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Dacia Maraini, «Donna in guerra» (1975)

Par Alison Carton-Vincent : Agrégée d'italien, docteure en Etudes romanes - ENS de Lyon
Publié par Alison Carton-Vincent le 13/05/2016
Alors que le féminisme italien bat son plein, Einaudi publie en 1975 le cinquième roman de Dacia Maraini. Il relate sous forme de journal intime quatre mois et demi dans la vie d’une femme en 1970, le temps d’un été et d’une rentrée scolaire. La protagoniste-narratrice est une maîtresse d’école, Giovanna, qu’on appelle Vannina. Elle est mariée à Giacinto, un mécanicien romain. Tous deux passent leurs vacances à Addis, une île des environs de Naples.

Née à Florence en 1936, Dacia Maraini est l’infatigable écrivaine qui depuis 1962 retrace l’histoire ancienne et contemporaine des femmes italiennes. Maniant habilement les genres littéraires les plus variés, sa plume dessine les contours de la mémoire féminine, faite d’oppressions et de luttes, d’aliénation et de libération des corps et des esprits. La production marainienne compte un nombre toujours grandissant de romans, de nouvelles, de recueils poétiques, de pièces de théâtre, d’essais, d’articles de journaux et même de documents filmiques. Parmis ses œuvres les plus célèbres, citons La lunga vita di Marianna Ucrìa (1990, prix Campiello 1990) ; Bagheria (1993) ; Voci (1994, prix international Flaiano).

Alors que le féminisme italien bat son plein, Einaudi publie en 1975 le cinquième roman de Dacia Maraini. Il relate sous forme de journal intime quatre mois et demi dans la vie d’une femme en 1970, le temps d’un été et d’une rentrée scolaire. La protagoniste-narratrice est une maîtresse d’école, Giovanna, qu’on appelle Vannina. Elle est mariée à Giacinto, un mécanicien romain. Tous deux passent leurs vacances à Addis, une île des environs de Naples. Alors que son mari passe ses journées à pêcher, Vannina s’occupe des tâches domestiques, qui constituent l’essentiel de ses journées :

Alle dieci mi sono messa a sparecchiare. Ho lavato i piatti. Ho sgrassato le pentole. Ho sciacquato i bicchieri. Ancora non mi sono abituata alla cucina stretta e lunga col pavimento di mattonelle rotte. (p. 4)

Lors de ses sorties dans le village, elle rencontre souvent deux commères de l’île, Giottina et Tota, qui la bercent de leurs récits fantasmagoriques sur les habitants d’Addis, comme dans cette description d’une chanteuse locale, Purea Willy :

– Rapata, testa e corpo: non ha un pelo da nessuna parte, la sfiziusa, sembra fatta di marmo, tutta pulita, bianca, coperta di cipria.
– Come una monaca santa.
– Di natura fu coperta di peli, nacque così, come un babuino, sul petto ebbe una coperta di peli, un bosco e l’acqua le faceva spuntare i funghi, perché la sua pelle suda calore come una giungla [...]. Per questo tiene una voce così profonda, così turbolenta, perché viene da quella giungla come la voce del serpente boa. (pp. 46-47)

C’est la rencontre de Vannina avec une jeune et belle femme handicapée, Suna, qui va bouleverser la routine de l’institutrice qui découvre une autre façon d’être femme : figure libertaire et féministe, Suna refuse de se soumettre aux normes et vit une sexualité libérée, elle tient tête aux propos sexistes des compagnons socialistes du mouvement local et pousse Vannina à en faire autant. Peu à peu, la jeune femme prend conscience qu’elle ne vit qu’à travers les choix de son mari et son journal intime se fait récit d’une révolution féministe.

Véritable roman à thèse, Donna in guerra se présente comme un récit exemplaire dès le titre, où la valeur singulative du générique "donna" dirige d’emblée le parcours individuel vers une possible généralisation, plaçant le texte dans une perspective universelle. Quant à la "guerra", elle fait référence au combat mené par la protagoniste contre l’hétérosexisme et, ce faisant, contre elle-même puisqu’elle en est également le fruit. En ce sens, c’est sans doute le plus « féministe » des romans marainiens, de l’aveu de l’auteure même :

Questo è il mio romanzo più coscientemente femminista. Ho sempre parlato di donne nei miei romanzi. Ma i problemi di queste donne li vedevo come fatti individuali, esistenziali. La coscienza femminista consiste nel riconoscere ciò che vi è di comune nei mali che affliggono le donne, consiste nel capire la natura politica dei rapporti fra donna e uomo, fra donna e istituzioni, fra donna e cultura (in Paola Rufilli, « Tre domande a Dacia Maraini », Il Resto del Carlino, 18 novembre 1975).

En effet, en mettant en scène la position infantilisée et/ou soumise de Vannina dans différents espaces sociaux – la maison, la blanchisserie de Giottina, l’école où elle enseigne, le mouvement socialiste qu’elle fréquente – le récit dénonce le caractère systémique de l’inégalité entre sexes et la nécessité de la combattre sur tous les fronts.

L’autre motif essentiel du roman tient dans l’introduction d’un personnage féminin adjuvant avec Suna. La solidarité féminine apparaît comme le pilier de la prise de conscience de soi, idée qui sera reprise régulièrement dans la production ultérieure et qui est au fondement des féminismes contemporains.

Grande réussite littéraire, Donna in guerra est un roman remarquable par le choix maîtrisé d’une forme diaristique devenue polyphonie par l’inclusion de nombreux dialogues. Entre réalisme cru et profondeur poétique, le journal de Vannina n’en reste pas moins un véritable manifeste politique féministe, dans lequel Suna se fait la porte-parole des acquis des mouvements des femmes. À l’instar du roman fondateur Una donna de Sibilla Aleramo (1906), Donna in guerra – qui semble lui rendre hommage dans son titre – représente un moment-clé du féminisme littéraire italien.

 

Pour citer cette ressource :

Alison Carton-Vincent, "Dacia Maraini, «Donna in guerra» (1975)", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mai 2016. Consulté le 20/08/2019. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/litterature/bibliotheque/donna-in-guerra-dacia-maraini