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L'émigration italienne en France: représentations entre économie et politique

Par Antonio Canovi : Historien - Laboratorio Geostorico Tempo Presente de Reggio Emilia
Publié par Damien Prévost le 25/11/2008
Charles Vegliante saisit la faiblesse structurelle de l'émigration italienne et met l'accent sur une certaine consonance entre ce phénomène historique et les mouvements migratoires contemporains: il la situe dans le caractère subalterne de tout choix migrant qui, partant d'un pays économiquement arriéré, se dirige vers un nouveau contexte à développement industriel plus avancé...

L'exemple italien peut représenter, dans une certaine mesure, un précédent et une "trace". Parce qu'elle est arrivée relativement tard, en plein bouleversement industriel, sans avoir derrière elle la structure forte d'une tradition nationale, l'expérience italienne échappe aux schémas bien connus du voyage d'émigrants-pionniers, pour annoncer au contraire - avec les multiples facettes régionales qui étaient les siennes - certains problèmes des émigrations du Tiers monde qui ont suivi.((Jean-Charles Vegliante, Gli Italiani all'estero 1861-1981. Dati introduttivi, CIRCE, 1986: 5.))

Jean-Charles Vegliante saisit la faiblesse structurelle de l'émigration italienne et met l'accent sur une certaine consonance entre ce phénomène historique et les mouvements migratoires contemporains: il la situe dans le caractère subalterne de tout choix migrant qui, partant d'un pays économiquement arriéré, se dirige vers un nouveau contexte à développement industriel plus avancé. En second lieu, corollaire d'une telle connexité, il met en évidence la fragilité du mouvement italien d'unification nationale (ce qui, pour un pays européen, constitue en effet une anomalie). Il s'agit d'observations confirmant le mélange de longue durée survenu - en Italie - entre politiques coloniales et politiques migratoires: pour développer sa propre politique de puissance, la "grande prolétaire" (la dernière arrivée en Europe) n'aurait eu d'autre choix que la stimulation du rêve de débouché démographique.((Des informations à caractère général figurent in Zeffiro Ciuffoletti, Maurizio Degl'Innocenti, L'emigrazione nella storia d'Italia 1868-1975, Vallecchi, Firenze 1978, 2 vol. Sur les politiques coloniales et la question démographique en relation à la construction de l'identité nationale en Italie, cf. Angelo Del Boca, Le conseguenze per l'Italia del mancato dibattito sul colonialismo, in "Materiali di lavoro", n. 1/2, 1989: 33-45; Aldo A. Mola, L'imperialismo italiano. La politica estera dall'unità al fascismo, Editori Riuniti, Roma 1980; Luigi Goglia, Fabio Grassi, Il colonialismo italiano da Adua all'impero, Laterza, Bari 1981.)) Selon Benedetto Croce:

La force de persistance nationale des émigrants est due, en premier lieu, à la force expansive de la culture et du prestige de leurs patries d'origine.((Benedetto Croce, Storia d'Italia dal 1871 al 1915, Laterza, Bari1928: 238.))

Cette remarque souligne également l'importance conservée par les identités territoriales à caractère régional ou subnational. Il suffit d'ailleurs de penser à la persistance, dans l'opinion publique française du siècle dernier, de deux stéréotypes tels que le Piémontais - pour indiquer la provenance du nord de l'Italie - et le Napolitain pour le sud (la diffusion du terme macaroni, visant indifféremment les uns et les autres, n'apparaîtra que quelques années plus tard, avec la "réunification" des problèmes de relation enfin posés entre Français et Italiens).((Cf. en particulier Ralph Schor, L'opinion française et les étrangers, 1919-1939, Publications de la Sorbonne, Paris 1985.)) En outre, il faut préciser qu'il s'agissait principalement - à l'exception du cas de Marseille - d'Italiens originaires de la zone du Pô. En tout cas, les indicateurs statistiques montrent clairement le rapport entre cycle économique et évolution des courants migratoires.

A partir de 1851, et pendant une soixantaine d'années, on enregistre une progression constante. En 1851, le recensement dénombre 63.000 Italiens sur un total de 380.000 immigrés, 163.000 en 1876, 240.000 en 1881, 286.000 en 1891, 330.000 en 1901, date à laquelle le pourcentage migratoire belge est dépassé (chiffre correspondant à 0,85% de la population française). En 1911, le plafond de 420.000 personnes est atteint, soit 1% de la population totale et 38% de l'immigration globale. Pourquoi une telle augmentation? Les chercheurs ont mis d'un commun accord l'accent sur la situation de la structure productive française. Il est cependant intéressant, compte tenu du type d'approche proposée, de comprendre où s'implante cette masse croissante de main-d'oeuvre. L'image évoquée est celle de la "nébuleuse": elle se concentre dans certaines zones et se révèle assez marquée en termes régionalistes, en fonction de la provenance. En général, ces émigrés ne forment pas de colonies organisées ni, encore moins, ne se montrent conscients de la propre identité; seules subsistent parfois des formes de compagnonnage de type socio-professionnel.

