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Le sort des enfants des opposants sous la dictature en Argentine - 1

Par Viviane Petit
Publié par Christine Bini le 23/05/2014
La dictature militaire argentine, de 1976 à 1983, est tristement célèbre pour l’énorme répression qui a été mise en place durant cette période, dans l’objectif d’une « réorganisation nationale » qui ne peut se faire qu’en luttant « contre la subversion ». Des milliers de personnes en ont été les victimes : la torture, les exécutions et les disparitions deviennent quelque chose de quotidien dans le pays. De nombreux centres clandestins de détention et de torture sont ouverts et une grande partie des prisonniers n’en est jamais revenue. Parmi ces personnes, il y avait des femmes avec des enfants ou des femmes enceintes. Cet article, suivi de deux autres consacrés à des témoignages traitant du sujet de ces enfants disparus, détaille le contexte historique.

 

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Par Viviane Petit

La dictature militaire argentine, de 1976 à 1983, est tristement célèbre pour l’énorme répression qui a été mise en place durant cette période, dans l’objectif d’une « réorganisation nationale » qui ne peut se faire qu’en luttant « contre la subversion ». Des milliers de personnes en ont été les victimes : la torture, les exécutions et les disparitions deviennent quelque chose de quotidien dans le pays. De nombreux centres clandestins de détention et de torture sont ouverts et une grande partie des prisonniers n’en est jamais revenue. Parmi ces personnes, il y avait des femmes avec des enfants ou des femmes enceintes. C’est au sort réservé à ces enfants que nous allons nous intéresser dans ce dossier, en nous appuyant sur des témoignages traitant de ce sujet, notamment Les folles de la place de Mai de Jean-Pierre Bousquet et Moi, Victoria, enfant volée de la dictature argentine de Victoria Donda. Mais auparavant nous allons un peu plus détailler le contexte historique.

 

Le contexte historique

 

Lorsque les militaires prennent le pouvoir en 1976, ce n’est pas la première fois que l’armée se retrouve à la tête du pays. De 1946 à 1955, l’Argentine a pour Président  Juan Domingo Perón, un colonel de l’armée, qui a alors un énorme soutien populaire ; sa politique dite « justicialiste » appuie les revendications sociales et ouvrières et recherche une certaine modernisation pour le pays. Perón avait une certaine admiration pour Mussolini et Franco, et son mode de gouvernement a été rapproché à celui du fascisme, notamment pour le culte de la personnalité. Le régime tendait vers l’autoritarisme et a été particulièrement dur avec l’opposition politique mais les trois pouvoirs, exécutif, judiciaire et législatif sont toujours restés séparés et la Constitution respectée. Cependant, l’économie du pays s’est dégradée, l’opposition de l’Église est devenue plus forte – notamment à cause de la suppression de l’enseignement religieux obligatoire et de la légalisation du divorce civil qui ont amené Perón à être excommunié – et il existait une hostilité des États-Unis à l’égard du régime argentin, ce qui va miner le gouvernement. En 1955, un coup d’État militaire a lieu et Perón se voit dans l’obligation de s’exiler. Jusqu’en 1973 se succèdent alors au pouvoir des dictatures militaires et des gouvernements civils. Mais ce sont les militaires qui sont vus comme un recours pour sortir de la crise économique et politique. Le péronisme qui avait une grande importance dans le pays et qui réunissait des mouvements politiques pas forcément homogènes se voit interdit de participer aux élections. À la fin des années 60, sous la dictature militaire du général Juan Carlos Onganía, une révolte populaire éclate qui entraîne par la suite une radicalisation de la politique avec un développement de plusieurs groupes de gauche révolutionnaires (péronistes, guévoristes, maoïstes, etc.) dont l’un des plus connus est les Montoneros (issu du péronisme). Face à la pression populaire, des élections libres sont à nouveaux organisées. En 1973, Perón est à nouveau élu président, ce qui lui permet de revenir de son exil. Sa femme devient alors la vice-présidente. Cependant, des différends apparaissent dans le groupe péroniste et la guérilla reprend. À la mort de Perón, en 1974, c’est sa femme qui lui succède, mais elle ne parvient pas à faire face à la pression entre les groupes de guérilla et les forces armées, sans compter que la crise économique ne s’arrange pas. En 1976 a alors lieu un coup d’État militaire la renversant et amenant au pouvoir la dernière dictature militaire en Argentine.

