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Du « style national » à l’ambition universaliste : la politique étrangère des Etats-Unis selon le Gulliver Empêtré de Stanley Hoffmann - Compte-rendu de lecture

Par Tamara Boussac : Doctorante - Paris 4
Publié par Marion Coste le 14/01/2016
En 1968, l’universitaire franco-américain Stanley Hoffmann publiait un ouvrage fondamental dans l’analyse de la politique étrangère américaine au 20ème siècle. Ecrit à l’une des heures les plus critiques de la Guerre Froide, Gulliver Empêtré est à bien des égards le produit de son époque. Les Etats-Unis, dont l’armée s’enlisait au Vietnam dans une guerre impopulaire et inconstitutionnelle, voyaient s’achever l’administration du libéral Lyndon Johnson sur fond de poussée électorale d’un parti républicain promettant de garantir la victoire du monde libre sur le soviétisme. Les dirigeants américains se rangeaient volontiers derrière un discours de puissance structuré par la confrontation idéologique des Etats-Unis avec le bloc soviétique.

Introduction

En 1968, l’universitaire franco-américain Stanley Hoffmann publiait un ouvrage fondamental dans l’analyse de la politique étrangère américaine au 20ème siècle. Ecrit à l’une des heures les plus critiques de la Guerre Froide, Gulliver Empêtré [1] est à bien des égards le produit de son époque. Les Etats-Unis, dont l’armée s’enlisait au Vietnam dans une guerre impopulaire et inconstitutionnelle, voyaient s’achever l’administration du libéral Lyndon Johnson sur fond de poussée électorale d’un parti républicain promettant de garantir la victoire du monde libre sur le soviétisme. Les dirigeants américains se rangeaient volontiers derrière un discours de puissance structuré par la confrontation idéologique des Etats-Unis avec le bloc soviétique.

S’inscrivant en faux contre ce discours, le projet d’Hoffmann apparait sans équivoque dans la préface de l’édition française de l’ouvrage. Il s’agissait pour lui de démontrer à quel point les dogmes présidant à l’élaboration de la politique étrangère des Etats-Unis induisaient une « analyse de la réalité […] très largement fausse » (5), et que, loin d’être dictée par les impératifs de l’environnement international, cette politique était principalement structurée par des institutions et des modes de pensée proprement américains. L’auteur se faisait ainsi le critique d’une politique étrangère américaine inadéquatement fondée sur des principes généraux, et non sur des analyses de situations.

Dans cet ouvrage, Stanley Hoffmann analyse la politique étrangère américaine, et plus particulièrement son ambition universaliste, au prisme de ce qu’il nomme « le style national » (135) des Etats-Unis. Depuis le début du 20ème siècle, les Etats-Unis commettraient un « péché de transposition » (143) en projetant dans leur politique étrangère des aspects intrinsèques de leur expérience nationale. Trois particularités retiennent l’attention de l’auteur comme structurant le rapport au monde des Etats-Unis, influençant dès lors sa politique étrangère : le passé de la nation, ses principes et son pragmatisme.

Le passé de l’Amérique, ou l’héritage d’une séparation originelle

Le passé des Etats-Unis est pour l’auteur essentiellement marqué par le détachement des origines européennes de la nation – une séparation qui explique à bien égards le rapport qu’entretiennent les Américains avec l’Europe comme avec l’Histoire. L’auteur décrit l’évolution de l’attitude américaine à l’égard de l’Europe comme une courbe historique. D’une période où tout emprunt à l’Europe était proscrit afin de prouver le caractère novateur de chaque initiative américaine, l’on est passé à une période où les Etats-Unis sont devenus exportateurs de leurs vertus nationales, en prenant toujours soin d’éviter de se laisser troubler par les conflits européens.

Si les Américains ayant combattu pendant la première guerre mondiale se sont avérés avant tout méfiants et réprobateurs à l’égard de l’Europe – un vieux continent déchiré par les impérialismes et jadis déserté par les émigrants – la génération du New Deal aurait, elle, été essentiellement empreinte de mépris pour l’Europe. Animée par des préoccupations avant tout intérieures, la génération du New Deal aurait perçu l’Europe comme un vaste champ de bataille occupé par les régimes totalitaires, que les Etats-Unis, une fois entrés en guerre, se sont trouvés chargés de libérer et de remettre en ordre. Plus tard, dès lors qu’il s’agissait de sauver le monde du bloc soviétique, l’attitude de la génération des nouveaux « pères fondateurs » de 1947-1948, les architectes d’une politique selon laquelle les Etats-Unis devaient s’engager en tant que puissance mondiale pour contenir le danger communiste, fut bien différente. L’Europe, intrinsèquement malade, devait être « mise sous traitement » le temps de sa reconstruction (146). Après cette période de pitié et de compassion, dans le contexte d’un fossé grandissant entre pays riches et pauvres et de réactivation de la guerre froide en Asie, Stanley Hoffmann tend à voir chez les Américains des années 1960 un désintérêt inédit pour l’Europe.

