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Le concept de pouvoir

Par Dominique André-Moncorger : Maître de conférence - Université catholique de Lyon
Publié par Elodie Pietriga le 11/05/2015
Quelle représentation générale et abstraite a-t-on du pouvoir ? Selon les époques, le concept de pouvoir change. Il est différent aussi selon les disciplines : en sociologie, en politique, en économie ou en philosophie, le pouvoir incarne un concept différent. Confusions et malentendus sont donc inévitables lorsqu’on s’efforce de définir le pouvoir.

Introduction

Quelle représentation générale et abstraite a-t-on du pouvoir ? Selon les époques, le concept de pouvoir change. Il est différent aussi selon les disciplines : en sociologie, en politique, en économie ou en philosophie, le pouvoir incarne un concept différent. Confusions et malentendus sont donc inévitables lorsqu’on s’efforce de définir le pouvoir.

Le pouvoir représente un triple concept :

- celui de l’État, du gouvernement, que nous appellerons le pouvoir politique
- celui de la personne, que nous scinderons en un pouvoir de persuasion et en un pouvoir sexuel,
- celui de la nature, que nous appellerons le pouvoir biologique.

La condition naturelle de l’homme tout simplement peut être comprise en termes de force et de puissance. En effet, la puissance est le droit de chacun d’user comme il le veut de son pouvoir propre pour la préservation de sa vie, et de faire usage de sa force ; c’est ainsi que, longtemps, on a pu dire, avec Thomas Hobbes (Thomas Hobbes, 1981: 53) que « l’homme est un loup pour l’homme » : le désir de conserver sa vie aboutissait parfois à la destruction de la vie d’autrui, et ce jusqu’à ce que l’homme confie à la force publique, à la loi, à la justice, le pouvoir de le garder en sécurité.

L’homme en vint donc à imaginer de confier le pouvoir à un souverain, transformant le règne du chaos, qui privilégiait le plus fort, en un règne de la domination d’un seul, chargé d’assurer la protection et la défense d’un groupe ayant renoncé à sa liberté : ce fut la naissance d’un pouvoir d’État. Le danger viendra alors de ce pouvoir, devenu absolu, illimité, se disant issu de la transcendance.

Le pouvoir incarné par l’autorité repose sur une triple légitimité : charismatique, traditionnelle, et légale. Car le pouvoir suppose tout à la fois autorité, prestige, domination, influence, et aussi soumission :
- L’autorité caractérise plus précisément un pouvoir légitime ne faisant pas usage de la force.
- Le prestige est là pour théâtraliser le pouvoir.
- La domination équivaut à une contrainte, à une influence subie et non voulue que le pouvoir exercerait sur le peuple.
- L’influence entraîne l’adhésion, la persuasion ; là entrent en scène les médias, et les relations.
- La soumission peut être soit une sujétion volontaire au pouvoir, soit une dépendance servile.
 

Le concept de pouvoir vu par des philosophes, des penseurs modernes :

Michel Foucault, s’il ne traite pas du pouvoir à proprement parler, analyse les « relations de pouvoir » : le pouvoir n’existe que parce qu’il est exercé par les uns sur les autres. Comment exercer le pouvoir ? Par les armes, par la parole, par le contrôle, et par les formes légales du pouvoir : le gouvernement, les structures juridiques. L’exercice du pouvoir a un coût économique, et il a selon Foucault un rôle productif, celui d’engendrer des luttes.

En sociologie, nous notons qu’il existe deux sortes de pouvoirs : le pouvoir d’injonction, reposant sur la contrainte, le pouvoir d’influence, reposant sur le consentement.

Hannah Arendt (in Du mensonge à la violence, 1972 : 145) voit dans le totalitarisme une invention. Elle a constaté que tous les penseurs associent le pouvoir et la violence, et souhaite proposer une alternative, en définissant le pouvoir comme  une « aptitude de l’homme à agir, et à agir de façon concertée ». Cela n’ira pas sans une meilleure définition sémantique du pouvoir, actuellement floue, et associée à l’autorité, à la puissance et à la domination. Pour elle, les démocraties modernes sont des États centralisés, dans lesquels les citoyens sont privés de leur pouvoir de décision. La politique est dominée par un système de partis qui instrumentalisent l’opinion publique. Elle voudrait une démocratie participative, car à son avis, la politique est un élément fondamental de l’humain.

