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Rhétoriques du pouvoir en Allemagne au XXe siècle

Publié par Marie Laure Durand le 31/10/2011
L'article confronte la LTI, du latin Lingua tertii imperii ou langue du IIIe Reich, telle que l'a nommée Viktor Klemperer, et la langue de bois utilisée par le régime communiste de la RDA, parfois appelée Lingua quarti imperii (LQI). Du point de vue sémiotique, lexical et grammatical, les écarts sont manifestes. Les deux formes de rhétorique totalitaire se rejoignent cependant, dans un contexte de mainmise sur la sphère publique, par la dépersonnalisation et le figement de la langue. Face à l'une comme à l'autre, le comique fait figure de contre-pouvoir salutaire.
Odile Schneider-Mizony  Professeure de linguistique allemande
Université de Strasbourg
L'usage langagier de l'Allemagne nazie porte couramment depuis plusieurs dizaines d'années l'étiquette de LTI, abrégé du latin Lingua tertii imperii ou langue du IIIe Reich, tel que l'a nommé Viktor Klemperer, le premier à en avoir réalisé une étude poussée (1947). Le sigle LTI peut être vu comme parodie par Klemperer des sigles que le régime national-socialiste multipliait : SS, HJ, BDM, etc.... Le sigle LQI recouvre quant à lui la langue de bois utilisée par le régime communiste de la RDA, parfois appelée Lingua quarti imperii, en hommage à Klemperer qui avait lui-même établi, après la fin de la guerre, un parallèle entre ces deux usages de langue politique, mais sans en approfondir la comparaison : "Ich muß allmählich anfangen, systematisch auf die Sprache des VIERTEN REICHES zu achten. Sie scheint mir manchmal weniger von der des dritten unterschieden als etwas das Dresdner Sächsische vom Leipziger." (Klemperer, 1945/1996 : 31). – L'étude de ces deux rhétoriques du pouvoir en langue allemande est une branche classique de la linguistique du discours politique, parce qu'elles sont un bon, mais triste exemple de la façon dont des textes officiels, produits par un gouvernement dans des situations publiques, peuvent induire une difficulté des citoyens à résister à des décisions et actions de nature autoritaire ou tyrannique. Leur nature commune de rhétorique totalitaire en Allemagne au XXe  siècle les rapproche : là où l'on rencontre souvent le terme de "langues totalitaires", il s'agit plus exactement d'emplois de la langue par des Etats totalitaires, un Etat totalitaire contrôlant de façon quasi absolue ce qui se passe en son sein, aussi bien la vie publique que la vie privée des gens. Ces variétés langagières à l'argumentation close sur elle-même n'admettent pas de contestation sous forme légale (protestation parlementaire) ou publique (manifestations), ou bien le citoyen qui s'y livre mettrait en danger sa liberté, voire sa vie. Et même dans un cadre semi-public comme l'école, ou complètement privé comme la famille, l'oeil de l'Etat est potentiellement là par la possibilité de délation ou d'espionnage comme l'a rappelé il y a quelques années le film La vie des autres. La communication publique y est totalement asymétrique, l'un des partenaires, l'Etat, ayant tous les droits langagiers, l'autre, l'individu, n'ayant que le droit de s'adapter à la communication de l'autre. –  Et pourtant, ces deux types de discours publics peuvent paraître fondamentalement dissemblables, l'un parlant la langue de la manipulation des masses fanatisées, comme le célèbre discours de Goebbels engageant à la guerre totale "Wollt ihr den totalen Krieg?", et l'autre, langue de bois opaque suintant un ennui mortel, aux contenus oubliés à peine entendus. Pour justifier leur rapprochement, je rappellerai les caractéristiques de l'une et de l'autre variété, avant de les comparer en leurs différents effets politiques.