Il faut en tout cas noter que les recensements ne saisissent que partiellement la réalité du mouvement; la mobilité accentuée dans le pays d'émigration ou le "va-et-vient" avec le pays d'origine leur échappe plus facilement. Une appréciation correcte des résultats statistiques suppose en effet - surtout lorsque l'étude concerne les Italiens exerçant principalement des métiers ambulants et saisonniers, du milieu du spectacle itinérant aux ramoneurs - la prise en considération de la forte vocation itinérante de cette première vague. Ce n'est pas un hasard si, alors que les services italiens de statistiques dénombrent 1,8 million de sorties vers la France, le maximum enregistré par les recensements français est de 420.000 à la veille de la grande guerre. L'instabilité structurelle de ce flux trouve une confirmation indirecte dans la forte incidence en pourcentages d'hommes jeunes: en 1861, on compte 181 hommes pour cent femmes, 139 en 1896, alors qu'un tiers d'Italiens sont encore âgés de moins de vingt ans, deux tiers étant en âge actif.

Nombreux sont d'autre part les Italiens qui, à cette date et même lorsqu'ils séjournent depuis longtemps en France, mènent une existence itinérante, se déplaçant d'une région à l'autre, changeant aussi fréquemment de domicile que d'activité professionnelle, tantôt journaliers agricoles, tantôt manoeuvres dans les entreprises industrielles ou dans les grands chantiers de travaux publics. Quand ils font halte dans une grande agglomération, à Marseille ou à Paris, ils conservent longtemps leurs habitudes de mobilité, allant de garni en garni, de chambrée en chambrée, puis disparaissant pour gagner une autre ville, franchir une frontière ou pour rentrer au pays.((Id., p. 66. En particulier, Milza documente comment, dans les années soixante du siècle dernier, les Italiens exerçant des métiers ambulants représentaient environ les deux tiers de la population immigrée.))

Contrairement au grand professionnalisme de ce premier courant migratoire, la dimension de masse du phénomène - déjà évidente vers la fin du siècle - se manifeste par l'arrivée d'une multitude d'individus sans qualifications spécifiques, disposés à faire les travaux les plus fatigants et les moins rémunérateurs: ceux que les Français ne veulent plus faire, dans les mines de charbon, de fer ou de gypse, ou bien dans le secteur sidérurgique, ou encore comme manoeuvres, etc. Le fait que le flux réponde à un besoin économique urgent est explicitement confirmé par la géographie de la présence italienne en France, principalement concentrée dans la moitié est du pays. A l'exception de la Gironde, on compte, à l'ouest de la ligne Le Havre/Narbonne, moins de cinq cents immigrés par département; dans la moitié est, il s'agit surtout des départements situés à l'est de la ligne Nancy/Montpellier où sont concentrés 85% des Italiens; 10% du total, enfin, résident dans les départements de Seine et de Seine-et-Oise. Le premier dans l'absolu est en tout cas le littoral méditerranéen: Alpes-Maritimes, Var et Bouches-du-Rhône, Corse, tandis qu'une mention spéciale va aux chantiers de Marseille - laquelle compte 100.000 Italiens au début du siècle - et Toulon (jusqu'à 20% de la population totale). C'est également la zone où se manifestent les réactions xénophobes les plus virulentes.((De véritables tueries se déroulent à Marseille (juin 1881) et à Aigues-Mortes (août 1893), d'autres représailles contre les "barbares" italiens ont lieu après l'assassinat (en 1894) du Président de la République Sadi Carnot. Robert Paris (cf. Le mouvement ouvrier français et l'immigration italienne (1893-1914), in Gli Italiani fuori d'Italia. Gli emigranti italiani nei movimenti operai dei paesi d'adozione, 1880-1940, coordonné par Bruno Bezza, Angeli, Milano 1983: 635-678) soutient que "l'Italien, avant tout, réactive ou ressuscite le mythe des "classes dangereuses" qui avait peuplé, entre autres, l'imaginaire romanesque au début du XIXe siècle" (cf. p. 649). Dans les communautés de départ, l'émigration est déjà perçue comme un problème essentiellement économique et le mouvement syndical formule la question en termes de défense de classe. Voir, par exemple, la motion du Congrès socialiste de Reggio Emilia du 8-10 septembre 1893 (id., p. 663): "Le Congrès, tout en retenant que les Chambres du travail sont le siège le plus approprié pour traiter du problème de l'émigration, les invite à créer une section de l'émigration afin d'éviter les préjudices de la concurrence internationale pour les travailleurs".))

