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Cours de littérature italienne à l'école fasciste

Par Stéphanie Lanfranchi : Maître de conférences - ENS de Lyon
Publié par Damien Prévost le 14/09/2009
Dans un récit autobiographique publié en 1991, l'intellectuel Vittorio Foa revient sur les années de sa jeunesse marquées par l'expérience de l'antifascisme et de l'emprisonnement (de 1936 à 1944). Lorsqu'il s'interroge sur les racines profondes de son opposition au régime, il cite l'empreinte familiale, mais également l'influence exercée par ses professeurs et par leurs enseignements. Il émet notamment l'hypothèse selon laquelle l'enseignement littéraire serait devenu, dans son cas, une véritable école de liberté.

bandeau mussolini.jpg Dans un récit autobiographique publié en 1991, l'intellectuel Vittorio Foa revient sur les années de sa jeunesse marquées par l'expérience de l'antifascisme et de l'emprisonnement (de 1936 à 1944)[1]. Lorsqu'il s'interroge sur les racines profondes de son opposition au régime, il cite l'empreinte familiale, mais également l'influence exercée par ses professeurs et par leurs enseignements. Il émet notamment l'hypothèse selon laquelle l'enseignement littéraire serait devenu, dans son cas, une véritable école de liberté.

A quindici anni ero al liceo Massimo D'Azeglio, attorno al quale si era creata una specie di leggenda antifascista. [...] I suoi docenti erano persone serie che non si lasciavano condizionare dalla contingenza politica. [...] Il più noto dei nostri insegnanti, Augusto Monti, era un sincero antifascista [...] ; egli non disse mai nelle sue lezioni la parola « libertà » ma ci leggeva Dante, Boccaccio e Ariosto in modo da farci capire che l'arte è un valore che non può essere contaminato dalle contingenze economiche o politiche. In sostanza l'insegnamento non era contro il fascismo, era oltre il fascismo. La crociana autonomia dell'estetica, applicata al Decamerone, era dunque una scuola di libertà? Forse sì.[2]

Ce qui ressort de ces propos, c'est avant tout l'hommage rendu à la noblesse de la littérature, mais aussi à la noblesse de celui qui l'enseigne en respectant sa liberté intrinsèque. Mais, bien que poignant, ce témoignage n'en reste pas moins isolé : il fallait toute l'expérience, la foi et le courage d'un Augusto Monti pour parvenir à offrir un enseignement libre de la littérature, à le dégager des contraintes imposées par l'école fasciste. Ce fut un cas d'une extrême rareté, qui engendra néanmoins plusieurs vocations. L'on dénombre, en effet, parmi les élèves de Monti, des figures fondamentales de l'antifascisme italien, tels que Giulio Einaudi, Leone Ginzburg ou Norberto Bobbio, mais aussi Cesare Pavese.

En réalité, dans la très grande majorité des cas, les enseignants - quand ils n'étaient pas eux-mêmes sympathisants du fascisme et applicateurs zélés des consignes du régime - avaient une marge de liberté didactique extrêmement réduite, en raison des formes multiples d'intervention de l'État dans la vie scolaire quotidienne, en raison des programmes qui leur étaient imposés et en raison enfin des manuels qu'ils utilisaient et qui étaient sagement alignés sur les directives ministérielles.

Les entraves à la liberté didactique des enseignants se multiplient au cours du Ventennio. Cela passe tout d'abord par l'imposition d'un calendrier fasciste qui prévoit, plusieurs fois par mois, voire par semaine, de consacrer les heures de classe à la célébration d'un anniversaire politique ou idéologique (les douze ans de la Marche sur Rome, les dix ans de la création des Fasci, le bimillénaire de la naissance d'Auguste, etc.). Mais cela passe aussi par des méthodes et des mesures plus brutales : les enquêtes et les arrestations de professeurs soupçonnés d'antifascisme (ce sera notamment le cas d'Augusto Monti, qui subit deux procès dans les années 1930), ou encore l'application des lois raciales de 1938 qui écartent de l'école non seulement les enseignants juifs, mais aussi les manuels rédigés par des auteurs juifs.

Les programmes scolaires

Mais bien avant cela, dès le début des années 1920, les directives de l'école fasciste sont déjà une forme d'entrave pour les professeurs d'italien, à qui elles imposent une certaine idée de la littérature. L'organisation de l'école fasciste, l'esprit et le contenu de ses programmes dépendent très largement d'une seule et grande réforme scolaire : la réforme de 1923. Souhaitée et réalisée par le philosophe idéaliste, Giovanni Gentile (officiellement rallié à la cause fasciste en 1924), c'est elle qui donne les grandes lignes de l'enseignement italien sous le fascisme bien qu'elle fasse l'objet de nombreuses retouches tout au long des années 1920 et 1930, et ce jusqu'en 1939, date à laquelle elle est remplacée par la Charte de l'école de Giuseppe Bottai.