LTI : rhétorique de l'Allemagne nazie

– Dans ses journaux privés et dans l'étude qu'il a réalisée pendant la période nazie et publiée après la guerre, Klemperer a dénoncé cette rhétorique comme manipulatrice et conditionnant les esprits, par l'intermédiaire des mots d'abord, mais aussi par sa composante sémiotique. Il juge par exemple que l'incendie du Reichstag le 27 février 1933 est un évènement typique de la LTI par son spectaculaire (les flammes et la nuit), sa violence (destruction complète) et son efficacité politique : la mise en accusation du communiste hollandais arrêté sur place servit à faire prendre dès le lendemain un décret suspendant les libertés intellectuelles et permettant de faire la chasse aux journalistes, décret qui restera en vigueur jusqu'à la fin de la guerre. Les cérémonies officielles se présentaient comme des spectacles de masse en "son et lumière" et faisaient l'objet d'une mise en scène soutenant les prises de parole de façon sensationnaliste : soit Hitler arrivait avec beaucoup de retard, à la nuit tombée, et à la lumière des flambeaux, et le public était d'autant plus réceptif aux impressions synesthésiques que les esprits engourdis par l'ennui de l'attente appréciaient le changement de rythme et l'arrivée de l'action. De jour, la mise en scène passait par les défilés, la musique militaire (roulements de tambour de jeunes garçons et trompettes) et la foule en liesse, et les longues acclamations portaient en elles-mêmes les spectateurs à l'enthousiasme par un effet d'entraînement (1). Hitler ou son ministre de la propagande Goebbels ne s'adressaient d'ailleurs pas à l'intellect, peu en vogue dans l'idéologie nazie et réservé plutôt aux intellectuels marxistes ou juifs, mais au prétendu bon sens, au sentiment inné du peuple, qui ne peut pas se tromper. La rhétorique en est efficace : argumentation logique ou pseudo-logique, métaphores de la nature, qui soutiennent les vérités premières, ou métaphores de l'industrie et des machines, qui posent le nazisme comme un mouvement moderne. Moderne aussi l'usage des slogans sur les banderoles, affiches et bannières politiques décorant les lieux et monuments dans lesquels se déroulent les réunions : le slogan "Totaler Krieg kürzester Krieg", accroché au Palais des sports de Berlin lors du discours de Goebbels, justement destiné à réclamer une poursuite jusqu'au-boutiste malgré la défaite de Stalingrad, a un côté publicitaire (2). La réalisation de ces discours, leur actio, comme le dit la rhétorique, avait un effet divertissant, et Kegel, qui a consacré une monographie entière à ce seul discours de Goebbels, parle de son "Unterhaltungswert" (Kegel 2006 : 147). Comme lors d'un évènement sportif, le public pouvait se manifester : y compris dans le contexte tragique de la défaite de Stalingrad du discours du Palais des Sports, les spectateurs rient, parfois bruyamment (grölen) et applaudissent à certains passages du discours (193 fois pour le discours d'environ de deux heures de Goebbels, soit plus d'une fois par minute). La participation du public va jusqu'à des "Zwischenrufe", des interruptions consensuelles ("Bravo") ou dissensuelles (signaux de désaccord sur les pseudo-propositions sarcastiques que fait l'orateur, comme à la fin de l'extrait-texte que je cite) et des questions d'information ou des rappels à l'orateur de certains aspects ou arguments non encore traités. Même si l'orateur et le public n'ont pas une part égale en temps de parole, une copie de dialogue s'établit, assez différente d'une imposition tyrannique de contenus à des auditeurs qui seraient glacés de terreur.

– Document 1 Sportpalast-Rede Source : Bundesarchiv, Bild 183-J05235 / Schwahn / CC-BY-SA