Lorsque le sociologue Pierre Bourdieu publie en 1992 Les règles de l’art (sous-titré : Genèse et structure du champ littéraire), sa lecture de L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert tend à court-circuiter le champ littéraire du structuralisme car il y expose qu’utiliser la notion de règle ou de modèle ne peut avoir de sens que d’un point de vue théorique, et donc se trouve sans efficacité lorsqu’il s’agit d’analyser des pratiques. Selon Bourdieu, Frédéric Moreau, le héros de L’Éducation sentimentale, ne fait rien, parce qu’il hésite entre l’art, l’argent ou le pouvoir. Bourdieu expose là sa théorie des champs spécifiques, parmi lesquels le champ du pouvoir :

« Le champ du pouvoir est l’espace des rapports de force entre des agents ou des institutions ayant en commun de posséder le capital nécessaire pour occuper des positions dominantes dans les différents champs – économique ou culturel notamment - . Il est le lieu de lutte entre détenteurs de pouvoirs (ou d’espèces de capital) différents qui, comme les luttes symboliques entre les artistes et les « bourgeois » du XIXe siècle, ont pour enjeu la transformation ou la conservation de la  valeur relative des différentes espèces de capital qui détermine elle-même, à chaque moment, les forces susceptibles  d’être engagées dans ces luttes ». Le pouvoir symbolique qui s’acquiert  dans l’obéissance aux règles de fonctionnement du champ s’oppose à toutes les formes de pouvoir hétéronome que certains artistes ou écrivains, et, plus largement, tous les détenteurs de capital culturel – experts, cadres, ingénieurs, journalistes -, peuvent se voir accorder en contrepartie des services techniques ou symboliques qu’ils rendent aux dominants. » (Bourdieu, 1998 : 203)

Le champ du pouvoir a pour enjeu non seulement le pouvoir, mais aussi « le pouvoir sur les pouvoirs » des champs spécifiques ; d’après Pierre Bourdieu, il existe deux grandes espèces de capital : le capital économique et le capital symbolique. Le capital économique ne procure du pouvoir que pour autant qu’il soit changé en capital symbolique ou spécifique. Or le champ du pouvoir se structure sur une opposition entre champs dominants et champs dominés, donc la lutte au sein du champ du pouvoir est une lutte pour l’imposition d’un principe de domination dominant.

Pour un sociologue, le pouvoir des hommes sur les autres hommes n’est pas nécessairement médiatisé comme chez Marx, où la distribution du pouvoir économique montre le pouvoir d’appropriation des richesses produites par le travail, mais le pouvoir s’exerce le plus souvent directement en imposant des modes de représentation :

"Tout pouvoir de violence symbolique, c'est-à-dire tout pouvoir qui parvient à imposer des significations et à les imposer comme légitimes (…) ajoute sa propre force, c'est-à-dire proprement symbolique, à ces rapports de force."

Dans Contre-feux 2 (Éditions du Seuil, Paris, 2001) Pierre Bourdieu distingue les actions politiques selon les pouvoirs qu’elles représentent, et leurs courants politiques :

(…) les États, tout particulièrement ceux qui sont gouvernés par des sociaux-démocrates, contribuent au triomphe du néo-libéralisme, non seulement en travaillant à la destruction de l’Etat social (c’est-à-dire notamment des droits des travailleurs et des femmes) mais aussi en cachant les pouvoirs qu’ils relaient.

Sa théorie politique vise à démontrer que les États, à favoriser les marchés financiers, dépossèdent l’État et affaiblissent le monde politique :

La « civilisation » du jean, du coca-cola et du Mc Donald’s a pour elle non seulement le pouvoir économique mais aussi le pouvoir symbolique qui s’exerce par l’intermédiaire d’une séduction à laquelle les victimes elles-mêmes contribuent. En faisant des enfants et des adolescents (…) les cibles privilégiées de leur politique commerciale, les grandes entreprises (…) s’assurent, avec l’appui de la publicité et des médias, à la fois contraints et complices, une emprise extraordinaire, sans précédent, sur l’ensemble des sociétés contemporaines qui s’en trouvent infantilisées.

