Accès par volet
Navigation

Aller au contenu. | Aller à la navigation

  • icone-facebook

Outils personnels

Vous êtes ici : Accueil / Langue(s) / Pourquoi dit-on : un haut fonctionnaire, un grand industriel, un gros commerçant ? Structuration de l’espace et représentations sociales.

Pourquoi dit-on : un haut fonctionnaire, un grand industriel, un gros commerçant ? Structuration de l’espace et représentations sociales.

Par Sylvianne Rémi-Giraud : Professeure émérite de linguistique française - Université Lumière - Lyon 2
Publié par Marion Coste le 01/12/2015
L'intervenante de cette conférence, prononcée le 17 novembre 2015 à l'ENS de Lyon, se propose d’examiner les relations qui s’établissent entre lexique et représentations, à travers les emplois métaphoriques des adjectifs haut, grand, gros dans le domaine sociopolitique. Dans quelle mesure les représentations conditionnent-elles des usages plus ou moins contraignants, allant de paradigmes très ouverts (grand artiste, grand champion, grand industriel, grand journaliste, grand médecin, etc.) à des combinatoires plus ou moins limitées (gros banquier, gros commerçant, gros propriétaire ; haute administration, haut fonctionnaire) ou tout à fait inacceptables (*gros fonctionnaire, *grand épicier, *haut industriel) ? On essaiera de montrer en quoi nos modes d’appréhension de l’espace (dimension, position, orientation) et l’imaginaire qui les accompagne peuvent fournir une grille de lecture révélatrice du regard et des jugements de valeur que l’on porte sur la société, ses institutions, ses classes sociales, ses catégories socioprofessionnelles.

1. Introduction

De manière générale, on peut dire qu’il existe une interaction entre le lexique et les représentations du monde. Si les structures paradigmatiques et syntagmatiques du lexique permettent la mise en forme des significations et des représentations qui s’y attachent, celles-ci conditionnent en retour les normes et les usages qui donnent à ces structures leur configuration spécifique. Plus ou moins stabilisés dans une synchronie donnée, ces usages sont toujours susceptibles d’une évolution dans le temps. Ainsi le système de la langue ouvre des potentialités combinatoires entre des adjectifs de dimension spatiale et des noms dénotant des humains, et, plus particulièrement, dans le domaine sociopolitique, des noms dénotant des catégories sociales. Mais dans les usages, ces combinatoires connaissent des réalisations très variables allant de paradigmes largement ouverts (grand artiste, grand champion, grand industriel, grand journaliste, grand médecin) à des combinatoires plus ou moins limitées (gros banquier, gros commerçant, gros paysan ;; haute administration, haut fonctionnaire) ou tout à fait inacceptables (*gros fonctionnaire, *grand épicier, *haut industriel).

Que nous apprend donc sur les représentations de notre société la combinatoire des adjectifs de dimension spatiale avec des noms dénotant des catégories sociales ?

2. Objet d'étude

L’approche cognitiviste largement répandue de G. Lakoff et M. Johnson a montré que les métaphores d’orientation spatiale (haut-bas, dedans-dehors, devant-derrière, dessus-dessous, profond-peu profond, central-périphérique) permettent d’organiser de manière cohérente et systématique un grand nombre de concepts fondamentaux. Ainsi, le haut représente une orientation privilégiée et valorisée, qui, condensée dans la formule fameuse le bon est en haut, permet de structurer des domaines tels que le bonheur (Je suis aux anges), la conscience (Allons, émerge), la santé et la vie (Il est au sommet de sa forme), l’autorité et l’élite (Il est dans une position supérieure. Il a une position élevée), la vertu (C’est un homme aux sentiments élevés), etc. Dans le cadre de recherches interdisciplinaires menées avec les politistes de l’IEP et la revue Mots. Les langages du politique, on a pu observer qu’en français, de nombreux mots ayant une signification spatiale migrent dans le champ sociopolitique sous la forme de métaphores lexicalisées. On s’intéressera ici à l’emploi des adjectifs de dimension tels que haut, grand, gros, appliqués métaphoriquement à des institutions, des classes sociales, des catégories socioprofessionnelles, etc.

3. Méthodologie

On utilisera deux types d’approche complémentaires du mot lexical : l’approche interne et l’approche externe.