Ces évolutions de l’attitude américaine envers l’Europe laissent en tous les cas transparaître une profonde intolérance, voire incompréhension, des Américains à l’égard de la politique et du nationalisme européens. La pensée américaine soutient que l’hégémonie des Etats-Unis, ou l’équilibre produit par le système bipolaire, fondent un monde bien plus stable que celui produit par l’équilibre précaire des nations européennes. Selon Hoffmann, il existe chez les Américains une profonde incompréhension du nationalisme européen, qui serait un nationalisme d’expansion alors que leur propre nationalisme, qui a jadis animé la guerre d’indépendance, était un nationalisme de rébellion. Parce que la nation américaine serait le dépositaire de nobles idéaux d’émancipation et de liberté, l’impérialisme colonial des Etats-Unis serait non seulement temporaire et exercé à contrecœur, mais également vecteur d’une pax americana et d’une stabilité nécessaire que l’Europe n’a jamais été en mesure de créer dans le monde. Les Etats-Unis – c’est là la vérité historique aux yeux des Américains – sont intervenus deux fois pour sauver le monde des déchirements provoqués par les nationalismes et les impérialismes des Européens. En Europe, rappelle cependant l’auteur, on se souvient plutôt que le sauveteur n’est arrivé que tardivement et une fois que l’attaque de Pearl Harbor ne le jette de fait dans le conflit.

Enfin, selon Hoffmann, les Américains « considèrent l’Europe comme un tout » (156), rendant d’autant plus incompréhensible de leur point de vue le fait nationaliste européen. Les échecs individuels des nations européennes qu’ont été les deux guerres mondiales et la perte de leurs empires coloniaux, sont patents. Devant cette évidente nécessité de trouver des solutions collectives pour l’Europe, les Américains sont consternés lorsque « les calculs nationaux y font leur réapparition.» (158) Cette intolérance, ou plutôt cette incompréhension des Américains à l’égard des spécificités européennes constitue selon Stanley Hoffmann le terreau de la conviction américaine qu’il est possible et souhaitable d’appliquer à l’Europe les recettes de l’histoire passée des Etats-Unis. Compte-tenu des similitudes des deux continents, dotés d’une population urbaine dans une société industrielle et fondés sur des institutions politiques assez analogues, la pensée américaine tendrait à recommander à l’Europe ce qui a si bien réussi en Amérique : la construction d’un vaste marché économique et d’une structure politique fédérale.

L’héritage de la séparation originelle de l’Europe induit également une prise de distance des Etats-Unis avec leur propre histoire. Les Américains, animés par une foi inébranlable dans la modernité et le progrès, s’efforceraient ainsi à ne tenir aucun compte du poids du passé. Les Etats-Unis concevraient donc la politique étrangère comme une activité destinée à prévenir et écarter les aléas qui pourraient entraver cette marche vers le progrès. De là vient également la difficulté des Etats-Unis de coopérer d’égal à égal avec les autres nations. Mêlés aux affaires mondiales dans des périodes d’hostilité totale, les Etats-Unis ont été alliés à des Etats d’importance militaire secondaire – comme le Royaume-Uni pendant la deuxième guerre mondiale – et ont ainsi toujours été privés de l’expérience d’une coalition entre égaux. Alors que la Société des Nations portait la promesse d’une telle coalition après 1919, les Etats-Unis ont préféré retourner à leur isolement, témoignant ainsi des limites de la diplomatie américaine, plus habituée aux actes unilatéraux qu’à la construction multilatérale.

