Vous êtes ici : Accueil / Arts / Cinéma / De Sholem Aleichem à Charlie Chaplin, de Menahem Mendl au personnage de Charlot…

De Sholem Aleichem à Charlie Chaplin, de Menahem Mendl au personnage de Charlot…

Publié par Clifford Armion le 19/11/2009
Quel rapport peut-il bien y avoir entre Chaplin, père de Charlot et Sholem Aleikhem, écrivain yiddish mort au début du vingtième siècle ? A priori aucun, si ce n’est que ce dernier appréciait tout particulièrement les films du cinéaste. Pourtant, une lecture plus approfondie des pages écrites par Sholem Aleikhem où ces infatigables voyageurs que sont Menahem Mendl et Motl partent à la découverte de l’Amérique, nous permet de mieux comprendre ce que pouvait éprouver l’écrivain devant le spectacle du petit homme chaplinien aux prises avec un Nouveau-Monde qui lui est étranger.

Introduction

Charlie Chaplin, Sholem Aleikhem, deux noms que l'on n'aurait guère pensé, a priori, à associer, tant ils nous renvoient à deux arts et à deux modesde représentation  très différents l'un de l'autre : l'écriture et le cinéma.

 Au détour de lectures critiques sur l'œuvre de Charlie Chaplin, l'on trouve, cependant, un vibrant hommage de l'écrivain yiddish au père de Charlot. L'auteur de Motl, Le Fils du Chantre et de la Peste soit de l'Amérique, entre autres ouvrages, se reconnaissait un peu dans les premiers films du cinéaste. Il écrit notamment : « Chaplin a le don d'emplir  le cœur de joie,  le cœur des enfants, en particulier  et sans joie enfantine, le monde n'existe pas ». ("Tsaytshrift", Paris, 1956, n.14, p.147, ma traduction).

C'est cette citation qui sera à l'origine de cette étude sur le monde de Charlot et celui de Motl ou de Mendl. Par-delà les différences de langages, les différences d'idiomes, il existe, de fait, un même air de famille, une même musique, un même élan, qui  traversent les œuvres respectives du cinéaste et de l'écrivain.

Ainsi, à travers les aventures de Charlot comme à travers celles de Motl, Le Fils du Chantre ou de Mendl dans La Peste soit de l'Amérique, c'est un peu la même histoire qui nous est contée. Celle d'un petit homme, habité par un Rêve d'Amérique, qui part à la conquête du Nouveau Monde et qui garde au fond de lui-même une âme d'enfant, une capacité à rêver le monde qui l'incite à ne jamais renoncer et à pousser plus loin pour aller voir ce qui se passe de l'autre côté du mur. Les épisodes s'enchaînent ainsi les uns après les autres en une succession de petits chapitres ou de courts métrages, dont la dynamique se nourrit de l'espoir qui habite le personnage d'un lendemain meilleur.

C'est donc à un voyage que nous convient à la fois Sholem Aleikhem et Charlie Chaplin, un voyage qui nous entraîne, sur fond de peinture sociale, dans un univers aux confins de l'absurde, où, paradoxalement, Motl, Mendl et Charlot, dans leur insolence (au sens étymologique du terme) et leur douce folie, font naître, sous leurs pas,  un brin de liberté, d'innocence et d'humanité.

Du fin fond de la vieille Europe aux portes du Nouveau Monde

Figures archétypales par excellence, les personnages de Sholem Aleikhem et Charlot incarnent une errance sans fin, qui les conduira, des marges orientales de l'Europe ou de nulle part en particulier jusques aux portes du Nouveau Monde. Tous, à leur façon, sont des proscrits, partout où ils se trouvent, victimes expiatoires des pogroms ou victimes d'une société qui n'accepte guère ceux qui ont failli et les jette à la rue « sans un sou vaillant ». Tous, pourtant, poursuivront, coûte que coûte et inlassablement leur route, avec, pour tout baluchon, ce fol espoir d'un ailleurs qu'ils ne trouveront sans doute jamais...