L’approche interne concerne la polysémie du mot lexical, c’est-à-dire les mécanismes de dérivation sémantique qui s’exercent à l’intérieur du mot, en particulier les emplois métaphoriques et métonymiques. Le processus métaphorique opère à partir de la signification de base une sélection de traits qui ne sont pas strictement dénotatifs mais sont porteurs de subjectivité et d’évaluation.

Ainsi, si l’on prend en compte les deux définitions suivantes du verbe marcher :

  1. ‘se déplacer par mouvements et appuis successifs des jambes et des pieds sans quitter le sol’.
  2. ‘fonctionner’ (en parlant d’un mécanisme). Montre, pendule qui marche mal. Faire marcher une machine, une radio. (Petit Robert)

on constate que ce verbe qui, dans sa signification spatiale, privilégie le mode de déplacement par rapport à la finalité du déplacement, implique une caractérisation du mouvement considéré comme une activité continue, régulière et équilibrée, naturel chez l’homme. Ce sont ces traits qui assurent le transfert métaphorique de l’humain aux mécanismes d’objets divers (J. Picoche, 1986, p. 18-20 ; 1993, p. 108-117).

En relation avec l’approche interne, l’approche externe s’intéresse à l’entour distributionnel et syntagmatique du mot lexical, qui présente une extension et un degré de cohésion variables : construction usuelle, association courante, combinatoire contrainte (collocation), expression figée, unité phraséologique, proverbe, etc. Ces contextes peuvent révéler, à travers la sédimentation des usages, les traits subjectifs porteurs d’évaluations diverses. Ainsi, si l’on prend en compte la structure sémantico-actancielle du verbe mener, dans des contextes usuels tels que mener les enfants à l’école, mener les bêtes aux champs, mener des troupes au feu(Petit Robert), on constate que, dès l’acception spatiale, une dissymétrie s’installe entre les actants du procès, qui implique une relation de pouvoir, d’autorité de l’agent sur le patient. C’est ce trait que l’on retrouve dans les emplois métaphoriques mener une négociation, une enquête, un entretien, etc. ainsi que, de manière manifeste, dans les expressions figées mener quelqu’un à la baguette, en laisse, par le bout du nez. Le verbe crier fournit un autre exemple de cette approche. Une collocation telle que crier de douleur et les nombreuses expressions figées comme il crie à tue-tête, il crie comme si on l’écorchait, crier comme un beau diable, un damné, un enragé, un fou, un sourd, crier comme un putois, un veau, mettent en évidence le trait ‘dysphorique’ du côté de l’émission et le trait ‘désagréable’ du côté de la réception. On observe que, dans des emplois métonymiques (l’effet pour la cause) tels que crier contre quelqu’un, après quelqu’un, le verbe prend la signification comportementale ‘exprimer sa colère, son emportement sur un ton de voix élevé’, qui dénote une agressivité de l’agent qui ne peut être reçue que désagréablement par le destinataire.

Ajoutons qu’on peut faire appel, quand il y a lieu, aux synonymes du mot lexical. Ainsi le verbe crier entraîne dans son sillage des synonymes plus ou moins familiers, tels que beugler, brailler, bramer, s’égosiller, s’époumoner, gueuler, hurler, dont la tonalité désagréable est souvent rattachée à l’origine animale du cri. Le champ dérivationnel peut également être instructif. Ainsi, les dérivés meneur (‘personne qui, par son ascendant, son autorité, prend la tête d’un mouvement populaire’) et menées (‘agissements secrets et artificieux dans un dessein nuisible’) comportent le trait ‘autorité’ et même ‘volonté de nuire’ tandis que les dérivés criard, criant, criailler et son dérivé criaillerie tirent leur valeur péjorative du trait ‘désagréable’.

Notre corpus est avant tout constitué du matériau lexicographique fourni par les quatre dictionnaires du français moderne : Le Petit Robert, Le Grand Robert de la langue française, le Grand Larousse de la langue française, le Trésor de la langue française. On ajoutera à ces données plusieurs exemples relevés ponctuellement.

4. Des dimensions spatiales au domaine sociopolitique

Je partirai des considérations suivantes, empruntées à A. Borillo, 1998.

La perception d’un objet dans l’espace se fait en fonction :

  • de sa nature morphologique : ligne, surface, volume.
  • des plans vertical et horizontal :

[…] un objet décrit comme une ligne peut être disposé suivant un plan vertical (un fil à plomb) ou sur un plan horizontal (des fils électriques). De même, une surface peut être disposée dans un plan vertical ou non vertical tandis qu’un volume peut être vu à la fois sur les deux plans, vertical et horizontal. (p. 27-28).