Les principes de la politique étrangère américaine, ou le goût d’un « formulisme » réducteur

Stanley Hoffmann part d’une hypothèse simple : la politique étrangère des Etats-Unis sert leurs intérêts propres tout en s’inscrivant dans un argumentaire universaliste. L’auteur écrit en 1968, en pleine période de ratification du Traité de Non-Prolifération nucléaire. Selon lui, la recherche d’un traité non-prolifération, chère aux Etats-Unis, repose sur l’idée que la propagation des armes atomiques représente un danger insupportable pour le monde, un postulat que l’auteur juge légitime. Il remarque cependant que les dirigeants américains se servent de ce postulat pour faire habilement coïncider l’intérêt de tous – la préservation de la sécurité mondiale – et leurs propres intérêts. La signature d’un traité contraignant sur la non-prolifération nucléaire entérinerait en effet la supériorité militaire et diplomatique des Etats dotés, dont font partie les Etats-Unis, sur les Etats non dotés.

Plus généralement, plus qu’à une idéologie, Stanley Hoffmann estime que la politique étrangère des Etats-Unis répond à des principes mêlant adroitement idéal universaliste et intérêt particulier de la nation. Le premier principe structurant le discours de politique étrangère des Etats-Unis est celui de l’auto-détermination des peuples, qui serait nécessairement préférable à toute autre forme de gouvernement. Ce principe, qui doit être mis en œuvre par des institutions et des appareils adéquats garantissant la validité du vote, repose sur le postulat que nulle nation n’opterait volontairement pour une dictature. Selon Stanley Hoffmann, cela revient à dire, en utilisant une terminologie de guerre froide, qu’aucun parlement réellement démocratique ne pourrait rationnellement emprunter la voie du communisme. Le second principe déterminant de la politique étrangère américaine est ce qu’Hoffmann appelle le principe de « l’évolution pacifique » (173), c’est-à-dire la certitude qu’il n’est jamais souhaitable, dans les nations du monde, que le statu quo soit perturbé et renversé par la force. Il appartient dès lors aux Etats-Unis de susciter, ou du moins de soutenir, la résistance à l’agression.

Ces deux principes reposent sur un idéalisme évident, celui d’une transition démocratique pacifique accessible à toutes les nations du monde, tout en flattant l’intérêt national américain, puisqu’ils rejettent le communisme dans une irrationalité tyrannique dont les Etats-Unis seraient les pourfendeurs.

Le primat de ces principes induit ce que Stanley Hoffmann qualifie de « grand défaut » de la politique étrangère américaine : le « formulisme », ou le goût pour la réduction de réalités extrêmement complexes à des slogans simples. En rejetant toute complexité, ces slogans oblitèrent les processus politiques, historiques et sociaux dont la politique étrangère doit être consciente. S’ils facilitent l’analyse et la détermination des lignes de conduite, les principes de l’Amérique n’en sont pas moins trompeurs. L’application mécanique de principes aux situations réelles ne peut en effet aboutir qu’à une profonde méconnaissance de ces situations, à des questionnements réducteurs et donc à une ligne de conduite erronée. En encourageant le raisonnement par analogie, le recours aux principes et aux hypothèses induit un traitement mécanique des données historiques. La critique d’Hoffmann est claire : parce qu’ils simplifient les analyses, ces principes déforment les perceptions des décideurs, et leur application mécanique est profondément inadaptée aux situations présentes.

Le principe d’autodétermination serait en effet un leurre, une aporie conceptuelle, surtout lorsqu’il se joue dans le contexte postcolonial. « Dans les guerres civiles où est impliquée une grande puissance, l’autodétermination est impossible » (188), notamment, selon l’auteur, au vu de l’importance des décisions de la France dans le processus d’auto-détermination de l’Algérie, ou de celles des Etats-Unis dans l’auto-détermination de la République Dominicaine. Ces exemples tendent en effet à définir le processus d’auto-détermination comme une lutte d’influence entre une grande puissance étrangère et une autre force politique indigène, où la population n’est pas l’ultime décideur des formes institutionnelles dans lesquelles elle évolue, mais un enjeu de pouvoir et de contrôle. De même, le principe d’ « évolution pacifique » ne tient que s’il existe des lignes figées qu’il serait facile de tenir. Or, en temps de crise, les alliances sont mouvantes, et il est rare de pouvoir identifier un statu quo qu’il serait pertinent de conserver.