Décrit par Michel Foucault dans Dits et écrits le pouvoir est de conception purement négative, c’est un :

"…mécanisme essentiellement juridique, ce que dit la loi, ce qui interdit, ce qui dit non, avec toute une kyrielle d’effets négatifs : exclusion, rejet, barrage, dénégations, occultation. "(2001: 229)

Michel Foucault n’a pas de « conception globale du pouvoir », mais il décrit les relations de pouvoir, qui sont :

"Celles que les appareils d’État exercent sur les individus, mais celles également que le père de famille exerce sur sa femme et ses enfants. (…). Il n’y a donc pas un foyer unique (…) mais il enchevêtrement de relations de pouvoir (…). Il y a des milliers de relations de pouvoir, et par conséquent, des rapports de force, et donc, de petits affrontements, de micro-luttes. " (2001 : 228)

Chacun doit être sa place dans la société, et ce grâce au pouvoir qui contrôle l’activité de chacun en imposant une sorte de dressage des corps à la docilité, au rendement, afin qu’ils aient un maximum d’utilité. Selon Michel Foucault, à côté du pouvoir d’État existent de nombreux micropouvoirs : ceux des parents, des enseignants, des médecins… agissant par la parole, la conviction, la force de persuasion pour se faire obéir. Les hommes subissent ces micropouvoirs et sont impuissants à s’y soustraire, car ils sont sous surveillance et peuvent être punis, comme il l'écrit dans Surveiller et punir (in Histoire de la sexualité, tome I, Paris, Gallimard, 1976, p. 122) . Il l’exprime ainsi dans L’Herméneutique du sujet, sécurité, territoire, population  :

"Alors que la théorie du pouvoir politique comme institution se réfère d’ordinaire à une conception juridique du sujet de droit, il me semble que l’analyse de la gouvernementalité – c’est-à-dire : l’analyse du pouvoir comme ensemble de relations réversibles – doit se référer à une éthique du sujet défini par le rapport de soi à soi. Ce qui veut dire tout simplement que, dans le type d’analyse que j’essaie de vous proposer depuis un certain temps, vous voyez que les  relations de pouvoir-gouvernementalité-gouvernement de soi et des autres dans le rapport de soi à soi, tout cela constitue une chaîne, une trame, et que c’est là, autour de ces notions, que l’on doit pouvoir, je pense, articuler la question de la politique et la question de l’éthique. "(2001 : 43)

Michel Foucault nous semble avoir défini le pouvoir comme un rapport de forces, car le pouvoir investit le corps selon quatre axes : comme morceau d’espace, comme noyau de comportements, comme durée interne, comme somme de forces.

Michel Foucault voit aussi le pouvoir comme un ensemble de rapports de forces multiples, ainsi écrit-il dans Histoire de la sexualité, La Volonté de savoir :
 

"Par pouvoir il me semble qu’il faut comprendre d’abord la multiplicité des rapports de force qui sont immanents au domaine où ils s’exercent, et sont constitutifs de leur organisation ; le jeu qui par voie de luttes et d’affrontements incessants les transforme, les renforce, les inverse ; les appuis que ces rapports de force trouvent les uns dans les autres, de manière à former chaîne ou système, ou, au contraire, les décalages, les contradictions qui les isolent les uns des autres ; les stratégies enfin dans lesquelles ils prennent effet, et dont le dessin général ou la cristallisation institutionnelle prennent corps dans les appareils étatiques, dans la formulation de la loi, dans les hégémonies sociales." (1976 : 121)

Selon lui, le pouvoir déborde largement les institutions étatiques et s’observe dans toute la société ; mieux, il agit sur le corps, transformant l’énergie en force de travail. Il juge aussi que le pouvoir est indissociable du savoir, puisqu’il faut connaître une population donnée pour la gouverner et la contrôler. La discipline est une forme de domination, donc « quoi d’étonnant si la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux, qui tous ressemblent aux prisons ? » écrit-il dans Surveiller et punir (Paris, Gallimard, 1975, p. 317). Il analyse des micropouvoirs, comme l’école, l’atelier, l’hôpital, la prison, et démontre que le pouvoir venu d’en haut, substantialisé, n’existe pas. Donc le pouvoir ne relève ni de la violence ni d’un accord, mais d’un contrat : gouverner c’est « structurer le champ d’action éventuel des autres ». Le pouvoir ne peut s’exercer que sur des êtres libres, il n’y a donc pas de pouvoir sans contre-pouvoir. Pour lui, le terme « pouvoir », « ce terme majestueux, globalisant et substantificateur » désigne des relations entre « partenaires », un mode d’action de certains sur d’autres.