L'Amérique, en effet, qu'ils  habillaient de leurs rêves les plus fous, et en laquelle ils voyaient un nouvel Eldorado ou une nouvelle Terre Promise, leur apparaît quelques heures seulement après leur arrivée dans le Nouveau Monde, avec un tout autre visage, un visage empreint de sévérité, d'hostilité même envers les pauvres hères qu'ils sont : « Nous arrivons à quai aux Etats-Unis. Les yeux brillants de joie. Les Juifs qui ont traversé la Mer Rouge ont dû ressentir la même chose. C'est pour cela qu'ils se sont mis à chanter » (Motl the Cantor's Son, p 247), écrit Mendl, pour, quelques lignes plus loin, évoquer une Amérique guère accueillante. Les vers d'Emma Lazarus qui figurent sur le socle de la statue de la Liberté - « Laissez venir à moi cette cohorte de pauvres, d'exténués, Qui en rangs serrés aspirent à vivre libres, Le rebut de tes rivages surpeuplés,  Envoie-les moi, tes déshérités – » - y résonnent déjà comme autant de vaines promesses, tandis qu'aux yeux de Motl, encore enfant, le célèbre monument censé symboliser une Amérique qui éclaire le monde avait tout d'« une monstrueuse statue de femme qui ressemblait à une infirmière détrempée par la pluie » (Motl the Cantor's Son, p 263). A travers ce regard innocent surgit ainsi le spectre d'une Amérique que l'on craint, d'une Amérique marâtre, qui n'hésite pas à renvoyer en Europe ceux dont elle juge qu'ils seront un fardeau ou une menace pour la société. « Ils ne veulent pas de cette pauvre fille en Amérique » écrit Motl qui voit de pauvres hères venus des quatre coins du monde ainsi contraints de repartir vers la terre qu'ils avaient fuie « ils la renvoient là-bas » (Motl the Cantor's Son, p 257). Là-bas ! Image terrible d'un nouvel exil vers une terre qui n'a pas d'autre nom, image également d'une immense machine à trier ces êtres sans défense, retenus ou écartés, selon qu'ils seront jugés aptes ou non. Mais aptes à quoi ?

A l'Amérique incarnée par la Statue de la Liberté, à l'Amérique des grands espaces et des pionniers, telle que se l'imaginent les passagers encore à bord du navire et en vue de New-York, comme dans L'Emigrant de Chaplin (1917), se substituent rapidement chez le cinéaste comme chez Sholem Aleikhem, des images plus inquiétantes, plus oppressantes d'espaces clos où les nouveaux-arrivants se voient dépossédés du peu d'humanité et de dignité qu'il leur restait. Ainsi dans L'Emigrant, la caméra, un instant tournée vers une Amérique qu'elle représente en plans larges, se tourne vers l'intérieur du navire. La promesse d'un espace sans bornes, symbole d'espoir et de liberté retrouvée fait alors place chez le spectateur à un sentiment de claustrophobie et d'enfermement à travers la succession rapprochée de plongées et de plans serrés. Les images se bousculent, ainsi, d'hommes et de femmes épuisés par une traversée difficile, contenus sans ménagement par les services d'immigration. La métaphore sonore des beuglements et les claquements des coups de cravache que l'on entend distinctement sur fond d'hymne national américain vient alors compléter les images de ces individus que l'on parque et que l'on marque comme du vulgaire bétail... L'on retrouve les mêmes images prémonitoires chez Sholem Aleikhem : « Ils vont nous emmener dans un endroit appelé Ella's Island et nous enregistrer comme des veaux » (Motl the Cantor's Son, p 249).

