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Nouvelle Gauche américaine dans les années soixante : de la radicalisation à la désintégration

Par Frédéric Robert : Maître de conférences - Université Jean Moulin - Lyon III
Publié par Clifford Armion le 21/05/2014

Introduction : vers la désobéissance civile

A partir de 1960, un courant contestataire vit le jour aux Etats-Unis : la Nouvelle Gauche. Il devint le point de ralliement de toutes les organisations de transformation sociale qui s'opposaient ouvertement au gouvernement. Cette Nouvelle Gauche était perçue comme une appellation sous laquelle figuraient toutes les mouvances contestataires actives sur la scène politique américaine : les Noirs, les minorités ethniques, les femmes, les homosexuels et les étudiants. Ces derniers étaient d'ailleurs les plus représentés ; ils devinrent le dénominateur commun de la contestation. La principale organisation étudiante, le Students for a Democratic Society (SDS), se distingua très nettement en raison de ses prises de position radicales et de son implication au niveau national pour devenir la figure de proue de cette Nouvelle Gauche. Pendant ses premières années d'existence, entre 1960 et 1965, la stratégie de la Nouvelle Gauche était exclusivement réformatrice : son objectif principal énoncé dans son manifeste, « The Port Huron Statement » (1962), consistait à façonner une société idéale, située aux antipodes de la société individualiste, capitaliste et impérialiste de l'époque. Malheureusement, consciente que ses actions n'avaient pas véritablement porté leurs fruits, elle décida d'abandonner l'approche réformatrice stricto sensu. Par conséquent, à partir de 1965, la Nouvelle Gauche opta pour une revendication plus déterminée et plus « musclée » en raison de la tournure prise par la guerre du Vietnam. Après quelques années de contestation somme toute modérée, elle s'engagea donc énergiquement dans la voie de la désobéissance sociale, en ayant recours à des actions directes de plus en plus étendues et virulentes. Ces actions installèrent le contestataire au premier plan et lui permirent de prendre en main sa destinée. Il devint ainsi tout à la fois organisateur, acteur et spectateur de sa propre vie et de son propre engagement visant à la transformation de la société. En désobéissant à la loi qu'il juge injuste, le contestataire des années soixante se comporte comme Henry David Thoreau le préconise dans son ouvrage Civil Disobedience (1849). Il n'est donc pas étonnant que cet auteur ait fortement influencé les activistes de la Nouvelle Gauche. D'après Patrick J. Dougharty, près de 63% d'entre eux avaient lu Thoreau (136-39). Pour ce dernier, l'individu doit apprendre à obéir à ses propres lois et non à celles d'un gouvernement « injuste ». Il débute ainsi son ouvrage par une formule célèbre : « That government is best which governs least ». Selon cette logique, l'absence d'Etat est la meilleure chose à souhaiter à un groupe d'individus : « That government is best which governs not at all ». Cependant pour Thoreau, il est préférable qu'un pays ait un meilleur Etat que pas d'Etat du tout, d'où sa formule : « Let every man make known what kind of government would command his respect, and that will be one step toward obtaining it. » Thoreau estime que l'individu doué de raison est capable de discerner les situations sans être obligé de se conformer à une loi écrite, d'autant que certaines peuvent être « injustes ». Dans un tel cas, l'individu a trois possibilités : soit il obéit à ces lois, soit il leur obéit tout en essayant de les changer, soit il les transgresse dans les plus brefs délais, en ayant parfaitement conscience des risques encourus. Une fois les hostilités lancées, l'Etat n'a pas à s'en prendre aux contestataires mais à lui-même puisqu'il est responsable de la promulgation des lois. Si l'Etat est « corrompu » dans ses choix ou dans ses décisions, la désobéissance civile apparaît comme le recours ultime, solution que les contestataires des années soixante ont adoptée.

Renforcés dans leurs convictions par la lecture d'ouvrages prônant ouvertement la désobéissance sociale et, d'une certaine manière, bien aidés par l'escalade de la guerre au Vietnam, les membres de la Nouvelle Gauche décidèrent de durcir leur activisme. L'heure de la radicalisation de la contestation avait sonné. Quels en étaient ses principaux traits et ses principales manifestations ? En plus du conflit vietnamien, deux événements jouèrent un rôle capital dans ce changement de stratégie contestataire : le soulèvement de l'université de Columbia le 23 avril 1968 et les émeutes à Chicago en août 1968. De quelle manière s'inscrivent-ils dans cette phase révolutionnaire de la Nouvelle Gauche ? Ne peut-on pas également trouver dans la radicalisation extrême de ce courant contestataire les germes de sa propre désintégration ?

