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Une lecture du Livre du froid de Antonio Gamoneda

Par Geneviève Vidal : Agrégée de philosophie, poète
Publié par Christine Bini le 30/11/2007
Livre du froid (Libro del frío) égrène de courts poèmes en prose répartis en six sections (Géorgiques, le gardien de la neige, Encore, Pavane impure, Samedi, la 6è sans titre avec un seul poème). Avec une langue dépouillée, chargée d'un fort pouvoir d'évocation, l'ouvrage nous entraîne dans un univers de haute densité poétique, fait d'images, de sensations, de souvenirs, d'obsessions, de visions. Les textes sont écrits principalement à la 3è personne, -un « il » sans autre précision-, avec une incursion du « je » et du « tu » en 3ème partie, alors il s'agit d'amour.

 

Antonio Gamoneda, Livre du froid, édition bilingue, traduction de Jean-Yves Bériou et Martine Joulia, Antoine Soriano éditeur, 1996. Les indications de pages renvoient à cette édition. L'ouvrage est paru une première fois en 1992 chez Siriula.

Né à Oviedo en 1931, Gamoneda a connu la pauvreté, la maladie et la mort du père, la vie difficile avec sa mère dans une banlieue ouvrière, une scolarité écourtée par l'entrée à 14 ans dans le travail de coursier de bureau ... Puis  la lutte antifranquiste, avec son cortège de drames et de tortures ... Autodidacte, il fut longtemps un poète solitaire, non reconnu, avant de recevoir le Prix National des Lettres en 1988 et le Premio Cervantes en 2006.

Livre du froid (Libro del frío) égrène de courts poèmes en prose répartis en six sections (Géorgiques, le gardien de la neige, Encore, Pavane impure, Samedi, la 6è sans titre avec un seul poème). Avec une langue dépouillée, chargée d'un fort pouvoir d'évocation, l'ouvrage nous entraîne dans un univers de haute densité poétique, fait d'images, de sensations, de souvenirs, d'obsessions, de visions. Les textes sont écrits principalement à la 3è personne, -un « il » sans autre précision-, avec une incursion du « je » et du « tu » en 3ème partie, alors il s'agit d'amour.

Architecture et cohérence, le recueil s'organise sur des réseaux signifiants, constellés et récurrents à la fois, qui partent de la froidure, son noyau central ; un froid indélogeable, autant du dedans (glaciation du sentiment, mélancolie) que du dehors (l'hiver, la misère, la mort). Le livre commence ainsi :

"J'ai froid près des sources. Je suis monté jusqu'à m'en fatiguer le cœur""Tengo frío junto a los manantiales. He subido hasta cansar mi corazón" P.12

Musicalement, sans emphase, les poèmes déclinent et entrelacent les thèmes de la maladie, de la vieillesse, de l'agonie, de la mort ; dans le registre de la désolation et du deuil se déroule une sorte de lamento mêlé de colère. Peu d'indications pour savoir qui parle et de qui il est question, mais on devine le traumatisme de la maladie et de la mort du père :

"souviens-toi du coton ensanglanté de ton père"
"recuerda la torunda de tu padre." P.80
"Je viens du méthylène et de l'amour ; j'ai eu froid sous les tuyaux de la mort" "Vengo del metileno y el amor ; tuve frío bajo los tubos de la muerte" P.74

D'où une manière de chant funèbre :

"alors, il jouait de flûtes noires : il était le chantre des blessures" "luego, tañía cañas negras : era el cantor de las heridas" P.52

Chant d'amour pour la mère aussi :

"Cette femme au cœur bleu, qui te nourrit inlassablement " "La mujer cuyo corazón es azul y te alimenta sin descanso" P.130

Avec en contrepoint la nature dont les paysages, l'immensité, les arbres et fleurs, les animaux de ferme, les oiseaux, adoucissent  la peine et la colère, atténuent l'obsession de souvenirs sidérants.

La première partie porte le titre significatif de Géorgiques :

"Sur des excréments de troupeaux, je monte puis m'étends sous les chênes musicaux" "Bajo excrementos de rebaños, subo y me acuesto bajo los robles musicales" P.24

L'animal se trouve aussi en nous, compagnon des pleurs, symbole d'une harmonie perdue :

"Cet animal qui lèche les blessures blanches, il est aveugle dans la miséricorde" "el animal que lame las heridas blancas, ése está ciego en la misericordia " P.130

A part, les oiseaux surplombent la terre et destin de l'homme et peut-être l'aident à le transcender ; épervier, aigle, colombe, merle, rossignol, porteurs  de chant et de lumière,

"soumis à des lois de vertige et d'oubli" "bajo leyes de vértigo y olvido" P.64

Sentiment et désir amoureux donnent aussi accès à un monde meilleur, mais la gangrène du vieillissement et de l'oubli les abîme, voir la quatrième partie, Pavane impure :

"Est venue ta langue ; elle est dans ma bouche comme un fruit dans la mélancolie" "Ha venido tu lengua ; está en mi boca como una fruta en la melancolía" P.108 

Le dernier poème, seul et unique de la sixième et dernière partie, clôt brièvement et magnifiquement  ce Livre du froid , le voici intégral :

"J'ai aimé les disparitions et voici que le dernier visage s'est détaché de moi.

 

J'ai traversé les rideaux blancs :

 
 

Il n'y a plus que lumière à l'intérieur de mes yeux"

"Amé las desapariciones y ahora el último rostro ha salido de mí.

 
 

He atravesado las cortinas blancas :

 
 

ya sólo hay luz dentro de mis ojos" P.146

La traversée du recueil fut épreuve de la vérité quasi-insoutenable des figures  terribles du destin humain. Le poète la transmet dans sa nudité, entre horreur et émerveillement, et ainsi  touche notre part commune, la plus intime, la plus vulnérable, à la limite du dicible. 

Décembre 2007

 

A lire également dans le dossier Poésie : Clarté sans repos de Antonio Gamoneda, article de Jacques Ancet
Pour citer cette ressource :

Geneviève Vidal, "Une lecture du Livre du froid de Antonio Gamoneda", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), novembre 2007. Consulté le 18/07/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/litterature/litterature-espagnole/poesie/une-lecture-du-livre-du-froid-de-antonio-gamoneda