Toutes aussi sombres, mais dans un autre registre, sont les images qui nous montrent un Rêve d'Amérique qui vire au cauchemar, tel qu'une fois à terre ces immigrants en font l'expérience. Images d'errance à travers la ville, images d'individus en quête d'un morceau de pain, comme celle de Charlot, qui, les yeux baissés vers le sol, tire sur ses poches vides, écoute son estomac gargouiller et resserre un peu plus son pantalon en signe que le prochain repas se fera encore attendre, ou de Mendl qui, lui aussi, erre le ventre creux dans les rues de New York : « J'avais l'estomac dans les talons (...) mais en poche - pas un cent, figurez-vous ! » (...) « Mon estomac s'était mis à crier sur un tout autre ton. Que faire ? » (La Peste soit de L'Amérique et de Quelques Autres Lieux, p 40), écrit-il dans une lettre adressée à Sholem Aleikhem.

Images d'individus désoeuvrés, de chômeurs adossés à un mur dans Une Vie de Chien, vêtus de longs manteaux rapiécés, de pantalons trop larges affublés de grosses bretelles, de salopettes crasseuses, de godillots éculés, d'une casquette ou d'un chapeau élimé, et qui fument la pipe ou crachent par terre dans l'attente d'un hypothétique travail, images d'usines fermées : « Il n'avait plus une miette de travail » ou « il y a une strailleque en ce moment dans leur usine », écrit Mendl.

Images de conflits, de répression policière ou patronale, avec à la clef des morts, comme le racontent les personnages de Sholem Aleichem. « Des milliers de grévistes se sont rassemblés et défilent dans les rues avec des drapeaux » (Motl the Cantor's Son p 286). « Un homme a été tué sur Kenell Strit » (Motl the Cantor's Son p 286) s'écrie Pinye, tandis que dans Les Temps Modernes, Charlot se voit poursuivi par la police pour avoir malencontreusement ramassé un drapeau rouge.

Images, enfin, de déshumanisation et d'aliénation totale par le travail, où chez Chaplin comme chez Sholem Aleikhem, l'horloge, sous diverses formes, devient le signe des temps. Il faut tenir la cadence, produire coûte que coûte, et il n'est plus de moments de répit, profit oblige. « Le contremaître à l'étage d'Elye est un rat (...) On dit qu'il bricole l'horloge pour que tu paraisses en retard quand tu es à l'heure (...) Tu n'as pas le droit de fumer. Tu n'as pas le droit de parler » (Motl the Cantor's Son p 282),  écrit Motl, tandis que le personnage de Charlot dans Les Temps Modernes, se voit constamment rappeler les cadences infernales à respecter par la présence du  contremaître et le regard du patron qui le suit partout jusques dans les toilettes par le biais d'un écran. Présence obsédante, qui dénie à l'individu toute autre fonction  que celle d'un simple rouage d'une gigantesque machine devenue folle et qui lui communique ses soubresauts jusques dans les moments où il n'est plus à son poste de travail.

Autant d'images donc d'un Rêve d'Amérique qui tourne court, à mille lieux de  cette terre dont ils avaient rêvé.

Un monde aux confins de l'absurde

C'est donc une toute autre Amérique que celle qui se dessinait dans les rêves les plus fous des personnages qui se décline sur la feuille et à l'écran. Mais au-delà, à travers l'œuvre de Sholem Aleikhem et de Chaplin, ce ne sont pas tant l'Amérique et la société américaine que les Rêves d'Amérique qui sont mis à mal, avec toutes  les formules incantatoires, les prétendues vérités, et les postulats de bases sur lesquels ils reposent, tant ils sonnent faux et vains et prennent des accents grotesques dans un univers fortement empreint de ce sentiment d'absurde qui habite écrivains du début du siècle et auteurs des premiers burlesques américains. L'Amérique n'est peut-être bien, après tout, qu'un décor dans cette pièce de théâtre très noire  qui se joue sous nos yeux.

« Demain les oiseaux chanteront (...) Soit Brave ! Regarde la vie en face ! », lance le Charlot des Lumières de la Ville au millionnaire qu'il rencontre et qui, désespéré, veut en finir avec la vie... La scène est on ne peut plus ironique...

