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Les faux-amis en français et en espagnol. Changement de sens et polysémie

Par Mari Carmen Jorge : Professeure - Université de Saragosse
Publié par Christine Bini le 18/03/2010
Quand on compare les langues il faut avoir recours à une reconstruction sémantique : on cherche les choses et les notions qui correspondent aux unités linguistiques. Si on part d'une analyse en diachronie on peut trouver des mots qui se sont conservés dans une langue avec une valeur différente de celle qu'ils avaient dans la langue d'origine. Ainsi le terme abbé (dont l'origine signifiait « père ») a en français la valeur de « chef d'une communauté religieuse ». Il est possible que deux langues différentes utilisent un même terme issu d'une autre langue, mais chacun dans un sens différent ; c'est le cas de quitter et quitar. Il peut arriver aussi que, pour un terme polysémique, une valeur coïncide avec celle qu'il a dans l'autre langue ; ce serait le cas de tirer et tirar. On parle dans ces cas de faux-amis. Dans certains cas, les faux-amis n'ont aucun rapport étymologique. Ainsi on est arrivé à sol (« suelo ») et sol (« soleil »), entre autres, à partir d'origines différentes.

Dans le domaine de la sémantique, on peut constater qu’il n’existe pas toujours une relation univoque entre signifiant et signifié. En ce sens, l’homonymie et la polysémie constituent deux exemples de signification multiple : à un même signifiant correspondent deux ou plus de deux signifiés différents.

Il y a polysémie quand nous nous trouvons devant plusieurs acceptions d’un même mot, plus ou moins proches entre elles, tandis que l’on parle d’homonymie quand deux ou plus de deux mots différents ont une forme identique, phonique et/ou graphique.
 
Dans son Essai de sémantique, Michel Bréal a parlé pour la première fois de polysémie dans les termes suivants : « les mots sont placés chaque fois dans un milieu qui en détermine d’avance leur valeur »Michel BREAL, Essai de sémantique, Paris : Hachette (1ère édition, 1897), 1913, p. 145..
Dans le chapitre XI (« Élargissement du sens »), il parle des circonstances qui favorisent l’extension du sens de certains termes. Entre les exemples qu’il cite on peut trouver celui du latin pecunia, qui désignait en premier lieu la richesse mesurée en têtes de bétail et qui a fini par désigner n’importe quel type de richesse. Il oppose la métaphore, qu’il considère comme la perception instantanée d’une certaine ressemblance entre deux objets, à ce type d’élargissement du sens, plus lent ; les gens continuaient d’utiliser, par exemple, le terme pecunia à un moment où la fortune du citoyen ne se mesurait plus de la même manière qu’à l’origineIbid., p. 118-119..
 
Dans le chapitre XIV, consacré à la polysémie, il affirme que le langage possède ses propres lois, mais qu’il reçoit en plus des influences extérieures qui échappent à toute classification et que le nouveau sens d’un terme ne déplace pas l’ancien, mais qu’ils existent simultanément. « Nous appellerons ce phénomène de multiplication la polysémie, à partir du grec polys (“nombreux”) y semeion (“signification”) »Ibid., p. 144.. C’est le contexte qui en détermine la valeur et empêche l’ambiguïté.
 
D’après Stephen Ullmann, la polysémie implique d’importantes conséquences d’ordre diachronique, puisque les mots peuvent acquérir de nouvelles acceptions sans perdre pour autant leur sens primitif. Cette possibilité n’a pas de parallélisme dans le domaine des sons. Du point de vue synchronique, l’importance du phénomène est considérable puisqu’il affecte l’économie du langage : la polysémie permet de tirer parti du potentiel des mots en leur accordant des sens différents, mais avec le risque de l’ambiguïtéStephen ULLMANN, Berne : Précis de sémantique française, A. Francke, 1952, p. 198..
Ullmann parle de quatre sources principales de la polysémie : la déviation de sens, les expressions figurées, l’étymologie populaire et les influences étrangères. En ce qui concerne la première,il affirme que l’étude du contexte et du sens des mots révèle que le signifié n’est pas toujours complètement uniforme et que « même les mots simples et concrets auront des aspects divers selon les situations où ils figurent »Ibid., p. 200.. Cela implique l’existence de nuances différentes pour un même sens qui, si elles se développent en des sens différents, peuvent s’éloigner les unes des autres et devenir des acceptions différentes. La fréquence d’emploi d’un terme serait en rapport avec les divergences de sens et le contexte suffit en général pour déterminer le sens de chaque terme.
 