1. La guerre du Vietnam : raison principale de la radicalisation du mouvement

La Nouvelle Gauche estimait que l'intervention militaire américaine au Vietnam était périlleuse, inutile et injustifiée. C'est pourquoi elle essaya de sensibiliser l'opinion publique pour inciter le gouvernement à mettre un terme à ces combats. La réaction du microcosme universitaire fut immédiate lorsque le président Johnson donna l'ordre de bombarder le Nord Vietnam le 7 février 1965. D'après Peter Henig, contestataire étudiant affilié au SDS, qui écrivit un article dans le magazine radical New Left Notes de janvier 1967, les étudiants se sentaient concernés par une telle décision puisqu'ils n'avaient aucune envie d'aller combattre au Vietnam et d'y mourir (Matusow, 324). En fait, avant les bombardements américains de 1965, on ne pouvait parler d'opposition catégorique et organisée à la guerre, à l'exception toutefois du groupe May 2nd Movement (M2M), composé de trotskistes de la Young Socialist Alliance et de sympathisants maoïstes du Progressive Labor Party, dont le nom faisait référence à la première manifestation contre la guerre en 1964 qui eut lieu à New York et attira environ 2 000 personnes. La situation allait rapidement évoluer. Pour la Nouvelle Gauche, la guerre du Vietnam n'était pas seulement une lutte armée mais également une preuve tangible des ambitions impérialistes américaines. Elle était perçue comme une intervention dont le but était de sauvegarder « les intérêts américains dans le monde », comme le mentionnaient Mario Savio et Carl Oglesby (président du SDS en 1965-1966) dans leur article intitulé « American Imperialism » de juin 1965 (SDS Papers). Tous deux étaient convaincus que les Etats-Unis voulaient étendre leur influence en Asie du sud-est et montrer à une population non blanche de paysans révolutionnaires ce dont leur machine de guerre était capable si les « indigènes » persistaient à ne pas partager leurs idées. En même temps, les Américains cherchaient à introduire leur système capitaliste afin d'exploiter plus aisément les marchés de ce pays du Tiers-Monde. Marvin E. Gettelman, professeur d'histoire américaine au Polytechnic Institute of New York, et ses collègues arguaient que pour mieux comprendre la politique américaine menée au Vietnam, il fallait la situer dans un contexte plus large. La stratégie américaine consistait à endiguer toute tentative révolutionnaire dans les pays du Tiers-Monde de crainte de voir une recrudescence du communisme comme pendant les années cinquante. Le gouvernement pensait qu'il fallait arrêter la contagion communiste en Asie du sud-est plutôt que sur le seuil de la maison Amérique (295 ; 371). Les partisans de la Nouvelle Gauche pensaient que « les dés étaient pipés » dès le début parce que la politique étrangère américaine était empreinte d'un anticommunisme systématique (Powers, 33-37).

Les étudiants critiquaient également les enseignements de préparation militaire jugés dérisoires et inutiles, d'autant plus qu'ils étaient pris sur leurs heures de cours. Ils partageaient le point de vue de certains opposants au gouvernement qui estimaient que la guerre favorisait les grosses industries qui en tiraient un profit financier. Les étudiants pouvaient suivre des cours d'instruction militaire et s'engager (moyennant le financement de leurs études) s'ils en formulaient la demande. Ces cours étaient dispensés par le « Reserve Officer Training Corps » (ROTC) créé en 1916 et appelé par ses adversaires « Rot-corps ». Très rapidement, cette présence militaire sur les campus fut mal acceptée, car les étudiants se rendaient compte qu'ils pouvaient eux aussi être incorporés pour aller servir au Vietnam.

En signe de protestation, certains membres de la Nouvelle Gauche brûlèrent leur carte de conscription lors de « burn-ins » très médiatisés ou la déchirèrent sous les yeux des recruteurs du ROTC, ce qui était formellement interdit depuis l'adoption en août 1965 d'une loi selon laquelle toute personne prise en flagrant délit était immédiatement emprisonnée pour cinq ans et contrainte de payer une amende de 10 000 dollars. D'autres étudiants choisirent de faire la grève de la faim ou de déserter en empruntant l' « Underground Railway to Canada » qui fonctionnait notamment sur le campus de Berkeley (Gettelman, 315-16). Des pacifistes américains vivant au Canada proposaient d'aider tous les étudiants en âge d'être incorporés à déserter et à gagner le Canada pour être protégés et ne pas aller servir au Vietnam. Cette filière, bien évidemment illégale, était possible et fonctionnait grâce à la participation et collaboration du mouvement pacifiste. Les déserteurs publièrent leur manifeste en 1968 (« Deserters' Manifesto ») afin d'expliquer leur position tout en provoquant le gouvernement pour tenter de lui faire prendre conscience de ses erreurs (Gettelman, 316).

Il arriva parfois même que certains étudiants s'immolent en signe de désespoir. A partir de 1965, l'agitation allait se durcir pour forcer le gouvernement à des négociations de paix. En août 1965, les contestataires au cœur de la rébellion créèrent  un mouvement dont le but était l'arrêt de cette guerre. Il s'agissait du National Coordinating Committee to End the War in Vietnam (NCCEWV) (Levy, 128). Cette organisation pacifiste, mosaïque de contestataires, organisa de nombreuses manifestations nationales auxquelles la population participa également (Powers, 85). Face à une telle mobilisation de la Nouvelle Gauche contre la poursuite des combats au Vietnam, Johnson refusa d'envoyer 200 000 soldats supplémentaires, comme le réclamait le général Westmoreland après l'offensive du Têt du 31 janvier 1968 (Levy, 142-46).

Les attaques de la Nouvelle Gauche allèrent en s'intensifiant lorsqu'il devint clair que la victoire s'éloignait de jour en jour, que les pertes humaines augmentaient de manière alarmante, et que le nombre des soldats engagés dans ces opérations allait croissant. Martin Luther King Junior en dressa un triste constat lors de la Marche sur Washington du 17 avril 1965 (Kitchell). Il durcit encore ses propos à l'encontre de cette guerre sans issue lors de son célèbre discours Declaration of Independence from the War in Vietnam en l'église Riverside à New York le 4 avril 1967. King n'était pas le seul à prendre position contre la guerre. Jack Weinberg partageait également ce point de vue et pensait que la contestation devait s'amplifier afin de contraindre le gouvernement à prendre conscience de ses erreurs. Cette contestation devait aller crescendo avec l'intensification des combats (Kitchell).

Afin d'empêcher le départ de jeunes gens pour le Vietnam, les étudiants de Berkeley manifestèrent jusqu'à Oakland. Les jeunes recrues étaient dans des bus, escortées par la police qui devait les protéger de leurs camarades pacifistes qui refusaient leur départ ! (Kitchell). Le 15 octobre 1965, des membres de la Nouvelle Gauche marchèrent sur le terminal de l'armée situé à Oakland afin de retarder le départ d'un nouveau contingent envoyé à une mort certaine. D'autres mouvements organisèrent d'autres marches contre le Vietnam. Le 26 mars 1966, le National Mobilization Committee, mouvement composé de pacifistes, lança la Spring Mobilization March à New York sur la Cinquième Avenue. Elle rassembla près de 22 000 manifestants. Les étudiants organisèrent une autre manifestation de grande envergure contre la guerre, « Stop the Draft Week », semaine pour arrêter la conscription qui débuta le 16 octobre 1967 (Levy, 136-38). Pendant une semaine, les contestataires californiens tentèrent d'empêcher l'accès du centre de recrutement militaire d'Oakland aux volontaires prêts à aller combattre sous le drapeau américain. Des affrontements violents eurent lieu entre pacifistes et forces de l'ordre et on assista à de nombreuses arrestations. L'État de Californie prit finalement la décision de transporter les nouveaux conscrits en bus sous escorte policière. Ce fut un échec pour la Nouvelle Gauche : les contestataires furent incapables de dissuader le moindre volontaire d'aller combattre au Vietnam.