L'ironie fonctionne déjà à un premier niveau dans la mesure où c'est Charlot, le vagabond, qui joue le rôle du 'dispensateur de bonnes paroles', un rôle généralement dévolu aux représentants de la société dominante. Puis à un deuxième niveau. De fait, ce discours quelque peu lénifiant et paternaliste se retrouve dans la bouche d'une victime du système et de l'existence toute entière  et ne fait qu'en souligner davantage toute l'incongruité et la vacuité, tout l'aspect convenu. Et si Charlot fait sien ce discours des plus conventionnels, c'est certes parce-que, conformément au personnage du vagabond au grand cœur qu'il incarne, il se doit de 'réconforter' plus malheureux que lui, mais, dans le même temps, l'on ne peut s'empêcher de penser qu'au moment où il prononce la 'formule magique', il est, lui aussi, en butte à une forme d'ironie de la part de l'auteur...pour conformisme excessif de la pensée.

De la même manière, chez Sholem Aleikhem, les personnages, sont, eux-aussi,  l'objet de moquerie de la part de l'auteur, notamment lorsqu'ils répètent à l'envi les mêmes formules incantatoires, qui ne semblent d'ailleurs guère avoir d'effet sur le cours des évènements. Ainsi, dans La Peste Soit de L'Amérique, Mendl, incarnation même de l'optimisme béat, s'évertue à invoquer le nom du Très Puissant dans toutes ses lettres à sa femme et à affirmer, quels que soient les obstacles rencontrés sur son chemin, qu'il est « grâce à Dieu, en bonne vie et santé », « Plaise à Dieu que nous n'entendions jamais l'un de l'autre que d'excellentes nouvelles de bonheur », ajoute-t-il, avant de repartir sur un chemin semé d'embûches.

Au-delà de certaines formules empruntées au catalogue des phrases toutes faites, c'est tout le 'discours mythique' issu de l'imaginaire occidental, qui est soumis au regard ironique et distancié de l'écrivain et du cinéaste. Tout un discours sur le Progrès, la Civilisation, le Bonheur, tels qu'une certaine idée de l'Amérique est censée les incarner, se trouve ainsi parodié et détourné.

Ainsi, la ville se mue en une véritable jungle. Mendl se voit « régaler sans cesse de coups dans les côtes et de bourrades dans le dos, assortis d'exclamations : 'Va au dévil !' » et, ajoute-t-il, se voit décocher « un coup de poing par-derrière, à m'en faire voir trente six chandelles » (La Peste soit de L'Amérique et de Quelques Autres Lieux, p 39-40.). Charlot, quant à lui, fort de la conviction que l'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, arrive le premier au bureau d'embauche pour se voir systématiquement bousculé par plus costaud que lui et finalement trouver grilles closes lorsqu'il parvient enfin à se faufiler jusqu'au guichet. La musique et les mouvements rapides de la caméra chez Chaplin, les phrases courtes et les points d'exclamation chez Sholem Aleikhem accompagnent la peinture d'un monde qui donne une impression de régression.

Le discours sur la réussite et sur la volonté nécessaire pour réussir, sur le progrès et le bonheur, tels qu'on le retrouve dans la presse, se voit lui-aussi parodié sans ambiguïté. « Chaque millionnaire et milliardaire a commencé à travailler longuement et durement, si ce n'est pas dans un atelier, c'est dans la rue. Demande à Rockefeller ! Demande à Carnegie ! Demande à Morgan ! Demande à Vanderbilt ! » (in Motl the Cantor's Son, p 275), s'exclame Pinye, un ami de la famille de Motl. Mais l'optimisme qu'il affiche pour se convaincre lui-même et se donner du cœur à l'ouvrage ne peut-être dissocié d'un autre discours tenu par Mendl qui vient en montrer les limites. « Certes, j'ai débuté modestement, mais j'ai gravi peu à peu tous les échelons, comme c'est la coutume en Amérique. (...) En attendant, le temps file, semaine après semaine, ma bourse sonne creux, mes quelques dollars s'enfuient, où cela nous mène-t-il ? » (La Peste soit de L'Amérique et de Quelques Autres Lieux, p 49-50) ; « Seule compte la chance, un point c'est tout ! » conclue-t-il (Id, p 47).

