Vous êtes ici : Accueil / Civilisation / XXe - XXIe / Les années de la contestation / Les "visages" d'Aldo Moro - Cinquante-cinq jours dans la "prison du peuple"

Les "visages" d'Aldo Moro - Cinquante-cinq jours dans la "prison du peuple"

Par Sarah Illouz : Agrégée d'italien
Publié par Damien Prévost le 19/05/2007
L'Italie post-soixante-huit fut bouleversée par une profonde crise politique, culturelle, sociale et économique. En effet, les luttes ouvrières, les groupes révolutionnaires et la multiplication des actes de terrorisme agitaient le pays tout entier. Face à cette dégradation du climat national, Enrico Berlinguer, leader du Parti communiste italien, proposa le « compromis historique » qui consacrerait l'union entre la Démocratie Chrétienne (Dc), le Parti Socialiste (Psi) et le Parti Communiste (Pci).

Aldo Moro, le « compromis historique » et les Brigades rouges L'Italie post-soixante-huit fut bouleversée par une profonde crise politique, culturelle, sociale et économique. En effet, les luttes ouvrières, les groupes révolutionnaires et la multiplication des actes de terrorisme agitaient le pays tout entier. Face à cette dégradation du climat national, Enrico Berlinguer, leader du Parti communiste italien, proposa le « compromis historique » qui consacrerait l'union entre la Démocratie Chrétienne (Dc), le Parti Socialiste (Psi) et le Parti Communiste (Pci). Aldo Moro, alors Président du Conseil depuis 1974 et Président de la Démocratie Chrétienne depuis 1976 décide de répondre positivement au dirigeant du Pci. Après une première phase dans l'après-guerre, marquée par une entente entre la Dc et les partis du centre, puis une deuxième phase dite de centre-gauche marquée par la collaboration Dc-Psi, Aldo Moro est convaincu qu'une troisième phase vouée à affronter le problème communiste doit s'ouvrir. En outre, après la défaite de la politique de centre-gauche et le succès électoral du Pci en 1974, l'ascension communiste est devenue inévitable : l'union entre Dc et Pci assurerait alors le « salut politique et social de l'Italie »[1]. Autrement dit, il faut se résigner à une entente amicale avec le Parti Communiste, et à plus forte raison dans le contexte des Années de Plomb où « l'entente entre les partis démocratiques est une nécessité pour isoler les forces éversives et faire en sorte que les transformations aient lieu dans le respect de l'ordre démocratique et de la souveraineté nationale »[2]. Le gouvernement de « solidarietà nazionale » était donc sur le point de se réaliser faisant d'Aldo Moro l'auteur d'un tournant historique. Mais de leur côté, les Brigades Rouges intensifient leurs actions terroristes, et mettent en place une stratégie « d'anéantissement » de l'Etat et de ses dirigeants : les classes dominantes ou encore les «esclaves de l'Etat » sont à éliminer. Depuis quelques mois, les Br sont d'ailleurs activement en train d'affiner leur plan d' « attaque au cœur de l'Etat »[3]. On peut à cet effet lire dans la résolution stratégique des brigadistes : « notre ligne... demeure celle d'une attaque convergente au cœur de l'Etat... notre devoir principal dans cette phase est donc la plus grande désarticulation politique possible, tant du régime que de l'Etat...la guérilla urbaine joue [donc] un rôle décisif dans l'action de désarticulation politique du régime ». Aussi, Aldo Moro, considéré comme « une des plus grandes figures du deuxième après-guerre »[4], est la cible principale de cette attaque, vouée à mettre à genoux les institutions.