La Seine, avec la capitale, suit en tout cas les trois départements des Alpes du nord (Haute-Savoie, Savoie, Isère jusqu'à Lyon), mais avec une baisse temporaire à la fin du siècle, tant du fait de la concurrence interne - plus forte à Paris - que de l'attraction croissante vers l'Amérique (les chiffres remontent dès 1906, avec la reprise économique).

On peut donc parler - pour ce genre d'émigration - d'un long processus de sédimentation que, par ailleurs, l'explosion de la guerre mondiale semble congeler et ramener au niveau de simple témoignage. Il devient donc important de développer des histoires locales vérifiant la portée et les contradictions d'un parcours aussi long et diversifié. L'immigré italien, de par la versatilité due au caractère encore artisanal et rural de son économie - composée de manoeuvres et de cultivateurs -, assume des tâches bien précises: il devient l'homme de la "construction" dans la région parisienne; l'homme du "fer" dans la zone sidérurgique du nord-est; le paysan dans le sud et le sud-ouest.

La multitude d'ouvrages sur ce thème prouve l'attention particulière consacrée à l'émigration entre les deux guerres. L'attention des chercheurs s'est polarisée sur l'imbrication des motivations traditionnelles économiques et politiques provoquées par l'avènement du fascisme en Italie, au début des années vingt. Ajoutons que, pour l'opinion publique italienne, la France reflète encore l'image de la terre d'accueil des compatriotes exilés. Il s'agit d'une mémoire collective forte, alimentée par le souvenir de nombreuses histoires familiales et qui a fait de la ville de Paris en particulier un lieu politique par antonomase.((On a longuement débattu de la véracité d'une telle image. En effet, pendant de nombreuses années, l'assimilation de la France à une "terre de refuge" a prévalu; des études plus récentes - pensons notamment aux colloques organisés par le Centre de documentation sur l'émigration italienne à Paris (CEDEI) et par l'Ecole française de Rome - s'attachent à définir en particulier le contexte économique général de ce flux en en récupérant ensuite les éventuelles valences politiques. Même quantitativement restructurée, la variable "antifasciste" reste toutefois un élément qualitatif qui caractérise à l'origine l'immigration italienne, annonciatrice d'approfondissements ultérieurs pour l'historien social et des mentalités. Certaines études de référence: Les Italiens en France de 1914 à 1940, par Pierre Milza, Ecole française de Rome, Roma 1986; L'immigration italienne en Aquitaine, Actes du colloque de 1987, Bordeaux, Maison des sciences de l'Homme d'Aquitaine, 1988; L'immigration italienne en France dans les années vingt, Actes du colloque franco-italien, Paris, 15-17 octobre 1987, CEDEI, Paris 1988; Gli Italiani in Francia, 1938-1946, coordonné par Gianni Perona, "Mezzosecolo", 9 (présente les Actes du colloque homonyme, Turin, 10-11 juin 1991); le volume documentaire coordonné par la Présidence du Conseil des ministres, Département pour l'information et l'édition. L'Italia in esilio. L'emigrazione italiana in Francia tra le due guerre, s.d.; une synthèse efficace de vulgarisation a été coordonnée par Pierre Milza, Ralph Schor, Eric Vial pour le Supplément de "Storia e Dossier", Italiani di Francia. L'emigrazione fra le due guerre, 35, décembre 1989.)) Du point de vue italien, trois facteurs poussent vers la France des flots croissants d'immigrés: la fin de la guerre, qui permet au flux provisoirement interrompu de reprendre; la crise économique mondiale, qui touche fortement l'Italie (tandis que les "quotas" appliqués par les Etats-Unis en ralentissent sensiblement la force d'attraction et que l'Amérique latine elle-même ressent plus que d'autres régions la tendance dépressive); l'arrivée du fascisme (après 1926, la politique démographique fasciste tente de freiner l'émigration).((Dans le sillage de l'essai de Charles F. Delzell - The Italian Anti-fascist Emigration, 1922-1943, "Journal of Central European Affairs", avril 1952, n. 1: 19-55, trois phases de l'émigration ont été distinguées: a) entre 1922 et 1924, l'immigration revêt les contours traditionnels de l'émigration économique mais l'on entrevoit déjà les "signes" du désaccord politique en raison de l'appartenance de nombre de ces travailleurs au mouvement socialiste et anarchique (en particulier dans les régions de l'Emilie, de la Romagne et de la Toscane) de sorte que la victoire du fascisme en fait des exilés (le retour étant devenu dangereux pour un grand nombre d'entre eux); une citation: "La plupart de ces réfugiés étaient en tout cas décidés à poursuivre leur "guerre civile" contre les fascistes; ainsi, un certain nombre d'Italiens chargés de l'organisation des "fasci" à l'étranger se trouvèrent menacés de mort par les émigrants de gauche. Très vite, la propagande fasciste utilisera le terme "fuoruscito" pour désigner un Italien ayant quitté son pays pour des motifs en tout ou partie politiques et celui de "fuoruscitismo" pour qualifier l'émigration politique" (cf. p. 21); b) entre 1925 et l'automne 1926 (avant les lois spéciales), on assiste à l'émigration des intellectuels et des exposants politiques; c) après les lois spéciales de 1926, on émigre de fait comme clandestins afin de se réorganiser à l'étranger (avec les notes et les profondes cassures idéologiques; cf. Simonetta Tombaccini, Storia dei fuorusciti italiani in Francia, Mursia, Milano 1988).
La première et la troisième vagues au moins auraient constitué des déplacements massifs: cf. Aldo Garosci, Storia dei fuorusciti, Laterza, Bari 1953, Giancarlo Pajetta, L'emigrazione italiana e il PCF fra le due guerre, in "Critica marxista", 1970: 6.))