Charlot, lui aussi, galvanisé par ces histoires de réussites fulgurantes, de rags to riches stories, se lance à la conquête du monde, convaincu qu'il peut se faire à la force du poignet. Mais peut-on réellement prendre pour argent comptant la fin on ne peut plus hollywoodienne de La Ruée vers l'Or ? Comment ne pas déceler une forme d'ironie vis-à-vis du mythe tel que le véhiculent journaux, radios et cinéma, lorsqu'apparaît à l'écran l'image d'un Charlot, 'nouvellement millionnaire', confortablement installé dans une cabine luxueuse et qui se dévêt non d'un mais de deux manteaux de fourrure ? Et comment interpréter cette scène où lorsque Charlot, sollicité par des journalistes désireux d'écrire un article sur l'histoire d'une réussite fulgurante, revêt ses vieux habits de chercheur d'or, pose sur le pont, recule devant le photographe pour être mieux cadré .... et dégringole au bas d'une coursive, pour se retrouver sur le pont inférieur parmi les passagers de deuxième classe ? Doit-on comprendre que là est plutôt la réalité et que tout le reste n'est qu'histoires galvaudées, que récits éculés qui tendent à instiller l'idée dans la tête de pauvres fous que la réussite est nécessairement à la clé ? Ou doit-on comprendre que s'il a été possible, à quelques téméraires ou quelques chanceux de parvenir de manière fulgurante en haut de l'échelle sociale, ces derniers ne sont pas à l'abri d'un soudain revers de fortune, dans cette vie aux allures de loterie ? Une loterie, voilà bien le terme qui convient pour décrire l'existence, telle qu'elle apparaît dans les films de Chaplin et les récits de Sholem Aleichem.

Dieu, que Mendl invoque à l'envi, est au mieux inscrit  aux abonnés absents dans un monde où l'aléatoire parait la règle, même si certains, comme Charlot, ou comme Mendl, semblent toujours tirer le mauvais numéro ou jeter les mauvais dés. La répétition de l'échec à la fois chez les personnages de Chaplin comme chez ceux de Sholem Aleichem est la seule constante dans cet univers qui parfois se pare d'une inquiétante étrangeté (d'une unheimlichkeit, au sens freudien du terme) et confine à l'absurde.

 Ainsi, lorsque Mendl écrit : « j'ai travaillé comme un forçat, trimé comme un esclave, une vraie bête de somme », c'est l'image de Charlot tirant une charrette sur une colline escarpée dans Work, qui vient à l'esprit et au-delà l'image de Sisyphe.

Une autre manière d'être au monde

Reste que, dans ce chaos qu'est l'existence, il est, si fugaces soient-ils, des moments d'harmonie, d'humanité, de poésie qui naissent de cette insolence qui habite les personnages de Chaplin et d'Aleikhem.

« J'aperçois un pauvre malheureux plié en quatre, portant une énorme valise sur son dos et qui avance à grand-peine. Ayant compris que ce devait être un compatriote, je m'approche de lui et engage la conversation (...) Nous nous mîmes tous deux en route. Et nous marchâmes par monts et par vaux, sans fin » (Id., p 41), raconte Mendl.

C'est cette même empathie qui pousse Charlot à tendre la main à la gamine à la fin des Temps Modernes. Alors que celle-ci pleure, décontenancée par cette errance sans fin à laquelle elle semble condamnée, Charlot lui intime gentiment l'ordre de sourire et de se redresser pour continuer malgré tout, pour faire face à ce destin contraire qui les a forcés à fuir : « Accroche-toi ! Ne perds pas espoir ! On s'en sortira ! » lui dit-il. Et la voilà qui sèche alors ses larmes pour repartir au bras du vagabond, plus décidée que jamais, comme le traduit son regard fixe en direction de la caméra, et plus convaincue encore de la nécessité de lutter pour ne pas sombrer dans le désespoir. « Tu as raison », dit-elle en serrant le poing à la manière du petit homme, forte de la présence de ce compagnon d'infortune pour poursuivre sa route.