Attaque « au cœur de l'Etat » : l'enlèvement d'Aldo Moro Le 16 mars 1978, jour fixé pour le vote de confiance au nouveau gouvernement, Aldo Moro sort de chez lui quelques minutes avant neuf heures pour se rendre à la messe de l'Eglise de Santa Chiara. Peu après, il se serait rendu au Parlement à Montecitorio pour le débat sur le vote de confiance au quatrième gouvernement Andreotti. Mais, vers 9h05, un commando de brigadistes rouges composé - selon les actes de procès - de neuf personnes, lui tend un piège dans la rue Mario Fani. L'opération « Fritz »[5] a été très rapide. En quelques secondes, les brigadistes tuent les deux carabiniers qui accompagnent Moro (Domenico Ricci, Oreste Leonardi) ainsi que les trois policiers qui escortaient son automobile (Raffaele Jozzino, Guilio Rivera et Francesco Zizzi). Aldo Moro est emmené dans une Fiat 132 bleue qui très vite se mêle au trafic de la ville sans pouvoir être localisée. On a parlé d'une véritable opération de guérilla urbaine et d'un travail militaire hautement spécialisé pour qualifier l'organisation et la précision de l'action avec laquelle fut accompli l'enlèvement de l'homme le plus puissant d'Italie. En quelques minutes, la nouvelle se propage dans tout le pays. Les hommes politiques se réunissent immédiatement et les forces de l'ordre s'acheminent, avec leur habituelle lenteur, vers le lieu du délit. Quant aux Br, elles n'attendent pas longtemps pour revendiquer leur acte avec un coup de téléphone à l'Ansa (agence nationale de presse) : « ce matin, nous avons séquestré le Président de la Démocratie Chrétienne et éliminé ses gardes du corps, têtes de cuir de Cossiga ». Les travaux au Parlement reprennent alors aussitôt. Dans ce climat d'urgence, la Dc annonce qu'elle refusera tout chantage venant des terroristes. Enfin, le quatrième gouvernement Andreotti obtient la confiance en début de soirée, avec un vote favorable de la part des démocrates-chrétiens, des communistes, des socialistes, des républicains, des sociaux-démocrates, des démocrates-nationaux et des indépendants de gauche. La nouvelle majorité : une coalition de cinq partis, inclut pour la première fois la deuxième force politique italienne la plus importante, depuis longtemps dans l'opposition. C'est le fameux « compromis historique » ou encore « la première expérience euro-communiste qui se réalise, aussi considérée comme l'accomplissement d'un parcours entrepris par Moro »[6] depuis de longs mois. S'ouvre alors une période hautement tragique. L'enlèvement d'Aldo Moro constitue le point culminant de la « stratégie de la tension », dans une Italie ensanglantée par le terrorisme depuis plus de dix ans. Et c'est là un défi que les terroristes lancent à l'Etat et aux institutions, mais par-dessus tout à la Démocratie Chrétienne. Aldo Moro est ainsi enfermé dans la « prison du peuple » et soumis à un simulacre de « procès populaire » par une petit groupe de brigadistes rouges, dirigé par Mario Moretti. Après cinquante-cinq jours d'une âpre lutte pour la vie, et malgré une centaine de lettres écrites par le leader Dc depuis sa cellule, ce dernier est condamné à mort par le « tribunal du peuple ». La quasi-absence de médiation de la part des forces politiques et l'extrême fermeture de l'Etat à toute solution donnent lieu à l'exécution du prisonnier. La réunion qui avait finalement été fixée le 9 mai par la Dc pour discuter d'une solution juridique quant à un possible échange de prisonniers pour la libération du leader Dc n'a plus lieu d'être. Ce même jour, le cadavre d'Aldo Moro est retrouvé dans le coffre d'une Renault 4 L rouge, garée emblématiquement à mi-chemin entre le siège de la Dc et le siège du Pci. Avec ce dernier pied de nez à l'Etat, les Br prouvent que la puissance organisatrice du terrorisme d'extrême-gauche est sans limites. En effet, le cadavre de l'onorevole Aldo Moro a été déposé en plein centre de Rome, « dans l'impuissance absolue des quatre-vingt mille carabiniers et des cent mille policiers de la République ».

