Vous êtes ici : Accueil / Civilisation / Domaine américain / La place des États-Unis dans le monde / La participation des Etats-Unis à la première Guerre Mondiale : "The Remaking of America"

La participation des Etats-Unis à la première Guerre Mondiale : "The Remaking of America"

Par Marie Beauchamp : Doctorante - Université Paris 7
Publié par Clifford Armion le 24/04/2007
Restés à l'écart du conflit européen depuis 1914, pourquoi les Etats-Unis sont-ils entrés en guerre contre l'Allemagne et les puissances de l'Axe ? Qu'a changé cette déclaration de guerre pour les Etats-Unis ?

Introduction 

Les Etats-Unis déclarent la guerre à l'Allemagne et, par là, aux puissances de l'Axe le 6 avril 1917. La guerre avait débuté l'Europe en août 1914, à la suite d'un enchaînement de crises dans les Balkans. Le déclencheur de la guerre fut l'assassinat de l'archiduc d'Autriche-Hongrie, François-Ferdinand, à Sarajevo en juin 1914. Le jeu des alliances entre les pays européens a ensuite embrasé l'Europe et le monde entier (ces pays possédaient également des colonies sur les continents africain et asiatique), opposant les puissances de l'Entente (Grande-Bretagne et France, notamment) aux puissances de l'Axe (Allemagne et Autriche-Hongrie entre autres).
Pourtant, les Etats-Unis étaient restés neutres et, par la voix du Président Thomas Woodrow Wilson, avaient refusé de s'engager dans la guerre. L'opinion publique était, dans sa majorité, farouchement opposée à l'entrée en guerre des Etats-Unis. Pourquoi, en 1917, les Etats-Unis, par l'intermédiaire du Congrès américain ont-ils déclaré la guerre à l'Allemagne ? Qu'a changé cette déclaration de guerre pour les Etats-Unis ? En somme, en quoi la première guerre mondiale a-t-elle constitué un événement fondateur dans l'histoire américaine ?

1. Pourquoi les Etats-Unis entrèrent-ils finalement en guerre ?

Ainsi que nous l'avons souligné en introduction, les Etats-Unis ont maintenu une position de neutralité durant les trois premières années du conflit. Cette attitude de retrait vis-à-vis des affaires européennes était conforme à l'isolationnisme prôné par la Doctrine Monroe, énoncée en 1823, qui stipulait que nul (et les puissances européennes étaient surtout visées) ne devait s'immiscer dans les affaires touchant le continent américain et, réciproquement, le continent américain ne s'occuperait en aucune façon de ce qui concernait l'Europe. L'opinion publique américaine elle-même était résolument opposée à une intervention américaine et Woodrow Wilson avait été élu pour un deuxième mandat en 1916 sur un programme de neutralité. En cela, Wilson cherchait avant tout à préserver l'unité de la nation. En effet, cette nation composite, rassemblant à la fois des individus originaires des pays de l'Entente et des citoyens issus des pays de l'Axe, était divisée quant au camp à rallier en cas d'entrée dans la guerre. Ainsi, Wilson cherchait à jouer le rôle de médiateur entre les belligérants sans se prononcer en faveur des uns ou des autres.

Toutefois, la neutralité des Etats-Unis pouvait sembler relative, dans la mesure où les échanges commerciaux avec la Grande-Bretagne et la France étaient particulièrement dynamiques et s'étaient même accru. En effet, dès 1914, un blocus avait été imposé sur les côtes allemandes, empêchant de ce fait tout échange commercial entre l'Allemagne et les Etats-Unis. Ainsi, les échanges avec les pays de l'Entente avaient connu un essor sans précédent durant la guerre. Les pays européens avaient recours au marché américain pour se fournir en énergie, en produits industriels et agro-alimentaires notamment. Ils avaient également emprunté des sommes considérables aux banques américaines, tant et si bien que, de créanciers, ils étaient devenus les débiteurs des Etats-Unis. Ainsi, l'on peut affirmer que les Américains trouvaient de nombreux avantages à leur neutralité affichée.

Cette communauté d'intérêts avec la France et la Grande-Bretagne se trouva encore renforcée du fait de l'attitude agressive des Allemands en mer. En effet, les sous-marins allemands n'hésitaient pas à couler les navires circulant entre les continents américain et européen. En mai 1915, c'est le Lusitania, navire britannique, qui fut torpillé, entraînant la mort de cent vingt huit Américains. Cette attaque provoqua la stupeur parmi l'opinion publique américaine et suscita une certaine reconsidération de leur neutralité.