Avec un léger retard, la crise économique se fait également sentir en France. Lors des recensements, on passe de 420.000 Italiens en 1921 à 760.000 en 1926, 808.000 en 1931, année record (la France est alors le premier pays d'immigration au monde, les Italiens représentant 30% de cette immigration et 7% de la population totale; à Paris, on en compte plus de 100.000).((Il s'agit d'une émigration masculine: en 1927, on compte plus de deux hommes pour une femme (on se rapproche des années 1875-1895). A l'exception de la Vénétie qui passe à 31%, la géographie de provenance est confirmée (18% pour le Piémont, 14% pour la Lombardie, 8% pour la Toscane, 7,5% pour l'Emilie; elle s'étend en Lorraine et dans le Nord-Pas-de-Calais); cf. Pierre Milza, Voyage en Ritalie, op. cit.)) Durant la deuxième moitié des années trente, on enregistre une baisse (en 1936, ils descendent à 720.000) provoquée entre autres par la politique fasciste de rapatriement (lorsque le fascisme parle d'expatriés et de rapatriés, et non plus d'émigrés).((Entre 1921 et 1930, on compte en moyenne 53% de retours; après 1930 et jusqu'à la guerre, cette moyenne atteint 84%. Beaucoup sont des rapatriés pour cause de guerre, certains également incités par le régime. A la suite de l'occupation allemande, la politique de la relève de Vichy - dès octobre 1942 - oblige de nombreux Italiens à partir dans les usines allemandes (parfois avec l'assentiment explicite des préfets et de la population française); vient ensuite, à partir du 16 octobre 1943, le recensement obligatoire des Italiens afin d'utiliser dans le Service du travail obligatoire (STO) les hommes de 16 à 50 ans et les femmes de 18 à 40 ans. Tout cela produit une réaction antifasciste; nonobstant la participation à la Résistance de nombreux contingents immigrés ou naturalisés - en 1936, on comptait 157.024 naturalisations -, les Italiens sont globalement perçus comme fascistes ou agresseurs. Ce facteur pèsera énormément durant les premières années de l'après-guerre.)) En 1946, première année de l'après-guerre, les Italiens se chiffrent à 450.000 environ.((Pendant bien des années encore, durant le deuxième après-guerre, l'immigration italienne sera confrontée à l'attitude souvent hostile de l'opinion publique française, attitude générée par la mémoire du "coup de couteau dans le dos" du fait de l'entrée en guerre de Mussolini le 10 juin 1940 (en termes quantitatifs, la chute est en effet proportionnellement supérieure à celle des autres flux migratoires). Mais France et Italie, bien que de façon moins dramatique que durant le premier après-guerre, se retrouvent à nouveau aux prises - respectivement - avec le trou démographique et le chômage de masse. Les négociations Italie-France, même si elles traitent des conditions de paix, fixent également le recours à l'émigration programmée (accords de février et novembre 1946, avec des listes de recrutement subdivisées par profession; accord du 21 mars 1947 créant une Commission d'immigration mixte franco-italienne et renforçant les garanties pour les travailleurs italiens disposés à émigrer en France). Cependant, le flux clandestin d'entrée redémarre, précisément du fait de la facilité d'accès au travail, une fois passée la frontière italienne. On enregistre un bond de la Vénétie (37% du total de l'émigration italienne en France en 1959) et l'augmentation du Centre-Sud jusqu'à 59%. Les usines d'automobiles voient l'arrivée d'une émigration méridionale formée très rapidement à Fiat et Alfa-Romeo; de la Ciociaria, on va dans la région de Lyon; de la province de Bari à Grenoble, confirmant ainsi la tendance à la mise en place et à l'alimentation de chaînes migratoires régionales et provinciales. Il s'agit généralement d'émigrés disposés à occuper, encore une fois, des métiers de bas niveau.))