Cette dictature est la plus meurtrière. Tous les opposants au régime sont désignés comme étant des « subversifs » contre lesquels il faut lutter pour le bien de la nation. Les personnes sont arrêtées, que cela se fasse en plein jour ou durant la nuit, à leur domicile (généralement alors pillé) ou n’importe où dans la rue, ou encore sur leur lieu de travail et elles sont emmenées dans des camps clandestins de détention. L’un des plus tristement célèbre est celui de l’ESMA (Escuela Superior de Mecánica de la Armada) à Buenos Aires. Sur les 500 centres, il était l’un des plus importants et de nombreux opposants ont « disparu » dans son enceinte. Dans les centres de détention, les prisonniers vivaient, ou plutôt survivaient, dans des conditions horribles. Généralement, à peine arrivés aux centres, ils subissaient une séance de torture, pour tenter de les briser et de leur arracher les informations voulues sur les agissements et les autres membres de leurs groupes. Les militaires savaient que c’était dans les premiers moments de l’arrestation qu’il fallait le plus tenter de soutirer des renseignements, car plus le temps passait plus leurs opposants avaient le temps de se rendre compte que quelques-uns des leurs manquaient et qu’il fallait qu’ils se cachent et changent de repaires. Dans la plupart des centres, les détenus avaient la tête enveloppée dans un sac ou une cagoule qu’ils devaient garder nuit et jour. En plus de fortement les perturber, cela permettait de les déshumaniser, et devait faciliter la tâche aux tortionnaires qui ne voyaient pas le visage de leurs victimes lorsqu’ils les torturaient. Les prisonniers étaient aussi attachés, ce qui parfois les faisait se tenir des heures durant dans une position inconfortable. Ils n’avaient pas beaucoup de place, n’avaient pas le droit de bouger et pas le droit de parler entre eux. Lorsqu’ils arrivaient au camp, on leur attribuait un numéro par lequel ils devaient dorénavant répondre plutôt que par leur véritable nom, autre tactique pour les déshumaniser. La torture dans ces centres étaient autant physique que psychologique. On faisait croire aux prisonniers que certains des leurs collaboraient avec l’armée (ce qui parfois était vrai…) ce qui les incitait à céder sous la torture. En terme de torture physique, la gégène était très utilisée, mais les détenus étaient aussi roués de coups, subissaient des techniques d’asphyxie, étaient abusés sexuellement, brûlés ou écorchés vifs, on les obligeait à assister à la torture de l’un des leurs… Un vocabulaire bien particulier s’était développé chez les militaires pour parler de ce qui se passait dans ces camps : on ne torture pas, on « interroge », on ne tue pas, on « expédie », les prisonniers ne sont pas des hommes mais des « colis », des « paquets », il n’y avait pas d'exterminations de masse mais des « transferts ». Les transferts pour certains étaient en réalité des fusillades mais plus souvent ce terme correspondait à l’injection d’un anesthésique (du Pentothal), puis les prisonniers étaient amenés dans un avion qui les jetaient à la mer en plein vol, drogués mais encore vivants.