Ce revirement fut encore raffermi en 1917 lorsque l'Allemagne déclara « la guerre sous-marine à outrance » contre tous les navires, même les navires neutres, qui commerceraient avec les pays de l'Entente. Par la suite, les Américains découvrirent, grâce aux services secrets britanniques, l'existence du « télégramme Zimmermann », du nom du Ministre des Affaires Etrangères allemand, envoyé à l'ambassadeur allemand au Mexique, auquel il était demandé de rentrer en contact avec les autorités mexicaines, afin d'instaurer une alliance entre les deux pays contre les Etats-Unis. Aux yeux des Américains, c'est l'hostilité de l'Allemagne à leur égard qui se trouva ainsi confirmée.

Wilson n'eut plus alors aucune difficulté à convaincre la grande majorité des Américains de la nécessité de s'engager, aux côtés des pays de l'Entente, contre les puissances de l'Axe. Le 6 avril 1917, le Congrès déclara la guerre à l'Allemagne.

2. L'intervention américaine en Europe

Le service militaire n'existait pas aux Etats-Unis. Ainsi, l'armée américaine comptait seulement deux cent mille soldats volontaires. Face à cette situation, la conscription fut décidée. L'armée recruta, forma et envoya sur le front européen des centaines de milliers d'hommes [Une affiche est restée dans les mémoires, qui incitaient les Américains à s'engager dans l'armée : celle représentant l'oncle Sam pointant son doigt vers les passants et déclarant, « I want you for the US Army. »]. Les corps expéditionnaires américains comptèrent jusqu'à deux millions de soldats. Le gouvernement fédéral impliqua tous les secteurs économiques dans cet effort de guerre sans précédent. L'Etat américain, sous la férule de Woodrow Wilson, intervint ainsi de manière croissante et inédite dans la vie économique du pays, mais également dans la vie privée de ses citoyens. Dans le secteur économique, des priorités furent établies, de la main-d'œuvre mobilisée. Dans le domaine privé, le président Wilson mit sur pied un comité appelé le Committee on Public Information. Transitaient par les multiples bureaux et antennes de ce Comité toutes les informations rapportées du front ou concernant la guerre, lettres de soldats incluses. De même, le Comité émettait des pamphlets et de courtes brochures, et réunissait régulièrement les journalistes nationaux pour leur suggérer les angles à adopter pour leurs articles. Enfin, le Comité avait recours aux affiches publicitaires, afin de toucher le plus grand nombre possible de citoyens américains. Le but avoué de cet organe était de maintenir le moral et l'unité du pays. Wilson craignait toujours l'implosion du pays, du fait de l'engagement des armées américaines aux côtés des puissances de l'Entente, quand de nombreux citoyens américains étaient originaires des pays de l'Axe. En réalité, c'est à une véritable entreprise de propagande que nous avons à faire. Wilson cherchait à convaincre par tous les moyens ses concitoyens du bien-fondé de la mission qu'il avait assigné à son pays : défendre la liberté dans le monde et propager la démocratie. De nombreuses voix s'élevèrent contre cette mainmise du gouvernement sur les informations et, par là, sur les esprits.

En Europe, l'arrivée des contingents américains ne changea pas immédiatement le cours de la guerre. C'est vers la fin 1917 seulement que les premières troupes commencèrent à débarquer. Cependant, l'arrivée de ces nouveaux soldats remonta le moral des combattants de l'Entente qui s'usaient dans la guerre des tranchées et qui avaient été durement affectés par le retrait de l'armée russe. [Après avoir renversé le Tsar, le nouveau gouvernement bolchevique avait signé un traité de paix séparée : le traité de Brest-Litovsk.] Progressivement, leur nombre se multipliant et les ressources mises à disposition par les Etats-Unis augmentant, la contribution américaine sur le front occidental de la guerre permit aux alliés de l'Entente de défaire les armées des puissances de l'Axe. Le corps expéditionnaire américain était dirigé par le général Pershing. Sous son commandement, les troupes (baptisées les Sammies) participèrent aux contre-offensives de Picardie, de Champagne et de Lorraine. Ces contre-offensives débouchèrent finalement sur l'armistice du 11 novembre 1918, parachevé par le traité de Versailles.

3. Quelles furent les conséquences de la participation américaine au conflit mondial ?

Les Etats-Unis de Wilson jouèrent un rôle tout à fait prépondérant dans la conclusion du conflit. Le président avait engagé son pays dans le conflit en mettant en avant une mission essentielle que les Américains avaient à accomplir pour le plus grand bonheur du reste du monde : défendre la liberté et propager la démocratie. Ainsi, il entendait voir les Etats-Unis participer au concert des nations, sortir de l'isolationnisme et accéder à la stature d'une grande puissance capable dont la voix guiderait les autres peuples. Au sortir de la guerre, qu'en était-il ?

