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La question de l'avortement en Espagne - 1

Par Viviane Petit
Publié par cbini le 14/03/2014
Pour les Franquistes, la place de la femme est au foyer, à élever ses enfants et aimer son mari, et non pas à travailler et accomplir des tâches qui étaient considérées comme masculines. Toute une propagande allant en ce sens est alors lancée, qui va rendre la femme dépendante de l’homme. Cependant, pour signifier à la femme qu’elle a un rôle à jouer pour l’État, l’idéologie franquiste va vouloir lui montrer l’importance qu’il y a à reconstruire le pays et à ce que ce dernier soit uni. C’est donc naturellement qu’une politique nataliste va s’installer, encourageant les femmes à avoir des enfants pour la Patrie.
 
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Par Viviane Petit

 

1931. L’année durant laquelle l’Espagne a fait un très grand pas en avant en ce qui concerne les Droits de l’Homme, lorsque la Constitution de la Seconde République a commencé à prendre en compte les femmes, et à vouloir amener l’égalité entre elles et les hommes, accordant le droit de vote pour tous les citoyens âgés de plus de 23 ans. L’année suivante, c’est le mariage civil qui est reconnu ainsi que le divorce, montrant ainsi la volonté de séparer l’État de l’Église. Ce sont là deux points fondamentalement importants pour l’évolution de la situation de la femme en Espagne, car dans ce pays où la religion catholique avait une très forte importance et influence, la culture et les lois la privait d’un bon nombre de libertés. Sous la Seconde République, la femme pouvait participer à la vie active et politique. Cependant cette tentative de démocratie ne va pas durer, un soulèvement militaire entraînant ce qui va s’appeler la Guerre Civile, que les républicains, los rojos, perdront face à Franco. C’est une dictature qui va alors s’installer à partir de 1939 et tous les droits civiques conquis durant la Seconde République vont être annulés et un rapprochement entre le pouvoir et l’Église va de nouveau avoir lieu. Les femmes seront particulièrement touchées par ces décisions. Elles vont perdre la reconnaissance de leurs pleins droits civiques et le discours idéologique et moral soutenu sous le franquisme va les retirer de la vie publique pour les faire retourner dans la sphère privée.

 

La place de la femme sous la dictature

 

Pour les Franquistes, la place de la femme est au foyer, à élever ses enfants et aimer son mari, et non pas à travailler et accomplir des tâches qui étaient considérées comme masculines. Toute une propagande allant en ce sens est alors lancée, qui va rendre la femme dépendante de l’homme. La situation de la femme va plus ou moins redevenir ce qu’elle était en 1889, c’est-à-dire qu’elle va se retrouver sous la tutelle de l’homme. Elle lui doit obéissance, il est son représentant légal, et d’un point de vue pénal, l’adultère et l’insulte envers le mari sont considérés comme des délits ce qui n’est pas le cas lorsque c’est le mari qui trompe sa femme. Cependant, pour signifier à la femme qu’elle a un rôle à jouer pour l’État, l’idéologie franquiste va vouloir lui montrer l’importance qu’il y a à reconstruire le pays et à ce que ce dernier soit uni. C’est donc naturellement qu’une politique nataliste va s’installer, encourageant les femmes à avoir des enfants pour la Patrie et les élever de manière à ce qu’ils la servent bien. Dans ce but, il est même demandé à la Section Féminine[1] d’encadrer les jeunes femmes pour s’assurer que leur éducation soit tournée de manière à ce qu’elles deviennent de bonnes patriotes, et donc de bonnes épouses et de bonnes mères. Ainsi, pour être une femme honnête, cette dernière doit se tourner vers la religion catholique, la soumission et l’abnégation. Dans les programmes de formation de la Section Féminine, on peut ainsi lire :

 

« La mission assignée par Dieu à la femme, c’est la maternité dans son foyer. Tout ce qu’elle fera, tout ce que nous ferons pour elle, devra être subordonné à cet objectif. Cela signifie qu’elle accomplira son destin historique sans s’écarter de l’objectif naturel que Dieu lui a indiqué, et par l’accomplissement de ce destin elle gagnera la vie éternelle et sauvera sa vie. »[2]

Pour ne pas inciter les femmes à aller contre cette soit-disant destinée, elles étaient laissées dans l’ignorance la plus totale en ce qui concerne l’information sexuelle. Cette dernière était déformée et falsifiée pour que les femmes donne une priorité à la maternité et à la famille. Il y avait tout un discours qui, à force de leur être répété, leur faisait croire qu’elles étaient faites pour se soumettre à l’homme, considéré comme le chef de famille, et qu’elles étaient des êtres inférieurs, dominés par les sentiments, moins doués intellectuellement, ce qui leur donnait des qualités pour obéir, assumer les offenses et souffrir en silence.