Motl, Mendl et Charlot s'inscrivent ainsi  dans la lignée de ces pauvres hères, de ces shlemiels, éternels malchanceux de la littérature yiddish, un tant soit peu schnorrer tout de même, qui, au nez et à la barbe d'une société toute acquise au Darwinisme social et d'un monde atomisé, fragmenté et rigidifié, font jaillir d'une parole ou d'un geste, un brin d'humanité et d'innocence. Ces couples qu'ils forment chacun avec des compagnons d'infortune qui leur sont, à la fois, si semblables et si différents, et qui rappellent d'une certaine façon le couple George Milton-Lennie dans Des Souris et des Hommes de Steinbeck, sont des figures oxymoriques, lointains échos de l'unicité d'un monde d'avant la Chute. Ils ont valeur de symboles d'une humanité et d'une innocence retrouvées, ne fût-ce que l'espace d'un instant.

Il convient, à cet égard, de s'attarder davantage sur la façon dont chacun des auteurs dépeint les personnages. Comment expliquer que Charlot soit souvent représenté de dos ? Pourquoi Sholem Aleikhem affuble-t-il certains de ses personnages d'un nez qui occulte tout le reste de leur anatomie ? Motl décrit ainsi Pynie et les tribulations qui sont les siennes dans ce Nouveau Monde qu'il découvre : « Ce fut la manière dont Pinye salua l'Amérique. Il enleva même sa casquette et effectua un grand salut. Comme il était à moitié aveugle, il rentra, le nez le premier, dans la tête couverte de suie d'un marin » (Motl, the Cantor's Son, p 248) « un soir, il revint avec un nez brûlé. Que s'était-il passé ? (...) Pinye dit que c'était la faute de son nez. Il s'était penché pour prendre des tissus quand son nez rencontra le fer à repasser » (Motl the Cantor's Son, p 281)

Sous deux modes différents, l'un plus sombre, l'autre plus comique, c'est le même archétype du malchanceux congénital  qui est représenté ici. Charlot, vu de dos, porte ainsi tout le poids du monde sur ses épaules, tandis que Pinye et son appendice nasal fait figure de version grotesque du schlimatzel qui ne cesse d'avoir la poisse. Mais, dans le même temps, il émane de ces deux figures archétypales une vitalité, une résilience, une capacité à s'affranchir des lois de la société et de la pesanteur, dans toutes les acceptions du terme. Charlot, vu de dos, hausse sans cesse les épaules, comme pour signifier qu'il s'affranchit des vicissitudes et des contraintes du monde ici-bas, tandis que Pinye et ses acolytes poursuivent leur chemin, les pieds sur terre et la tête dans les étoiles.

Ils incarnent, chacun de leur côté, diverses formes d'insolence. C'est, tout d'abord, une insolence de garnement et de potache qui les habite. Sous des allures de simples d'esprit, ils jouent, à la fois, les street urchins du roman américain et les schnorrer dans la meilleure tradition de la littérature yiddish, c'est-à-dire les sans-gêne qui ne manquent pas de chutzpa ou de culot, qui font la nique à l'ordre établi et bousculent  les tabous, les hiérarchies et les a priori.

Lorsque Charlot pique le postérieur d'une grosse dame dans Charlot S'Evade, lorsqu'ilarrose d'un jet d'eau de Seltz son ennemi du moment, il se venge et nous venge de toutes les petites humiliations qu'il subit ou que nous subissons chaque jour. Les manquements aux règles de la bienséance, les pieds-de-nez aux donneurs de leçons, les rebuffades et les coups de pied témoignent de ce qu'il reste en lui de l'enfant en rébellion contre un ordre du monde qui ne lui sied point.