L'expression qui résume le mieux la politique américaine au Vietnam est pour le moins abrupte : il s'agit de « Escalation of the War in Vietnam ». Cette escalade, dont le début remontait à 1965, faisait dire aux membres de la Nouvelle Gauche que l'économie américaine était une économie de guerre[1]. En 1967, les pertes s'élevaient à plus de 20 000 GIs, d'où la formule des partisans de la Nouvelle Gauche contre le président Johnson : « Hey, hey, LBJ, how many boys did you kill today ? » (Crusore, 122). Ils organisèrent sur le campus des teach-ins qui rassemblaient également des professeurs souhaitant débattre des problèmes et des questions soulevés par le Vietnam (Levy, 127-31). Le premier teach-in se déroula à l'université du Michigan le 24 mars 1965. Il débuta à vingt heures et dura près de douze heures. Plus de 3 000 étudiants y participèrent. Des membres du corps enseignant qui avaient soutenu la candidature de Johnson en 1964, avaient proposé un débat afin de déterminer si une grève dans l'enceinte universitaire pouvait avoir une quelconque influence sur la poursuite des combats. Tous discutèrent des raisons, de l'évolution et des enjeux du conflit vietnamien. Cette expérience fut un succès : les participants estimaient avoir pu exprimer leurs craintes, leurs idées et s'être ainsi libérés. D'autres suivirent cet exemple et organisèrent des teach-ins sur le Vietnam : l'université de Columbia le 25 mars, l'université du Wisconsin le 1er avril, l'université de Rutgers et l'université de l'Oregon le 23 avril, celle de Washington le 15 mai ou celle de Berkeley les 21 et 22 mai (Powers, 54-56).

La fréquence des rassemblements pacifistes montrait qu'un malaise s'emparait de la jeunesse. La première manifestation nationale contre le Vietnam est à mettre à l'actif du SDS. Elle rassembla près de 30 000 personnes qui marchèrent sur le Pentagone le 17 mars 1965 (McKinney, 74). Une autre cible de la Nouvelle Gauche fut le « Selective Service System », organisme censé évaluer le quotient intellectuel des recrues avant leur départ pour le Vietnam. La Nouvelle Gauche estimait qu'il était ridicule et déplacé de pratiquer de tels tests puis d'envoyer vers une mort certaine des jeunes appelés militairement inexpérimentés (115). Elle participa également à bien d'autres manifestations contre la guerre comme le « Vietnam Moratorium Day », le 15 octobre 1969, qui devait mobiliser l'opinion publique contre l'inutilité et l'horreur de cette guerre. Pendant ces rassemblements, les participants criaient leur dégoût et leur haine face à l'action du gouvernement. L'opposition à ce conflit a introduit une différence radicale entre la protestation étudiante, circonscrite, non-violente et réformiste et la révolte massive, multiforme, émaillée d'affrontements avec la police et de discours révolutionnaires anticapitalistes et anti-impérialistes de la fin des années 1960.

2. 1968 : Columbia puis Chicago comme débuts de la désintégration de la Nouvelle Gauche

Il arrivait également que la contestation vise tout à la fois la sphère universitaire et le gouvernement engagé au Vietnam. En avril 1968, le SDS, jugeant que la mobilisation contre la guerre s'effritait, lança un programme de revendications intitulé « Ten Days of Resistance », puis rebaptisé « Ten Days to Shake the Empire » par sa branche dure. Pendant ces journées, une cinquantaine de campus organisèrent des manifestations sur des sujets d'actualité propres à la société américaine. Le 26 avril, près d'un million d'étudiants se mirent en grève, paralysant la vie universitaire. A la même période, l'université de Columbia à New York était en effervescence, ses étudiants prenant position sur deux sujets principaux. Un sujet national : la guerre du Vietnam à laquelle l'université participait indirectement en collaborant avec l'armée et un sujet universitaire : la construction d'un gymnase sur un terrain proche du campus, après l'expulsion de ses occupants noirs. La radicalisation de la Nouvelle Gauche était palpable et tangible. A certains égards, le soulèvement de Columbia de 1968 rappelle celui de Berkeley en 1964. En effet, ces deux prestigieuses institutions accueillaient une population étudiante cosmopolite et brillante. Comme Berkeley, Columbia, qui appartenait à la « Ivy League », collaborait avec le Pentagone : elle était membre de l' « Institute for Defense Analysis » (IDA) et jouait ainsi un rôle dans le conflit en aidant à ventiler le budget militaire alloué aux universités qui effectuaient des recherches pour le compte de Washington. Les contrats de recherches militaires dont était chargée Columbia lui procuraient des subventions non négligeables[2]. Comme ce fut le cas à Berkeley, l'administration de Columbia ne sut comment gérer ce soulèvement rapidement et efficacement. Les relations entre Grayson Kirk, président de Columbia, et les étudiants n'étaient guère cordiales. Mi-avril, la tension était palpable entre lui et la communauté étudiante (Caute, 165). Compte tenu de ses occupations (il était directeur de la Socony Mobil Oil, de Continental Edison, d'IBM et membre de conseils d'administration d'entreprises subventionnées par la CIA), Kirk était devenu la cible de prédilection du SDS (Teodori, 336-39). Néanmoins, il existait une différence capitale entre le soulèvement californien et le soulèvement new-yorkais : autant la révolte de Berkeley avait été spontanée, autant celle de Columbia avait été longuement recherchée par les étudiants qui avaient provoqué leur administration à maintes reprises (Sale, 427-46).