Wilson est parvenu à sortir son pays de l'isolationnisme. Par leur participation au conflit, les Etats-Unis sont devenus une puissance dont la voix compte dans le monde. Ainsi a-t-il exposé en Quatorze Points son programme de sortie de guerre qu'il entendait bien faire peser dans les négociations de paix – (dans un discours prononcé le 8 janvier 1918). Le maître mot de son projet était la « paix sans victoire » (peace without victory). Il souhaitait, grâce à son programme, régler les vieux différends (territoriaux par exemple) qui n'avaient cessé d'embrasé l'Europe, afin d'établir une paix durable sur le continent européen et dans le monde, notamment par la reconnaissance du droit de chaque peuple à disposer de lui-même et par la création d'une organisation internationale chargée d'assurer indépendance politique et intégralité territoriale à tous les Etats, quels qu'ils soient : la Société des Nations (the League of Nations). Wilson négocia directement avec l'Allemagne sur le principe de ses Quatorze Points. C'est dire le renversement qui s'était opéré au cours de la guerre dans l'équilibre des nations. Les Etats-Unis jouaient ou souhaitaient à présent jouer un rôle de premier ordre et intervenir dans les affaires du monde, tentant de jouer un rôle de conciliateur entre les puissances belligérantes. Malheureusement, lors de la signature du Traité de Versailles en 1919, Wilson dut faire des concessions sur la plupart des points avancés dans son programme. Son projet, empreint d'une certaine dose d'idéalisme, ainsi que d'un pragmatisme économique certain, ne fut finalement adopté ni par les pays impliqués dans le conflit, ni par le Congrès américain lui-même.

De la même manière que le pays était devenu une grande puissance diplomatique et militaire, les Etats-Unis étaient parvenus au statut de première puissance économique et de premier créditeur. Les pays européens durent recourir de manière massive aux industries et aux banques américaines. Ainsi, les exportations en énergie, en matières premières, en produits industriels et agricoles vers les puissances européennes avaient connu un essor sans précédent. Ils avaient également emprunté des sommes considérables. Les pays de l'Entente devaient 2,3 milliards de dollars aux banques américaines, à l'issue de la guerre. Le dollar sortit ainsi renforcé par rapport à la livre sterling et au franc. Avec l'effondrement des pays européens qui avaient perdu leurs marchés, ils prirent même la tête de l'économie mondiale. C'est l'industrie américaine tout entière qui avait été mobilisée durant le conflit. Contrairement à la tradition de libéralisme en matière économique, le gouvernement fédéral était intervenu de manière croissante dans la vie économique du pays, afin de diriger les efforts de guerre du pays. L'ensemble de la population avait été appelé à participer à cet effort de guerre. Le gouvernement américain mobilisa son économie pour une guerre totale. L'équilibre mondial était bouleversé avec le début du déclin européen et l'avènement des Etats-Unis comme première puissance mondiale. L'on peut même affirmer que le XIXème siècle et l'ordre « ancien » qui l'accompagnait disparurent avec ce conflit.

Le 11 novembre 1918, l'armistice fut déclaré. C'est le 28 juin 1919 seulement que le Traitéde Versailles fut signé. On parle de la « paix des vainqueurs », dans la mesure où les vaincus (Allemagne et Autriche-Hongrie) ne participèrent pas aux négociations. Wilson, fait remarquable et conforme à la sortie de l'attitude isolationniste américaine, comptait parmi les acteurs principaux de ce traité, avec Clémenceau, Lloyd George et Orlando (le premier ministre italien). Son programme était  au cœur des négociations et son idée de Société des Nations fut adoptée par les représentants des puissances victorieuses. Le rôle prépondérant des Etats-Unis sur la scène internationale se trouva, de ce fait, confirmé. De ce point de vue, l'on peut affirmer que l'intervention américaine dans la première guerre mondiale constitua véritablement un tournant dans l'histoire américaine. Toutefois, ce tournant ne fut pas immédiatement décisif dans la mesure où des voix dissidentes ne laissèrent de s'élever contre les idées wilsoniennes au sein même du pays. Cabot Lodge, alors président du Congrès, s'opposa à Wilson et le Congrès ne ratifia pas l'entrée des Etats-Unis dans la Société des Nations. Il s'agit là d'un coup d'arrêt fort contre les ambitions internationales du président Wilson. Ses successeurs au pouvoir sont, par la suite, revenus à une position isolationniste de non-intervention dans les affaires européennes. Il a fallu attendre le deuxième conflit mondial pour que ressurgissent les idéaux et les ambitions défendus par Wilson.

Références

Keene, Jennifer, Doughboys, the Great War, and the remaking of America, Baltimore : Johns Hopkins University Press, 2001

Extrait à exploiter en classe : "President Wilson's Address to the Senate"

Pour citer cette ressource :

Marie Beauchamp, "La participation des Etats-Unis à la première Guerre Mondiale : "The Remaking of America"", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), avril 2007. Consulté le 21/08/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/civilisation/domaine-americain/la-place-des-etats-unis-dans-le-monde/la-participation-des-etats-unis-a-la-premiere-guerre-mondiale