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Le 17 juin 1953 et ses interprétations avant 1989

Par Myriam Renaudot : Doctorante - ENS LSH
Publié par MDURAN02 le 28/04/2007
Le 17 juin 1953 demeura pendant près de quarante ans la fête nationale de la République fédérale d'Allemagne, le "Jour de l'Unité allemande", tandis qu'en RDA, l'événement resta tabou jusqu'en 1989. Comment un événement qui a eu lieu en RDA a-t-il pu devenir jour de fête nationale en RFA ? Comment ces soulèvements ont-ils été accueillis et interprétés à l'Ouest et à l'Est ? Une analyse des interprétations opposées données au 17 juin 1953 en RFA et en RDA.

A l'Est : le "putsch fasciste" devient un événement tabou

A l'Est, dès le 19 juin 1953, les dirigeants du parti interprétèrent les soulèvements comme un putsch fasciste mené par des agents d'Allemagne de l'Ouest. Cette thèse d'une tentative de putsch contre-révolutionnaire dirigé par l'Ouest resta la thèse officielle jusqu'à la chute du Mur, bien qu'aucune preuve n'ait jamais pu être avancée en faveur de cette interprétation. En RDA, le 17 juin n'a donc pas fait l'objet de recherches historiques comme à l'Ouest, et de nombreux historiens de RDA s'en sont tenus à la version officielle des faits. Jusqu'en 1989, l'événement resta tabou. Les habitants de RDA n'osaient pas en parler, de peur des représailles. Aucun monument n'a été érigé à la mémoire de la victoire face à la menace fasciste ouest-allemande parce que d'une part, les dirigeants du SED ne voulaient pas avoir à démontrer la véracité de leur thèse, mais d'autre part surtout parce qu'ils avaient peur que le peuple se soulève un jour à nouveau.

Les propos d'Erich Mielke, à la tête de la Stasi, prononcés la veille des événements de l'automne 1989, sont fréquemment cités pour prouver à quel point le 17 juin 1953 a marqué les esprits des membres du SED. Mielke, anxieux, demanda en effet si un nouveau 17 juin menaçait la RDA (cf. Armin Mitter, Stefan Wolle (dir.), Ich liebe euch doch alle ! Befehle und Lagebericht des MfS, Januar - November 1989, 2e éd., Berlin, BasisDruck, 1990, p. 125). En outre, tous les ans jusque dans les années soixante-dix, aux alentours du 17 juin, le ministère de la Sécurité d'Etat, la police tout comme les dirigeants du SED se tenaient en état d'alerte et prêts à réagir en cas de nouvelles manifestations. La Stasi créa dès le premier anniversaire du 17 juin, en 1954, l'action "Bollwerk" qui consistait en plusieurs mesures de sécurité pour faire face à toute éventualité de soulèvement. Le 17 juin 1953 a donc été particulièrement traumatisant pour les dirigeants du SED. Mais le danger d'un nouveau 17 juin menaçait-il vraiment ou ne s'agissait-il que de fruits de l'imagination des dirigeants ?

L'analyse et la lecture de documents classés dans les archives du parti, de la Stasi, de la police, etc. portent à croire que le danger était sous-jacent et réel. Mais il faut nuancer le contenu de ces documents car il était dans l'intérêt du SED de confirmer l'existence de menaces. Le danger permettait de légitimer l'existence et l'action du parti.

  Existait-il une tradition de commémoration du 17 juin 1953, fut-elle clandestine, en RDA ? Il faut noter que même si la version officielle du SED différait de l'expérience vécue par les habitants de RDA, cette thèse de putsch contre-révolutionnaire a tout de même, avec le temps, influencé quelques esprits (cf. Bernd Faulenbach, "Der 17. Juni 1953 im kollektiven Gedächtnis des geteilten und vereinten Deutschland". In : Silke Flegel, Frank Hoffmann, Evelyn Overhoff (dir.), Der Volksaufstand am 17. Juni 1953 - ein gesamtdeutsches Ereignis?, Bochum, IDF, 2004, p. 22). Lutz Niethammer a mené une étude en 1987 en RDA sur les souvenirs de l'événement. Le 17 juin 1953 apparaît dans cette étude comme l'événement le plus tabou de l'histoire de la RDA. Les personnes interrogées qui ont dit se souvenir des événements sont restées très évasives et ont surtout insisté sur le fait qu'elles n'avaient été qu'observatrices et qu'elles n'avaient pas participé activement aux événements. Ce n'est qu'à partir de 1989 que les habitants de RDA ont pu parler de leurs souvenirs jusqu'alors interdits (cf. Lutz Niethammer, Arnulf Baring, Jochem erny, et al., "Der 17. Juni - vierzig Jahre danach". In : Jürgen Kocka, Martin Sabrow (dir.), Die DDR als Geschichte: Fragen - Hypothesen - Perspektiven, Berlin, Akademie Verlag, 1994, p. 46).