Si l'on examine les points de départ et d'arrivée, l'analyse des flux migratoires confirme ainsi à travers les décennies et les guerres la représentation d'une mobilité qui reproduit sans solution de continuité les caractères régionaux (et aussi car la géographie de l'immigration en France en sort substantiellement confirmée, même si le rapport en pourcentages entre les régions italiennes se modifie). Dans ce sens, l'observation de Charles Vegliante constitue une articulation cruciale pour la compréhension du phénomène: on ne peut pas parler, durant le processus tout entier, d'une communauté nationale italienne en France.((Pour une biographie générale, Michel Dreyfus, Pierre Milza, Un siècle d'immigration italienne en France (1850-1950). Bibliographie, Cedei & Chevs, Paris 1987.))

Par ailleurs, la présence d'un courant politique, même s'il n'est pas majoritaire, rend la question posée par Pierre Milza encore plus pressante.

Que représentent vraiment les "fuorusciti" (appellation donnée aux réfugiés politiques durant la période fasciste, ndt) par rapport à l'ensemble de la population italienne immigrée en France entre les deux guerres? (...) Examiné au microscope, l'itinéraire de chacun a sa propre spécificité et peut être lu sans trop de peine.((Pierre Milza, Voyage en Ritalie, op. cit. (cf. p. 222).))

Il s'agit de comprendre combien, au-delà des chiffres, la présence des "politiques" a compté, tant du fait de l'impact sur les chaînes migratoires italiennes que de l'image reflétée auprès de l'opinion publique française. Si l'on veut comprendre la qualité de cette intégration et les différences entre les cas individuels, il est donc essentiel d'enregistrer soigneusement l'imbrication des diverses motivations.

En premier lieu, l'immigré politique nous apparaît chargé d'une connotation spécifique mais il peut toutefois échapper aux relevés statistiques ou de police s'il mène une existence marginale ou semi-clandestine.

En France, les personnes inscrites aux organisations antifascistes représentent environ 2-2,5 % de la population immigrée, pourcentage largement dépassé si l'on compte les affiliés aux syndicats (la police fasciste fiche près de 30.000 émigrés - plus ou moins durables - auxquels elle attribue des motivations antifascistes). Plus de la moitié sont communistes, et il faut ici garder à l'esprit l'observation d'Angelo Tasca lorsqu'il en trace la "diversité": le "camarade" n'aime pas se considérer comme un "fuoruscito" puisqu'il "porte avec soi la propre patrie, qui est l'organisation mondiale à laquelle il appartient".((Angelo Tasca, Per una storia del fuoriscitismo, in "Itinerari", n. 9-10, pp. 230-250, n. 11-12, pp. 355-367 (cf. p. 231). De l'avis de Sophie D. Delesalle et Michel Dreyfus (cf. Les Italiens et le dictionnaire, in "Matériaux pour l'histoire de notre temps", n. 34, janvier-juin, 1984: 6-9), le fascisme accentue la pluralité de l'immigration italienne, par ailleurs caractérisée au cours des décennies précédentes par sa tendance aux briseurs de grève et son double lien avec les organisations syndicales françaises (cf. p. 7): "Il s'agit d'une émigration plurielle composée de diverses strates chronologiques et dans laquelle le politique et l'économique interviennent de façon différenciée". Le record statistique semble revenir largement à l'économie, en particulier dans la région parisienne où se concentre l'émigration la plus politisée. Selon cette estimation, en 1930, 120.000 Italiens environ y résidaient, le dixième d'entre eux ayant une carte "politique" en poche (y compris le "Fascio" de Paris; concernant le phénomène des "fasci" à l'étranger, on chiffre à 10.000-12.000 les affiliés placés sous le contrôle de Rome, avec une forte prévalence d'immigrés d'origine méridionale). Selon les auteurs - et c'est là une opinion en conflit avec celle de la majorité des spécialistes de la question -, la présence d'Italiens dans le Dictionnaire reste limitée du fait de leur manque d'intégration dans la société française (en commençant par les "grands" antifascistes opérant à un niveau "non" français); intégration survenue après la deuxième guerre mondiale seulement, "au terme d'un processus de longue durée et non sans difficulté" (p. 9). Les régions italiennes les plus représentées dans le Dictionnaire sont le Piémont, la Toscane, la Ligurie, l'Emilie-Romagne et la Lombardie. Cf. également Bruno Bezza (coordonné par), Gli italiani fuori d'Italia, op. cit.; Franco Andreucci, Tommaso Detti, Il movimento operaio italiano, Rome, Editori Riuniti, 1975-79, 6 vol.; Eric Vial, Le casellario politico centrale, source pour l'histoire de l'émigration politique, in Les Italiens en France de 1914 à 1940, op. cit., 155-167: l'échantillon sélectionné dans le "Casellario politico centrale" (Fichier politique central, ndt) montre que la majorité des communistes vont en France; et cela s'expliquerait par la tendance historique des régions du Nord (où l'on trouve davantage de communistes) vers le pays transalpin; les deux régions les plus représentées dans l'échantillon sont en tout cas la Toscane et l'Emilie-Romagne.))