– Le lexique du nazisme a fait l'objet de multiples considérations à la suite de l'étude de Klemperer sur LTI, et l'on connaît le terme de "gleichschalten", traduit habituellement par "mettre au pas", qui est issu du vocabulaire de l'électricité et a signifié à l'origine que l'on synchronisait des installations. On s'est beaucoup scandalisé de voir traiter les hommes (et femmes) comme des objets ou des animaux ("Ungeziefer") et on y a vu fort justement un manque total de respect envers la personne humaine. Mais il ne faut pas croire que le vocabulaire a été seulement brutal et prosaïque, sorte d'accompagnement langagier des milices armées des SA. On y trouve tout aussi bien, à l'autre pôle stylistique, des termes mystiques ou religieux pour caractériser la "destinée manifeste" de la nation allemande, des mots solennels et forts, qui invitaient à l'abandon de la raison devant les irrationnels de l'existence, comme ces expressions présentes à d'autres endroits du discours de Goebbels : "die Waage des Schicksals", "die hohe Schule der Heimatliebe". Et le prosaïsme d'une société moderne et machinisée n'empêchait pas la résurrection en discours des termes du passé vieux-germanique, comme "Sippe" (la famille au sens élargi), "Germanen", terme qui concurrence "die Deutschen", ou "Stämme" (lignées, races, dynasties). Le régime n'utilisait pas une langue si unitaire ou simpliste qu'on a bien voulu le dire après coup. – La dramatisation du vocabulaire est un des traits caractéristiques de la rhétorique du pouvoir nazi : elle soutient une pensée manichéenne, car "qui n'est pas avec moi est contre moi". Cette radicalisation est donnée notamment par un vocabulaire expressif et violent. Le terme "ausrotten" ne déshumanise pas seulement le rapport aux autres, mais radicalise aussi la pensée : pas de nuances, qui pourraient être des réserves, il faut suivre et obéir "aveuglément", ce qui est un autre termephare. Le gigantisme et le monumentalisme sont obtenus par la composition avec des termes de quantité importante : "Großoffensive" ou "Weltfeind". Le vitalisme de l'idéologie est soutenu par les comparaisons sportives et énergétiques, par des termes valorisant le mouvement : "der Sturm der Zeit", "vorwärtsschauen" chez Goebbels. – Une autre caractéristique de l'usage langagier nazi est son figement : les expressions idiomatiques, les locutions à verbe support, les proverbes fournissent, non du prêt à penser, mais du prêt à parler, et le prêt à parler est celui du régime et de ses figures argumentatives. Dans un des derniers discours radiophoniques d'Hitler (30.01.1945), il est question d'oie et de renard, de loup et de moutons, les proverbes représentant une référence aux lois naturelles qui guident les conduites. Cette fréquence formulaire a été prise à tort par Klemperer pour de la pauvreté, ce qui est faux : l'utilisation du prêt à parler ne vient pas de l'impossibilité de la variation stylistique chez les discoureurs du régime, mais du choix délibéré de l'image connue, de la répétition, du mot-slogan, qui conditionne. La survenue des mêmes mots et expressions réalise un formatage de la pensée, d'après le principe suivant lequel les termes que l'on emploie détermineraient les idées : l'idée provient du sociologue Gustave Le Bon, qui méprisait la masse qu'il ne créditait d'aucune intelligence et pensait facile à manipuler. Dans une adresse orale à un public qui ne dispose pas du script, les expressions figées condensent de façon simple les propositions du texte. De plus, indépendamment des connaissances stéréotypées et des topoï qu'elles transportent, elles recréent la communauté de culture dans laquelle elles sont valides. En se reconnaissant dans la vérité première des proverbes, les auditeurs se fondent dans le même univers mental que les orateurs (3). – Du point de vue grammatical, la rhétorique de l'Allemagne nazie se passe largement de sujets individuels, au profit de sujets collectifs comme le peuple ou la nation. Par l'intermédiaire de tournures passives sans complément d'agent, ou de structures infinitives qui n'ont plus de sujets personnels (Schneider-Mizony 2005 : 187), les agents de l'histoire s'effacent au profit de "forces" qui les dépassent, et les responsabilités se diluent. C'est la transposition au niveau grammatical du principe de camouflage qui masque des activités telles que "envoyer en camp de concentration", qui se dit "abführen", signifiant simplement "emmener". On aura reconnu sous ce camouflage langagier la figure rhétorique de la litote, de même que le recours à la figure de l'hyperbole explique les nombreux superlatifs émaillant les discours de guerre. – Sur le plan social, cette variété est parlée par tous, les brutes des milices comme les ouvriers des fabriques, les discoureurs officiels comme les juifs qui se cachent, une "même sauce brune" qui s'est introduite partout : l'usage langagier des ténors du régime que sont Hitler ou Goebbels a suinté dans tous les domaines de la société, poison ayant, dit Klemperer, intoxiqué tous les sujets parlants. Mais cette image de poison fait de la langue le vrai coupable, "Gift, das du unbewusst eintrinkst..." écrit Klemperer (1969 : 21), une force agissante qui est à la source de la dictature, de la guerre et des camps. C'est tout à fait discutable, à la fois du point de vue historique certains des termes dits typiquement nazis existaient avant 1933, et des procédés de fabrication de mots prétendus typiquement nazis ont été utilisés après, comme  "Entnazifizierung" et du point de vue moral, parce que disculpant les citoyens de leur responsabilité. Ce dernier point est une constante de la critique du langage chez les linguistes allemands, d'Utz Maas (1984) à Konrad Ehlich (1998). Ces auteurs défendent le point de vue inverse selon lequel la langue n'est ni bonne, ni mauvaise, étant ce que les locuteurs en font. Ils mettent en doute le pouvoir manipulatoire de cet usage langagier, son apparente évidence recouvrant le manque d'esprit critique dont ont fait preuve la majorité des Allemands à cette époque. Cette controverse sur la culpabilité réciproque des orateurs et des auditeurs est moins fréquente pour la variété postérieure qu'est la langue de la RDA, essentiellement créditée d'autres effets, vue plus comme un étouffoir de la raison que comme agent nocif.

LQI, langue officielle en RDA

– Elle est un peu moins connue comme rhétorique totalitaire, probablement aussi parce qu'elle est liée à moins de morts, mais une de ses étiquettes, celle de "langue de bois", a fait florès et sert souvent de nos jours à dénommer la façon de parler ou écrire de politiciens, techniciens, ou pseudo-experts s'exprimant de manière incompréhensible au commun des mortels. Étiquette familière en France depuis les années 70-80, elle désigne une forme particulière de parler, la sovietlangue, le jargon des cadres du parti destiné aux travailleurs et au peuple en Union Soviétique en particulier, mais  aussi en usage dans les autres régimes communistes de l'Europe de l'Est. Orwell, dans son roman 1984, publié en 1947, en fait un bon portrait avec la novlangue.

Ses traits sémiotiques sont à l'inverse de l'usage du IIIe Reich, et montrent un caractère solennel, qui fait suinter l'ennui, contrairement à la séduction et au sensationnel visés par les orateurs nazis. Les discours commencent à l'heure, sont longs, lus par des messieurs raides et dignes, et la réaction attendue consiste en applaudissements d'une durée correcte d'auditeurs s'affichant déjà bons communistes. Ce n'est pas le hurlement enthousiaste d'une foule rugissant "Kanonen !" à la question posée par Goebbels, "Wollt Ihr Butter oder Kanonen ?", censée refléter une alternative entre la poursuite de la guerre et son abandon. Si l'on pense au film de Charlie Chaplin Le dictateur, il n'y a aucune vraisemblance à voir un micro se ployer de terreur (tout seul) sous la violence oratoire d'un politicien ou cadre de RDA. On peine d'ailleurs à les qualifier d'orateurs  en raison de ce manquement à la dynamique du discours réalisé qui fait partie des commandements rhétoriques.