Columbia se sentait à l'étroit. Elle souhaitait s'agrandir et bâtir un gymnase sur un terrain qu'elle avait acheté dans le quartier de Morningside Heights, à proximité de Harlem. Elle lança un programme d'expropriation afin de pouvoir utiliser le terrain à son gré et construire un nouveau gymnase plus moderne, sans pour autant trouver une solution pour le relogement des familles expulsées. Très rapidement, Columbia se heurta à l'opposition des noirs de Harlem qui se sentaient dépouillés. Aux yeux de la communauté noire, l'administration universitaire blanche se lançait dans une action expansionniste à son encontre. Le gymnase devint très rapidement une question politique. Les étudiants noirs de Columbia étaient bien organisés et représentés par la Student Afro-American Society (SAS). Le SDS était également bien implanté sur le campus. La question épineuse du gymnase allait réunir les deux groupes : les Noirs, car ils souhaitaient défendre les intérêts de leur communauté et les étudiants de la Nouvelle Gauche, car il s'agissait d'une manœuvre autoritaire prise par leur président. Le SDS avait une antenne sur le campus depuis 1966 et s'était distingué en s'opposant à la venue de la CIA et des Marines qui souhaitaient recruter dans l'enceinte universitaire. Depuis 1966, le SDS avait recherché à plusieurs reprises la confrontation avec l'administration qu'il accusait de participer au massacre vietnamien. En mars 1966, Mark Rudd, responsable du SDS à Columbia, était partisan d'un radicalisme sans partage, n'hésitant pas à investir des bâtiments comme la bibliothèque pour faire entendre les revendications des étudiants et obliger l'université à mettre un terme à sa collaboration avec l'armée. Avec Rudd, la Nouvelle Gauche allait inaugurer l'ère de la guérilla universitaire. Lors d'une manifestation en mars 1968 contre l'IDA devant Low Library, six étudiants (les « IDA-6 ») furent suspendus pour en avoir été les instigateurs ; ils avaient enfreint le règlement de Columbia selon lequel toute manifestation sur le campus était interdite. Rudd, furieux de telles pratiques, envoya un courrier pour le moins agressif et grossier à Kirk.

Le 23 avril 1968, les événements prirent une tournure encore plus radicale lorsque les six étudiants et leurs camarades se rassemblèrent en un point stratégique du campus (le « Sundial ») avant de se diriger vers le site prévu pour la construction du gymnase, à l'intersection de Morningside Drive et de la 112ème rue, pour s'en prendre aux barrières qui délimitaient le chantier. La police intervint et procéda à des arrestations ; les manifestants durent faire marche arrière et rejoignirent le campus. Là, plus d'une centaine d'entre eux décidèrent de continuer leur manifestation dans Hamilton Hall, bâtiment dans lequel se trouvait le bureau du Doyen Henry Coleman. Les étudiants prirent Coleman en otage. Sa détention dura près de vingt-six heures. Un groupe d'opposants conservateurs se constitua pour protester contre les agissements de Rudd et de ses camarades. Coleman s'efforça de calmer les esprits afin d'éviter un affrontement entre les deux groupes aux opinions bien divergentes. Les jeunes radicaux exigeaient que l'université retire sa plainte contre les six étudiants et contre ceux que la police avait arrêtés sur le site du gymnase, qu'elle mette un terme à son projet de construction et à sa collaboration avec l'armée et qu'elle autorise les rassemblements sur le campus.

Parallèlement aux actions des radicaux blancs, les Noirs se mobilisèrent également afin de faire pression sur l'administration pour qu'elle abandonne le terrain qu'elle convoitait à la communauté de Harlem. Un climat de tension régnait à Columbia ; une alliance entre Noirs et Blancs prenait forme de manière discrète, car très rapidement, les étudiants de couleur firent savoir qu'ils souhaitaient défendre leurs intérêts sans l'aide des Blancs. L'union fut de courte durée. Après l'épisode de Hamilton Hall, les jeunes radicaux pénétrèrent par effraction dans Low Library, bâtiment administratif, puis dans le bureau de Kirk où se trouvait un Rembrandt d'une valeur inestimable. Les contestataires fumèrent ses cigares et fouillèrent dans ses papiers. Columbia basculait, l'université était occupée ; trois semaines plus tard, la Sorbonne allait connaître le même sort (Filoche, 64-90 ; Le Goff, 157-66). La police intervint sans véritablement s'en prendre aux  200 occupants ; elle repartit avec le tableau redoutant ce qu'il pouvait advenir du bureau du président. Plus de 5 000 contestataires venaient de prendre le contrôle de l'université et les slogans comme « Create two, three, many Columbias » « Kirk must go! » ou « Gym Crow must go » (allusion à Jim Crow, surnom donné aux lois ségrégationnistes) fusaient (Teodori, 345-46). La jeunesse souhaitait que la révolution universitaire se propage comme une traînée de poudre et qu'elle embrase au passage tous les campus américains. Ce slogan était inspiré de la célèbre formule de Che Guevara « Create two, three, many Vietnams ».

Le 26 avril, certains membres du corps professoral rejoignirent les jeunes radicaux et exigèrent avec eux la démission de Kirk. L'administration fit savoir qu'elle réfléchissait aux concessions possibles. En effet, en dépit de ses promesses répétées, elle demanda l'intervention de la police le 30 avril. Plus d'un millier de policiers se lancèrent à la reconquête du campus. Les étudiants se retranchèrent dans les bâtiments, bloquèrent les entrées et savonnèrent les marches des bâtiments afin d'entraver la progression des forces de l'ordre et se donner du temps pour fuir. Ces affrontements furent violents. La police arrêta plus de 700 jeunes gens, dont Rudd, et plus d'une centaine furent blessés. Pour protester contre cette répression, le SDS lança une grève qui allait durer deux mois. Les étudiants devaient admettre que leur coup d'Etat n'avait pas abouti : la destruction de l'université et la révolution que Rudd réclamait n'avaient pas eu lieu. Toutefois, les étudiants avaient obtenu deux victoires : Kirk démissionna de ses fonctions fin août ; Andrew Cordier, professeur de relations internationales, lui succéda et l'université renonça à son projet de construction d'un nouveau gymnase.