Roland Barthes, lui, parle plutôt du pouvoir dans la sphère privée, dans les relations familiales :

Le pouvoir est présent dans les mécanismes les plus fins de l’échange social.

Il explique cependant dans la Leçon inaugurale de la chaire de sémiologie du Collège de France du 7 janvier 1977 que pouvoir, là, non seulement s’inspire et copie le pouvoir de l’État, mais qu’il l’a précédé :

"Nous avons cru que le pouvoir était un objet exemplairement politique ; nous croyons que c’est aussi un objet déologique, qu’il se glisse là où on ne l’attend pas (…) nous devinons alors que le pouvoir est présent dans les mécanismes les plus fins de l’échange social." (1978 : 10-15)

À propos du pouvoir théorisé, dans  Raison contre pouvoir, le pari de Pascal ( Éditions de L’Herne, Paris, 2009, p. 51) Jean Bricmont pose la question à Noam Chomsky ainsi :

« Beaucoup de gens se demandent quelle est la théorie de Chomsky. Si l’on prend Marx, ses disciples intellectuels comme Gramsci ou Lukacs, l’école de Francfort, Sartre, Foucault et Bourdieu, ou des penseurs plus contemporains comme Badiou, Negri et Zizek, ils ont tous des « théories », sur les structures sociales, le pouvoir, l’idéologie, la division des classes, la conscience politique, le changement social, etc. Avez-vous une théorie similaire ? ».

Et Noam Chomsky répond :

« Je serais assez d’accord avec l’idée que les intellectuels ne doivent pas seulement « dénoncer le pouvoir », ni faire étalage les uns auprès des autres de leurs « théories », mais doivent suggérer des alternatives substantielles […] ».

Il définit ainsi son engagement politique :

« L’anarchisme, au moins tel que je le comprends, est une tendance de la pensée et de l’action humaines qui cherche à identifier les structures d’autorité et de domination, à les appeler à se justifier, et dès qu’elles s’en montrent incapables, à travailler à les surmonter ».
 

Le pouvoir du point de vue sémantique

La propriété afférente au pouvoir est son maintien, le sème afférent suggère une temporalité qui n’entre pas dans les propriétés inhérentes du pouvoir. Seul un contexte précis peut ajouter ce sème au substantif pouvoir.

L’emploi du terme pouvoir se subdivise en définitions qui apparaissent comme des composantes des conséquences logiques de l’emploi de pouvoir. Le locuteur pense alors qu’il ne peut s’agir que d’un terme bien défini qui inclut la capacité de faire, l’autorité, qui exprime le sème définitoire du mot pouvoir, le droit d’agir, l’ascendant.
Le champ générique de pouvoir inclut certains de ces termes : autorité, ascendant, et en ajoute d’autres : domination,  puissance.

Le synonyme entre dans la définition du terme pouvoir. Il faut un stéréotype culturel pour resserrer le sens qui opère un tri dans les dix sémèmes du dictionnaire, et ordonne le sème pouvoir. Il est possible de classer le sème pouvoir dans plusieurs champs génériques.

D'après Le taste-mots dans les arbres d'André Béraud, Marie-Geneviève Euzen-Dague et Sylvianne Rémi-Giraud, nous le trouvons dans la structuration actancielle de société, désignant ses acteurs, subdivisé en individus puis en socialisé, comme critère de structuration, comportant : travail, religion, pouvoir, nation. Puis ce groupe acteurs se subdivise en structurants, qui comporte pouvoir lui-même structuré en : gouvernement, parti, collectivités locales ; alors que dans le groupe individus, pouvoir se subdivise en : chef d’état, député, dirigeant, élu, esclave, faible(s), homme d’état, homme de la rue, juré, maire, ministre, pauvre bougre, président, prince, puissant, reine, roi, sans voix, souverain.

Le mot pouvoir étant un mot abstrait, il est donc un mot dont le référent est de la catégorie la plus abstraite, représentant une entité qui n’est ni matérielle, ni représentable, ni comptable. Son sens plénier, ou signifié de puissance, rend compte de la capacité de faire, de l’autorité, du droit d’agir, de la possibilité d’action, donc de ce qui se trouve être indispensable pour caractériser le pouvoir. Les critères de classification d’un mot abstrait sont plus flous que pour caractériser un mot concret. Prenons comme exemple chaise : pour en définir le signifié de puissance, on invoque un hyperonyme : meuble, et des caractéristiques : pour s’asseoir, sur pieds, avec dossier, établissant des traits pertinents de classement par opposition (un tabouret n’a pas de dossier) qu’on serait bien en peine d’appliquer au substantif abstrait pouvoir.