– Document 2 Honecker Parteitag Source : Bundesarchiv, Bild 183-1986-0505-320 / Mittelstädt, Rainer / CC-BY-SA – Il y a de bonnes et sans doute aussi de mauvaises raisons à cette mise en scène fondamentalement différente. Du côté des bonnes, les dirigeants est-allemands sont souvent issus de l'opposition au nazisme, concrètement ou par l'intermédiaire de partis socialistes ou communistes, et conscients des utilisations subjectives de la parole réalisées par le nazisme : leur idéologie a souvent comparé Hitler au Rattenfänger von Hameln, ce preneur de rats dont la flûte magique a privé de leur volonté les rats (noyés) puis les enfants, disparus dans la montagne. Les dirigeants socialistes se refusent à ce type de langue, et se veulent dans la rationalité, loin des termes subjectifs. N'oublions pas que le marxisme est un socialisme scientifique. Du côté des moins bonnes raisons à cet ennui, le besoin de légitimité de ces États, qui se sont construits par opposition radicale avec le modèle étatique dominant de la "démocratie capitaliste", les amène à imiter de façon hypercorrecte le comportement digne et les routines de fonctionnement des autres États. L'attitude "responsable" et digne crée la légitimité. – Les discours officiels s'apparentent beaucoup plus au monologue, manquant de l'interactivité présente dans beaucoup de discours politiques, nazis ou autres : une étude de Burkhardt (2002 : 48) a compté que la somme des interruptions consignées pour les discours tenus au parlement de RDA pendant ses presque quarante ans d'existence ne représente que la quantité des interruptions notées au Bundestag en deux jours.

– La langue officielle de la RDA et la façon de la parler visent une performativité tautologique : elle auto-confirme les choix du régime, comme quand elle énonce que :

Der Beschluß des Politbüros zur Erhöhung der Leistungsfähigkeit des Industriebaus der DDR vom 1. September dieses Jahres gibt allen Partei- und Arbeitskollektiven in unseren Kombinaten ebenso wie unseren Kooperationspartnern hierzu eine klare und weitreichende Orientierung.

– L'histoire est en cours, le processus en formation, là où le nazisme brassait l'Histoire de l'humanité en grandes coupes séculaires, dont ce Troisième Reich qui devait durer mille ans... Puisqu'on est "en train" de travailler à des lendemains qui chantent, c'est le comparatif qui va être la graduation privilégiée par cette variété : des formules de type "von Tag zu Tag", "immer mehr", "der stetige Fortschritt" ou des phrases entières de type "Diese qualitativ höheren Anforderungen können nur durch umfassende Intensivierung bewältigt werden" (cf. exemples cités par Kauffmann 2003, p. 148 & 149) font le lien entre un présent difficile pour les citoyens et une incantation au progrès : ça va aller mieux, c'est déjà en train d'aller mieux ! Son caractère tautologique fait que, quand on se trouve à l'intérieur de la langue de bois, il n'est guère possible de dire autre chose, et quand on est à l'extérieur, on n'est plus un citoyen légitime.

Sa distance d'avec la réalité et son abstraction, là où LTI jonglait entre l'énergétique et l'archaïque, le mystique et le radical, lui donnent une forte technicité : ne s'exprime pas en cette langue qui veut, elle demande un entraînement qui fait vite repérer celui qui ne l'a pas. Comme la philosophie d'Etat découpe le monde entre catégories progressistes et réactionnaires, il faut réapprendre, comme une langue étrangère, cette nouvelle description de la réalité par un marxisme qui insiste sur sa scientificité par opposition à l'irrationnel de l'époque nazie : "die Erhöhung der Effektivität der Produktion", "die Erfüllung der Wettbewerbsverpflichtung" sonnent "technique". Cependant, afin de ne pas se voir démentis trop vite par une réalité qui ne se pliait pas aussi bien que voulu à la reconstruction socialiste d'après-guerre, les termes sont faiblement référentiels, d'une relative indétermination descriptive et sémantique : "der Kurs der Hauptaufgabe" est une combinaison redondante aussi bien que creuse quand on ne nomme pas cette tâche principale. Les termes abstraits sont enchâssés dans des nominalisations : "Einheit von Wirtschafts- und Sozialpolitik", "Verbundenheit von Partei und Volk". L'abstraction rend les référents flous pour les auditeurs, et efface les questions possibles sur le degré de vérité. Quand on pose en thème de l'énoncé "l'alliance" en disant ce qu'elle réalise, comme dans "Die Verbundenheit von Partei und Volk wird auch in Zukunft die stabile und dynamische Entwicklung der DDR bestimmen", il n'est plus temps de s'interroger pour savoir si l'alliance est effectivement réalisée entre peuple et parti, elle est préalable (Kauffmann 2003 : 138). Enfin, l'absence de référence à des lieux et à des acteurs précis rend difficile la saisie concrète par l'esprit de ce qui se passe, les termes à contours technocratiques donnent un côté grandement ronflant et vaguement incompréhensible, comme le montre le texte 2. Le thème de l'extrait est difficile à formuler, et les propositions sémantiques sont plus ou moins aléatoires pour les lecteurs : ce flou désignatif est une autre façon de rendre le discours incontestable, au sens de ce qui "coupe court à toute contestation". – Son indirectivité est un masque qu'elle met sur la vérité : elle oblige les citoyens de RDA à devenir maîtres en l'art de lire entre les lignes, là où LTI disait parfois fort brutalement à ses citoyens ce qu'elle exigeait et interdisait, comme le mot d'ordre "Kauft nicht bei Juden ein!" ou la dernière phrase du discours de Goebbels "Volk, steh auf und Sturm, brich los!". L'euphémisme est une figure fréquente de la LQI, et les discours officiels parlent de "Rückstände, die es zu beseitigen gilt" pour évoquer le fait que les magasins sont vides et que l'industrie souffre de retards techniques. À force d'être exposés à cet usage officiel, les citoyens prennent l'habitude de décoder un doublesens, dont la distance avec le terme initial peut être impressionnante. Que le mot "Initiative" veuille dire "projet industriel" n'est pas évident, même si les deux ont en commun le trait de "à réaliser", que l'expression "sozialistischer Internationalismus" signifie "possibilité d'intervention soviétique" ne présente plus en commun que les acteurs, et que le terme "Hilfe" soit la façon dont a été rapportée dans les pays de l'Est l'intervention des troupes soviétiques lors du Printemps de Prague relève de l'anti-phrase.