Après ces événements, Tom Hayden, figure emblématique du SDS justifia l'utilité de tels soulèvements. D'après lui, la révolte de Columbia avait contribué à la radicalisation de la jeunesse et de son corps professoral comme jamais auparavant. Il était patent que l'Université faisait partie intégrante de l' « establishment » ; en l'attaquant, les contestataires ébranlaient également les bases de la société (346). L'Université pouvait ainsi devenir le point de départ d'une révolution généralisée. Pour Hayden, le message politique à caractère révolutionnaire des étudiants de Columbia avait été des plus clairs :

They [the students] want a new and independent university standing against the mainstream of American society, or they want no university at all. They are, in Fidel Castro's words, guerillas in the field of culture (346).

D'après Hayden, ces nouveaux révolutionnaires des campus avaient permis de sensibiliser l'opinion publique aux problèmes inhérents à la société américaine. Ils avaient également montré au grand jour que le changement social ne pouvait aboutir que par l'action révolutionnaire. Le SDS sortit grandi de la bataille de Columbia. La publicité dont il bénéficia lui permit d'augmenter le nombre de ses membres : de 40 000 au printemps 1968, ils étaient près de 100 000 à l'automne. Profitant de cette popularité, la Nouvelle Gauche participait à toutes les manifestations d'envergure dans le pays. Quelques mois après l'épisode de Columbia, elle allait livrer un autre combat à Chicago lors de la convention démocrate. Une fois de plus, les événements de Chicago montrèrent la Nouvelle Gauche sous un angle révolutionnaire et non plus réformateur comme elle l'avait été à ses débuts.

Fin août, soit quelques jours seulement après l'entrée des chars soviétiques dans Prague, les Démocrates se rendirent à Chicago pour leur convention qui devait durer du 26 au 29. Une vague d'opposants au gouvernement déferla également sur l'Illinois. Se doutant que la situation pouvait se détériorer très rapidement et que des débordements étaient possibles, les médias envoyèrent de nombreuses équipes. La Nouvelle Gauche se rassembla dans les parcs de Chicago, manifestant au rythme de la musique rock, sous l'œil de près des 12 000 policiers envoyés par Richard J. Daley, maire de la ville en poste pour son quatrième mandat (Caute, 313). Le 27 août 1968, jour de l'anniversaire de Lyndon Baines Johnson, cette jeunesse se dirigea vers le Chicago Coliseum pour organiser une contre-fête d'anniversaire en l'honneur du président. La foule exprima son dégoût pour la guerre du Vietnam et son refus d'aller combattre. Les affrontements entre police et contestataires s'intensifièrent. Les forces de l'ordre utilisèrent des gaz lacrymogènes pour expulser les manifestants de Lincoln Park, matraquant au passage tous ceux qui s'y trouvaient, y compris journalistes, congressistes et photographes. D'autres affrontements eurent lieu dans Grant Park où se trouvaient plus de 10 000 jeunes radicaux. Les slogans anti-impérialistes fusaient, le drapeau américain brûlait, les caricatures de Johnson, de l'Oncle Sam étant elles aussi mises à mal. La violence monta encore d'un cran le 28 août : des combats violents se produisirent dans Grant Park devant les caméras d'une Amérique qui chavirait. Certains journalistes comme Walter Cronkite, préférèrent quitter Chicago, écœurés de voir les forces de l'ordre agir de la sorte et mener de véritables batailles de rues à grands renforts de jets d'eau, de gaz lacrymogènes ou de grenades d'assaut contre des jeunes gens sans défense véritable (Caute, 320). Cependant, ces affrontements contribuèrent à donner une mauvaise image de la Nouvelle Gauche, assimilée à une organisation de voyous et de marginaux drogués. De nombreux participants à la convention démocrate se déclarèrent choqués par les agissements de la police de Daley. Certains se demandaient même s'ils se trouvaient à Chicago ou à Prague (Caute, 313-16). La police s'en prit même à des représentants de délégations démocrates, les matraquant, les poussant de force dans les escaliers, les expulsant manu militari. Le sénateur Abe Ribicoff prit la parole devant les autres Démocrates et s'insurgea de telles pratiques : « With George McGovern as President of the United States, we wouldn't have those Gestapo tactics in the streets of Chicago » (322), ce qui provoqua les foudres de Daley qui, pour tenter de sauver la face expliqua qu'il avait craint que les contestataires, véritables terroristes à ses yeux, ne tentent de paralyser Chicago afin d'empêcher le bon déroulement de la convention.

Hubert Humphrey remporta la nomination démocrate, devançant largement McCarthy et McGovern. Il fut associé au sénateur du Maine Edmund Muskie. Pendant cette convention, les affrontements firent un mort, 725 blessés dont une centaine d'hospitalisés. Il y eut 668 arrestations (Granjon, 295). Parmi les personnes interpellées, huit furent jugées particulièrement virulentes et considérées comme les meneurs. Ils devinrent rapidement connus sous le nom des « Chicago Eight » puis « Chicago Seven » lorsque Bobby Seale des « Black Panthers » fut jugé séparément en avril 1970  : Tom Hayden du SDS, Abbie Hoffman et Jerry Rubin du Youth International Party (Yippy), Rennie Davis et David Dellinger de la National Mobilization to End the War in Vietnam, John Froines, professeur de chimie dans l'Oregon et Lee Weiner, étudiant à la Northwestern University. La presse fit du SDS le principal instigateur de ces émeutes, ce qui ne l'empêcha pas toutefois d'accueillir de nouvelles adhésions.