L’ensemble du classème pouvoir se définit par rapport à l’hyperonyme capacité de faire et les dix sémèmes en indiquent la polysémie exceptionnelle. Comment peut-on dire qu’un nom est un hyperonyme ? Exemple : autorité est un hyperonyme de pouvoir car le pouvoir est une autorité, et autorité est un trait définitoire de pouvoir, le sémème de pouvoir étant constitué de plusieurs traits ou sèmes. L’hyperonyme est le terme de départ, le sens plénier, plus général, est ce qui induit des termes plus spécialisés. Il y a une relation d’implication entre les sémèmes et leur hyperonyme. La synonymie est un type de relations sémantiques avec des mots différents (autorité, puissance, empire…) alors que les relations de restriction de sens, d’extension de sens, de métonymie opèrent à l’intérieur de la polysémie du seul substantif pouvoir.

Suffit-il que deux mots partagent un sème commun pour être synonymes ? Certainement pas ! Il faut qu’ils partagent un contexte commun, comme pouvoir et autorité, puissance, empire. La substitution d’un mot à l’autre ne peut être parfaite, la synonymie parfaite n’existe pas, par exemple : poésie (art du langage) et poème (ouvrage de poésie) ne se substituent que partiellement l’un à l’autre (pour les définitions, voir le dictionnaire Le Robert, Paris, 1987, p. 1467). Le contexte peut être discriminant et amoindrir la synonymie.
 

Les actants du pouvoir

La structure actancielle est une autre perspective qui demande de tenir compte des actants du pouvoir pour examiner les rivalités, les conflits, ce qui peut menacer leur puissance ou aboutir à leur impuissance, ce que chacun des personnages a à voir avec le pouvoir : s’il l’a, comment il le conserve, s’il y aspire, comment il y accède.

En contexte, il est évident que l’environnement du mot interfère sur son sens, il est donc nécessaire d’avoir une méthodologie permettant d’examiner l’environnement contextuel dans le discours qui permettra de préciser, grâce à l’analyse distributionnelle, les sens de pouvoir. L’antonyme du mot pouvoir : impuissance, est le fait que le pouvoir est refusé à la personne qualifiée d’impuissante. Étymologiquement, pouvoir et puissance étaient synonymes, mais le mot puissance a évolué avec une polysémie différente, par exemple lorsqu’il est question de la puissance d’un moteur de voiture.
 

Le pouvoir est le thème du roman de Zola Son Excellence Eugène Rougon

 

Zola fut le premier romancier à avoir écrit un roman sur le pouvoir politique. Zola est aussi le premier à avoir fait de l’opinion publique un personnage à part entière. Et un personnage triomphant. C’est un pouvoir, l’opinion publique, auquel le XIXe siècle va se confronter avec force. Le dictionnaire Larousse (voir l'article "opinion") la définira justement comme cette « puissance invisible qui circule dans l’air ». Elle est partout, elle est dans l’air du temps, elle fait et défait les ministères, car elle est le savoir, elle est le pouvoir et elle est le vouloir. Comme le désir, elle syncrétise les modalités.

Dans la réalité du second empire, Napoléon III détient tous les pouvoirs, de façon autoritaire. Ses ministres sont de simples instruments. C’est un homme seul, qui dirige un gouvernement disparate. Ne s’était-il pas exclamé un jour : « Quel gouvernement que le mien ! L’impératrice est légitimiste, Napoléon-Jérôme, républicain, Morny, orléaniste ; je suis moi-même socialiste ». En dépit de quoi, son pouvoir a duré plus longtemps qu’aucun autre au XIXe siècle !
 

L’argent, l’art, et le pouvoir

Le poids de l’argent favorise l’émergence d’un art commercial, à l’opposé du courant réaliste qui préconise un art social. Une troisième position sera le choix de l’art pour l’art. Bourdieu dans Les règles de l'art analyse ceci ainsi :

L’opposition entre l’art et l’argent, qui s’est imposée comme l’une des structures fondamentales de la vision du monde dominante à mesure que le champ littéraire et artistique affichait son autonomie empêche les agents et aussi les analyses (…) et empêche d’apercevoir que, comme le dit Zola, « l’argent a émancipé l’écrivain, l’argent a créé les lettres modernes ». (…) c’est l’argent qui a affranchi l’écrivain de la dépendance à l’égard des mécènes aristocratiques et des pouvoirs publics. (1998 : 156)

Le théâtre jusqu’alors était au sommet de la hiérarchie, la poésie à l’autre bout, le roman en position intermédiaire, du point de vue économique. L’art, sans s’arrêter à sa valeur intrinsèque, est maintenant évalué en termes d’argent.