Points communs de ces deux rhétoriques totalitaires

– Il n'y a pas de ligne de filiation entre LTI et LQI, rhétoriques d'États qui n'ont pas employé la même dimension de terreur et n'ont pas fait le même nombre de morts, mais on retrouve certaines techniques de masque de la réalité et de contrôle de l'expression publique, qui sont notamment :

Le contrôle public

En 1933, Goebbels prend la tête du Ministerium für Volksaufklärung und Propaganda nouvellement créé. Le 1er septembre 1939 fut édictée en Allemagne nazie la directive Verordnung über außerordentliche Rundfunkmaßnahmen pour contrôler le contenu des journaux et de la radio, en partant du principe que les média ennemis ne chercheraient qu'à empoisonner l'âme allemande pour décourager les citoyens. Cette mesure renforçait la censure déjà importante du discours public, augmentée par la délation dans l'espace semi-public que réalisaient les convaincus (fanatiques) du régime. Le quotidien Der Völkische Beobachter, l'hebdomadaire Das Reich tenaient sur les sujets d'actualité des propos si conformes au régime que les mêmes expressions se retrouvent à quelques jours ou semaines de distance dans leurs colonnes et dans les discours du Führer ou des ministres. –  En RDA existait de façon analogue un ministère appelé Ministerium für Agitation und Propaganda, qui prenait des décisions langagières juridiquement contraignantes pour les différents niveaux de l'État, et la Stasi contrôlait le comportement, entre autres langagier, des citoyens grâce au réseau de ses informateurs. Il existait une seule agence de presse (ADN), et un travail très étroit entre la presse et le parti, le SED, conduisait à ce que le grand journal de l'époque, Neues Deutschland, soit perçu comme une sorte de Journal officiel du gouvernement. –  Dans des sociétés aussi bien quadrillées, le script comportemental de l'auditeur/spectateur d'un discours est d'autant mieux possédé qu'il ne s'agit pas de spectateurs fortuits, mais de convaincus ou "encartés". Il se réalise juste différemment : manifestations d'enthousiasme avec un certain effet récréatif chez les uns, applaudissements synchronisés dans l'autre.

– Document 3 : Reichsparteitag Nüremberg – Document 4 : 40 Jahrestag DDR-Gründung Source : Bundesarchiv, Bild 183-1989-1007-402 / Franke, Klaus / CC-BY-SA

La dépersonnalisation langagière

– La dépersonnalisation langagière a lieu dans les textes officiels de la RDA avec les mêmes moyens que la langue nazie : passifs et infinitifs ne disent pas qui fait quoi, comment et quand, les nominalisations "floutent" les acteurs. Quand on écrit (texte 2) :

Ausgehend davon, daß die sich heute und künftig vollziehenden Prozesse in unserer Gesellschaft höhere Ansprüche an die Verhaltensweisen der Menschen, ihre Aktivität, ihr Verantwortungsbewußtsein, ihre schöpferische Tätigkeit und Kollektivität, an solche Eigenschaften wie Disziplin, Pflichtbewußtsein, Zuverlässigkeit und Gemeinschaftssinn stellen, ...

il peut aussi bien s'agir de la situation économique désastreuse de la RDA à un moment X, pour laquelle il faut des décideurs, des applicateurs, des conditions matérielles et un laps de temps pour améliorer les choses, que d'une situation de tension internationale. Or, cet extrait de discours prélude à l'annonce d'une réforme du lycée en RDA, la "Erweiterte Oberschule" ; mais quand un texte ne précise pas les acteurs et circonstances, il est difficile de vérifier que la promesse d'amélioration est tenue.

