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Le substantif pouvoir

Par Dominique André-Moncorger : Maître de conférence - Université catholique de Lyon
Publié par Elodie Pietriga le 09/10/2015
Le substantif pouvoir est un déverbal, né de la nominalisation des emplois pléniers du verbe pouvoir, à la polysémie importante qui a peu été étudié du point de vue sémantique. Son sens plénier de capacité de faire ne semble pas être dévolu à un domaine bien délimité, il participe de ces mots à concepts imprécis et flou, selon la remarque de Walther von Wartburg. Il sera défini en fonction des actants du pouvoir, qui eux peuvent avoir des valeurs très différentes.

Définition de pouvoir

Dans les définitions des dictionnaires, le substantif pouvoir  représente un triple concept :
celui de l’État, du gouvernement, le pouvoir politique
celui de la personne, le pouvoir de persuasion, le pouvoir physique
celui de la nature, le pouvoir biologique

Approche sémiologique et onomasiologique de pouvoir

Il est difficile de décomposer en sèmes un mot abstrait pour en faire une analyse structurale.
Dans ce cas, nous adopterons une double approche définitionnelle, une approche sémiologique et une approche onomasiologique.
1 - L’approche sémiologique du substantif pouvoir doit aborder le fonctionnement interne du mot, sa polysémie. Nous avons déterminé dix sémèmes constituant les traits sémantiques du substantif pouvoir. Les voici, classés d’après les définitions du dictionnaire:

S1 : Capacité, faculté naturelle de faire quelque chose, d’accomplir une action, de produire un effet.
S2 : Droit d’agir de tette ou telle façon, faculté légale ou morale d’accomplir certains actes.
S3 : Document écrit constatant l’autorisation d’agir pour autrui.
S4 : Autorité, puissance, de droit ou de fait, que détient une personne.
S5 : Autorité en vertu de laquelle on gouverne un groupe social, un État.
S6 : Fonction de l’État correspondant à un domaine distinct et exercée par un organisme particulier.
S7 : Le gouvernement, les organismes administratifs, les personnages détenant et exerçant effectivement une autorité politique.
S8 : Possibilité d’action, influence des choses sur les personnes.
S9 : Propriété d’un corps, d’une substance, d’un agent physique, ou capacité d’un appareil de produire certains effets physiques quand ils sont placés dans telle ou telle conditions.

2 - L’approche onomasiologique de pouvoir concernera ses synonymes, les relations d’hyperonymie et d’hyponymie. Le champ sémantique de pouvoir est constitué de ses huit synonymes : autorité, puissance, toute-puissance, domination, empire, ascendant, force, trône.

Un autre moyen d’analyse sémique de pouvoir est d’en examiner la restriction de sens, qui spécialise en quelque sorte un sens, en restreignant ce à quoi il se réfère, et l’extension de sens, qui consiste en un changement dans le sens du mot qui étend sa signification alors qu’elle était plus réduite auparavant. Pour le mot pouvoir, on constate une relation d’extension de sens par effacement de sèmes entre pouvoir S4, autorité, puissance, et pouvoir S8, empire, ascendant. Et on observe aussi une relation de restriction de sens par addition de sèmes entre pouvoir S4, autorité, puissance, et pouvoir S5, autorité en vertu de laquelle on gouverne.
Cette analyse nous permet de découvrir un arbre sémiologique de pouvoir constitué d’un double réseau, celui de la capacité et celui de l’autorité.

Les synonymes de pouvoir

La synonymie relative au substantif pouvoir, envisagée selon une approche historique, montre qu’elle a varié et augmenté au cours des siècles. Au XVIIe siècle, l’abbé Gabriel Girard (1677-1748), qui posa les bases modernes de l’étude des synonymes, en distingue quatre, qui sont : autorité, empire, puissance, faculté. Au XIXè siècle, François Guizot (1787-1874) y ajoute ascendant, influence. Le XXè siècle les multiplie à l’envi : le Dictionnaire électronique des Synonymes n’en énumère pas moins de 71 !