En ce qui concerne les dimensions, la ligne a une dimension, la longueur ; la surface a deux dimensions, la longueur et la largeur ; le volume a trois dimensions, la longueur, la largeur et l’épaisseur. Proportionnellement, la longueur (première dimension) est plus grande que la largeur (deuxième dimension) qui est plus grande que l’épaisseur (troisième dimension). Mais, dès lors qu’une dimension se situe sur le plan vertical, elle prend le nom de hauteur, même si elle est « dans le sens de la plus grande étendue » (p. 52), la hauteur se substituant ainsi à la longueur. S’il est question de la taille d’un humain, on ne parlera pas de sa hauteur mais on dira qu’il est grand ou petit. Enfin, quand on caractérise le volume d’un objet dans sa totalité sans prise en compte d’une dimension particulière, on dira qu’il est gros ou petit.

En tenant compte de la double polarité, positive et négative, on obtient la série de paires antonymiques suivantes :

long, large, épais, haut, grand, gros

court, étroit, mince, bas, petit.

Parmi ces adjectifs, seuls les couples haut-bas, grand-petit, gros-petit sont susceptibles d’emplois métaphoriques dans le domaine sociopolitique. Ces adjectifs sont des mots fortement polysémiques, possédant une multiplicité d’acceptions dans des domaines divers, incluant le domaine sociopolitique. Dans ce domaine, ils connaissent des contraintes combinatoires fortes qui permettent de distinguer des usages courants tels que haute société, haut fonctionnaire, grandes puissances, grand monde, grand ministre, gros bourgeois, gros propriétaire, des emplois attestés mais moins courants comme haute banque, grand emploi, grand poste et des combinatoires impossibles telles que *haut monde, *grosse société, *grand clergé, etc.

Le couple haut-bas occupe une place à part car ces deux adjectifs possèdent deux significations spatiales distinctes. L’une définit une dimension dans le sens vertical et l’autre une position sur l’axe vertical :

La fenêtre est haute (= de grande dimension dans le sens de sa hauteur ou placée à une hauteur anormale par rapport au sol ou au plancher) (A. Borillo, p. 60).

Or ce n’est pas la signification relative à la dimension qui donne naissance aux significations métaphoriques mais la signification relative à la position. Dans le domaine social, de hauts fonctionnaires ne sont pas imaginés figurément selon une dimension supérieure à la moyenne mais dans une position supérieure sur un axe vertical abstrait. La ligne continue de la dimension laisse donc place à une représentation discontinue et graduée à partir de laquelle se détachent les deux pôles opposés, positif (haut) et négatif (bas).

On étudiera ici les trois adjectifs de valeur positive, haut, grand, gros.

5. L’adjectif haut

La signification spatiale de l’adjectif haut peut être décomposée ainsi :

position + au-dessus de la moyenne + orientation verticale.

L’adjectif haut peut caractériser des objets naturels (haut plateau) ou fabriqués (la plus haute étagère).

Cette signification donne lieu à deux types de dérivations métaphoriques :

  • dans des domaines quantifiables, susceptibles de faire l’objet d’une mesure en degrés : le temps (la plus haute Antiquité), l’intensité (haute pression), le son (notes hautes), la voix (à voix haute), les prix et les valeurs cotées (hauts salaires) ;
  • dans des domaines abstraits, susceptibles de faire symboliquement l’objet d’une évaluation graduée : le domaine sociopolitique (haut fonctionnaire), intellectuel (haute intelligence), esthétique (haute couture), moral (âme haute, hauts faits).

On notera, dans le Petit Robert, la métaphore de l’échelle utilisée pour structurer les différentes sous-entrées de l’article : l’échelle des degrés d’intensité, des sons, des degrés de puissance de la voix, des prix, des valeurs cotées, l’échelle sociale et politique, l’échelle des difficultés, des valeurs intellectuelles, esthétiques.

Le trait qui assure le transfert métaphorique est le trait ‘supériorité’. Ce trait, s’il a une valeur positive, est porteur d’une certaine ambivalence au plan subjectif. La supériorité est certes enviable mais elle peut aussi s’accompagner d’un sentiment négatif de distance, d’inaccessibilité.