Le traitement que la réforme de 1923 réserve à l'enseignement de l'italien dans le secondaire est particulier. L'école qu'elle engendre est fondée sur le principe de la primauté des humanités sur les matières scientifiques et technologiques. Mais, parmi les matières littéraires, la littérature est en quelque sorte reléguée au second plan, derrière la philosophie et l'histoire. La spécificité de la littérature, la valeur artistique unique du texte littéraire ne semblent, en effet, pas intéresser au premier chef les rédacteurs de la réforme. Elle prévoit pourtant des changements notables dans l'enseignement de la littérature, qui auraient pu transformer en profondeur l'approche scolaire de la littérature. La création d'une épreuve dite d'analyse esthétique ainsi que l'enseignement des principales théories esthétiques depuis l'Antiquité sont autant de mesures importantes qui, néanmoins, ne furent que peu ou mal appliquées. De fait, ce sont les vertus pédagogiques, éthiques et patriotiques d'une certaine littérature italienne, le caractère conceptuel et édifiant de son contenu qui retiennent véritablement l'attention des rédacteurs de la réforme. La littérature doit, d'après ce texte, transmettre avant tout des valeurs morales et nationales. Elle doit participer à la formation spirituelle de l'élève, pour en faire un membre de cet « État éthique », de cette nouvelle Italie moralement régénérée que Gentile souhaite voir réalisée avec le régime fasciste et grâce à sa réforme scolaire.

C'est donc un enseignement moralisé, conceptualisé et nationalisé de la littérature que proposent les programmes. Cela se perçoit notamment à trois niveaux.

En premier lieu, dans toutes les références à l'histoire littéraire, une filiation directe est établie entre la littérature latine et la littérature italienne, alors que les influences étrangères modernes - comme les Lumières françaises ou le Romantisme nordique - sont, quant à elles, passées sous silence. La littérature semble se borner à ce qui est strictement indigène, à ce qui relève exclusivement de l'« italico », ou qui est présenté comme tel. Elle semble se borner à une idée que l'on pourrait presque qualifier d'autarcie littéraire.

Dans cette même perspective, les textes de la réforme accordent, en deuxième lieu, une place de plus en plus importante à la littérature patriotique, voire nationaliste. Cela se traduit par une prédilection pour les auteurs du Risorgimento et, dans les années 1930 surtout, pour les penseurs du nationalisme et du fascisme italiens : Oriani, Corradini et Mussolini. Les textes de ces derniers - d'un intérêt documentaire certain, mais d'une valeur littéraire moindre - sont pourtant proposés aux élèves à côté d'un poème de Leopardi ou de Pétrarque, comme pour gommer l'abîme artistique qui sépare ces deux types de production. Encore une fois, c'est le « message » patriotique et idéologique de la littérature qui détermine le choix des rédacteurs de la réforme.

Et, en troisième et dernier lieu, c'est dans la sélection des textes d'un auteur donné que la réforme rend manifeste sa conception de la littérature. Le choix semble, en effet, dicté par la valeur formatrice et patriotique des textes plutôt que par des critères esthétiques : la Vita d'Alfieri plutôt que ses tragédies ; les chants patriotiques de Leopardi plutôt que ses idylles mieux réussis d'un point de vue poétique mais jugés trop pessimistes, etc.

Les programmes tendent donc, pour résumer, vers une politisation de la lecture des textes littéraires, et une instrumentalisation idéologique de leurs contenus.

Les manuels

La question du choix et de la préférence accordée à certains auteurs plutôt qu'à d'autres, à certains textes littéraires plutôt qu'à d'autres, est une problématique commune non seulement à la rédaction des programmes, mais aussi à celle des manuels scolaires. Dans la présentation générale des histoires littéraires et dans la sélection des textes opérée par les anthologies on parvient véritablement à déceler l'orientation et le parti pris du régime fasciste en matière d'enseignement de la littérature. L'analyse des manuels scolaires les plus courants à l'époque fasciste témoigne ainsi de l'évolution de la politique scolaire du régime.