La synonymie menant semble-t-il à une impasse, il paraît judicieux de s’intéresser alors à l’hyperonymie de pouvoir, qui autorise des niveaux de classification. Par exemple, il est possible de penser qu’autorité est un hyperonyme de pouvoir car le pouvoir est une autorité, et autorité est un trait définitoire de pouvoir. Le pouvoir est également une capacité, donc le substantif pouvoir a deux hyperonymes, autorité et capacité. Il existe donc deux traits définitoires de pouvoir exprimés par les hyperonymes capacité et autorité, les autres significations du mot pouvoir dérivant de ces deux significations principales.

Les synonymes de pouvoir : puissance, toute-puissance, autorité, empire, force, trône, dénotent un aspect positif que l’on n’a pas obligatoirement avec le substantif pouvoir qui peut être suivi des adjectifs corrompu, avide, par exemple. En contexte, l’étude des champs associatifs de pouvoir peuvent receler des mots tels que appétits, chute, disgrâce, qui insufflent une nuance négative au pouvoir politique, ou bien des mots tels que force, puissance, autorité, qui l’envisagent d’une manière positive.

Le substantif pouvoir en contexte

Dans une analyse en contexte du substantif pouvoir, il faut prendre en compte les connotations, telles que la force, la capacité de convaincre, de séduire, par exemple.
Il faut aussi en contexte étudier le champ actanciel de pouvoir qui peut être un individu, une institution, un organisme, un gouvernement, des groupes sociaux, un peuple, et envisager sur qui se pouvoir s’exerce, ces modalités d’exercice pouvant être un régime politique, tel que la démocratie, la dictature, etc…

Le pouvoir est une modalité

La modalité narrative du pouvoir interfère avec les deux autres modalités narratives qui sont le savoir et le vouloir, et l’association des trois correspond à ce que l’on peut nommer les désirs : la libido sentiendi, c’est le vouloir comme désir, la libido sciendi, c’est le savoir comme désir, et la libido dominandi, c’est le pouvoir comme désir, la volonté de pouvoir, de puissance. L’analyse modale cherchera à déterminer dans quelle mesure la puissance - ou l’impuissance - de tel ou tel personnage à faire ce qu’il veut suscite des conflits, et lesquels, si cette puissance est menacée et par qui, et en ce qui concerne le pouvoir politique, il sera possible de déterminer si ce pouvoir s’accompagne d’autres pouvoirs, apparentés aux désirs, à qui il est attribué, de façon pérenne ou non, l’usage qu’il se propose d’en faire, s’il le partage ou l’exerce seul.

Cette modalité qu’est le pouvoir, dans un contexte donné qui témoigne de la pensée et de l’imaginaire d’un auteur, peut avoir un sens flou, dépendant des actants, de son champ sémantique et de son champ associatif.

La diachronie du substantif pouvoir

L’étude diachronique du substantif pouvoir révèle l’ensemble des sens qu’il a eus en ancien français, en français préclassique, en français classique et en français moderne. D’origine indo-européenne, le mot pouvoir est issu de la racine pot- qui désigne le maître soit d’un groupe, d’une famille, d’une tribu, d’un clan.
En latin, seule la forme verbale existe. Les substantifs latins que nous traduisons par pouvoir  en français sont :
potestas, le pouvoir au sens de puissance politique,
facultas, le pouvoir au sens de capacité de faire,
auctoritas, le pouvoir au sens d’autorité,
licentia, le pouvoir au sens de droit d’agir.

La langue française créera le substantif pouvoir, qui n’a pas de dérivé, et qui a deux composés : contre-pouvoir et biopouvoir. En revanche, le synonyme de pouvoir dérivé de la forme au subjonctif puis- a donné puissance, avec de nombreux dérivés, tels puissant, puissamment, impuissant, impuissance.
La première acception écrite de pouvoir se lit dans Les serments de Strasbourg, en 842, sous la graphie podir :

Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, d’ist di avant, in quant Deus savoir et podir me dunat, si salaria eo ciste men farder Karlo (…).
(Pour l’amour de Dieu et pour le salut commun du peuple chrétien et le nôtre, à partir de ce jour, autant que Dieu m’en donne le savoir et le pouvoir, je soutiendrai mon frère Charles) (…).