Motl, lui non plus, ne s'embarrasse guère des contingences du monde des adultes, lui qui joue dans les rues de New York et voit en l'Amérique « une terre faite pour les enfants », (Motl, The Cantor's Son, p 267), soulevant le couvercle d'un monde sclérosé, lui insufflant un peu de son énergie et de son innocence.

Chez Chaplin comme chez Aleikhem, nous voilà, de fait, entraînés, dans un univers où un amoralisme bon enfant fait place à  la rigueur de l'ordre établi, incarné par cette présence obsédante du policeman, que Charlot et Mendl trouvent toujours en travers de leur route: « Je marche, je marche, la nuit tombe, je vois un policemanne, c'est-à-dire un sergent de ville, qui ne me quitte pas des yeux ; pour ce qui est de dire, il ne dit rien, mais il me regarde », écrit Mendl  « Et moi, je déteste qu'un policemanne me regarde.... » (La Peste soit de L'Amérique et de Quelques Autres Lieux, p 41).  Le personnage de Sholem passe pudiquement son chemin, tandis que dans Charlot S'Evade, le fugitif continue à lancer des petits cailloux sur les gardiens qu'il a assommés, au lieu de s'enfuir ... jusqu'à ce qu'il se rende compte  qu'un autre gardien se tient derrière lui. Il lui recouvre alors les pieds d'un peu de poussière, comme si de rien n'était. Charlot improvise, réagit avec une rapidité déconcertante, et semble toujours à même de trouver l'astuce qui lui permettra d'échapper à son sort, comme en témoigne cette scène de Une Vie de Chien où, sommé de  sortir  d'un  terrain  vague, le petit homme met les mains autour de ses jambes, boude, puis défait les lacets du policier avant de prendre la fuite.

Il est, enfin, une autre forme d'insolence dans les films de Chaplin et les écrits d'Aleikhem, qui substitue une autre logique et un autre langage, à ceux d'une société productiviste, hiérarchisée et puritaine et d'un monde qui broie l'individu.

C'est cette insolence qui parle en Charlot et Mendl, c'est-à-dire, au sens étymologique du terme, cette propension à porter un regard inhabituel et subversif sur le monde et à agir de façon inaccoutumée qui s'exprime plus particulièrement lorsque Charlot, en retard au travail, offre une fleur au contremaître de Jour de Paie comme s'il s'agissait de sa bien-aimée, ou effectue quelques pas de danse devant un patron qui lui reproche son incompétence.

Le langage du corps est à Chaplin ce que les silences et les pirouettes verbales sont à Sholem Aleikhem. Elye oppose ainsi un silence glacial au client qui claque des doigts ou le siffle pour avoir un autre hot dog et oppose un même mutisme à son patron en colère avant de faire montre, comme à l'accoutumée, de virtuosité verbale et d'esprit : « Demandez moi poliment et je vous répondrai » dit Elye. « Qu'est ce que poliment ? » demande le patron. « Poliment, c'est Juif » rétorque Elye.( Motl, The Cantor's Son, p 297).

C'est ainsi une forme d'élégance, de politesse, de dignité, de distinction toute aristocratique, qui caractérise la manière d'être au monde des personnages de Chaplin et de Sholem Aleikhem, mélange de grin and bear attitude, synonyme de fatalisme et de courage dans l'adversité et de panache avec lequel l'on fait fi de ce qui n'est, à ses yeux, que péripéties.

Une Amérique, au sens métaphorique du terme, qui leur est propre. Chez l'écrivain comme chez le cinéaste, les temps ne sont plus à la quête du Bonheur éternel mais aux joies simples et éphémères, dont les personnages d'Aleikhem font l'expérience, notamment, en allant voir les films de Chaplin.