Pour Georges Kleiber on parle de polysémie « lorsque les différents sens d’une même forme sont perçus comme étant reliés ensemble » et d’homonymie dans le cas contraire. Mais la question cruciale qui conditionne la délimitation est, pour lui, la définition de cette relation. La réponse peut être donnée en termes d’histoire (un étymon commun pour les sens polysémiques), dans le cadre d’une sémantique structurale (il y a polysémie s’il y a au moins un sème commun), etc. Georges KLEIBER, « Polysémie et référence » in Cahiers de Lexicologie, 44, 1, 1984, p. 86.
 
François Récanati considère l’homonymie et la polysémie comme deux formes d’ambiguïté ; la première serait caractérisée par « l’absence de relations de parenté entre les différentes acceptions et la deuxième par la présence de ce type de relations »François RECANATI, « La polysémie contre le fixisme », in Langue française, 111, 1997, p. 112.. Ces relations doivent être non pas seulement des relations de contenu mais aussi « génétiques » : par exemple, les deux sens doivent provenir d’un même sens de base ou bien l’un d’eux doit être le résultat d’une opération de diversification sémantique appliquée à l’autre.
 
Pour Michel Bréal, il peut arriver que le sens d’origine d’un terme tombe en désuétude et que l’on en conserve une deuxième acception ; ce serait le cas de danger, dont la valeur d’origine serait celle de « puissance », et qui a acquis la valeur de péril. Ou bien il peut arriver qu’un terme polysémique commence à s’écrire avec des graphies différentes, comme dans le cas de : les desseins de Dieu et les dessins de RaphaëlMichel BREAL, Essai de sémantique, op. cit., p. 146-147.Il parle aussi d’une polysémie indirecte ou de deuxième degré dans le cas de l’adjectif latin maturus, qui signifiait “matinal”. Ainsi, lux matura était la lumière de l’aube, aetas matura était l’adolescence. Appliqué plus tard aux produits de la nature, maturare a acquis la valeur de “mûrir”, et comme on ne mûrit qu’avec le temps l’adjectif maturus, influencé par le verbe, a fini par signifier “sage, réfléchi”, cette acception étant pratiquement contraire à celle qu’il avait à l’origineIbid. p.148-150..
 
Dans le chapitre XV, il expose qu’une des causes possibles de la polysémie serait la réduction, c’est-à-dire que des deux termes primitivement associés l’un peut être supprimé et celui qui reste peut changer de sens. Ce serait le cas du verbe latin defendere qui signifiait à l’origine “écarter”, dans des structures du type defendere ignem a tectis, defendere hostes ab urbe. Par réduction on a commencé à dire defendere urbem ou defendere domos, pour arriver au sens actuel de « prendre la défense »Ibid., p. 151-153, 148.
Ullmann signale qu’ « étant donné la fréquence de la polysémie, on est presque surpris de voir qu’elle compromette si peu le fonctionnement du langage »Stephen ULLMANN, Précis de sémantique…, op. cit., p. 207. C’est le contexte qui lève normalement toute espèce d’ambiguïté.
Quand on compare les langues, il faut nécessairement avoir recours à une reconstruction sémantique où l’on va chercher à se représenter les choses et les notions qui correspondent aux unités linguistiques.
 
Si l’on part d’une analyse en diachronie, on peut trouver des mots qui se sont conservés dans une langue avec une valeur différente de celle qu’ils avaient dans la langue d’origine. Ainsi, par exemple, le terme abbé provient du latin ecclésiastique, à travers le grec où il avait le sens de « père de famille », mais il a en français la valeur de « chef d’une communauté religieuse ». Du point de vue synchronique et comparé, la polysémie peut être mise en relation avec ce que l’on appelle normalement les faux-amis.
Dans son Dictionnaire de Linguistique, Georges Mounin dit que le terme fauxamis, employé pour la première fois par Koessler et Darocquigny, désigne des mots d’étymologie et de forme semblable mais de sens partiellement ou totalement différents.
 