Au Moyen Âge, entre le IXe et le XIVe siècle, l’évolution sémantique du substantif pouvoir se constate par une évolution de ses sens.
Pouvoir au sens plénier S1 : capacité de faire,
  Que je l’ai à mon pooir servie sans desloiauté (Chatelain de Couci, III)

pouvoir S2 : droit d’agir,
 Li rois a son pooir l’enore (Chrestien de Troyes, Erec et Enide : 16)

pouvoir S4 : autorité, puissance,
Alors l’amour ne passait pas par le pouvoir (Jean de Meun, Le roman de la Rose : vers 9526-9527 )

pouvoir S8 : empire, ascendant,
 Anc non agui de mi poder
 (Je n’ai plus de pouvoir sur moi) ( Bernard de Ventadour, Quand je vois l’alouette mouvoir : vers 17 à 20)

pouvoir S9 : possibilité d’action,
Les grandes nefs n’avaient pooir de venir jusqu’à terre (Joinville, Le livre des saintes paroles et des bons faits de notre saint roi Louis)

Ces cinq sens existent dès le Moyen Âge.
Toutefois, six autres sens existèrent au Moyen Âge mais n’ont pas subsisté au-delà. Deux ne figurent que dans des dictionnaires. Voici les quatre sens de pouvoir attestés en contexte :
pouvoir S11 : possession de soi-même,
  … si revient en son droit pooir (Chrétien de Troyes, Lancelot du Lac : Ci 8-10)

pouvoir S12 : forces, troupes, armée,
  a tot le pooir de vingt rois coronez (Chrétien de Troyes, La Queste du Saint Graal : 291)

pouvoir S13 : territoire soumis à une juridiction
Et yroit prendre terre en Normandie sur le pooir du roi de Navarre (Froissart, Chroniques : IV, 352, Luce)

pouvoir S14 : effort, pulsion
 Se vo volez m’amor avoir, faites en tost vostre pooir.
 (Si vous voulez avoir mon amour, oeuvrez avec tout votre pouvoir).(Roman de Renart, branche 1, Le jugement de Renart : 91)

En français préclassique, entre les XIVe et XVIe siècle, on retrouve cinq des sens de pouvoir ayant subsisté depuis l’ancien français, et on constate qu’apparaîtra un sens nouveau, le sens S3.
pouvoir S1 : capacité de faire :
 selon mon petit pouvoir (Rabelais, Pantagruel : chapitre 18)

pouvoir S2 : droit d’agir :

Puis l’annuel pouvoir (…)
 et (…) le pouvoir de six mois (Du Bellay, Les Antiquités de Rome : sonnet XVIII)

pouvoir S4 : autorité, puissance :
 Depuis que le pouvoir commande la raison.(Pierre de Brach, Sonnet : vers 1576)

pouvoir S8 : empire, ascendant :
le merveilleux povoir de la grande deesse (Lemaire de Belges, Illustrations de Gaule : I, 2, 35)

pouvoir S9 : possibilité d’action :
Et quel pooir chascune avoit (Ovide Moralisé, Livre IV, vers 2248 : 350)

pouvoir S3 : document écrit constatant l’autorisation d’agir pour autrui
suivant le pouvoir a lui donné par le Roy son frere (Pierre de l’Estoile, Registre-journal du règne de Henri III : 136)

Le français classique, entre les XVIIe et XVIIIe siècle, verra l’apparition de pouvoir S5 : autorité en vertu de laquelle on gouverne un groupe social, un État.

Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir.(Montesquieu, l’Esprit des Lois, Livre XI, chapitre 4,  : 61)

Tout pouvoir a ses limites.  (Diderot, Encyclopédie, tome 1 : 545)

Des bornes du pouvoir souverain. (Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social :214)

Le gouvernement n’exerce un pouvoir réel qu’autant qu’il est constitutionnel (Sieyès, Qu’est-ce que le Tiers-État ? : 68)
En français moderne, nous avons tous les sens politiques de pouvoir : S5, qui existait déjà et S6, S7.

