Vous êtes ici : Accueil / Littérature / Bibliothèque / Giancarlo de Cataldo, « Io sono il castigo » (2020)

Giancarlo de Cataldo, « Io sono il castigo » (2020)

Par Sarah Vandamme : Professeure agrégée d'italien
Publié par Alison Carton-Kozak le 02/11/2020
Fiche de lecture du roman ((Io sono il castigo)) de Giancarlo de Cataldo, publié par Einaudi en 2020.

 

Giancarlo de Cataldo est un écrivain et magistrat né à Tarente et résidant à Rome. Il s’est fait connaître du grand public en 2002 grâce à Romanzo Criminale, récit foisonnant et efficace qui retraçait l’histoire d’une bande de malfaiteurs à Rome à la fin des années 70. La connaissance fine du milieu évoqué et du fonctionnement du système judiciaire permettaient déjà à ce roman – et à sa suite Nelle mani giuste – de se démarquer des autres du même genre. On retrouve le même souffle narratif dans le roman I traditori, publié en 2010, qui met en scène certaines grandes figures du Risorgimento. De Cataldo s’intéresse également au cinéma et a contribué à la mise en scène et au scénario de nombreux films et séries télévisées.

Avec Io sono il castigo, l’auteur ouvre une nouvelle série de gialli se déroulant de nos jours à Rome. Le procédé narratif, dont on imagine qu’il sera à nouveau mis en œuvre dans les épisodes à venir, consiste à mettre en relation l’enquête en cours avec une intrigue d’opéra. Le roman est centré sur un personnage voué à devenir récurrent : le procureur général Manrico Spinori, dit "Rick", dandy et amateur d’opéra. Quinquagénaire divorcé et noble ruiné, il vit avec sa mère un peu sénile dans le palais familial qui a été racheté par un fond d’investissement suisse. Snob mais pas hautain, flegmatique mais pas lymphatique, précieux mais jamais vraiment ridicule, le personnage fonctionne bien et pourra sans aucun doute donner lieu à des développements ultérieurs sans lasser le lecteur. Le cinéma n’est jamais très loin, et ce luxe décadent et décalé peut faire penser à celui dont on se délecte visuellement dans les films de Marco Bellocchio ou de Paolo Sorrentino.

Par son métier, Spinori est cependant amené à quitter ce milieu ouaté. Dans ce premier épisode, il doit enquêter sur la mort apparemment accidentelle de "Ciuffo d’Oro", une star des années 60 tombée dans un oubli relatif. Malgré quelques longueurs et maladresses inévitables lorsqu’on débute une nouvelle série policière et qu’une galerie de personnages récurrents doit être mise en place, l’enquête est bien construite, bénéficiant de la parfaite connaissance qu’a l’auteur de ce milieu. Les interceptions téléphoniques, utilisées de façon efficace, sont un outil pour l’enquêteur comme pour le romancier. Comme dans la série des enquêtes de Guido Guerrieri de Gianrico Carofiglio, le point de vue strictement policier est légèrement décalé puisque en tant que procureur général Manrico dirige les opérations mais n’est pas à proprement parler sur le terrain. Et c’est là une autre bonne trouvaille de ce roman car les policiers amenés à travailler avec Manrico sont en fait de jeunes policières, dirigées par l’inspectrice Deborah Cianchetti, "bella e coatta", dont le franc parler et le comportement de casse-cou en font une parfaite antithèse du procureur général, beaucoup plus prudent et mesuré. À l’encontre des clichés du genre, ces personnages féminins ne sont pas des faire-valoir pour le héros masculin, et l’inspectrice trentenaire ne flirte pas avec le juge quinquagénaire – qu’elle trouve a priori vieux et hautain. Une autre piste amoureuse, plus moderne et élégante, est cependant esquissée dans ce premier épisode.

L’écriture sans fioriture peut être qualifiée de cinématographique et les courts chapitres se succèdent comme autant de plans. L’auteur donne également à entendre les voix et accents des personnages, par des procédés habiles de focalisation ou dans le travail des dialogues qui caractérisent autant les personnages qu’ils font avancer la trame. Les interceptions téléphoniques sont elles aussi des occasions pour dévoiler et faire entendre les personnages. L’originalité de cette nouvelle série repose ainsi sur le contraste entre ce naturalisme très contemporain et cette figure de dandy intemporel pour qui le réel peut toujours se résumer à un livret d’opéra. Cette tension entre la transmission d’un patrimoine culturel et l’adaptation au monde moderne se retrouve d’ailleurs dans une discussion entre Manrico et deux spectateurs rencontrés lors d’une représentation de Idomeneo à propos des mise en scène d’opéra. Pour montrer son ouverture d’esprit à une belle inconnue, Manrico donne son avis à un notaire qualifié de traditionaliste : "- Be’, notaio, l’opera vive nel tempo della sua rappresentazione. Idamante riscatta l’umanità dolente dei prigionieri, l’opera è un inno all’amore che sana i contrasti e lascia inappagata la sete di vendetta di Elettra… in questi tempi di odio, un messaggio chiaro, preciso. Una sorta di inno alla resilienza. Il regista tuffa le mani nel contemporaneo. Secondo me, opportunamente !". L’esthétique moderne et élégante de Giancarlo de Cataldo se retrouve ainsi joliment résumée dans la bouche de ce nouveau personnage complexe et intrigant, voué à se dévoiler progressivement dans les épisodes à venir.

Pour citer cette ressource :

Sarah Vandamme, "Giancarlo de Cataldo, « Io sono il castigo » (2020)", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), novembre 2020. Consulté le 29/11/2020. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/litterature/bibliotheque/giancarlo-de-cataldo-io-sono-il-castigo-2020