Les expressions et locutions figurées, construites à partir de l’adjectif ou de l’adverbe, confirment cette ambivalence :

Marcher la tête haute, le front haut. Tenir la dragée haute, la bride haute à qqn. Avoir la haute main dans une affaire. Il a la haute main sur l’entreprise. Prendre des airs trop hauts. Placer la barre trop haut, il vise trop haut. De haut. Le prendre de haut, de très haut. Regarder, traiter qqn de haut.

La valeur positive dérive vers l’excès (très), le dépassement d’un seuil (trop), la mise hors d’atteinte de l’objet. La supériorité se traduit par la fierté, l’autorité, la domination, le mépris qui ne peuvent qu’être ressentis négativement par celui qui en subit les effets.

Cette péjoration est également perceptible dans les dérivés hauteur (‘caractère, attitude d’une personne qui regarde les autres de haut, avec mépris’) et hautain (‘qui, dans ses manières et son aspect, marque une fierté arrogante et dédaigneuse’).

Dans le domaine politique et social, les champs privilégiés sont :

— les institutions politiques : la Chambre haute d’un parlement, la Haute Assemblée.

— l’administration : haut(s) fonctionnaire(s), le haut personnel administratif, la haute administration, la haute juridiction (la Cour des comptes), haut commissariat.

— la finance : la haute finance, haute banque.

— la justice : Haute Cour de justice, Haute Cour.

— les classes sociales : hautes sphères, en haut lieu, la haute société (la haute), les hautes classes de la société, la haute bourgeoisie.

— la position sociale : haut rang, emploi, grade, poste, haute charge, dignité, distinction, fonction, condition, situation, position, place, mission.

L’adjectif haut se dit plutôt des institutions, des collectivités que des individus, dans des expressions qui tendent au figement. Les domaines concernés ont un caractère hiérarchique et gestionnaire, statique et autoritaire, lié à la supériorité et à l’importance, mais qui conduit à une valorisation froide et distante, peu susceptible de susciter l’empathie.

6. L’adjectif grand

Dans sa signification spatiale, l’adjectif grand peut se dire d’une ligne, d’une surface, d’un volume et même d’une dimension : il peut être considéré comme multidimensionnel. Dans son emploi prototypique (appliqué à l’humain), il tend à exprimer la dimension la plus étendue, considérée dans son orientation verticale (hauteur).

Sa signification peut se décomposer ainsi :

dimension + ligne, surface, volume, dimension proportionnelle + au-dessus de la moyenne + orientation verticale (prototypique).

L’adjectif grand peut caractériser des parties du corps (grands pieds), des lieux (grande pièce, grande ville), des bâtiments (grand édifice), des dimensions (grande hauteur), des groupes humains (grande foule).

Cette signification spatiale donne lieu à deux types de dérivation métaphorique :

— une dérivation relative à des réalités physiques ou quantifiables : les phénomènes naturels (grande chaleur, grand vent), le son (grand bruit), l’argent (grande fortune) ;

— une dérivation relative à des réalités abstraites d’ordre temporel (grand événement), langagier (grande nouvelle), affectif (grand chagrin), moral (grand mérite, grand tort), des caractérisations d’action ou d’état (grand travailleur, grand blessé), d’institutions (les grandes écoles), de vins (grands vins), du paraître social (grande allure, être en grande cérémonie), de la valeur intellectuelle ou morale de personnes (grand homme, grand talent, grand esprit, grand cœur) ou de réalisations abstraites (grandes actions, grand ouvrage), sans compter le champ sociopolitique.

Les traits qui assurent le transfert métaphorique sont les traits ‘multidimensionnalité’ et ‘orientation verticale’. Il en résulte des traits d’‘ampleur’, d’‘ouverture’, de ‘mouvement vers le haut’, dont la valeur positive suscite l’adhésion.

On imagine le geste censé « visualiser » ce que grand désigne : les bras s’écartent, marquant que dans toutes les directions les limites sont loin. (S. de Vogüé, J.-J. Franckel, 2002).

Des collocations et expressions comme grand ouvert (‘ouvert autant qu’il est possible’), grand spectacle, les grandes eaux de Versailles, à grands frais, au grand air, au grand jour, voir grand, avoir grand air, grande âme, le Grand Siècle, confirment ces traits. Cette valorisation est présente aussi dans la signification figurée du dérivé grandeur. Toutefois, si la grandeur s’associe à la hauteur, comme dans l’expression regarder quelqu’un du haut de sa grandeur : ‘de haut en bas, avec un air de supériorité, de dédain’ (Petit Robert), on retrouve le trait de ‘supériorité méprisante’ évoqué précédemment.