pouvoir S6 : fonction de l’État :
Les anciens, qui ne connaissaient pas la distinction des trois pouvoirs dans le gouvernement d’un seul, ne pouvaient se faire une idée juste de la  monarchie. (Littré, Dictionnaire de la langue française : 258)

pouvoir S7 : le gouvernement :
À Paris, les manoeuvres des gens du pouvoir sont moins dégoûtantes (Stendhal, Lucien Leuwen, tome 2 : 288)
Et nous avons enfin le sens S10 :

pouvoir S10 : propriété d’une substance
Mais depuis quelques temps les paroles concernant Albertine, comme un poison évaporé, n’avaient plus leur pouvoir toxique. Marcel Proust, Albertine disparue : 22)

Conclusion

Le pouvoir, depuis l’époque moderne, touche à tous les sujets, la philosophie, la psychologie, la sociologie, l’histoire, la littérature, et bien sûr la politique. Tout le monde est concerné par le pouvoir. Il existe dans la sphère de l’intime, dans la culture, partout.

Le pouvoir politique, au XIXe siècle, a donné son élan à la science et à la technique, et a donc été un réel déclencheur de progrès, alors qu’autrefois le pouvoir existait plus en lien avec l’oppression, le manque de liberté. Désormais, on attend vraiment quelque chose du pouvoir, il n’est plus l’ennemi despotique.

Cet élan positif sera aussi caractérisé par le pouvoir de l’écrivain, hautement représenté par Émile Zola, lui qui usa de toute sa notoriété dans sa lutte pour faire reconnaître l’innocence du capitaine Dreyfus. C’était là un transfert de pouvoir unique.

Bibliographie

Anonyme : Le roman de Renart, en ligne : http://www.quellehistoire.comAnonyme : Chatelain de Couci : en ligne, 2010.
Anonyme : Ovide moralisé, Amsterdam, C. de Boer, 1938. En ligne : http://archive.org
Joachim Du Bellay : Les Antiquités de Rome, Oeuvres complètes, Paris, Honoré Champion, 2003
Pierre de Brach : Poèmes, Paris, Auguste Aubry, 1861.
Jacques Diderot : Encyclopédie, Neufchâtel, Samuel Faulche, 1765, tome 1, lettre A, p. 536 à 545
Froissart : Chroniques, Paris, Stock, 1998, chapitre IX, ligne 406
Gabriel Girard, Nicolas Beauzée : Synonymes françois, leurs différentes significations, et le choix qu’il faut en faire pour parler avec justesse, Paris, Barbou, an X. En ligne.
François Guizot : Dictionnaire universel des synonymes, contenant les synonymes de Girard, Beauzée, Roubaud, d’Alemberet, etc, Paris, Didier, 1850. En ligne.
Joinville : Le live des saintes paroles et des bons faits de notre saint roi Louis
Jean Lemaire de Belges : Illustrations de Gaule et singularitez de Troye, Lyon, Etienne Baland, 1511. Fac-similé : Genève, Slatkine, 1969.
Pierre de Lestoile : Registre-journal du règne de Henri III. En ligne.
Littré : Dictionnaire de la langue française, tome 6, Paris, Gallimard/Hachette, 1968. En ligne.
Jean de Meun : Le roman de la Rose, Poètes et romanciers du Moyen Age, Paris, NRF, bibliothèque de la pléiade, 1952.
Montesquieu : L’esprit des lois, Genève, Barillot, 1750.
Marcel Proust : Albertine disparue, tome VI de À la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, 1954.
Chrestien de Troyes : Erec et Enide, Lancelot du Lac, La Queste du Graal. En ligne.
François Rabelais : Pantagruel, Paris, Le Livre de Poche, 1964.
Jean-Jacques Rousseau : Du contrat social. En ligne.
Sieyès : Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? , Paris, Flammarion, 1998.
Stendhal : Lucien Leuwen, Nancy, 2012, lemmatisé par Frantext.
Bernard de Ventadour : Quand je vois l’alouette mouvoir, Littérature du moyen âge, Paris, Nathan, 1988, p. 43
Walther von Wartburg : Problèmes et méthodes de la linguistique, Paris, PUF, 1963, p. 251
Émile Zola : J’accuse ! Journal L’Aurore de janvier 1898, Mille et une nuits, n° 18.


Voir la thèse de D. André-Moncorger

 
Pour citer cette ressource :

Dominique André-Moncorger, "Le substantif pouvoir", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), octobre 2015. Consulté le 19/11/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/langue/didactique/enseignement-de-lespagnol/le-substantif-pouvoir