 

esma_1400854120854-pngPar rapport aux autres centres de détention et d’extermination, celui de l’ESMA avait la particularité d’avoir une « maternité » ou plus exactement une petite pièce où les femmes enceintes étaient installées pour accoucher. On faisait croire aux femmes que leur enfant serait rendu à leur famille et on leur demandait donc d’écrire une lettre pour leur demander d’en prendre soin. Ces lettres n’étaient jamais données aux familles, qui ignoraient où se trouvaient les disparus, s'ils étaient encore en vie ou non et si les bébés attendus avaient vu le jour ou non. Les bébés étaient arrachés à leur mère et donnés à des familles proches du régime ne pouvant pas en avoir, pour qu’ils soient élevés sur le « droit chemin ». Les mères étaient souvent tuées peu de temps après. Près de 500 bébés auraient été ainsi arrachés à leur véritable famille et donnés à des partisans du régime.

En plus de cette politique de répression, qui entraîne la colère des groupes de défense des droits de l’homme, la dictature ne parvient pas à endiguer la crise économique et une grande partie de la population s’appauvrit. Pour essayer de regagner du crédit et d’unifier l’Argentine, le régime s’engage alors en 1982 dans la guerre des Malouines contre le Royaume-Uni. Cependant, le pays va subir une rapide défaite, ce qui va achever de discréditer la dictature. En 1983 revient alors au pouvoir un régime démocratique, avec le président Alfonsín. Les familles de ceux que l’on appelle les « disparus » – disparus qui, pour la plupart, étaient des opposants politiques, mais aussi des victimes « collatérales » (un témoin gênant, un parent de la victime qui pourrait être utile, etc.) – ont demandé à ce que justice soit faite et que soient punis tous ceux qui avaient participé à la disparition des membres de leur famille. En 1985, neuf officiers ont été jugés pour violation des droits de l’homme et condamnés à des peines plus ou moins lourdes allant de quelques années d’emprisonnement à la prison à perpétuité. Mais il y a de nombreux autres responsables et les familles veulent également qu’ils soient jugés. Mais, sous la pression des militaires qui avaient et ont toujours un certain poids et dans le but de vouloir rapprocher les Argentins entre eux, une première loi est adoptée, en 1986, la loi du Point Final (ley del Punto Final), qui laissait seulement un délai de 60 jours pour avoir droit de réclamer justice. La loi qui va cependant définitivement asseoir l’impunité des militaires concernés est la loi dite « d’Obéissance due » (ley de Obediencia Debida), approuvée en 1987, et qui laisse entendre que les militaires n’ont fait qu’obéir aux ordres et ne sont donc pas responsables. Ainsi, la torture, l’homicide et la disparition de personnes sont protégés par la législation argentine.

Viendra ensuite la présidence de Carlos Saúl Menem qui malgré quelques scandales tels que la corruption, des affaires frauduleuses etc., fera deux mandats. Il parviendra à consolider les bases démocratiques, à ramener l’Argentine sur la scène internationale et aura une certaine réussite au niveau économique mais le chômage sera plus fort que jamais avec de nombreux citoyens de plus en plus pauvres. Aux élections de 1999, c’est Fernando de la Rúa qui devient président de la République. Sous son gouvernement, l’Argentine va se retrouver en faillite et il fuira le pays en 2001. Eduardo Duhalde devient président intérimaire, jusqu’en 2003, puis lui succède Néstor Kirchner, ce qui marque le retour du péronisme au pouvoir. Ce n’est qu’à son arrivée à la tête du gouvernement, en 2003, que sont enfin pris en compte les droits de l’homme et que la politique d’impunité est levée. Les lois de 1986 et 1987 sont abrogées et les procès reprennent. Il parvient également à redresser le pays, économiquement parlant. En 2007 puis en 2011, c’est l’épouse de Néstor Kirchner, Cristina de Kirchner, qui sera élue présidente de la République. Elle poursuit la lutte contre l’impunité, d’autres procès ont eu lieu et il y a encore des inculpés en attente de jugement.

 

Pour citer cette ressource :

Viviane Petit, "Le sort des enfants des opposants sous la dictature en Argentine - 1", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mai 2014. Consulté le 22/05/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/civilisation/histoire-latino-americaine/les-conflits-en-amerique-latine/le-sort-des-enfants-des-opposants-sous-la-dictature-en-argentine-1