« Après le dîner du dimanche », écrit Motl, Mike et moi sommes allés au théâtre pour voir Charlie Chaplin. Elye et Pinye sont venus aussi. Pinye ne parlait que de Charlie Chaplin : il disait que c'était une vraie star, qu'il gagnait beaucoup d'argent, et qu'il était même Juif » (Motl, The Cantor's Son, p 312). Aleikhem se moque de Pynie et de sa propension à voir un peu trop le monde à l'aune de ses convictions, mais il exprime aussi, sans aucun doute, une admiration certaine pour le père de Charlot et une forme de communauté d'esprit entre celui-ci et les écrivains yiddish. « Charlie Chaplin est le plus grand acteur du monde » dit Motl, « et Mike l'imite dans le moindre détail. Dès que nous sommes sortis du théâtre, il s'est collé une petite moustache noire, a mis ses pieds en dehors, et a commencé à marcher en canard avec son postérieur en arrière. On aurait dit Charlie Chaplin » (Id., p 313).

Une démarche en canard, certes. Mais sous ses aspects un peu grotesques, ce personnage toujours à contre-courant incarne, lui-aussi, une approche hédoniste et libertaire de la vie. Tour à tour, il s'allonge, ferme les yeux, regarde le ciel, écoute ou joue de la musique, danse seul ou avec un autre lui-même, s'abandonne, en d'autres termes, à une approche paresseuse et poétique du temps, pour redonner à l'existence tout son piquant et toute sa saveur. L'agilité dont le petit homme fait preuve, ses sautillements de jubilation et d'allégresse, ses oscillations sur un pied, ses virages à angle droit, ses pas de fantaisie qui donnent à sa démarche un air de ballet, sont autant d'images d'un monde qui l'espace d'un instant, s'est affranchi des carcans de la société et de la loi de la pesanteur, pour mieux toucher à l'essentiel.

Conclusion

Les personnages de Chaplin et d'Aleikhem font ainsi entendre une même petite musique. Ils ont gardé en eux ce grain de folie qui les pousse sans cesse à explorer le monde et à se le raconter à leur façon. Shelmiels, vagabonds dans l'âme, ils cheminent bon gré mal gré et continuent leur route avec pour tout baluchon leur énergie, leur espoir et leurs rêves. Battus  par la vie, au plus bas, ils ne cessent d'avoir le regard tourné vers l'horizon.

L'Amérique qui les habite relève, à la fois, d'une capacité à rêver un ailleurs et d'une forme de résilience, de refus de se laisser dépouiller de ce qu'il reste à l'être humain de dignité, d'humanité et de liberté.

Sholem Aleikhem, Charlie Chaplin, un écrivain, un cinéaste, deux langages, l'un fait de mots, l'autre de gestes, pour exprimer une même foi en l'individu face au désordre du monde, une même foi dans le pouvoir de l'esprit de faire naître l'espace d'un instant  des rêves d'innocence.

Bibliographie

Sholem Aleichem

The Letters of Menakhem -Mendl and Sheyne-Sheyndl and Motll , the Cantor's Son,  New Yiddish Library, Yale University Press, translated by Hillel Halkin, 2002 ( Texte anglais)

La Peste soit de l'Amérique et de Quelques Autres Lieux , Sholem Aleikhem, trad. Nadia Déhan , Liana Levi, collection Piccolo, 2006

A noter que les traductions du texte anglais ont été faites par mes soins

 

Filmographie

Films de Chaplin

The Tramp (1915)

Work (1915)

The Immigrant (1917)

The Adventurer (1917)

A Dog's Life (1918)

Pay Day (1922)

The Gold Rush (1925)

City Lights (1931)

Modern Times (1936)

Pour citer cet article :

Pour citer cette ressource :

"De Sholem Aleichem à Charlie Chaplin, de Menahem Mendl au personnage de Charlot…", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), novembre 2009. Consulté le 23/06/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/arts/cinema/de-sholem-aleichem-a-charlie-chaplin-de-menahem-mendl-au-personnage-de-charlot-