R. Galisson dans son Dictionnaire de didactique des langues affirme que Koessler et Darocquigny en 1928 et Vinay et Darbelnet en 1963 définissent les faux amis comme des « mots qui se correspondent d’une langue à l’autre par l’étymologie et par la forme, mais qui […] ont pris des sens différents ». Ils les classent en trois types :
                        - Ceux qui se distinguent par des différences de sens et qu’ils appellent « faux amis sémantiques », comme c’est le cas de l’anglais antiquary qui signifie « amateur des choses anciennes » et non « antiquaire ».
                             - Ceux qui ont à peu près le même sens mais qui sont séparés par des différences d’ordre stylistique, c’est-à-dire se rapportant à des valeurs intellectuelles ou affectives (péjoratives ou laudatives ou neutres) ou à l’évocation de milieux différents. C’est le cas de l’anglais belligerent dont l’équivalent intellectuel en français est belligérant et l’équivalent affectif belliqueux.
                          - Ceux dont les structures soit lexicales (mots composés ou dérivés) soit syntaxiques n’ont pas le sens que l’analyse de leurs éléments semblerait indiquer, bien que ces éléments pris séparément ne soient pas eux-mêmes des faux amis sémantiques ou stylistiques et qu’ils s’appellent « faux amis de structure ». Par exemple, pine-apple semble appeler l’équivalence avec pomme de pin mais il veut dire ananas.
Un exemple parallèle français-espagnol serait le cas de pomme de terre qui ne correspond pas à manzana de tierra mais à patata.
 
R. Galisson conclut par la remarque suivante : « La linguistique contractive (ou « différentielle » comme diraient Vinay et Darbelnet) rendrait les plus grands services aux enseignés et aux enseignants si elle se décidait à multiplier les recherches prosaïquement descriptives dans ce domaine semé d’embûches où la théorie a peu de prise et où un commerce patient avec les faits de langue est la seule voie d’accès à la compétence ».
 
Jesús Cantera, dans son introduction au Diccionario francés- espagnol de falsos amigos ajoute les dénominations « mots sosies » et « mots pervers » que certains utilisent aussi à celle de faux amis. Il affirme que la définition de Jean Maillot est une des plus complètes et explicites (« Termes de langues différentes, d’origine identique, de forme identique ou suffisamment proche…mais avec des sens différents »Jean MAILLOT, La traducción científica y técnica, version espagnole de Julia SEVILLA MUÑOZ, Madrid : Gredos, 1997, p. 57.). Mais quand il donne sa propre définition, il ajoute un élément qui nuance, et c’est cette définition de Jesús Cantera qui est à la base de l’analyse qui va suivre. Il affirme qu’ « il s’agit de termes d’origine et/ou d’aspect identique, mais de signification totale ou partiellement différente »Jesùs CANTERA, Diccionario francés-espanol de falsos amigos, Universidad de Alicante, 1998, p. 7.
Pour Jesús Cantera, les faux-amis partiels peuvent être des termes polysémiques dans une langue ou bien dans les deux et les sens peuvent ne coïncider que partiellement. Le nombre de possibilités qu’il présente est varié. Pour ne citer que deux exemples voici ceux de boutique et chalet. Ainsi le mot boutique du français appartient au vocabulaire général mais le terme espagnol est d’emploi plus restreint et il s’utilise pour un certain type d’établissement, généralement petit, spécialisé, bien décoré, etc. À l’inverse, le terme espagnol chalet ou chalé a un sens plus large que celui du français et il serait polysémique : maison à la montagne, maison à la campagne, maison isolée.
 
En ce qui concerne mon analyse particulière, c’est-à-dire celle de certains faux-amis français-espagnols, j’ai établi une typologie de cas qui est la suivante :
 
1. Termes qui ont la même origine dans les deux langues
- Un sens au moins coïncide ou ils ont des sens plus ou moins proches
- Ils ont des sens différents
 
2. Cas particuliers
 
3. Termes qui ont une origine différente dans les deux langues
- Ils présentent la même graphie
- Ils présentent des graphies différentes
 