Pierre Guillen a relevé comment la société française a rencontré dans un premier temps de grandes difficultés d'assimilation de la vague "antifasciste" tant car les "politiques" se considèrent en exil provisoire que du fait de la tentative fastidieuse du gouvernement fasciste de brider la colonie italienne et d'en préserver (c'est-à-dire, concrètement, d'en cultiver) l'italianité. En tout cas, une fois le fascisme devenu régime, la perspective de l'assimilation prévaudra.((Pierre Guillen, L'antifascisme, facteur d'intégration des Italiens en France dans l'entre-deux guerres, in "Istituto socialista di studi storici", L'emigrazione socialista nella lotta contro il fascismo (1926-1939), Sansoni, Firenze 1982: 209-220: "Ce caractère économico-politique de l'émigration facilite l'intégration car la plupart ne peuvent ni ne veulent retourner en Italie, d'où leur volonté de s'insérer dans la société française, surtout à partir du moment où le régime fasciste n'apparaît plus comme un phénomène éphémère mais prend de la durée" (p. 212).)) Dans cette perspective, on constate une nouveauté importante par rapport à l'histoire de l'émigration précédente lorsqu'en des occasions déterminées - pensons à la crise de fin de siècle et à la répression de Crispi -, on avait pu constater l'existence de flux de sortie engendrés par la situation politique italienne.((Différentes informations sur la tradition de l'exil politique sont résumées encore in Pierre Milza, Voyage en Ritalie, op. cit.: durant le Risorgimento, on compte environ 2.000 à 3.000 Italiens sur un total de 20.000 réfugiés politiques en France (dont 10.000 Polonais); dans la Commune de Paris, environ 200-250 Italiens se battent sur les barricades (mais la participation d'émigrés "économiques" n'est pas exclue). Les anarchistes se répandent à partir de 1892-93: on constate un pourcentage élevé de socialistes révolutionnaires à Milan, Zurich, Genève, Lausanne, Londres, Bruxelles, Lyon, Marseille, Paris; entre 1894 et 1903, Milza en a recensé 1.462 (fichés à la Sûreté) dont 882 sont Italiens, soit près de 60% du total.)) Lorsque le fascisme se fait Etat, les processus de "normalisation" par le biais de mesures classiques d'amnistie deviennent impensables; l'antifascisme se trouve contraint, malgré lui peut-on dire, à trouver un espace ultérieur dans l'émigration nationale et à revoir son propre projet migratoire.((Loris Castellani, qui s'est penché plus particulièrement sur le phénomène de l'émigration communiste italienne en France, réfléchit sur cette double séquence (L'émigration communiste italienne en France 1921-1928. Organisation et politique, 2 vol., thèse de doctorat sous la direction de Pierre Milza, 1988). Il rappelle le lien existant entre émigration politique et émigration économique - (p. 79): "Après la première guerre mondiale, l'émigration connut une évolution importante liée à la montée du fascisme: à une émigration de travail s'ajouta une émigration politique. Et pourtant ces deux types d'émigration furent connexes, constituant en fait un seul et même phénomène" - et saisit donc le paradoxe de ceux qui, ayant échappé à la répression fasciste, sont contraints de revoir leur propre quotidienneté dans la situation malcommode d'exilés (p. 5): "L'émigration antifasciste italienne a été l'un des faits les plus marquants de l'histoire de l'Italie, durant le Ventennio fasciste. Des dizaines de milliers d'hommes et de femmes prirent le chemin de l'exil afin d'échapper aux arrestations, de se soustraire aux persécutions fascistes et, pour un petit nombre, de continuer la lutte à partir de l'étranger. L'histoire de ces exilés, de ces "fuorusciti" - pour reprendre un terme que le fascisme utilisait afin de jeter sur eux l'opprobre - est étroitement liée à l'évolution du mouvement fasciste".))

