à cela. Pourquoi les prisonniers devaient-ils être vivants quand ils ont été jetés à la mer ? Parce que s'ils les jetaient morts, avec les poumons pleins d'air, les corps flotteraient. En revanche, avec une personne encore en vie, les poumons se remplissent d'eau et elle coule immédiatement. Ceci produit aussi un effet de décomposition qui, en plus de l'action des courants marins, empêche que les corps ne remontent à la surface. Autrement dit, ils ont étudié cela dans les moindres détails ». (2008, 179)

Si certains corps ont finalement été refoulés par les eaux et sont apparus sur les côtes, notamment sur les côtes uruguayennes, la majorité des victimes ont disparu dans les eaux du Río de la Plata. Certains corps ont également été enterrés de façon anonyme (N.N) ou incinérés. La violence clandestine du terrorisme d'État argentin atteignait ainsi son paroxysme en faisant disparaître à jamais les corps de ses victimes et en faisant peser le poids de leur absence sur toute la société argentine, en particulier sur leurs familles.

Les femmes enceintes étaient laissées en vie jusqu'à leur accouchement : leur bébé leur était ensuite rapidement enlevé pour être remis à des familles généralement proches des militaires. Puis les jeunes mères disparaissaient. La dictature a ainsi mis en marche un plan systématique de vol d'enfants et privé environ cinq cents nouveaux-nés de leur véritable identité. Près de quarante ans après les années de plombs, cent-dix-neuf d'entre eux ont pu être retrouvés.

5. Considérations finales

Disparaître, c'est se volatiliser inexplicablement. Mais en Argentine, il s'agit d'un terme lourd de sens qui renvoie à un plan massif d'enlèvement, de mise en détention et d'extermination. Un terme teinté d'ambivalence : si le sort d'un disparu est obscur, le caractère systématique de la répression suggère de façon implicite ce qui lui est arrivé.

Les militaires ont cherché à effacer les moindres traces de l'existence de leurs victimes ainsi que les traces de leurs crimes. Mais les disparus occupent aujourd'hui une place importante et douloureuse dans l'imaginaire collectif argentin. Leur absence, en particulier grâce à la remarquable résistance des Mères et Grands-mères de la Place de Mai (les mères des disparus), est devenue une absence-présence : les disparus avaient été happés par l'implacable machine répressive des militaires, leur trace s'était perdue. Mais leurs visages apparaissaient sur toutes les pancartes et les banderoles des Mères de la Place de Mai, qui, désespérées, tous les jeudis à quinze heures trente, entreprenaient de défier les militaires argentins en réalisant un mouvement de ronde face au palais présidentiel, pour exiger la vérité. Elles ont ainsi permis de mettre en lumière ce que la junte s'efforçait d'occulter. Elles ont alerté la communauté internationale en révélant la réalité des disparitions et en dénonçant « le crime des crimes », pour reprendre les termes de Nora Cortiñas, l'une de ces admirables combattantes. Quarante ans après la dictature, elles le dénoncent encore. Et les noms des disparus apparaissent dans toute l'Argentine. Dans d'anciens camps de concentration devenus lieux de mémoire, dans le Parque por la Memoria de Buenos Aires, ou encore dans les rues : des plaques placées à même le sol, devant la maison d'un disparu, viennent rappeler aux passants son nom et la date de sa détention. On crie encore les noms des disparus sur la Place de Mai et on montre leurs visages, sur des photographies en noir et blanc. On recherche activement les enfants volés, aujourd'hui adultes. Plusieurs générations s'efforcent de continuer, dans un autre contexte, la lutte entamée par les Mères et Grands-mères de la Place de Mai.

Depuis les années 2000, le passé revient en force dans le présent et une mémoire collective se consolide. Elle est le meilleur rempart face à l'impunité et au silence qui ont longtemps régné dans le pays. Elle « cherche à sauver le passé pour pouvoir servir le présent et l'avenir » (selon une expression de Jacques Le Goff), afin de déconstruire ce qu'ont signifié les disparitions. D'un impact intergénérationnel et transgénérationnel, elles hantent le pays tout en faisant partie de l'identité argentine. Une identité qui se nourrit de la construction de la mémoire et du refus que l'horreur puisse se reproduire.

Références bibliographiques

http://www.littre.org/definition/disparaître

- AMNESTY INTERNATIONAL, Argentine, témoignages sur les camps de détention secrets, Londres, EFAI,1980.

- CALVEIRO, Pilar, Poder y desaparición, los campos de concentración en Argentina, Colihue, Buenos Aires, 2001.

- CONADEP, Nunca más, informe de la Comisión Nacional sobre la Desaparición de Personas, Buenos Aires, Eudeba, 1985.

- GARZÓN, Baltasar, ROMERO, Vicente, El alma de los verdugos, Editorial del Nuevo Extremo, Barcelone, 2008.

- GILL, Lesley, Escuela de las Américas, Entrenamiento militar, violencia política e impunidad en las Américas, Ediciones Cuatro Vientos, Santiago, 2005.

- INSTITUTO INTERAMERICANO DE DERECHOS HUMANOS, Atención integral a víctimas de tortura en proceso de litigio - Aportes psicosociales, Instituto Interamericano de Derechos Humanos, San José, 2007.

- KORDON, Diana, EDELMAN, Lucila, Efectos psicológicos y psicosociales de la represión política y la impunidad, de la dictadura a la actualidad, Ediciones Madres de Plaza de Mayo, Buenos Aires, 2005.

- LEWIN, Miriam, WORNAT, Olga, Putas y guerrilleras, Grupo Editorial Planeta, Buenos Aires, 2014.

- VERBITSKY, Horacio, Il volo, Fandango libri, Roma, 2008.

Voir la thèse d'Amandine Cerutti 

Voir les annexes de la thèse

Entretiens personnels (Buenos Aires, 2013)

- Miriam Lewin, ex-détenue

- Nora Cortiñas, Mère de la Place de Mai (Ligne Fondatrice) - Enrique Mario Fukman, ex-détenu

- Manuel Alonso, ex-détenu

 

Pour citer cette ressource :

Amandine Cerutti, ""Le crime des crimes" : les mécanismes de la disparition forcée sous la dictature civico-militaire argentine", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mai 2016. Consulté le 18/11/2019. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/civilisation/histoire-latino-americaine/argentine-et-uruguay/le-crime-des-crimes-les-mecanismes-de-la-disparition-forcee-sous-la-dictature-civico-militaire-argentine