Termes qui ont la même origine dans les deux langues

un sens au moins coïncide

Sombre dérive très probablement d’un ancien verbe *sombrer, « faire de l’ombre », à partir du latin de basse épique subumbrare, comme l’espagnol sombra (ombre) tiré du verbe sombrar, de même sens et de même origine. Sombre est un adjectif et sombra est un substantif. Sombre correspond à « sombrío, oscuro, tenebroso ». Ombre dérive de umbra, avec des sens tout à fait proches.
En espagnol, on a des dérivés tantôt avec la base romane omb- tantôt avec la base savante latine umb-, par exemple : ombría, substantif (« partie sombre d’un terrain ») ; umbrío, -a, adjectif dont le féminin fonctionne aussi comme substantif ; umbroso (« ombreux »).
En latin umbra signifiait, à part « ombre », « l’âme d’un défunt, un spectre ou fantôme », « apparence », etc. A partir de là, en mythologie, par une dérivation du sens, « le sombre empire, les sombres rivages » étaient « l’enfer ».
Tirer correspond aux formes espagnoles tirar de, sacar, estirar (le bras). Il s’agit probablement d’une réduction de l’ancien français martirier qui signifiait « martiriser, torturer en général » ; une des tortures les plus fréquemment infligées était la dislocation des membres, de là les sens actuels.
Tirar correspond à jeter, lancer, mais aussi tirer (un coup de feu, un imprimé).
 

Ils ont des sens différents

Discuter et discutir proviennent de la même forme latine discutere qui signifiait « secouer, rompre » et aussi « séparer, examiner ». En latin de basse épique il avait le sens de « discuter».
Dans les dictionnaires de français, discuter a tout d’abord comme sens dominant dans les emplois les plus courants, celui de « examiner quelque chose par un débat, en étudiant le pour et le contre », « parler avec d’autres en échangeant des idées, des arguments sur un même sujet » et il correspond à l’espagnol hablar; mais il a aussi des sens qui le rapprochent de la forme espagnole discutir : « mettre en question, considérer comme peu certain, peu fondé » (synonyme de contester, douter). 

Il est intéressant de constater que disputer avait à l’origine les sens que la forme discuter possède actuellement dans ses emplois les plus courants : « discuter, examiner, exposer ». Les sens de « rivaliser », « quereller », qu’il peut avoir en français et que la forme espagnole équivalente a dans ses emplois les plus courants sont postérieurs.


Pourtant apparaît vers la fin du XVIème à partir de pour (<lat. class. pro – cf. Les Serments de Strasbourg-) et tant (<lat. tantum). En espagnol, por (lo) tanto a la même origine, mais pourtant correspond à sin embargo et por lo tanto à par conséquent, par les raisons que l’on vient d’évoquer. Des deux formes, l’espagnole est celle qui conserve une valeur plus proche de celle que les mots d’origine possédaient. Quitter est emprunté au latin juridique du moyen âge quitare, dont le sens est encore conservé (« libérer d’une obligation ») ; il apparaît dans le dictionnaire avec la mention « vieux ». Il a signifié très tôt en latin, avec un sens figuré, « se séparer de quelqu’un ». Quitare provient de l’adjectif classique quietus, participe passé de quiesco.
Dans les langues voisines, comme l’espagnol, le terme est emprunté au français. Les traductions dans les dictionnaires bilingues sont dejar, abandonar, etc. et sous la forme pronominale separarse.

C’est sous cette forme qu’apparaît un point de connexion, au moment présent, entre les valeurs des deux langues. La première définition de quitar en espagnol est: « tomar algo separándolo o apartándolo de otras cosas, o del lugar o sitio en que estaba ». Quitar correspond à enlever, ôter.

Cas particuliers

Voler correspond aux termes espagnols volar et robar. Dans ce cas, il y a coïncidence dans les deux langues pour une des deux valeurs que voler a en français. Mais on pourrait se demander si voler est un terme polysémique ou s’il y aurait au contraire homonymie.
En fait, on se trouve parfois devant des cas limites entre l’homonymie et la polysémie, de telle manière qu’on peut considérer deux termes comme étant des homonymes du point de vue synchronique si les locuteurs considèrent qu’il s’agit de deux termes différents. Mais si en réalité ils ont la même origine, nous devons conclure qu’il s’agit du même terme, qui a acquis des acceptions différentes tout au long du temps, et nous serions devant un cas de polysémie, même si les valeurs qu’il possède sont très éloignées et bien qu’on ne puisse détecter qu’à partir d’une étude spécialisée de quelle manière l’un dérive de l’autre. Ce serait le cas de voler ou de pas, par exemple. Il n’est pas toujours facile de se mettre d’accord en ce qui concerne la qualification de certains termes comme homonymes ou polysémiques.