Cela comporte également une variante de type économique, du fait de l'introduction dans le courant migratoire traditionnel d'une couche d'ouvriers spécialisés et de techniciens industriels.((Voici l'opinion de deux observateurs engagés dans le mouvement communiste. Paolo Cinanni (Emigrazione e imperialismo, Editori Riuniti, Roma 1975) stigmatise la pathologie migratoire dans l'économie italienne (cf. p. 27): "L'Italie est un pays typique d'émigration de travailleurs: à certains moments de son histoire, ce phénomène revêt les caractéristiques d'un processus pathologique proprement dit, qui dénonce les vieilles tares de la formation et du développement de la nation italienne". Isidoro Azzario (cf. Loris Castellani, id., p. 98) en enregistre la nouveauté particulière engendrée par le fascisme: "A la faim et au chômage vint s'ajouter la réaction politique comme facteur caractérisant le phénomène migratoire (...). Les couches prolétaires techniquement qualifiées, intelligentes, dotées d'une culture peu commune, d'une conscience de classe désormais mûre, experts en matière d'organisation, formèrent les contingents de l'émigration".)) Par ailleurs, ce fut l'importance même du phénomène qui poussa le nouveau PCF à introduire dans le corps du Parti des "groupes de langue italienne".((Cf. la séance du Comité directeur du PCF (1923), in Loris Castellani, id., p. 181.))

Quelques années plus tard, avec les luttes et le succès du Front populaire, arrive pour l'antifascisme le moment de la grande revanche, le rôle de meneur sur la voie de l'intégration de l'émigration italienne toute entière. Même en cette occasion, c'est probablement une minorité militante qui enregistre un élargissement sensible.((Charles F. Delzell (cf. The Italian Anti-fascist Emigration, op. cit.) souligne comment, en 1924 déjà, à Paris, les journaux italiens suivants étaient publiés: "Voce socialista" (tendance socialiste), "Rivendicazione" (anarchiste), "La Riscossa" et "Campane a stormo" (tous deux à tendance communiste); le populaire Giuseppe Donati, déjà directeur de "Il Popolo", dirige à Paris le "Corriere degli Italiani" (interdit ensuite par le Gouvernement français), et puis se succédèrent de nombreux autres journaux (dont "Nuovo Avanti!", "Giustizia e Libertà", "Giovine Italia", etc.). Leonardo Rapone (cf. I fuorusciti antifascisti, la seconda guerra mondiale e la Francia, in Les Italiens en France de 1914 à 1940, op. cit., 343-384), compte tenu justement du nombre limité d'affiliés aux associations des "fuorusciti", observe que la médiation des partis politiques antifascistes ne fonctionne pas comme véhicule d'intégration dans la vie sociale et dans les représentations politiques en France. La situation change - plus ou moins sensiblement selon les évaluations - vers le milieu des années trente. Après 1934, les communistes et la gauche socialiste créent l'Union populaire des émigrés italiens (Congrès de Lyon, 28-29 mars 1937); l'UPI, qui publie "La voce degli Italiani", recueille en 1939 50.000 adhésions. Mais l'émigration italienne avait montré une vitalité renouvelée sur le versant syndical, avec l'inscription à la CGT, en 1936, de 130.000 travailleurs.)) Mais le vrai problème, c'est que l'histoire du fascisme italien - auparavant reléguée au rang de cas particulier d'une nation arriérée - devient, avec l'avènement du nazisme, un "modèle" d'importance européenne et intervient de façon décisive dans la politique intérieure française. Les antifascistes en exil sont invités à offrir leur propre témoignage autobiographique à l'occasion des grands rassemblements du Front populaire, et ce n'est certes pas un hasard si les mémoires antifascistes se souviennent de places enthousiastes et grouillantes de compatriotes: pour tous deux subsistait le besoin de souligner la plus grande visibilité par le biais de la politique.((Cf. Pierre Guillen, Le rôle politique de l'immigration italienne, in Les Italiens en France de 1914 à 1940, op. cit., pp. 323-341; Giulio Cerreti, A l'ombre des deux "T", Paris 1973; Maria Brandon Albini, La Gibigianna, Treviso, s.d.)) On explique ainsi la valeur de slogan d'un jugement tel que celui de Giorgio Salvi: "Chez nous, on ne peut plus vivre. Nous allons en France pour trouver travail et liberté".((Giorgio Salvi (cf. L'esodo degli italiani in Francia, in "Almanacco socialista", 1925: 191-221, cité par Pierre Guillen, Le rôle politique de l'immigration italienne, op. cit. (cf. p. 323).))