Le figement

– Dans l'usage officiel de RDA, dans les discours et les textes imprimés de Neues Deutschland, les expressions nominales récurrentes de type "werktätige Massen", "unverbrüchliche Freundschaft zur Sowjetunion", "zügellose Hetzkampagnen" partagent le monde de façon simple en bons et méchants. Ces expressions figées accentuent le côté non flexible de la langue, sans en faire une langue pauvre, ni par le lexique (beaucoup de termes ont été créés pour désigner des réalités typiquement socialistes) ni par l'utilisation des structures grammaticales : langue écrite, y compris pour les discours qui se contentaient de l'oraliser, elle utilise des structures complexes comme les cascades de groupes nominaux ou des phrases longues avec emboîtement de subordonnées, le texte 2 combinant les deux défauts jusqu'à en devenir obscur. Quand le figement de l'usage nazi est un usage répétitif de slogans, le figement de l'usage est-allemand est une répétition ad nauseam des mêmes formules ("Floskeln"), comme le soulignent les chercheurs sur le sujet (Gautier 2009 : 7).

Différences entre LTI et LQI

Irrationnel versus rationnel

– Les descripteurs de l'usage officiel du IIIe Reich ont insisté sur son côté pseudo-religieux, voire mystique ou liturgique. Sa réalisation concrète sous la forme d'une parole fanatique et galvanisante est un mode oratoire différent, plus intuitif par le souffle, l'énergie de l'orateur qui électrise son auditoire. Dans un entretien, Primo Levi décrivait ainsi l'effet d'un discours nazi :

Si vous avez vu au cinéma ou à la télévision les dialogues de Hitler avec la foule, vous avez assisté à un spectacle effrayant. Il se formait une induction mutuelle, comme entre un nuage chargé d'électricité et la terre. Il y avait un échange de foudre. Hitler répondait à la réaction que lui-même provoquait. Et il s'exaltait. (Camon 1991 : 25).
– Document 5 Hitler als Redner

–  Le discours étatique est-allemand se meut quant à lui dans une logique moins manichéenne, moins simpliste. Il raisonne de façon dialectique, avec des couples d'opposition comme forme versus fond, lois objectives contre conscience subjective, ou dynamique versus statique, couples dont l'opposition ne se résout pas toujours en une conclusion attendue. L'inspiration par le marxisme scientifique oblige sans doute à une forme de rationalité, mais la dialectique permet tout aussi bien de répondre au citoyen qu'il est dans le faux lorsqu'il s'étonne d'un décalage entre discours et réalité : c'est sa "conscience subjective" qui le fait parler, et la réalité objective parle, elle, le langage d'un progrès socialiste qu'il n'a pas pu ou voulu voir. Pour caractériser la différence d'effet que ces usages peuvent faire sur les auditeurs, je reprends une fomule d'Eppler, qui qualifiait LTI de "Totschlägersprache" et LQI de "hohle Sprache" (Eppler 1992 : 247-248).

Des degrés différents de contrainte

– La contrainte linguistique exercée dans un état totalitaire peut être de différente nature si l'on suit Max Weber, qui définit le pouvoir comme la possibilité d'imposer sa volonté à d'autres personnes dans le cadre d'une interaction sociale, y compris contre leur volonté et leur résistance. L'exercice du pouvoir par la parole connaît différentes manifestations qui peuvent aller jusqu'à la contrainte physique, par l'intermédiaire d'une censure imposée brutalement. – On observera que la liberté de parole contre les intérêts du pouvoir était poursuivie plus violemment pendant le IIIe Reich (que l'on pense à Sophie Scholl et au mouvement de La Rose Blanche) que sous la RDA. Une blague de RDA, qui joue sur le doublesens du verbe "sitzen", par métonymie de l'action principale qui reste au prisonnier, évoque cependant ce risque en posant la devinette "Was ist kurz und zum Sitzen ?";  réponse : "Ein politischer Witz in der DDR". Ce qui correspond à une réalité pénale : la publication ou diffusion orale de blagues politiques critiques était le délit dit de "staatsfeindliche Hetze", et pouvait valoir jusqu'à deux ans de prison à Bautzen, célèbre prison pour prisonniers politiques. Mais on sortait plus souvent de Bautzen que d'un camp de concentration, et en moins mauvais état.

– La contrainte exercée sur les esprits se manifeste dans l'existence d'un ministère de la propagande, qui cherche à influencer l'opinion, ministère légitimé par la situation de guerre militaire, comme celle de l'Axe contre le reste de l'Europe entre les deux guerres mondiales, ou par un conflit latent d'ordre idéologico-économique, comme la situation de "guerre froide" entre les pays de l'Est et ceux de l'Otan. La propagande est souvent mensongère, camouflant la réalité ; un exemple nazi est le célèbre terme "Frontbegradigung", par lequel la radio hitlérienne déguisait les reculs de l'armée allemande au cours de la contre-offensive soviétique à partir de l'année 1942 : la retraite de telle ou telle position était présentée comme volontaire afin d'affermir le front. On observera que là aussi, la contrainte intellectuelle est plus discrète dans le discours officiel de RDA : il y a bien sûr une contrainte exercée sur la perception de la réalité par une description qui la voile, mais le pouvoir peut demander l'adhésion des citoyens par bon sens ou souci du collectif, pour justifier ses décisions et faire taire les oppositions : cette forme plus subtile de contrainte est plus familière à la RDA. – Enfin, la mainmise sur l'espace public par un usage langagier totalitaire fait subir aux sujets aussi une contrainte comportementale : dans un état policier, on se tait, ou ne parle et n'écrit qu'en cachette, à des gens ou des situations qu'on pense sûrs. L'usage langagier en RDA est de ce point de vue un modèle plus intéressant de survie pour le citoyen qui ne se sent pas pousser des ailes de résistance héroïque : il est plus facile de manier la langue de bois, qui ne dit rien de soi, ni des autres que de parler le langage du sacrifice de soi pour la patrie et de l'anathème des autres.  La raideur de la langue de bois montre que sa fonction est de contrôler l'attitude, c'est-à-dire ce qu'on livre de soi, contrainte sans doute, mais moindre mal si l'on ne veut/peut pas résister.