Le 17 juin 1953 tenait une place ambiguë dans la mémoire collective est-allemande. Ce sujet n'était traité ni dans les écoles, ni dans les universités, ni dans les médias de RDA, mais il existait tout de même une tradition orale de commémoration des événements, particulièrement dans les milieux prolétaires, où les anciens ouvriers parlaient aux jeunes du passé, du temps où l'Allemagne n'était qu'une, des soulèvements du 17 juin vécus comme une victoire. Dans d'autres milieux, le souvenir du 17 juin était ressenti comme une erreur de jeunesse. Dans les cercles d'opposants des années quatre-vingts par exemple, le 17 juin est très peu évoqué. Finalement, en 1989, le 17 juin 1953 n'a plus de tradition forte, il ne joue un rôle dans les événements de 89 que dans le sens où les manifestants et les opposants ont cherché à éviter de commettre les mêmes erreurs qu'en 1953, en prônant la non-violence par exemple.

A l'Ouest : le 17 juin 1953 comme "Jour de l'Unité allemande"

Dès le 4 août 1953, d'après une proposition de loi du SPD, le 17 juin fut proclamé en RFA jour férié et "Jour de l'Unité allemande". Tandis que l'Est accusait l'Ouest d'avoir dirigé les manifestations, l'Ouest les interprétait comme un soulèvement populaire contre le régime autoritaire de RDA. Les grèves et la répression menée par l'Armée rouge ont suscité de vives émotions en Allemagne de l'Ouest. Aux yeux de l'Ouest, les frères de l'Est s'étaient battus pour obtenir la liberté et surtout l'unité de l'Allemagne. Alors qu'ils n'y avaient absolument pas participé, les Allemands de l'Ouest proclamèrent le 17 juin fête nationale en RFA. Ce "Jour de l'Unité allemande" témoigne donc de la conscience, en Allemagne, d'appartenir à un même peuple, avec des Allemands de l'Ouest se voyant  faire cause commune avec leurs frères opprimés par les communistes.

De 1953 à nos jours, différentes interprétations du 17 juin se sont succédées à l'Ouest. Un des points de désaccord concerne le rôle et l'importance des ouvriers dans les soulèvements. Faut-il parler de "soulèvement ouvrier" ou de "soulèvement populaire" pour caractériser les événements de 1953 ?

Le travail publié par Arnulf Baring en 1965 fut considéré comme un tournant dans l'interprétation des faits. De la thèse du soulèvement populaire, thèse "officielle" choisie par les gouvernements de RFA, on passa à celle du soulèvement ouvrier (Baring, 1965). Cette thèse de Baring est apparue dans un climat de détente entre les gouvernements de l'Est et de l'Ouest. Caractériser les manifestations de 1953 de "soulèvement ouvrier" permettait de dédramatiser la situation, de relativiser la non-intervention de l'Ouest.

La thèse opposée à celle de Baring consiste à dire que les ouvriers ont certes donné l'impulsion aux manifestations, mais que par la suite, toutes les couches de la société ont pris le relais, si bien qu'il faut parler de soulèvement populaire pour mieux rendre compte de la réalité. Aujourd'hui, de nombreux chercheurs considèrent que cette opposition entre soulèvement populaire et soulèvement ouvrier n'est pas pertinente. Les ouvriers du bâtiment ont donné l'impulsion, mais le mouvement s'est très vite étendu à l'ensemble de la population.

Les revendications des manifestants est-allemands et ainsi la signification même des soulèvements ont également été plusieurs fois réinterprétées, notamment au rythme des changements de couleur politique des gouvernements en RFA. Le chancelier de l'époque, Konrad Adenauer, et les porte-parole de la CDU ont insisté sur la revendication d'unification. Les manifestants ont en effet réclamé parallèlement au retrait de la hausse des normes de production l'organisation d'élections libres à bulletin secret. Ces revendications politiques ont été interprétées par l'Ouest - et plus particulièrement par Adenauer et son gouvernement - comme une volonté d'unification des deux parties de l'Allemagne. Les membres de la CDU ont mis l'accent sur les revendications anti-communistes de ces soulèvements, qui leur permettaient de conforter leur choix d'intégrer la RFA au bloc de l'Ouest et de poursuivre l'occidentalisation de l'Allemagne de l'Ouest (Wolfrum, 1996).