Travail et liberté: un dualisme qui se résume bien dans l'image de Paris, tour à tour "ville-miroir" ou "Paris des exilés". La capitale française résume symboliquement le sentiment d'une émigration déterminée, contrainte à l'exil pour des raisons politiques et qui parvient quand même à faire de cet espace obligé un territoire où vivre ses propres choix, voire expérimenter des projets existentiels inattendus. Paris - et c'est là un aspect sur lequel nous reviendrons - représente entre les deux guerres un lieu privilégié de la modernité: non seulement "fuorusciti", le seul fait d'y vivre constitue déjà une expérience.

L'engagement politique représente donc à un certain moment un viatique pour se reconstruire un espace d'implantation "ami". Comme le résume Gérard Noiriel à propos de la classe ouvrière de la Lorraine, il existe un sentiment de "réussite" dû au progrès; des organisations comme la Confédération générale du travail (CGT) et le PCF le savent et parviennent à l'interpréter.((Gérard Noiriel, Longwy. Immigrés et prolétaires 1880-1980, PUF, Paris 1984. Quelques contributions concernant le rôle de la politique dans les dynamiques d'intégration et de modernisation de l'immigration italienne en France: Auteurs divers, Antifascisti romagnoli in esilio, La Nuova Italia, Firenze 1983; Jacques Girault, Naturalizzazione e partecipazione alla vita politica francese: esempio preso dal Dipartimento del Var fra il 1919 e il 1940, in Les Italiens en France de 1914 à 1940, op. cit., 33-72; Gilles Pécout, Dalla Toscana alla Provenza: emigrazione e politicizzazione nelle campagne (1880-1910), "Studi storici", 1990, n. 3; Pierre Guillen, La question des fuorusciti dans les relations franco-italiennes de 1922 à 1935, in Italia e Francia dal 1919 al 1939, par J. B. Duroselle, E. Serra, ISPI, Milano 1981: 21-38.)) A l'époque de l'occupation allemande, on peut ainsi mieux comprendre l'esprit de sacrifice dont font preuve de nombreux immigrés: la lutte permet de s'ancrer là où l'on a enfin abordé et le 11 novembre - jour où la France rappelle la contribution des étrangers à la Résistance - représente une fête importante (pas uniquement pour les Italiens, enfin). Les jeunes combattent pour la terre où ils sont nés ou ont grandi: pour eux, l'impératif devient la conquête du brevet de francitalité.((Pierre Milza (cf. Voyage en Ritalie, op. cit.) rappelle la phrase de Romain Gary - "La France, ce n'est pas le sang reçu, c'est d'abord le sang donné" - et déplace sa propre réflexion sur l'accélération du processus d'intégration par le biais de dizaines de milliers de naturalisations accordées à la veille de la guerre: "Ritals? Ils le sont restés par certains côtés, dans leur tête ou dans celle des autres. Mais Français d'abord, pour la plupart, et le sang qui a été versé par eux-mêmes ou par d'autres Ritals, restés citoyens du pays d'origine, constitue, dans l'environnement hostile de l'après-guerre, un moyen de faire oublier l'agression dont leur pays s'est rendu coupable à l'égard de la France: quelque chose comme un brevet de citoyenneté, le point de non-retour dans le cursus de la francisation" (cf. p. 320). Voir également Stéphane Courtois, Denis Peschanski, Adam Raynski, Le sang de l'étranger. Les immigrés de la M.O.I. dans la Résistance, Fayard, Paris 1989; Les étrangers dans la Résistance en France, sous la direction de Philippe Joutard et François Marcot, "Rencontres universitaires du 6 novembre 1992", Exposition du Musée de la résistance et de la déportation, Besançon, 1992.))

 

Pour citer cette ressource :

Antonio Canovi, "L'émigration italienne en France: représentations entre économie et politique", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), novembre 2008. Consulté le 12/07/2020. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/civilisation/xxe-xxie/migrations/l-emigration-italienne-en-france-representations-entre-economie-et-politique