Dans le chapitre consacré à l’homonymie, Stephen Ullmann parle de deux sources possibles : l’évolution phonique convergente et l’évolution divergente de sens. Il cite, comme exemple de cette dernière, le cas de voler et il affirme que dans ce cas, la séparation entre les différentes acceptions augmente tant que les liens peuvent se rompre et le mot peut se scinder en deux. Il dit textuellement : « La polysémie cède alors le pas à l’homonymie »Stephen ULLMANN, Précis de sémantique…, op. cit., p. 221.. Du point de vue étymologique, voler au sens de « dérober » est un emploi métaphorique du premier voler et cette métaphore, documentée depuis le XVIème siècle, provient du langage de la fauconnerie (« le faucon vole la perdrix »).

Pourtant pour Ullmann, du point de vue synchronique, il est « le seul qui soit applicable à la délimitation d’unités linguistiques »Ibid., p. 222, et pour la conscience linguistique du locuteur contemporain, il s’agit de deux mots différents et l’homonymie des deux voler se situe au même niveau que celle des deux louer (qui ont deux origines différentes: laudare et locare).

Pour Satoshi Ikeda les choses sont, contrairement à ce que pense Ullmann, bien claires en ce qui concerne le cas de voler. Il a consacré sa thèse à l’analyse des valeurs de ce verbe, qu’il considère comme polysémique. Il affirme que : Bien que ce verbe présente deux valeurs principales qui semblent impossibles d’unifier (sic) à première vue, nous ne considérons pas ce verbe comme homonymique, mais polysémique. Nous pensons que les deux verbes voler sont strictement identiques au niveau du sens lexical ou du sens intrinsèque. […] Dès que nous découvrons le lien caché entre les différentes valeurs du verbe voler, il devient possible de les décrire en termes de polysémieSatoshi IKEDA, Essai d’unification des valeurs du verbe « voler », Thèse de Doctorat, Paris-Sorbonne, dir : Bernard POTTIER, 1994, p. 139, 140.

On peut commenter un cas particulier d’interconnexion entre les deux mots espagnols cigala et cigarra qui proviennent de la même forme latine cicala à partir du latin classique cicada, qui correspond curieusement à cigarra. Le mot espagnol cigala aurait un faux-ami français, cigale qui est traduit par cigarra en espagnol. Pourtant cigala correspond au français langoustine

Termes qui ont une origine différente dans les deux langues

Ils présentent la même graphie

Sol et sol sont deux mots qui ont la même graphie et la même prononciation. Le français sol, emprunté au latin solum, correspond à l’espagnol suelo. L’espagnol sol, du latin sol, solis, correspond au français soleil, qui lui provient du latin populaire *soliculus, élargissement du latin classique sol. Les paires des mots qui vont suivre ont la même graphie mais des prononciations légèrement différentes : ou bien on ne prononce pas le /s/ final en français ou bien il y a un /r/ qui est uvulaire en français.

La paire dos – dos présente un parallélisme avec, par exemple, les homographes français fils (Mon fils s’appelle Álvaro) et fils (Les fils à tisser), qui s’écrivent de la même manière mais qui se différencient par la prononciation ou non du /s/ final. Dos, du latin populaire dossum (à partir du classique dorsum) qui désignait surtout la croupe des animaux, a complètement éliminé le mot tergus. La forme classique est à l’origine de l’espagnol dorso (revers ou dos de quelque chose). Mais dos correspond à espalda. L’espagnol dos provient du latin duos, accusatif de duo et il correspond à deux.

Salir s’est formé à partir de sale qui est un dérivé du francique *salo qui signifiait « trouble, terne ». Il correspond à l’espagnol ensuciar. Salir, à partir du latin salire qui signifiait « sauter, jaillir » correspond à sortir.

Ils présentent des graphies différentes

Bâtir correspond en espagnol à edificar, construir, hilvanar. Il a été introduit à partir de 1100 au sens de « assembler les pièces d’un vêtement qui a été taillé » ; du francique *bastjan (de l’ancien haut allemand). Le verbe germanique a été employé dès le XIème siècle au sens de « construire des fortifications tressées à l’aide de poteaux autour d’un château ». De là le sens de « élever une maison ».

Batir, qui correspond en français à battre, abattre, provient du latin batuere et le premier sens qui apparaît dans le dictionnaire RAE est celui de « battre pour détruire…jeter par terre un mur, un bâtiment… ».

Coller, de colle, à partir du latin populaire *colla, du grec kolla correspond à pegar, encolar. Colar en espagnol, à partir du latin colare, signifie « passer, filtrer ».