La réification désigne l’homme réduit au statut d’objet représentant une certaine valeur monétaire, amené à cela par la société capitaliste ; c’est plus généralement la déshumanisation d’un personnage transformé en objet. Par ailleurs, l’argent acquiert un prestige inouï, on lui confère les qualités dévolues à l’homme. Les valeurs humaines et les valeurs économiques en viennent à être confondues.

Le règne de l’argent s’affiche partout. Pour s’assurer la fidélité d’une bureaucratie conservatrice, Napoléon III offre des émoluments fastueux, donne des bals. Les goûts des parvenus installés au pouvoir les portent vers le feuilleton. Une population nombreuse, diplômée, aspire à vivre de l’art.

Le pouvoir personnel

C’est grâce son caractère même que la personne de pouvoir a gagné le pouvoir. Peut-être s’est-il trouvé au bon endroit au bon moment, certes, mais sans ses qualités personnelles, il n’aurait pas conquis le pouvoir. Le pouvoir de la personne est d’abord un pouvoir de persuasion, le pouvoir et la parole sont étroitement liés. Celui qui a la force de persuasion, le talent d’un tribun, est considéré comme meilleur que les autres parmi les hommes politiques. La parole sert à celui qui détient ou qui veut obtenir le pouvoir d’assujettir l’autre, à l’instar de Barthes :
 

Je dis, j’affirme, j’assène ce que je répète.

Celui qui a le pouvoir est fort, puissant, ceux qui le subissent sont faibles.

Sans qu’elle n’ait besoin de rien faire, toute personne possède un pouvoir issu de la nature, cela est particulièrement prégnant chez la femme, qui a le pouvoir de mettre au monde un enfant, ce pouvoir bien qu’étant partagé, puisqu’il ne saurait exister sans l’apport de l’homme, n’en reste pas moins essentiel.

Le pouvoir et la science

Le lien entre la science et le pouvoir commencé à la fin du XVIIIe siècle, le pouvoir du roi Louis XVI se voulant être celui d’un despote éclairé, qui s’intéresse aux sciences et techniques, (il va ainsi commander l’expédition de La Pérouse autour du monde, sur L’Astrolabe et La Zélée, dans un but de découvertes scientifiques) ne se défera plus. Cet élan donné par le pouvoir aux sciences et techniques sera continué, quels que soient les pouvoirs en place, au XIXe siècle, et sera un réel facteur de progrès. Par exemple, dans la région Rhône-Alpes, on assèche les marais, depuis la Dombes jusqu’à Lyon, et ainsi en 1802 est construit le premier immeuble sur la rive gauche du Rhône, l’île du consulat.

Le pouvoir est confié à des gens intelligents, sur le modèle de la réforme faite dans l’armée par Napoléon Ier, qui nomma des officiers supérieurs non nobles, et gagna des guerres grâce à leur supériorité intellectuelle. Il en est ainsi de l’industrialisation, des chemins de fer, de la reconstruction de Paris, des canaux. Tous ces progrès sont conduits par le pouvoir en place, qui est l’élément déclencheur.
 

La démocratie et le pouvoir, un espoir

Beaucoup de Français dans la deuxième moitié du XIXe siècle partagent l’idée neuve que le pouvoir n’est plus une nuisance, mais un espoir, avec une véritable démocratie de qualité qui réussit à s’instaurer.

Tout le monde est concerné par le pouvoir, alors qu’avant la démocratisation, il n’intéressait que peu de personnes, on s’en approchait avec crainte, voire à reculons. On peut maintenant avoir accès aux « hautes sphères » par la méritocratie. On attend vraiment quelque chose du pouvoir, ce n’est plus l’ennemi despotique. Mais le pouvoir n’est pas que politique. Il existe dans la sphère de l’intime, dans la culture, et partout, il s’est profondément modifié.