Populisme versus formalité

– D'une rhétorique politique à l'autre, on a l'impression de passer d'un style relativement populiste de "Volksnähe" pour le discours nazi, à une très grande distance entre les textes officiels et les citoyens en RDA, la "Volksferne", ayant amené ceux-ci à rappeler à leurs élites "Wir sind das Volk" au moment des manifestations de Leipzig de l'automne 1989. Schlosser (1990 : 170) a relevé l'impossibilité en RDA de parler politique dans un cadre officiel en dialecte, car la formalité de la langue politique l'empêchait : on ne peut pas parler de façon dogmatique avec une prononciation régionale. En retour, la crispation du jargon politique sur un allemand standard et sans couleurs peut avoir permis au dialecte/à la variété régionale de garder son côté sympathique de contre-culture ou variété intime, trait que le cabaret a beaucoup développé après la chute du Mur.

 

Le contre-pouvoir du comique sous LTI et LQI

– Je voudrais ici revenir sur un topos de la résistance langagière, les blagues qui ont eu cours pendant ces deux phases totalitaires de l'histoire allemande, et dont il est couramment dit qu'elles représentaient une forme de résistance. – Ces blagues politiques critiques au régime s'appelaient "Flüsterwitze" pendant la période nazie, parce qu'on ne se les racontait qu'en chuchotant. Elles montrent qu'on peut rire aussi sous une dictature, ce qui dépasse le simple petit plaisir. Il existe un consensus à ce sujet pour dire que, par elles, on se détache et se positionne en juge des événements ou des autres personnages dont on se moque. On retrouve l'usage de son esprit endormi par le discours de propagande, voire méprisé par l'idéologie, qui donnait moins de valeur à l'intellect qu'à la bonne santé corporelle. Faire marcher sa tête pouvait alors donner le sentiment de faire une action de résistance. – En plus de leur fonction de soupape, de piment d'un quotidien trop gris (RDA) voire noir (IIIe Reich), elles étaient censées maintenir présent le sens d'une autre réalité, la conscience qu'ailleurs, la vie se déroulait autrement, comme la blague suivante, qui se moque de surcroît de la langue de bois :

Erich ruft Helmut an und fragt, ob er einen neuen Volvo bekommen könnte. Darauf sagt Helmut scherzhaft: "OK. Geht seinen sozialistischen Gang." Darauf meint Honecker ganz erschrocken: "Nein, nein! Ich brauch ihn doch schon nächste Woche." (blague empruntée à Gunhild Samson 2002)

– Peindre une autre réalité peut même aboutir au principe de la lecture inverse : quand le régime dit quelque chose, c'est l'inverse qui est vrai, comme le propose la blague du III° Reich suivante - "Es riecht verdammt nach Krieg." - "Wieso?" - "Hitler hat eine Friedensrede gehalten". – Mais ce discours sur la blague comme contre-discours, qui agrégerait des individus isolés en micro-îlots de résistance, est contesté en Allemagne par divers travaux, dont la thèse récente de Merziger (2010), qui suggère qu'il y a là une forme de mythification bien commode, en tout cas pour la période nazie. Les blagues étaient racontées aussi à la HJ ou au parti, et il y a eu fort peu d'actions ou de procès contre des raconteurs de blagues. Un exemple de blague admise est la suivante, s'appuyant sur l'état de la ville de Berlin en 1939, labourée par de multiples chantiers : "Was braucht man, um Berlin in Schutt zu legen?". Réponse : "Ein Speer genügt." (Merziger 2010 : 245). Il semble qu'une pratique habile de la démagogie par Goebbels ait permis au bon sens du peuple de s'adonner à un comique qui ne mettait pas le régime en danger d'après le principe : "Die gesunde Volksseele lacht." Les comédies populaires (Volkstheater), la prose de type "bürgerlicher Humor" ont connu un succès qui s'est plutôt développé encore avec la guerre, afin d'entretenir le moral des soldats, ou de la population civile. Il n'existe pas en RDA le même type de comique en faveur auprès des autorités, et les travaux sur les blagues les inscrivent en général dans une théorie du rire comme résistance.