Ces deux principes – l’autodétermination et l’évolution pacifique – sont selon Hoffmann soutenus par des postulats servant de lignes de conduite pour la politique étrangère américaine. Ces postulats sont eux-mêmes facilement critiquables, et Stanley Hoffmann s’efforce de démontrer les défauts de leur application. Les Américains s’appuieraient notamment sur l’hypothèse que l’enjeu premier auquel doivent se confronter les nations nouvellement indépendantes est celui de leur développement économique. Ceci fonde leur certitude qu’une action efficace en direction du secteur économique aura des effets bénéfiques sur les autres secteurs de la construction nationale et la nature démocratique du régime de l’Etat. C’est sur ce postulat que sont ainsi construits les programmes américains à l’intention des zones sous-développées, destinées à suivre la voie américaine d’un grand marché concurrentiel et de la croissance. Cependant, critique Hoffmann, l’hypothèse selon laquelle le développement économique servirait de levier à la construction politique et sociale d’un Etat ne va pas de soi. Le processus linéaire tenu pour vrai par les Américains, où le développement politique adviendrait à l’issue du développement économique, ne se vérifie pas lorsqu’un pouvoir politique balbutiant fait une mauvaise utilisation de l’aide économique étrangère, sapant ainsi toute perspective de développement.

L’action étrangère des Etats-Unis est également sous-tendue par la notion de consensus, dont l’avènement serait rendu possible par les ajustements et les compromis mutuels consentis par des acteurs qui, comme eux, seraient rationnels et de bonne volonté. C’est dans la recherche du consensus entre Etats qu’une « éthique libérale » (177) prend forme : malgré leurs désaccords, les Etats reconnaissent tous la nécessité de trouver des consensus, facilités par un système de règles et de conventions jugées nécessaires . Ce principe trouve cependant ses limites dès lors que l’invocation du consensus par les hommes d’Etat américains implique que les Etats-Unis sont prêts à offrir leur amitié à des Etats ennemis, à condition qu’ils reconnaissent les principes américains comme universellement valables.

Stanley Hoffmann constate que la politique étrangère des Etats-Unis, fondée sur des principes figés et réducteurs, a été contrecarrée à de nombreuses reprises au cours des années précédant l’écriture de son essai, démontrant par là même l’inanité et l’inefficacité de ces principes. Dans le cas de l’intervention américaine en République Dominicaine de 1965, destinée à contrer une prise de pouvoir par la force de groupes rebelles, les principes d’auto-détermination et d’évolution pacifique ont fait face à une incohérence profonde. Il s’agissait en effet de soutenir le principe de non-intervention par une intervention militaire – une aporie que les dirigeants américains ont été incapables de résoudre. La conduite de la politique étrangère en application de principes a dans ce cas également exclu la prévision à long terme, puisque la réalisation de l’objectif initial – stopper les rebelles au nom du principe d’auto-détermination – a de fait laissé place à un vide politique nécessairement décevant pour les concepteurs de l’intervention.

L’auteur rappelle que l’analyse et l’élaboration politique par les principes est un processus dangereux en ce qu’il encourage les prophéties auto-réalisatrices (195). Dès lors qu’une analyse erronée engendre un comportement censé en découler logiquement et stratégiquement, cette mauvaise analyse de départ trouve une justification a posteriori qui la fait devenir réalité. La ligne politique adoptée en conséquence n’en demeure pas moins inadaptée à la situation, qui, rappelons-le, a été mal analysée. En harmonisant mécaniquement des fins souvent diverses et contradictoires, l’attachement aux formes et aux formules empêche donc les dirigeants de déterminer les moyens réellement appropriés à une situation donnée et d’envisager les conséquences de leurs actions sur le long terme.

Le pragmatisme de l’Amérique, ou le règne de la pensée experte

Stanley Hoffmann définit l’action politique comme le choix des moyens appropriés, en tenant compte du fait qu’il s’agit toujours d’un comportement concurrentiel où la riposte des autres acteurs importe autant que sa propre action. L’action politique serait donc le règne de l’incertitude. Afin réduire autant que possible cette incertitude, les Américains auraient tendance à décomposer un problème en plusieurs aspects afin d’en tirer autant de certitudes que possible. Ce pragmatisme, fondé sur une technicité de l’analyse et de la résolution des problèmes, est pour l’auteur le corollaire du règne de « la pensée experte » (207): la prise de décision complexe est facilitée par le recours à la technique, en supposant qu’à chaque situation, il suffit d’appliquer la formule appropriée. Pétris de cette « méthode d’approche de l’ingénieur » (206), les Américains ont ainsi tendance à transformer les problèmes politiques en problèmes techniques, notamment dans les domaines de la politique économique, de la politique militaire et de l’assistance technique extérieure, qui peuvent être aisément séquencés et mis en œuvre par des outils et des raisonnements techniques. La politique américaine se trouve ainsi presque entièrement consacrée à la stratégie, c’est-à-dire la recherche de l’utilisation la plus productive de ressources limitées et celle de la manière la plus efficace d’atteindre des objectifs simples.