Dans le domaine politique et social, les champs privilégiés sont :

— la politique internationale : les grandes puissances, les trois, les cinq… Grands, les super-grands ;

— les classes sociales : le grand monde, la grande bourgeoisie, grand bourgeois, les grands de ce monde, grand seigneur ;

— l’économie : la grande industrie, les grands de l’informatique ;

— les titres honorifiques : grand officier de la légion d’honneur, grand maître de l’ordre de Malte, grand chancelier de l’ordre de la Libération ;

— les individualités qui se distinguent dans l’histoire, la politique, l’art, la médecine, le sport, etc. : grand homme, grand ministre, grand roi, grand capitaine, grand écrivain, grand poète, grand peintre, grands créateurs, grand artiste, grand acteur, grande actrice, grande cantatrice, grand orateur, grand champion, grand journaliste, grand médecin.

L’adjectif grand se dit peu des institutions et des collectivités mais se dit massivement des individualités avec une combinatoire très ouverte. Les domaines concernés ont souvent un caractère dynamique et créatif dans lequel les individus trouvent à s’exprimer. S’ils suscitent l’admiration, c’est moins en raison de l’importance sociale que de l’excellence des qualités qu’ils possèdent en propre.

7. L’adjectif gros

Dans sa signification spatiale, l’adjectif gros se dit d’un volume, dont il donne la mesure globale sans prise en compte des dimensions ni de l’orientation.

Sa signification peut se décomposer ainsi :

mesure globale + volume + au-dessus de la moyenne.

L’adjectif gros peut caractériser les choses et les humains : les éléments naturels (grosse pierre, gros arbre, grosse vague), les objets fabriqués (grosse voiture, grosse corde, grosse aiguille), les animaux (gros bœuf, gros oiseau, gros insecte), les humains (grosse femme, gros bébé), les parties du corps (grosse tête, gros ventre, gros nez, gros traits), les groupes humains (gros attroupement), les lieux (gros village).

Cette signification donne lieu à deux types de dérivation métaphorique :

— une dérivation relative à des réalités physiques ou mesurables : les phénomènes naturels (grosse averse, gros orage, grosse chaleur), le son (gros bruit, grosse voix), l’intensité (grosse fièvre, gros rhume), l’argent (grosse fortune, gros héritage, grosses dépenses), les produits d’activité (grosse récolte, gros travaux), les manifestations physiques (gros soupir, gros sanglot, gros baiser) ;

— une dérivation relative à des agissements (gros effort, gros sacrifice, grosse faute, grosse erreur), à des situations abstraites (gros ennuis, gros soucis, grosses difficultés), des caractérisations d’action ou d’état (gros mangeur, gros fainéant, gros nigaud), des états affectifs (gros chagrin, grosse colère, grosse déception), des choses concrètes ou abstraites qui manquent de finesse (gros vin, gros rouge, gros rire, grosse plaisanterie, gros mot).

Le trait qui assure le transfert métaphorique est le trait ‘volume’ sans prise en compte de dimension ni d’orientation. Il en résulte un trait de ‘masse’, sans hauteur ni ouverture, sans supériorité autre que quantitative et qui s’accompagne d’une évaluation négative.

En témoignent :

— les nombreuses collocations et expressions, concernant en particulier le corps humain (qui se trouve comparé aux animaux et aux choses) : grosse (bonne) femme, grosse fille, grosse dame ; grosse dondon, grosse mémère, être gros comme une vache ; une baleine ; comme une boule, une barrique, une bonbonne, un tonneau, un pot à tabac, une tour ; un gros plein de soupe ;

— les synonymes : corpulent, empâté, énorme, épais, fort, gras, massif, obèse, pesant, rebondi, replet, rond, rondelet, ventripotent, ventru ;; un gros homme => mastodonte ; Fam. éléphant, hippopotame ;; un gros père => patapouf, pataud, poussah.

Cette péjoration est également perceptible dans les dérivés grossier, grossièreté, grossièrement.