Néanmoins, des tensions internes commencèrent à se faire sentir entre ceux favorables à une contestation plus raisonnée, plus mesurée et ceux partisans de la manière forte et expéditive. Le procès des « Chicago Seven » débuta le 24 septembre 1969 à Chicago. Il dura quatre mois et fut particulièrement médiatisé. Les sept contestataires furent accusés d'avoir franchi des limites d'États comme cela est stipulé dans l'amendement du Civil Rights Act de 1968 et d'avoir eu l'intention de provoquer une émeute lors de la convention démocrate de Chicago. Ce procès haut en couleur connut des épisodes truculents : certains accusés comme Jerry Rubin ou Abbie Hoffman, armés d'une mitraillette en plastique, se présentèrent dans des tenues pour le moins originales et extravagantes dignes des hippies, des bagarres éclatèrent dans la salle d'audience, des accusés montèrent sur les tables afin de ridiculiser ouvertement la justice américaine et le juge Julius Hoffman qui les poursuivait, proférèrent des insultes à l'encontre des juges et des forces de police présentes dans le tribunal. Après délibérations, Weiner et Froines furent acquittés, les cinq autres ne furent pas reconnus coupables de complot mais simplement d'avoir franchi des limites entre États. Rubin écopa de cinq ans de prison et de 5 000 dollars d'amende pour incitation à l'émeute ainsi que deux ans supplémentaires pour outrage à la Cour. La sentence d'Hoffman fut la même que celle de son ami Rubin à l'exception des deux années supplémentaires de prison. Tous firent appel. En novembre 1972, la Cour d'Appel donna raison aux contestataires, estimant que le juge Hoffman avait mal géré le procès (Matusow, 411-22).

3. Désintégration

En 1968 et 1969, la plupart des actions engagées par la Nouvelle Gauche étaient violentes et perturbatrices, seul moyen pour ces contestataires de se faire entendre. Le contexte politique américain ne les aidait guère : Richard Nixon, fortement conservateur, avait été élu président en 1968. Une de ses premières mesures visant le conflit vietnamien fut d'accélérer la vietnamisation du conflit. Sur la scène américaine, le nouveau président chargea John Mitchell, son Attorney General, ainsi que son adjoint Richard Kleindienst, d'infiltrer les mouvements contestataires afin de savoir ce qu'ils manigançaient dans le cadre d'un programme intitulé « Campus Rebellion ». Parallèlement, le FBI créa un bureau spécial chargé de la Nouvelle Gauche, le « New Left Desk », pour suivre au jour le jour les agissements de ces jeunes révolutionnaires et rassembler tous les renseignements concernant les principaux membres. Bien évidemment, la Nouvelle Gauche était scandalisée par de telles mesures répressives ; elle n'hésita pas à critiquer violemment Nixon, jugé répugnant et paranoïaque, ce qui la rapprocha des libéraux (dans le sens américain du terme) qui partageaient le même point de vue. Une telle convergence était pour le moins étonnante pour une Nouvelle Gauche qui avait toujours tout mis en œuvre pour se différencier des libéraux (Gitlin, 320-36).

D'autres événements contribuèrent au ralentissement de l'activité contestataire de la Nouvelle Gauche. La contestation française de mai 1968 détourna l'attention de la jeunesse américaine (et des médias également) qui essayait de suivre et parfois même d'appliquer ce qui se passait dans les rues de Paris. Certains membres de la Nouvelle Gauche étaient également divisés sur le rôle que devait jouer la classe ouvrière dans la contestation étudiante. Certains estimaient que les étudiants devaient agir seuls, d'autres étaient favorables à une collaboration de tous les instants et d'autres enfin pensaient que les étudiants devaient lancer les premières hostilités et les ouvriers finir le travail, car ils avaient plus l'habitude de ce type de soulèvement. L'essoufflement du mouvement français eut également des répercussions sur la contestation américaine. Un autre épisode contribua à l'affaiblissement de la Nouvelle Gauche. A l'automne 1968, les enseignants new-yorkais se mirent en grève afin d'obtenir l'amélioration de leurs conditions de travail et l'augmentation de leurs rémunérations. Aux yeux de la Nouvelle Gauche, les enseignants, compte tenu de leur statut qui se rapprochait d'une certaine manière de celui des ouvriers, étaient tout à fait disposés à participer à cette revendication et entamer une contestation plus radicale. La Nouvelle Gauche fut profondément déçue lorsqu'elle constata que ces enseignants refusaient l'aide des Noirs, se comportant en purs racistes motivés exclusivement par des considérations capitalistes, tout comme les membres de la classe ouvrière, ce qui hypothéquait à long terme les chances de réussite d'un tel mouvement de mécontents (Caute, 222-26 ; 241-49 ; 251-52).

Malgré cela, il semble que le déclin de la Nouvelle Gauche fut davantage dû à son manque de constance idéologique et stratégique, provoquant inéluctablement des tensions au sein de la Nouvelle Gauche en général et du SDS en particulier. Les orientations différentes qu'avaient suggérées les soulèvements de Columbia, de Paris et de New York en fragilisaient considérablement la structure. En outre, les femmes de la Nouvelle Gauche se sentaient négligées, exploitées, reléguées au rang d'accessoiristes, préparant le café pour la gent masculine, répondant au téléphone, rédigeant les adresses et collant les timbres pour envoyer des tracts aux membres. Nombreuses furent celles qui quittèrent l'organisation pour rejoindre la National Organization of Women (NOW), les « WITCHES », les « Redstockings » ou la « SCUM » (« Society for Cutting Up Men »). En raison de cette désertion, les hommes de la Nouvelle Gauche tentèrent de faire des concessions et de trouver un meilleur équilibre dans la répartition des tâches. Un débat s'engagea entre ceux qui estimaient que les femmes étaient opprimées comme les Noirs et ceux qui considéraient que le sort des femmes n'était pas plus enviable que celui des ouvriers. Même s'il était nécessaire, ce débat arrivait trop tard. Il ne put empêcher le départ d'une majorité de femmes qui rejoignirent les rangs d'organisations féministes. Dans leur sillage, d'autres mouvements de libération virent le jour, comme celui des homosexuels (« Gay Liberation Front ») ou des Noirs, principalement représentés par les très charismatiques « Black Panthers ». L'éclosion de ces différents mouvements affaiblit la Nouvelle Gauche, d'autant que chacun militait pour ses propres intérêts. Elle s'effritait, se fragmentait de toutes parts, ce qui n'était guère étonnant.