Conclusion

Le phénomène des faux-amis est très varié. Il pose un problème pour la traduction : équivalences de termes, de notions, etc. Jesús Cantera donne quelques exemples de traductions incorrectes, dues à la confusion de certains mots proches en français et en espagnol. Au moment de la guerre d’Alger, en 1956 certains moyens de communication espagnols ont parlé de « Comités de Salud Pública » pour traduire « Comités de Salut Publique », étant donné que salut peut correspondre à salud et à salvación, celle-ci étant l’acception du terme dans le contexte cité. Surtout à partir des événements du mai 68, on a commencé à utiliser en espagnol les gallicismes contestatario et contestación au lieu de « oposición ». Tous les deux ont acquis leurs lettres de noblesse à l’époque et aujourd’hui encore, on continue d’employer, dans le langage commercial et administratif la formule en caso de contestación au lieu de dire « en caso de desavenencia o discrepancia ». Un journaliste français affirmait dans un article apparu dans une revue française que « dans presque toutes les villes espagnoles importantes il y avait un camp de déportés » (campo de deportados, en espagnol), traduction incorrecte de « campo de deportes ». Dans les traductions des textes littéraires, on trouve aussi des erreurs de ce type ; par exemple le titre de l’ouvrage de Balzac Le Médecin de campagne a été traduit par El Médico de campaña, au lieu de donner la traduction adéquate qui serait El Médico rural (ou El Médico de pueblo). 

Notes

Bibliographie

Oscar BLOCH et Walther Von WARTBURG, Dictionnaire étymologique de la langue française. Paris : P.U.F., 2004.

Michel BREAL, Essai de sémantique, Paris : Hachette (1ère édition, 1897), 1913.

Jesús CANTERA, Diccionario francés-español de falsos amigos, Universidad de Alicante, 1998.

Joan COROMINAS, Breve diccionario etimológico de la lengua castellana, Madrid : Gredos, 1993.

Diccionario, dudas y falsos amigos Espasa : español-francés, Madrid : Espasa Calpe, 2004.

Diccionario multilingüe: español, catalán, euskera, gallego, portugués, inglés, francés, alemán, italiano, ruso, Barcelona : Carroggio, S.A. de ediciones, 2003.

Oswald DUCROT et Jean-Marie SCHAEFFER, Nouveau dictionnaire des sciences du langage, Paris : Seuil, 1995, Versión española de Mª del Carmen CAMINO GIRÓN, Teresa Mª RODRÍGUEZ, et Marta TORDESILLAS, Nuevo diccionario enciclopédico de las ciencias del lenguaje, Madrid : Arrecife, 1998.

Louis DUPONT, Les faux amis espagnols, Paris : Minard, 1961.

R. GALISSON et D. COSTE, Dictionnaire de didactique des langues, Paris : Hachette, 1976.

Ramón GARCÍA PELAYO Y GROS et Jean TESTAS, Gran diccionario español-francés francés-español, Paris : Larousse, 1992.

Satoshi IKEDA, Essai d’unification des valeurs du verbe « voler », Thèse de Doctorat, Paris-Sorbonne, dir : Bernard POTTIER, 1994.

Georges KLEIBER, « Polysémie et référence » in Cahiers de Lexicologie, 44, 1, 1984. Le Nouveau Petit Robert, Paris : Dictionnaires Le Robert, 1994.

Jean MAILLOT, La traducción científica y técnica, Version espagnole de Julia SEVILLA MUÑOZ, Madrid: Gredos, 1997.

Igor A. MEL’CUK, André CLAS et Alain POLGUÈRE, Introduction à la lexicologie explicative et combinatoire, Louvain-la-Neuve : Duculot, 1995.

Georges MOUNIN, Dictionnaire de linguistique, Paris : P.U.F. RAE, Diccionario de la lengua española, 2001.

François RECANATI, « La polysémie contre le fixisme », in Langue française, 111, 1997.

Stephen ULLMANN, Précis de sémantique française, Berne : A. Francke, 1952. 

Communication issue de la deuxième rencontre hispano-française de chercheurs (SHF-APFUE) qui s'est déroulée du 26 au 29 novembre 2008 à l'École Normale Supérieure de Lyon.

 

 

 

Pour citer cette ressource :

Mari Carmen Jorge, "Les faux-amis en français et en espagnol. Changement de sens et polysémie", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mars 2010. Consulté le 28/11/2021. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/langue/traduction/les-faux-amis-en-francais-et-en-espagnol-changement-de-sens-et-polysemie