Dans le domaine politique et social, les champs privilégiés sont :

— les classes sociales : grosse bourgeoisie, gros capitaliste, gros industriel, gros bourgeois, gros banquier, gros propriétaire, gros fermier, gros commerçant ;

— la position sociale : grosse situation, grosse position, grosse place ;

— l’économie : grosse industrie, grosse chaudronnerie, grosse usine ;

— les affaires et l’argent : gros capital, grosse affaire, gros contrat, gros marché, gros placement, gros bénéfices, gros profits, grosses pertes, grosse usure, gros intérêt, gros budget, grosse fortune, grosse somme, gros héritage, gros salaire, gros appointements, gros pourboire, grosse amende, grosses dépenses, gros lot.

L’adjectif gros ne se dit pas d’institutions, mais se dit des classes sociales en rapport avec l’activité économique, le commerce, la finance ainsi que du domaine des affaires. Si l’on ne peut dire *un grand fermier, *un grand commerçant ou *un grand épicier, la concurrence possible entre grand et gros dans certains emplois (un grand/gros industriel, un grand/gros bourgeois, un grand/gros banquier) fait bien apparaître la différence de point de vue entre la valorisation qualitative de grand et l’évaluation purement quantitative de gros, qui ramène l’importance sociale à la possession de biens matériels :

« Grand financier signifie un homme très intelligent dans les finances de l’État ; gros financier ne veut dire qu’un homme enrichi dans la finance ». Voltaire, Dictionnaire philosophique, article Grand, grandeur.

8. Bilan et perspectives

Cette approche des trois adjectifs haut, grand et gros montre comment les modes d’appréhension de l’espace peuvent se transposer métaphoriquement dans d’autres domaines, en particulier dans le domaine sociopolitique. La subjectivité et l’évaluation investissent les structures du lexique qu’offre la langue en établissant de manière plus ou moins contraignante des régularités d’usage, qui viennent s’inscrire dans la compétence collective et constituent une grille de lecture très instructive des structures d’une société. Ainsi chacun de ces adjectifs module-t-il les points de vue portés sur les catégories sociales en fonction de ses spécificités sémantiques. Toutefois, il est intéressant de noter que certaines catégories sont totalement exclues de ce mode d’appréhension spatial de la société, quel que soit l’adjectif concerné. Ainsi les corps de métier et l’artisanat (boulanger, boucher, cafetier, menuisier, charpentier, électricien, menuisier, plombier, serrurier, électricien, boulanger, etc.), les professions telles qu’assistante sociale, caissière, chauffeur, concierge, employé, facteur, infirmier, ouvrier, vendeur, etc., n’attirent dans leur orbite aucun de ces trois adjectifs. Pour ces catégories, on trouvera l’adjectif « joker » bon qui s’accommode de presque toutes les combinatoires, ainsi que qualifié ou expérimenté. On peut penser que cette exclusion provient du fait que les trois adjectifs ont en commun le trait ‘au-dessus de la moyenne’ et expriment donc une importance sociale, qu’elle relève de la hiérarchie (haut), du dynamisme créatif (grand) ou de la matérialité (gros). Or il s’agit plutôt ici de classes moyennes ou même de couches populaires de la société, considérées certes comme estimables, mais ne jouant pas un rôle de premier plan sur la scène du théâtre social : « Nelson Mandela prêtait toujours attention aux "invisibles", les cuisiniers, les femmes de ménage, les chauffeurs, les serveurs, ceux que le commun des mortels ignore généralement » (F. Fritscher, Le Monde, 24/07/2015).

Peut-on dessiner actuellement une évolution de l’emploi de ces mots de l’espace dans le domaine sociopolitique ? Dans un monde qui tend à valoriser la démesure, l’extrême, l’illimité, où un colloque international devient volontiers mondial, où un succès mondial se révèle planétaire dans un monde de plus en plus concurrentiel, le maniement du superlatif et de l’hyperbole devient monnaie courante, en particulier dans les milieux journalistiques. De grand on passe à immense, de gros à énorme et de nouvelles régularités d’usage se font jour, qui révèlent des affinités intéressantes. Ainsi l’adjectif immense est souvent utilisé dans le domaine de l’art, du sport ou des médias : on parlera volontiers d’un(e) immense acteur/actrice, d’un immense champion, d’un immense journaliste.