Sauver Aldo Moro ou la Démocratie ? L'enlèvement et la séquestration du leader de la Dc ont généré dans la sphère étatique une crise sans précédent, et placèrent le monde politique ainsi que l'opinion publique face à un dilemme déchirant. Fallait-il traiter avec les terroristes pour la libération de Moro ? Ou bien fallait-il refuser tout compromis avec les Br ? Deux blocs distincts se formèrent progressivement : d'un côté le parti de la fermeté, ou encore de la Raison d'Etat représenté par le Parti Communiste et les démocrates-chrétiens ; de l'autre le parti de la tractation soutenu par les socialistes, la famille de Moro et quelques intellectuels. Dans un premier temps, les représentants de la Dc se trouvèrent pris en étau entre des raisons d'Etat et de parti, mais aussi humaines et personnelles. Mais très vite, ils durent prendre en compte les contingences du climat politique italien et décidèrent de se ranger sur la ligne de la fermeté avec les communistes. Le refus de traiter avec les terroristes était, selon les intransigeants, le seul moyen de sauvegarder les institutions, l'Etat et donc la démocratie. En outre, toute concession faite aux terroristes aurait mené inéluctablement à la reconnaissance politique de ces derniers, ce qui était impensable. En somme, pendant cinquante-cinq jours, une sorte de « chœur » - des victimes, du terrorisme à la famille de Moro, de la presse à l'opinion publique, de la base des partis aux différents secteurs des institutions, de l'Eglise au monde laïque - discuta sans trêve du sort de l'onorevole Aldo Moro. Le 9 mai pourtant, le leader de la Dc est assassiné sans que sa voix n'ait été entendue. Après sa mort, beaucoup confirmèrent qu'aucune autre issue n'était possible. D'autres virent dans l'immobilisme du monde politique des intrigues bien plus complexes : la collusion entre l'Etat et les services secrets italiens, l'implication de la loge maçonnique P2, voire un lien entre les terroristes rouges et les services secrets étrangers. Mais, outre ces mystères encore sans réponses, l'affaire Moro pose au centre du discours le prisonnier lui-même et la représentation qu'on en fit du 16 mars au 9 mai 1978. Le traitement de son enlèvement, la gestion de la crise par le monde politique, et l'interprétation des lettres écrites par le prisonnier appellent inévitablement à une analyse des différentes modalités de représentation d'Aldo Moro. Car comme nous le verrons, la manière avec laquelle Moro fut vu à l'extérieur de la « prison du peuple », la façon avec laquelle on le décrivit, enfin les moyens qui furent utilisés et les fins qui étaient visées par le monde politique déterminèrent tragiquement le sort du prisonnier.

[1] Paul Ginsborg, Storia dell'Italia dal dopoguerra ad oggi, Società e politica 1943-1988, Einaudi, Torino 1989.

[2] Sergio Flamigni, La tela del ragno, Il delitto Moro, Edizioni associate, Roma 1988: 276.

[3] Définition de l'Etat moderne par le brigadiste Alberto Franceschini. In Sergio Zavoli, La notte della Repubblica, Oscar Mondadori, Milano 1992: 104.

[4] Giovanni Sabbattucci et Vittorio Vidotto (a cura di), Storia d'Italia: 6. L'Italia contemporanea. Dal 1963 a oggi, Laterza, Roma 1999: 296.

[5] Surnom donné à Aldo Moro par les BR et qui désigne sa mèche blanche de cheveux.

[6] Storia dell'Italia repubblicana, vol. III, L'Italia nella crisi mondiale. L'ultimo ventennio. 2. Istituzioni, politiche, culture, Einaudi, Torino 1997.

Pour citer cette ressource :

Sarah Illouz, "Les "visages" d'Aldo Moro - Cinquante-cinq jours dans la "prison du peuple"", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mai 2007. Consulté le 22/06/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/civilisation/xxe-xxie/les-annees-de-la-contestation/les-visages-d-aldo-moro-cinquante-cinq-jours-dans-la-prison-du-peuple-