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Entre raillerie et révérence : A Suitable Boy ou le pastiche renouvelé

Par Mélanie Heydari : Doctorante - Paris III-Sorbonne Nouvelle
Publié par Clifford Armion le 09/10/2009
Pastiche de la grande tradition littéraire victorienne, A Suitable Boy, de Vikram Seth, se situe de manière éminemment originale dans le renouveau de la production littéraire postcoloniale. Entre raillerie et révérence, désir d’imitation et volonté de changement, ce roman-fleuve révèle l’affiliation de l’auteur aux canons victoriens : cette écriture délibérément lisse, sans aspérités, aux antipodes de celle d’un Rushdie, ne trahit en effet nulle autre appartenance, nulle généalogie.

http://video.ens-lyon.fr/eduscol-cdl/2009/2009-06-19_ANG_Heydari.mp4

Extrait de texte :

Introduction :

A travers, notamment, le personnage d'Ustad Majeed Khan, grand virtuose musulman en quête d'un disciple, A Suitable Boy met en œuvre une réflexion métafictionnelle sur le pastiche. En témoigne le passage qui clôt la sixième partie du roman, où se trouve exploité le champ sémantique de la répétition (« repeated » ; « copying » ainsi que le polyptote « copied ») :

The Ustad continued to offer him phrases, at first brief, and then increasingly long and complex. Ishaq repeated them to the best of his ability, at first with unmusical hesitancy but after a while entirely forgetting himself in the surge and ebb of the music.

Sarangi-wallahs are good at copying, said the Ustad thoughtfully. But there is something in you that goes beyond that.

So astonished was Ishaq that his hands stopped strumming the tanpura.

The Ustad was silent for a while. The only sound in the room was the ticking of a cheap clock. Ustad Majeed Khan looked at it, as if conscious for the first time of its presence, then turned his gaze towards Ishaq.

It struck him that possibly, but only just possibly, he may have found in Ishaq that disciple whom he had looked for now for years - someone to whom he could pass on his art, someone who, unlike his own frog-voiced son, loved music with a passion, who had a grounding in performance, whose voice was not displeasing, whose sense of pitch and ornament was exceptional, and who had that additional element of indefinable expressivity, even when he copied his own phrases, which was the soul of music. But originality in composition - did he possess that - or at least the gem of such originality? Only time would tell - months, perhaps years, of time.

Come again tomorrow, but at seven in the morning, said the Ustad, dismissing him. Ishaq Khan nodded slowly, then stood up to leave.

Vikram Seth. Suitable Boy. Phoenix :. 1993. p. 395-396.

Pistes de lecture :

  • La situation clausulaire de ce passage met en relief son importance ; celle-ci est encore accentuée par un effet de stase, que contribuent à créer une succession d'adverbes (« thoughtfully » ; « for a while » « for the first time » ; « slowly ») et de phrases brèves, ainsi que la répétition du verbe d'état « to be » (« [...] his hands stopped strumming the tanpura. The Ustad was silent for a while. The only sound in the room was the ticking of a cheap clock. »).
  • Au cœur de cet extrait s'inscrit la question de la transmission d'un héritage textuel ainsi que celle, consubstantielle, de la filiation. A la faveur d'une transposition - l'écriture comme mise en musique (les nombreuses épanodes - « possibly », « originality », « time », etc. - ainsi que le crescendo « [...] someone to whom he could pass on his art, someone who, unlike his own frog-voiced son, loved music with a passion, who had a grounding in performance... », assurent le franchissement des codes sémiotiques) -  Vikram Seth  pose la question de l'originalité, si chère à toute une tradition littéraire. A travers les interrogations du maître transparaissent les préoccupations de l'auteur postcolonial, qui se doit de définir sa place dans un espace-temps et une langue où les limites entre soi et l'autre sont problématiques. Ainsi ce passage permet-il à l'auteur de répudier fantasmes d'auto-engendrement et velléités d'originalité absolue : c'est en effet en introduisant du jeu dans les rouages bien huilés d'une tradition victorienne solidement ancrée, que Vikram Seth trouve sa « voix ».

 

Pour citer cette ressource :

Mélanie Heydari, "Entre raillerie et révérence : A Suitable Boy ou le pastiche renouvelé", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), octobre 2009. Consulté le 23/06/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/litterature/litterature-americaine/entre-raillerie-et-reverence-a-suitable-boy-ou-le-pastiche-renouvele