La métaphore et l’hyperbole se propagent de l’adjectif au nom. Dans le sillage de grand, l’évocation de figures mythiques telles que le géant ou le titan est fréquente, en particulier dans le domaine économique, pour personnifier de manière imaginaire les grandes entreprises et les grands groupes industriels, les pays qui les incarnent ou les individus qui les dirigent. Ainsi fleurissent les géants du web, d’internet, de l’acier, de la chimie, de la distribution, de l’agroalimentaire, de la finance, du divertissement, et même du grain ! Les géants américain et britannique sont rejoints par le géant chinois : « un géant économique, la Chine, c’est pas un émergent comme on a connu par le passé » (France Inter, 19/07/2015). Jean-Marc Genaillac, le président de l’entreprise française de transport en commun Transdev, est considéré comme un géant des transports (France Inter, 5/09/2015). Certains énoncés deviennent pittoresques à force d’images plus ou moins cacophoniques :le géant américain [UberPop] se défend bec et ongles (Le Progrès, 27/06/2015) ; « Hachette, Le géant aux ailes brisées » (titre de l’ouvrage de Jean-Yves Mollier) ; « Depuis, le gouvernement bande les muscles face aux géants du web […] Bernard Cazeneuve n’a pas été reçu par Marc Zuckerberg ou Larri Page, mais par les seconds couteaux de ces titans numériques (Télérama, n°3414).

Dans le sillage de gros, on trouve des formes animalières massives comme l’éléphant, le mastodonte, ou des véhicules de forte puissance comme les poids lourds. Plus que les pays occidentaux, c’est la Chine qui semble impressionner par son volume et son poids, comme l’atteste cet énoncé où les images se bousculent : « La Chine, ce mastodonte mondial des matières premières, ogre, monstre, on peine à trouver la bonne image pour qualifier le poids de la Chine sur le marché des matières premières » (France Inter, 13/10/2015). Enfin, les mariages peuvent se faire tout autant entre géants qu’entre mastodontes : « Mariage de géants sur le marché de la bière. L’opération créerait un géant contrôlant 30% du marché mondial de la mousse » ; « le géant et poids lourd du CAC 40, Alibaba, champion d’internet en Chine, s’allie avec un géant de la grande distribution… C’est le mariage entre deux mastodontes » (Internet).

Les métaphores et les hyperboles spatiales voient encore et toujours s’ouvrir un bel avenir devant elles, dans les champs social, économique, politique, géopolitique… et elles n’ont pas fini de nous instruire sur les conditionnements, glissements et mutations de nos représentations.

Références

Bacot P. et Rémi-Giraud S. (textes réunis sous la dir. de), 2007, Mots de l’espace et conflictualité sociale, Paris, L’Harmattan.

Borillo A., 1998, L’espace et son expression en français, Paris, Gap, Ophrys, 1998.

Lakoff G. et Johnson M., 1985, Les Métaphores dans la vie quotidienne, Paris, Minuit, 1985 [Metaphors We Live By, Chicago and London, The University of Chicago Press, 1980].

Le Guern M., 1972, Sémantique de la métaphore et de la métonymie, Paris, Larousse, 1972.

Mots. Les langages du politique, 2002, « Les métaphores spatiales en politique », 68, mars 2002.

Picoche J., 1986, Structures sémantiques du lexique français, Paris, Nathan.

Picoche J., 1993, Didactique du vocabulaire français, Paris, Nathan.

Rémi-Giraud S., 2005, « France d’en haut/France d’en bas : Raffarin tout terrain », Mots. Les langages du politique, « Proximité », 77, mars 2005, p. 93-105.

Rémi-Giraud S., 2010, « Sémantique lexicale et langages du politique : le paradoxe d’un mariage difficile ? », Mots. Les langages du politique, « Trente ans d’étude des langages du politique (1980-2010) », 94, novembre 2010, p. 165-173.

Rémi-Giraud S., 2012, « Un haut fonctionnaire, un grand industriel, un gros commerçant : adjectifs de dimension et représentations sociales dans les dictionnaires », in P. Ligas, P. Frassi (éds), Lexiques, Identités, Cultures, Vérone, QuiEdit, p. 129-150.

Vogüé S. et J.-J. Franckel, 2002, « Identité et variation de l’adjectif grand », Langue française, 133, février 2002, p. 28-41.

Pour citer cette ressource :

Sylvianne Rémi-Giraud, "Pourquoi dit-on : un haut fonctionnaire, un grand industriel, un gros commerçant ? Structuration de l’espace et représentations sociales.", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), décembre 2015. Consulté le 21/08/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/plurilangues/langue/structuration-de-l-espace-et-representations-social