La pensée experte, lorsqu’elle préside à l’élaboration d’une politique étrangère, a des conséquences négatives. Selon l’auteur, la politique étrangère des Etats-Unis est paradoxalement à la fois rigide, en ce qu’elle applique des formules technocratiques, et imprévisible, en ce qu’elle réagit à des contingences sans cesse changeantes. La pensée experte appuie par ailleurs la politique étrangère sur une base illusoire d’objectivité et de rationalité, puisque ses revirements sont perçus comme des réactions nécessaires à des faits irréfutables. Cette illusion de rationalité engendre dès lors une profonde incompréhension des dirigeants américains à l’égard de ceux qui ne partagent pas leurs analyses – toute autre analyse étant rejetée dans le domaine de l’irrationnel – et qui refuseraient de se comporter comme les Etats-Unis le souhaitent. Ce pragmatisme crée de fait une illusion d’omnipotence chez les dirigeants américains, habités d’une confiance absolue dans le bien-fondé des analyses, des fins et des moyens mis en œuvre pour les atteindre, et auxquels le monde devrait dès lors adhérer. Ce sont pourtant bien les intérêts des Etats-Unis que servent les analyses américaines, et non ceux du monde.

Ce mode de pensée expert a enfin pour conséquence l’élaboration d’une politique étrangère à court terme. Le pragmatisme américain néglige le long et le moyen terme : les fins étant soit dictées par la situation, soit établies par les principes, la politique étrangère des Etats-Unis se concentre sur les moyens. Selon Hoffmann, les projets de l’après deuxième guerre mondiale, le plan Marshall et le traité de l’Atlantique Nord, ont été essentiellement pensés pour contrer des dangers immédiats. Le fait qu’ils aient tenu sur le long terme est un phénomène presque fortuit et s’explique par le fait qu’il s’agissait d’instruments bien conçus, et non parce que leur longévité avait été planifiée par leur concepteur. Ce manque d’objectif politique à long terme caractérise particulièrement l’engagement américain au Vietnam, où jamais, selon l’auteur, les autorités américaines n’ont nourri de réflexions sur le genre de régime qui devait émerger de la guerre.

Conclusion

Dans ce qui devint l’un des essais les plus influents sur la politique étrangère des Etats-Unis, Stanley Hoffmann décrit un géant américain empêtré dans la perception de sa propre omnipotence. Le scepticisme de l’auteur à l’égard de son objet d’étude ne peut échapper au lecteur, qui se trouve confronté au paradoxe fondamental au cœur de la politique étrangère des Etats-Unis : l’exceptionnalisme américain, qui admet la singularité de l’expérience de la nation, fonde la théorie de l’universalité de cette expérience. Si la démocratie et l’économie libérale ont tant réussi aux Etats-Unis, les nations du monde devraient alors s’engager sur cette même voie. Dès lors que les dirigeants américains confondent leurs propres intérêts et les intérêts du monde, les caractéristiques nationales des Etats-Unis, son passé, ses principes et son pragmatisme, contraignent sa politique étrangère de manière éminemment symbolique. Fervent admirateur de de Gaulle, Stanley Hoffmann livre ainsi une analyse critique de la politique extérieure américaine, déterminée par des techniciens de la politique et fondée sur la recherche de solutions immédiates et le mépris de l’histoire et de ses leçons.

 

[1] Stanley Hoffmann, Gulliver empêtré : essai sur la politique étrangère des Etats-Unis, éditions du Seuil, 1971.

Pour citer cette ressource :

Tamara Boussac, "Du « style national » à l’ambition universaliste : la politique étrangère des Etats-Unis selon le Gulliver Empêtré de Stanley Hoffmann - Compte-rendu de lecture", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), janvier 2016. Consulté le 27/04/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/civilisation/domaine-americain/la-place-des-etats-unis-dans-le-monde/du-style-national-a-l-ambition-universaliste-la-politique-etrangere-des-etats-unis-selon-le-gulliver-empetre-de-stanley-hoffmann