C’est l’invention de l’intellectuel qui s’accomplit avec Zola, lui qui, grâce à l’autonomie de son statut d’écrivain, pénètrera dans le champ de la politique en écrivant  J’accuse ! . Que ce soit pour défendre Manet (c’est la réaffirmation du pouvoir de l’individu créateur qu’est Manet par Zola), ou Dreyfus : « Je serai toujours du parti des vaincus » dira Zola. Donc contre le pouvoir. Peut-être est-ce l’illusion de la toute-puissance de la pensée ?

L’État et le pouvoir

Les débuts de la IIIe République constituent la période de formation d’une bonne part de notre système actuel de désignation politique. En effet, c’est à cette période que s’est opérée une réorganisation lexicale, qui s’est faite en fonction des mutations politiques, sociales et industrielles. Les structures mêmes du lexique manifestent alors une constance remarquable, la langue est stable, même si bien sûr les usages varient.

Depuis 2002, un mandat électoral de président de la République française est réduit à cinq ans, renouvelable une fois. Un syntagme nominal nouveau, la passation de pouvoir atteste de la brièveté temporelle du pouvoir, et ce dans toutes les démocraties dans le monde.

Le rôle de l’État aujourd’hui est quadruple :

-l’État régalien, qui doit faire coïncider la population, la loi, le territoire (cette notion de l’État est née au XIVe siècle) ;
-l’État garant de la cohésion sociale, c’est l’État-nation apparu au XVIIe siècle ;
-l’État providence est un État protecteur, c’est celui qui, par exemple, a développé la Sécurité Sociale ;
-l’État gestionnaire de l’économie ne doit pas gérer seulement la dette, mais s’occuper de favoriser l’insertion des individus dans la société, et veiller à réduire l’exclusion.

Dans la démocratie française, le pouvoir est fait de la coexistence des autorités délibérantes, le parlement, et des autorités exécutives, le gouvernement. Elles sont réunies entre les mains du président de la République, qui jouit d’un pouvoir réglementaire, et du pouvoir de nomination. Les fonctionnaires ont une obligation d’obéissance au pouvoir hiérarchique, qui est un pouvoir d’instruction, un pouvoir d’injonction et un pouvoir de contrôle. L’univers administratif en France, qui représente le pouvoir, est fragmenté et cloisonné sans que cela affaiblisse le pouvoir de l’État, là est l’originalité de la Constitution de la Ve République de 1958, instituant un pouvoir démocratique combinant l’exercice du pouvoir partagé entre la souveraineté du peuple et l’État tutélaire dirigeant la société.
 

Pouvoir et contre-pouvoir

Le pouvoir évoqué par Stéphane Hessel dans Indignez-vous ! à l’origine du mouvement des Indignés, est celui des personnes qui souhaiteraient devenir un contre-pouvoir pour pallier à la fois les insuffisances et les abus des pouvoirs en place, partout dans le monde. Ce phénomène de contestation du pouvoir, dans sa dimension mondialiste, est tout à fait nouveau. Dans Indignez-vous ! Stéphane Hessel estime que :

C’est tout le socle des conquêtes sociales de la Résistance qui est aujourd’hui remis en cause. On ose nous dire que l’État ne peut plus assurer les coûts de ces mesures citoyennes. Mais comment peut-il manquer aujourd’hui de l’argent pour maintenir et prolonger ces conquêtes alors que la production de richesses a considérablement augmenté depuis la Libération, période où l’Europe était ruinée ? Sinon parce que le pouvoir de l’argent, tellement combattu par la Résistance, n’a jamais été aussi grand, insolent, égoïste, avec ses propres serviteurs jusque dans les plus hautes sphères de l’État. (2010 :11)

La dichotomie entre le pouvoir du peuple et le pouvoir de l’argent est avérée parce qu’ils ont des buts contraires. Le peuple confie le pouvoir par des élections au suffrage universel à un représentant chargé d’améliorer ses conditions de vie, d’assurer la paix et la prospérité, alors que la finance, représentée par l’emploi métonymique de la partie pour le tout l’argent, exerce une mainmise sur le pouvoir politique qui fait fi de l’intérêt général pour grossir les dividendes des actionnaires.