Malgré la volonté de Gentile de supprimer petit à petit les anthologies et les histoires littéraires au profit des éditions intégrales des œuvres littéraires, dès 1925 son successeur au Ministère de l'Instruction Publique, Pietro Fedele, réintroduit leur usage dans les classes. Leur nombre et leur diffusion va croissant tout au long du Ventennio fasciste.

Dans les années 1920 la plupart de ces manuels sont en fait des rééditions de textes rédigés au début du siècle, voire au siècle précédent. Ce retard dans la mise à jour des manuels les plus couramment utilisés dans les classes est intéressant. Il est, d'un point de vue général, l'indice des temps longs qui caractérisent l'école et son fonctionnement, et dont se plaignent ceux qui tentent de la réformer. En l'occurrence, il offre pourtant une sorte de rempart temporaire vis-à-vis des bouleversements idéologiques qui traversent le pays, en permettant aux professeurs de continuer à utiliser les outils dont ils ont l'habitude. Ce n'est, en effet, que dans la décennie suivante que les manuels de littérature commencent à refléter de manière plus transparente l'actualité politique.

D'une part, suite aux accords de Latran de 1929, les manuels catholiques commencent à envahir le marché éditorial scolaire. Or, ces textes tendent aussi à imposer une vision qui leur est propre de la littérature. C'est d'après un critère religieux qu'ils procèdent à la sélection des œuvres de la littérature, si bien qu'un Dante et un Manzoni sont fort bien représentés, alors qu'un Boccace n'est qu'à peine cité. De plus, ils tentent systématiquement de démontrer le caractère intimement religieux de textes pourtant écrits par des auteurs profondément athées, tels que l'Infinito de Leopardi.

D'autre part, les références au fascisme, aux ambitions impérialistes et coloniales de l'Italie se font plus fréquentes dans les manuels. De plus en plus de textes politiques apparaissent dans les manuels, et de plus en plus de textes récents, avec de nombreuses références à l'actualité politique italienne. Les anthologies comptent désormais davantage d'auteurs du XXe siècle que des siècles précédents. Si l'école de Gentile avait axé son enseignement de la littérature italienne sur le XIXe siècle - le siècle du Risorgimento dont le fascisme devait être l'ultime aboutissement - l'école des années 1930, en revanche, impose petit à petit une nouvelle idée de la littérature et de la culture, où la place d'honneur est réservée aux auteurs de l'avant-garde, aux futuristes ou encore à Gabriele D'Annunzio. Les livres de l'école doivent désormais rendre hommage avant tout, à travers la littérature, à l'Italie moderne et moderniste, à l'Italie fasciste de Mussolini.

À la toute fin des années 1930, pourtant, une nouvelle génération de critiques littéraires entreprend de rédiger de nouveaux manuels scolaires. Il s'agit d'hommes qui ont gardé une certaine distance vis-à-vis du régime fasciste et qui ont, par ailleurs, une approche différente de la littérature, ordonnée par un critère plus esthétique. Francesco Flora, Luigi Russo et Natalino Sapegno écrivent et publient, dans les toute premières années de la guerre, des manuels à diffusion nationale voués à un très grand et durable succès : ils circuleront, en effet, dans les écoles jusqu'à la fin des années 1960 ! Or ce succès est doublement significatif, et suggère plusieurs hypothèses pour conclure notre propos. Il y aurait, tout d'abord, une usure du discours dominant à la fin des années 1930, qui expliquerait peut-être la décision concomitante de trois grandes maisons d'édition italienne (respectivement Mondadori, Sansoni et La Nuova Italia) de publier un manuel de littérature « différent » par rapport aux critères établis durant les vingt années précédentes.

Il serait aussi un indice de plus des retards typiques de l'école, qui conserve les mêmes textes pendant plusieurs décennies, malgré les changements radicaux intervenus dans la société et dans l'enseignement. Il y a, de ce point de vue, une véritable continuité entre l'école d'avant et d'après-guerre, qui a continué de travailler partiellement avec les mêmes outils. Et c'est pourquoi on assiste à ce phénomène étonnant, que les élèves italiens des années 1960, grandis en pleine guerre froide et n'ayant - pour certains d'entre eux - jamais connu la guerre, utilisent encore ces manuels écrits sous le fascisme !

1Vittorio Foa, Il Cavallo e la Torre. Riflessioni su una vita (Turin, Einaudi, 1991).

2Ibid, p. 26.

 

Pour citer cette ressource :

Stéphanie Lanfranchi, "Cours de littérature italienne à l'école fasciste", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), septembre 2009. Consulté le 28/05/2020. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/litterature/periode-contemporaine/cours-de-litterature-italienne-a-l-ecole-fasciste