Pour encourager les femmes à avoir des enfants, des allocations familiales étaient données, et les familles nombreuses pouvaient recevoir des prix ou des médailles en récompense. Suivant cette logique de procréation, durant la dictature, les contraceptifs et le droit à l’avortement étaient interdits. Avant, vers la fin des années 20 et le début des années 30, la seule raison qui pouvait atténuer les circonstances pour une femme qui pratiquait l’avortement était le fait qu’elle désirait cacher ce qui s’appelait le « déshonneur de la famille ». En 1936, pour la première fois l’avortement avait été autorisé en Catalogne, mais dès que le franquisme va se retrouver au pouvoir, l’interruption volontaire de la grossesse va être interdite et sera sévèrement punie, que cela soit pour les femmes qui l’auraient pratiqué ou pour toute autre personne qui les aurait assistées. L’avortement n’était permis en aucun cas, même si la vie de la mère se trouvait en danger et même si le fœtus avait une malformation. Mais beaucoup de raisons poussaient les femmes à avorter clandestinement ; non seulement parce que, jusqu’en 1978, les contraceptifs étaient interdits et que les méthodes de contraception de fortunes connaissaient de nombreuses défaillances, mais aussi parce que les femmes étaient victimes de viols, étaient trop jeunes pour pouvoir élever un enfant, vivaient seules, avaient peur d’être rejetées par leur famille et par la société, que leur compagnon ne reste pas avec elles, ou bien qu’elles ne puissent garder leur emploi. Elles pouvaient également se retrouver dans l’impossibilité matérielle d’élever un enfant ou plus d’enfants qu’elles n’en avaient déjà. Pratiquer un avortement clandestin comportait de gros risques sanitaires et se révélaient être très dangereux. Les méthodes pouvaient aller de l’utilisation de plantes ou de produits chimiques jusqu’à utiliser des sondes ou tout objet long et pointu tels des aiguilles à tricoter ou des cintres, en passant par l’ingurgitation d’une forte dose de médicaments ou bien se frapper le ventre, faire exprès de tomber ou pratiquer des sports éreintants et très physiques pour interrompre la grossesse. Toutes ces méthodes pouvaient entraîner de très grands risques pour la femme ; les conditions sanitaires n’étant jamais vraiment favorables (utilisation de matériel non stérile, mains sales…), les femmes pouvaient attraper des infections tel que le tétanos, par exemple. Les avortements pouvaient aussi se révéler être incomplets : si la personne l’effectuant ne connaissait pas bien l’anatomie de la femme, le fœtus pouvait être retiré sans que le placenta le soit, ce qui pouvait entraîner des saignements importants voire même des hémorragies. Elles courraient également le risque de se porter de graves blessures aux organes, comme des déchirures dans les parois de l’utérus ou toucher d’autres organes comme les trompes, les ovaires, les intestins ou la vessie. Parfois, un avortement clandestin pouvait entraîner la stérilité de la femme ou bien même sa mort. Lorsqu’un avortement tournait mal, les femmes se voyaient dans l’obligation de recourir aux centres hospitaliers où les médecins pouvaient agir de deux manières différentes : soit ils fermaient les yeux sur la raison de leur venue, soit ils les dénonçaient devant les services de police. La crainte de cette dernière solution pouvait retenir les femmes à demander de l’aide. Dans les grandes villes, certains praticiens de cliniques ou hôpitaux consentaient à pratiquer l’avortement malgré l’interdiction, si la patiente qui le leur demandait acceptait d’y mettre le prix, qui en général était très élevé. Dans ce cas-là, il n’y avait que les femmes aisées qui pouvaient avoir recours à cette méthode. Les femmes ayant de l’argent pouvaient également partir dans d’autres pays où l’avortement était autorisé pour pouvoir le faire dans des conditions sécurisées. Ainsi, l’Angleterre a été le pays qui a accueillit le plus grand nombre de femmes espagnoles enceintes durant la dictature. Là encore, toutes les femmes pauvres ne pouvaient s’offrir le voyage jusqu’à un autre pays et devaient se contenter des méthodes beaucoup plus dangereuses.

 


[1] Branche féminine du parti de la Phalange Espagnole, créée en 1934 et dissoute en 1977, dirigée par Pilar Primo de Rivera, sœur de José Antonio Primo de Rivera, fondateur du parti.

 

[2] SECTION FÉMININE, Lecciones para los cursos de Formación de Instructoras del Hogar, 1942.

 

 

Pour citer cette ressource :

Viviane Petit, "La question de l'avortement en Espagne - 1", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mars 2014. Consulté le 23/02/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/civilisation/histoire-espagnole/societe-contemporaine/la-question-de-l-avortement-en-espagne-1