Aux yeux des sociaux-démocrates, les soulèvements du 17 juin 1953 ont pris un autre sens. Ils ont plutôt insisté sur le rôle joué par les ouvriers, sur le caractère prolétaire du soulèvement et souligné leur combat pour la liberté et l'unité. Pour eux, les manifestants se sont certes soulevés contre le régime du SED, mais également contre une politique d'intégration à l'Ouest telle qu'elle était proposée par les chrétiens-démocrates.

Dans les années soixante, l'Ostpolitik de Willy Brandt entraîna de nouvelles relations plus détendues entre les deux parties de l'Allemagne, et peu à peu, les revendications pour l'unité ont été reconsidérées et interprétées plutôt comme des revendications pour la liberté. Au centre de ces manifestations, c'était davantage un combat pour la liberté et la démocratie qui fut mené plutôt qu'un combat pour l'unité.

Cette évolution du sens du 17 juin à l'Ouest va de pair avec un désintérêt de plus en plus grand pour cet événement en RFA. Dans les premières années suivant le 17 juin 1953, des milliers d'Allemands de l'Ouest participaient aux manifestations organisées pour le "Jour de l'Unité allemande", mais à partir de la construction du Mur en 1961, cette journée perdit de plus en plus de son sens. Du "Jour de l'Unité allemande" à l'occasion duquel de nombreux discours étaient tenus en mémoire des victimes de la répression communiste, ne subsista bientôt plus qu'un jour férié, synonyme de loisirs pour les Allemands de l'Ouest (Krämer, 1996). La formule utilisée pour caractériser les enjeux politiques du 17 juin, "l'unité dans la liberté" (Einheit in Freiheit), fut tournée en dérision et remplacée par l'expression "l'unité dans les loisirs" (Einheit in Freizeit), de même pour l'expression "Jour de l'Unité allemande" devenue "Jour de l'embarras" (Tag der Verlegenheit). La question de la suppression de ce jour férié s'est posée à plusieurs reprises, tellement il avait perdu de son sens.

Finalement, le 17 juin 1953 a été instrumentalisé par les différents partis politiques et a surtout permis à la RFA de légitimer son existence en délégitimant le régime du SED : la commémoration du 17 juin à l'Ouest était un moyen de se définir soi-même, en "repoussoir" par rapport aux événements de 1953. Les échecs de 1953 à l'Est ont surtout servi à mettre en avant le succès de l'Ouest. Si à la base, le 17 juin devait symboliser l'unité allemande, il devint très vite un symbole de la réussite ouest-allemande (Wolfrum, 1999). Après la chute du Mur, le 17 juin comme jour férié a disparu sans faire de bruit. En effet, en 1990, le 17 juin laissa place au 3 octobre comme nouveau "Jour de l'Unité allemande".

Cette étude s'appuie sur un chapitre de l'article de Myriam Renaudot, "Les commémorations du 17 juin dans la mémoire est-allemande". In : Allemagne d'aujourd'hui, 173/2005, pp. 121-134.

Bibliographie indicative

BARING, Arnulf, Der 17. Juni 1953, Köln, Kiepenhauer & Witsch, 1965.

FLEGEL, Silke, HOFFMANN, Frank, OVERHOFF, Evelyn (dir.), Der Volksaufstand am 17. Juni 1953 - ein gesamtdeutsches Ereignis?, Bochum, IDF, 2004.

KNABE, Hubertus, 17. Juni 1953 : Ein deutscher Aufstand, München, Prophyläen Verlag, 2003.

KRÄMER, Martin, Der Volksaufstand vom 17. Juni 1953 und sein politisches Echo in der Bundesrepublik Deutschland, (Dortmunder Historische Studien, Bd. 17), Bochum, Brockmeyer, 1996.

NIETHAMMER, Lutz, BARING, Arnulf, ERNY, Jochem et al., "Der 17. Juni - vierzig Jahre danach". In : KOCKA, Jürgen, SABROW, Martin (dir.), Die DDR als Geschichte : Fragen - Hypothesen - Perspektiven, Berlin, Akademie Verlag, 1994, pp. 40-66.

WOLFRUM, Edgar, "Kein Sedantag glorreicher Erinnerung. Der Tag der Deutschen Einheit in der alten Bundesrepublik". In : Deutschland Archiv, 29/1996.

WOLFRUM, Edgar, Geschichtspolitik in der Bundesrepublik Deutschland: Der Weg zur bundesrepublikanischen Erinnerung 1948-1990, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1999.

 

Pour citer cette ressource :

Myriam Renaudot, "Le 17 juin 1953 et ses interprétations avant 1989", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), avril 2007. Consulté le 13/11/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/allemand/civilisation/histoire/les-deux-allemagne-1949-1990/le-17-juin-1953-et-ses-interpretations-avant-1989