Depuis la fin des années soixante, en France, les représentants de l’autorité, l’Église, l’État, l’école, la famille, ont perdu le pouvoir ; l’heure est désormais à la négociation. L’autorité religieuse en France s’est vue déstabilisée par l’urbanisation, l’autonomisation des individus, la crise de recrutement du clergé, le refus des systèmes établis. L’Etat et ses représentants ont dû constater une perte de leur autorité, avec la décentralisation, le pouvoir des réseaux comme les ONG (Organisation Non Gouvernementale : organisation d’intérêt public qui ne relève ni de l’État ni d’une institution internationale), les multinationales ; la toute-puissance de la centralisation fut ébranlée, l’autorité de l’État ne passant plus par l’apparat du pouvoir et la démonstration de sa puissance, mais par des médiations, des compromis, au travers de relais de terrain. À l’école, où l’on a abandonné la violence physique mais maintenu les punitions. L’autorité du maître, depuis la scolarisation de masse, est en crise, elle n’est plus acceptée de facto. Le pater familias exerçant sa toute-puissance a vécu ; les parents transmettent des valeurs, dans une structure familiale non plus traditionnelle mais souvent éclatée, monoparentale, recomposée.

L’opinion personnelle de Stéphane Hessel sur le pouvoir, est exprimée dans Indignez-vous ! en se référant à Sartre :

« Sartre nous a appris à nous dire : « Vous êtes responsables en tant qu’individus ». C’était un message libertaire. La responsabilité de l’homme qui ne peut s’en remettre ni à un pouvoir ni à un dieu. Au contraire, il faut s’engager au nom de sa responsabilité de personne humaine.» (2010 :13)

Le pouvoir est ici personnifié : on s’en remet, on fait confiance, à une personne, et non à un concept ; c’est un emploi métonymique de la cause abstraite et métaphysique, comme lorsqu’on dit le pouvoir pour ceux qui exercent le pouvoir.

Conclusion

Le XIXe siècle a été le témoin d’une époque charnière, du basculement, grâce à un raisonnement nouveau, vers un partage des pouvoirs, outre ceux des instances gouvernementales, séparant  le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif, le pouvoir judiciaire, tel que pressenti et demandé par Montesquieu, mais encore l’obligation de faire la preuve de ses compétences pour avoir accès à l’exercice du pouvoir ; donc le rapport au pouvoir en tant que tel se démocratise.

Les hommes du XIXe siècle ont placé beaucoup d’espoir dans le XXe siècle, habités par une certitude, celle que grâce au progrès, à l’intelligence, plus aucun pouvoir ne serait, en France, corrompu, avide, insoucieux du bien public.

Le contre-pouvoir serait, lui, personnel. Chaque homme se doit de l’exercer ; c’est encore un point de vue tout à fait récent sur le pouvoir, qui fut autrefois qualifié d’anarchie, que chacun devrait veiller à son application démocratique, en utilisant le pouvoir de la parole. Pensons comme exemple récent au mot déclencheur du printemps arabe : dégage, qui a fait vaciller des dictatures. Dans le contexte de pouvoir, Stéphane Hessel insiste sur cette idée, en utilisant trois fois les mots responsables et responsabilité, pour mieux convaincre le lecteur de ne pas avoir recours au laisser-faire, et de s’engager.

 

BIBLIOGRAPHIE


Hannah Arendt : Du mensonge à la violence, Paris, Calmann-Lévy, 1972.
Roland Barthes : Leçon inaugurale de la chaire de sémiologie littéraire du Collège de France, 7 janvier 1977, Paris, Seuil, 1978.
André Béraud, Marie-Geneviève Euzen-Dague, Sylvianne Rémi-Giraud : Le taste-mots dans les arbres, CRDP, Lyon, 1988.
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Noam Chomsky, Jean Bricmont : Raison contre pouvoir, le pari de Pascal, Paris, L’Herne, 2009.
Michel Foucault : Dits et écrits, 1954-1988, tome III, Paris, Gallimard, 2001.
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Michel Foucault : L’Herméneutique du sujet, sécurité, territoire, population, Paris, Seuil, 2001.
Stéphane Hessel : Indignez-vous ! , Montpellier, Indigène éditions, 2010.
Thomas Hobbes : Homo homini lupus, in De Cive, les fondements de la politique, Paris, Sirey, 1981.

 

 

 
Voir la thèse de D. André-Moncorger

 

 
Pour citer cette ressource :

Dominique André-Moncorger, "Le concept de pouvoir", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mai 2015. Consulté le 21/07/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/langue/didactique/enseignement-de-lespagnol/le-concept-de-pouvoir

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