Le pouvoir des rhétoriques totalitaires

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– La critique du langage suit en général une argumentation par laquelle le pouvoir corrompt la langue, qui elle-même trompe des destinataires innocents : c'est donc la faute "à" la langue, ce qui disculpe largement les citoyens manipulés. Bien sûr, il ne s'agit pas de nier cette manipulation, on peut effectivement observer que la parole est utilisée pour dresser les êtres les uns contre les autres et pour promouvoir l'emploi de la violence. La péjoration des dénominations est susceptible de faire baisser les inhibitions à l'homicide : parler par exemple de l'autre en tant qu'animal (de "Ungeziefer" à "Saujude") abolit la solidarité à l'intérieur de l'espèce humaine au profit d'une distinction entre des bons et des mauvais. La création d'une sous-espèce au sens classificatoire aussi bien que figuré du terme transforme l'agression intra-espèces en une agression inter-espèces (appel à la haine raciale), ce qui la facilite. –  Mais cette conception de l'efficacité de la langue se base sur une vision simplificatrice de la manipulation des sujets et des groupes, qui fait abstraction du fait que le sens se construit à deux. Le destinataire d'un message ne peut pas être disculpé de toute responsabilité dans sa compréhension d'un message, car celui-ci n'est jamais isolé dans l'ensemble sémiotique que représentent les discours d'une société et les faits historiques à un moment donné. Il est consolant, mais falsificateur, de partir du principe qu'une langue manipulée a trompé les destinataires. Les signes linguistiques renvoient toujours au contexte et à la culture dans laquelle ils sont employés : lorsque les bombes commencent à tomber en tapis sur les villes allemandes, il faut bien en conclure que la victoire européenne des armées du Reich n'est pas pour le jour même, et quand les magasins ne peuvent toujours pas livrer des biens de consommation normaux, savon ou sèche-cheveux, en quantité suffisante, on se rend compte que l'économie socialiste a plus que des difficultés résiduelles. Croire encore dans le discours de l'État dans ces circonstances relève du déni, peut-être parce qu'il est plus simple de s'exonérer de sa responsabilité. –   Le discours public repose sans doute sur une interprétation du monde à laquelle il est difficile de se soustraire. Les constructions sémantiques par mots-clés du discours social (que l'on pense au racisme-antisémitisme ou à l'opposition capitalisme/marxisme) découragent les contre-discours et l'opposition aux politiques menées. Les gouvernants présentent leur discours comme une description de la réalité, et seuls ceux qui ne sont pas disposés à l'admettre l'identifient comme un mensonge collectif. Le consensus sur le discours du pouvoir commence à se fissurer lorsque son contraire accède à la réalité (les tapis de bombes !). En attendant, les critiques se consolent dans l'émigration intérieure ou les écrits d'exil, qui sauvegardent la substance métaphysique du Bien, ou les blagues. Sans vouloir aucunement le critiquer par là, force est de remarquer que les carnets de notes de Klemperer n'ont pas eu, vu la vie recluse qu'il menait, une once d'effet sur l'usage langagier de son environnement : au contraire, avec une lucidité remarquable, il a consigné comment, victime de ce langage, il se surprenait régulièrement à le parler lui aussi. – Même dans le cas extrême des États totalitaires, la politique passe par la parole, parce que la domination ne peut pas être exercée que par la contrainte et la violence physique : elle nécessite l'acceptation ou la passivité des sujets, c'est-à-dire leur persuasion ou leur crainte, attitudes qu'il est possible d'influencer par la rhétorique utilisée dans la sphère publique. L'efficacité d'un langage totalitaire dépend de la collaboration des sujets : la propagande nazie pendant le IIIe Reich, la langue de bois des dirigeants de la RDA fonctionnent parce qu'on les croit, ou en tout cas qu'on les suit. Sans doute le monde mental qu'elles mettent en place accentue la domination sur les esprits, et la coercition physique qui les accompagne décourage les résistances. Mais il n'est pas indispensable d'en faire l'analyse linguistique pour devenir sceptique ou opposant. Dans un cas comme dans l'autre, le trésor des multiples blagues de ces deux périodes montre que, sans être linguiste, "on savait".

Notes

(1) Sur le site de l'Institut national de l'audiovisuel, on trouve, sous le titre Discours d'Hitler à l'opéra Kroll, un extrait d'actualités des autorités allemandes d'occupation qui montre longuement cet avant et après des discours prononcés par Hitler, le discours lui-même étant résumé en français en trois phrases. Indice de ce à quoi la propagande de guerre accordait plus d'importance. Extrait vidéo et son des actualités produites et contrôlées par le régime nazi et les autorités de Vichy du discours d'Hitler à l'opéra Kroll, prononcé le 7/8/1940, sur le site de l'INA, Institut National de l'Audiovisuel : ina.fr (2) Sur divers sites internet, on trouve la photo du Berliner Sportpalast pendant ce discours avec la fameuse bannière. J'attire cependant l'attention des internautes sur le caractère politiquement fortement marqué de certains de ces sites, non référenciés pour cette raison. (3) Walter Ulbricht, si l'on peut en juger d'après quelques séquences que l'on peut écouter sur internet, articulait même de façon particulièrement indistincte, contrairement à Goebbels, que l'on comprend aujourd'hui toujours fort bien malgré une qualité acoustique des documents bien inférieure...

 

Bibliographie

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 Pour citer cet article :
Pour citer cette ressource :

"Rhétoriques du pouvoir en Allemagne au XXe siècle", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), octobre 2011. Consulté le 23/04/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/allemand/langue/langue-et-normes/rhetoriques-du-pouvoir-en-allemagne-au-xxe-siecle