En juin 1968, lorsque le SDS tint sa convention nationale à East Lansing, dans le Michigan, il était patent que la Nouvelle Gauche faisait marche arrière et ressemblait de plus en plus à l'ancienne gauche. Un changement idéologique stratégique s'opérait. Au fur et à mesure que la Nouvelle Gauche privilégiait la thèse révolutionnaire, les théories marxistes faisaient leur réapparition et gagnaient du terrain dans l'esprit des membres. Ce retour en grâce pouvait également s'expliquer par le fait que certains des contestataires de la première heure se rendaient compte avec regret qu'ils avaient été incapables de créer leur propre idéologie. Cela devenait une nécessité, quitte à renoncer à leurs idéaux du début des années soixante. Dans le même temps, des courants mineurs se démarquaient et souhaitaient se faire entendre et donner une nouvelle orientation au mouvement, comme les trotskistes, les socialistes et les adhérents du Communist Party of America. Cependant, les tendances les plus représentatives restaient celles des membres du SDS favorables au langage tiers-mondiste et de celui des sympathisants du Progressive Labor Party (PLP), d'inspiration maoïste. Le PLP estimait que la classe ouvrière était seule capable d'abattre le capitalisme. Cependant, les soulèvements dans les pays du Tiers-Monde n'arriveraient pas à déstabiliser l'ossature de la société capitaliste. En 1966, le PLP qui ne comptait alors qu'un millier de membres, se rendit compte qu'il était vain de poursuivre un engagement politique si peu suivi. Les jeunes du PLP décidèrent alors de rejoindre les rangs du SDS afin de poursuivre le combat tout en essayant de familiariser les jeunes du SDS au discours tenu par le PLP. Progressivement, les principaux leaders du SDS prirent conscience que le PLP faisait des adeptes en son sein, ce qui créait des tensions entre les membres. Ces problèmes internes empêchèrent le SDS de suivre ce qui se passait dans les différentes universités ; il s'éloignait de plus en plus des préoccupations de sa base militante. Ce climat tendu allait durer jusqu'à la convention de juin 1969 qui se déroula à Chicago et qui allait être la dernière du SDS (Gitlin, 382-86).

Avant ce dernier rassemblement, à l'automne 1968, Mike Klonsky, écrivit « Toward a Revolutionary Youth Movement », article de six pages qui sera publié dans New Left Notes. D'après lui, le SDS avait accordé trop d'importance aux étudiants, considérés comme des révolutionnaires en puissance et il ne s'était pas assez intéressé au rôle que pourraient jouer les jeunes travailleurs dans la révolution. Ces derniers n'étaient pas une classe à proprement parler ; il n'empêche qu'ils étaient opprimés par le système capitaliste et impérialiste américain. Le conseil national du SDS adopta les propositions de Klonsky fin 1968, car elles permettaient d'arriver à un compromis avec les membres du PLP : les étudiants n'étaient plus présentés comme les principaux acteurs révolutionnaires (thèse du SDS), de même que le prolétariat industriel défendu par le PLP qui considérait les Noirs comme une partie du prolétariat. Ces deux entités se devaient de collaborer avec les Noirs afin de donner plus de poids et d'étendue à la révolution. Un semblant de sérénité régnait au sein du SDS, d'autant qu'une collaboration s'amorça avec les « Black Panthers » début 1969. Les deux organisations s'accordèrent sur le principe que le racisme n'était pas exclusivement d'ordre économique et que la destruction du capitalisme ne garantissait pas une amélioration de la condition des Noirs. A l'inverse, elles considéraient le racisme comme une ambiance malsaine qui entraînait la domination de la communauté blanche, qui protégeait ainsi ses intérêts. Pour y mettre fin, les Noirs devaient être considérés comme une « colonie » en plein cœur du pays, colonie à laquelle il fallait accorder l'indépendance (Jacobs, 53-55). Comme échange de bons procédés, les « Panthers » promirent au SDS de l'aider dans sa lutte contre le PLP (Matusow, 338-39).

En fin de compte après une vingtaine d'heures de débats à Chicago le PLP fut exclu du SDS. Deux factions apparurent : le Revolutionary Youth Movement I  (RYM I), le « Weatherman » dirigé par Mark Rudd et Bernardine Dohrn, et le Revolutionary Youth Movement II  (RYM II), les « Mad Dogs », dirigé par Carl Davidson et Mark Klonsky. Le RYM I souhaitait défendre la cause noire, alors que le RYM II faisait du Vietnam son thème principal. Il ne put l'aborder très longtemps puisqu'il disparut en août 1969 (Jacobs, 51-90 ; Sale, 600-50). Pour le « Weatherman », les jeunes (la jeunesse noire en particulier) étaient les plus aptes à mener la révolution et à défendre les pays du Tiers-Monde écrasés par le capitalisme et l'impérialisme américain. La jeunesse devait s'allier à la classe ouvrière pour amplifier leurs actions. L'idée de Klonsky était de constituer une petite armée rouge de prolétaires, sur le modèle des gardes rouges chinois, pour venir en aide aux mouvements anti-impérialistes. Le « Weatherman » accordait une part prépondérante à l'action, seul moyen radical de changer la société. Ainsi, le révolutionnaire-type se devait-il d'être kamikaze, prêt à donner sa vie pour sauver l'idéologie qu'il défendait. En décembre 1969, les « Weathermen » se lancèrent dans des actions terroristes afin de sensibiliser l'opinion publique et de recruter de nouveaux membres : plastiquages de bâtiments, attentats à la bombe visant des policiers ou des juges ayant condamné des contestataires. L'ordre établi devait être détruit, quitte à faire des morts au passage. Le « Weatherbureau », dirigé par Dohrn supervisait les actions des membres et comportait même un « National War Council » ! (Sale, 629).

En octobre 1969, le « Weatherman » organisa ce qu'il appela « The Days of Rage », qui devaient se solder par de violentes confrontations avec la police. Le succès ne fut pas au rendez-vous pour ces jeunes révolutionnaires. En effet, ils restèrent un groupuscule marginal et le nombre des actions révolutionnaires terroristes fut bien inférieur à ce qu'ils avaient envisagé (Gitlin, 393). Par exemple, les « Weathermen » new-yorkais devaient réaliser sept actions ; deux seulement eurent lieu et ne furent pas concluantes : raid avorté lors d'un concert de rock à Flushing Meadows, attaque d'un lycée dans le Queens qui tourna court. Quelques explosions se produisirent dans le pays, à Chicago notamment, mais elles furent sans commune mesure avec les avertissements que ces jeunes terroristes avaient adressés, d'autant que les forces de l'ordre, prêtes à agir, avaient assez rapidement contrecarré toute tentative de manifestation violente (Matusow, 341-43). En fait, plutôt que d'attirer de nouveaux membres, ces actions en firent perdre, certains jugeant qu'elles étaient exagérées et sans aucun impact tangible. Un nombre croissant d'Américains se désolidarisa de ce type de contestation violente, désordonnée et irrationnelle. Plutôt que de donner un nouveau souffle à la Nouvelle Gauche moribonde, les « Days of Rage » précipitèrent sa disparition. En novembre 1970, après la disparition des membres d'un commando lors d'un attentat à la bombe à Greenwich Village, le 6 mars 1970, la bombe ayant explosé au mauvais moment, Dohrn ordonna la cessation de ces actions terroristes et prôna le retour à des manifestations plus conventionnelles. Le « Weatherman » disparut officiellement en 1973, mais certains de ses anciens membres continuèrent à participer assez timidement à quelques manifestations, surveillés qu'ils étaient par le FBI.

La disparition du SDS en 1969 après la convention de Chicago ne signa pas la disparition définitive de l'engagement de la Nouvelle Gauche. Des groupes contestataires organisèrent des manifestations après la décision du président Nixon d'envahir le Cambodge. La plus sanglante fut celle de l'université de Kent State dans l'Ohio en mai 1970 : Jeffrey Miller, Allison Krause, William Schroeder et Sandy Scheuer, tous quatre étudiants, tombèrent sous les balles des « National Guards » et dix autres de leurs camarades furent blessés pour avoir manifesté contre l'invasion américaine. Cette tragédie bouleversa l'opinion publique et choqua la communauté universitaire, qui mit un frein à ses manifestations, se rendant compte des risques encourus. Les campus américains retrouvèrent finalement le calme pendant l'année universitaire 1972-1973. Pour la première fois depuis les événements de Berkeley et la mobilisation du FSM en 1964, les études reprenaient véritablement leur droit.

Conclusion

Après avoir opté pour une contestation modérée et réformatrice considérée comme peu efficace et peu valorisante par ses sympathisants, la Nouvelle Gauche avait choisi de durcir son engagement pour transformer radicalement la société américaine. L'aspect réformateur avait été abandonné au profit d'une lutte révolutionnaire pure et dure qui se solda par la disparition de ce courant novateur de l'échiquier politique américain. D'autres mouvements liés à la Nouvelle Gauche se désintégrèrent également : début 1971, les « Black Panthers » se divisèrent lorsque David Hilliard et Huey Newton exclurent Eldridge Cleaver et ses partisans, dont les vues internationalistes de la révolte noire n'étaient pas appréciées par leur bureau national.  Début 1970, le mouvement contre la guerre du Vietnam connut les mêmes dissensions : certains se détournèrent du conflit, jugeant que leur militantisme n'avait que peu d'impact, pour s'intéresser à des causes plus concrètes, (comme la défense de l'environnement) plus facilement repérables et plus valorisantes, car le résultat de leurs actions était visible. Le contexte national et international contribua également à l'effritement de la Nouvelle Gauche et à une démobilisation des jeunes radicaux : la vietnamisation du conflit, le climat de détente qui s'instaura entre les États-Unis et la Chine communiste après la visite de Nixon à Chou En-Lai en février 1972, première visite d'un chef d'état américain en Chine. Des facteurs économiques jouèrent également : l'Amérique connut une récession économique entre 1969 et 1972, ce qui fit prendre conscience à cette jeunesse aisée que l'avenir doré qu'avaient connu leurs parents pouvait leur échapper. Il était temps de se remettre au travail, d'obtenir des diplômes qui permettent d'occuper une place honorable dans une société qu'ils avaient remise en question jusqu'alors. Un autre revers essuyé par la Nouvelle Gauche fut la défaite cinglante infligée par Nixon, avec plus de 60% des suffrages, à McGovern lors des élections présidentielles de novembre 1972. Même si le programme défendu par McGovern n'était pas approuvé à l'unanimité et dans son intégralité par les membres de la Nouvelle Gauche, car pour l'essentiel sa position n'était pas assez critique envers la machine de guerre américaine ou sur le comportement impérialiste du gouvernement, il n'en demeure pas moins que certains contestataires accordèrent leur soutien au candidat démocrate et prêtèrent une oreille attentive à son discours. Sa défaite mit un terme à l'engagement politique de nombreux activistes qui se rendirent compte que leur impact sur la politique américaine au niveau national et international était bien faible. Il était temps de rentrer dans le rang et de reprendre le cours normal des choses comme une caricature du New Yorker le stipulait après la défaite de McGovern : « The Fun's Over, Kids! » ou encore, comme on pouvait le lire dans le Washington Post en 1973 : « The Revolution is Over, Baby! »

Notes

[1] Escalade de la guerre du Vietnam ; effectifs militaires sur le terrain : 1964 : – 23 300 soldats ; 1965 : 184 000 soldats ; 1966 : 385 000 soldats ; 1967 : 485 000 soldats ; 1968 : 536 000 soldats (Folhen, 243).
[2] Par exemple, en décembre 1967, Columbia avait touché 5 millions de dollars de l'US Air Force pour des études scientifiques portant sur des missiles balistiques et 5 millions supplémentaires provenant de la marine américaine pour des études traitant de la transmission du son en milieu sous-marin (CAUTE, 170-71).

 

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